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LE MASSACRE DES INNOCENTS

On fait aux Évangélistes une situation vraiment étrange dans la critique appliquée à l'histoire. Qu'arrive-t-il, en effet, quand on rencontre deux historiens qui diffèrent sur les circonstances d'un même événement? On les examine avec plus d'attention, on cherche tous les moyens de les concilier, et s'ils résistent à l'accommodement, souvent on s'abstient de juger : on ne condamne, que quand le doute même, aussi bien que k conciliation, est impossible. Que si l'un d'eux renferme un fait nouveau, on le recueille avec empressement, l'auteur fût-il postérieur de plusieurs siècles. On suppose qu'il peut être un précieux débris échappé à la destruction des âges ; et, tout en constatant son origine, pour le réduire à sa juste valeur, on le rétablit en son lieu dans la suite des temps. Mais la critique à l'égard des Évangélisfes a d'autres procédés. Diffèrent-ils sur les moindres détails des autres historiens? on les accuse d'ignorance; ont-ils un fait nouveau? on les accuse d'invention. Et pourtant ils sont, nous le pouvons affirmer maintenant, des contemporains; et fussent-ils du n' siècle, ils auraient encore autant d'autorité, parlant de ce temps-là, que Dion Cassius parlant des commencements de l'Empire, ou les historiens de l'Histoire Augnste racontant la vie

CH. 111. — RECERSBHBKT DE QUIMKIU8. 207

des Antonins. Mais, ne nous en plaignons pas : ces exigences inouïes tournent à la confusion des adversaires de rÉyangile. En voulant saper ce fondement de la foi, ils n'ont fait qu'en montrer la solidité.

La plus grave des difficultés qu'on ait soulevées contre les Évangiles, est celle qui touche au recensement dont il est question dans ces premiers versets du deuxième chapitre de saint Luc : « En ce temps-là parut un édit de César-Auguste pour faire recenser tout le monde, etc. » On prétend que ce recensement du monde est imaginaire ; que s'il a été fait. en Judée par Quirinius (Cyrinus ou Cyrénius est la forme grecque du nom latin), il l'a été après la naissance de Jésusr Christ : Jésus-Christ étant né sous Hérode, et Quirinius n'étant venu en Syrie que dix ou onze ans plus tard, après la déposition d'Archélaus, quand il s'agit de réduire la Judée en province romaine. Le recensement n'ayant pas eu lieu au temps supposé, le voyage de Bethléhem qu'on y rattaéhe est donc une fable : donc Jésus n'est pas n^ à Bethléhem ; doue il n'est pas le Christ ; on a inventé toute cette histoire pour l'adapter aux prophéties * .

Ce serait assurément bien maladroit.

Pour que Jésus naquît à Bethléhem, même de parents d'un autre pays, il n'était pas besoin sans doute d'un receîisement imaginaire. Saint Matthieu qui le montre

* Strauss, Vie de Jésus, S 31, 1. 1, p. 232 et suiv. La question du recensement de Quirinius a été discutée par tous les auteurs qui ont traité de Tannée de la naissance de Jésus-Gbrist, comme par tous ceux qui ont pris part à la controverse sur les Évangiles; mais elle a été tout spécialement reprise et exposée avec la plus grande érudition par M.Ph. E- Buscbke, Uebet den zur Zeit der Gehurt JesuChristi gehaitenen Census. Breslaii, iS40. On le trouvera cité partout dans ce chapitre, fort conrt en comparaison de son mémoire.

naissant en ce lieu selon les prophéties, n'en dît rien, et il serait bien étrange que saint Luc, si exact, conune on l'a vu, sur tous les autres points, eût été rattacher un fait aussi capital à un événement d'un temps postérieur, à un fait dont il connaît d'ailleurs très-bien, on le verra, et l'époque et les circonstances.

Ainsi, dès le premier abord, l'erreur parait peu supposable. Mais examinons pourtant les termes du texte et les objections qu'on y fait.

Et d'abord saint Luc parle d'un « édit de César^ Auguste pour faire recenser tout le monde. » Cet édit ne se trouve pas mentionné ailleurs par l'histoire du temps^ et plusieurs ont été disposés à en restreindre la portée. Tout le monde, orbis universm^ iràca otxoujiivui, ce n^est pas apparemment^ à la lettre, dans la pensée de l'auteur, tout le monde habitable, tout le globe terrestre, ni tout le monde connu : ce ne peut être, tout au plus, que le monde romain ; et puisqu'on doit restreindre le sens du mot, on pourrait faire un pas de plus et l'entendre non plus même de tout le monde romain, mais simplement de tout le pay&de Judée. Notre expression « tout le monde » a la même élasticité, et se peut réduire à l'enceinte d'une ville ou étendre à l'univers, selon le sens général du discours ; et saint Jérôme atteste , sur , un passage analogue d'Isaïe, que c'est une manière de parler propre à l'Ecriture, « pour signifier toute la terre du pays dont il est question*. » Or, saint Luc ne va parler que de la

* Isai. XIII, 5. Ils sont venus de loin pour détruire toute la terre : II&(rav T^v olxou(ji£VT)v : Ut disperdant omnem terram. Non quod totum orbem ▼astaverint, sed omnem terram Babylonis et ChaldaBohim, Idioma est enim sanctx Scripturae, ut omnem terram illius significet provinci» de qua sermo est : quod quidem noo inteUigeiiteç ad omnlam lenranm^

eu. m. — RECElfSEMEMT DE QUUUIUJS. 299

Judée. Mais on. ne peut nier que le mot ne se puisse prendre dans son acception naturelle ; et nous le voulons entendre, au sens le plus large possible, du monde romain, de TEmpire et des pays de sa dépendance. C'est notre droit, si nous justifions que telle était la portée de Tédit.

Mais conmient l'admettre, quand Tacite, Suétone, Dion Cassius n'en disent rien? Quoique, en général, un fait rapporté par un historien ne soit pas infirmé parce qu'il est omis chez un autre , néanmoins, cette sorte de concert dans le silence aurait quelque chose de fort, s'il n'avait son explication. Or, on l'explique en remarquant d'abord que Suétone ne fait pas ^ne histoire générale, mais des biographies. Exact daçs ce qu'il dit, il est un peu capricieux dans ce qu'il prend ; et les' traits de mœurs ou de caractère sont ce qu'il est le plus curieux de recueillir : il a donc pu négliger l'édit de recensement d'Auguste» Tacite n'a pas raconté le règne de ce prince : il se borne à en donner les résultats généraux avant de parler de Tibère. Pour Dion Cassius, si l'édit en question se rapporte au temps de la naissance de Jésus-Christ, son silence, n'eût-il pas d'autre raison, s'expliquerait par celle-ci : à savoir, que son LV* livre, correspondant aux annéjes 74Ôà761 de Rome, ne nous est parvenu que dans un

subversionem trahunt. (Hier. t. HI, p. 109.) Voy. Lardner, t. I, ch. xi. Il cite remploi analogue du mot xh en saint Luc (iv, 25), que Ton peut ramener k sa juste valeur par le rapprochement du passage auquel il fait allusion (III Reg, xvii, 1 et xviii, 2). Il prend dans le même sens le' mot olxou(jivia du même Évangéliste (xxi, 26) : ici, pourtant, le sens est contestable. Saint Luc a bien parlé, dans ce qui précède, de la ruine de Jérusalem ; mais il va parler, au verset suivant, du jugement dernier.

300 fAWV. II. — VÉRITÉ DU RÉCIT.

abrégé dont on n'a même que des fragments pour la période comprise entre 747 et 757 *.

On n'allègue pas seulement le silence des historiens d'Auguste : on allègue le silence d'Auguste lui-même dans l'exposé de ses actes inscrit sur le marbre d'Ancyre. Malheureusement ces tables précieuses, testament d'Auguste devant l'histoire, sont fort mutilées ; il n'y a que trop de place pour y ranger par conjecture ce qu'on n'y trouve pas : et M. Huschke Ta tenté avec assez d'adresse. Il a trouvé. un vide où il a écrit, sans trop de disparate, le recensement des provinces de l'Empire*. Toutefois, une telle restitution est trop utile à la cause pour n'être pas suspecte; au lieu d'user ainsi de ces lacunes, il nous parait préférable de chercher dans le texte même ce qui peut, sinon établir, au moins favoriser notre opinion. S'il y eut un recensement général de l'Empire, il dut s'y rattacher un recensement particulier de citoyens. Or, le marbre d'Ancyre mentionne trois lustres qu'Auguste a fermés: le premier, en 726 de Rome avec Agrippa son collègue dans le consulat; le second, seul, revêtu du pouvoir consulaire, sous le consulat de Censorinus et d'Asinius (746 de Rome) ; le troisième, avec Tibère dans la dernière année de son règne, sous le consulat deSextus Pompée et deSextus Apuleius (767 de Rome). De ces trois lustres, il en est un qui répond bien au temps voulu par l'édit, c'est celui de 746' ; et toutes les

* Voy. la préface au t. If de Dion Gaftsius (Hamb. 1732), et la Dot^ xxiii à la fln de ce TolMme.

' Hiischke, ibid. p. 50-53. C'est h la colonne y, 1. 9; cf. col. m, 1. i du texte grec retrouvé par Hamilton. Bœckb. n^ 4040, t. III, p. 89.

' [ALTERUJm CONSULARI CUM IMPERIO LUSTRUM SOLVS FECI [C] CBN- S0R1N[0 et C] ÂSIMO COS. QUO LUSTRO CENSA SUNT CIVIUM R0MA1I<K

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