‹ De la croyance due à l'EvangileChapitre 52 sur 66 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

JLABILÉME DE LTSAN[AS^ ETC.

Le passage de saint Lue qui est le fondement de toute la chronologie des Évangiles, renferme un synchronisme dont la parfaite exactitude,, en ce qui touche Tétatet les divisions de la Palestine, avait toujours paru un signe frappant de Tauthenticité du livre. Pourtant on y a relevé deux traits d'où Ton a voulu tirer des conclusions contraires : c'est ce qui est rapporté des grandsprêtres Anne et Caïphe^ et de Lysanias télrarque de TAhilène. Nous avons parlé d'Anne et de Caïphe, et, montré par l'exemple de Josèphe, comme par les scènes de la Passion et les autres données de l'histoire des Juifs, comment se justifiait cette désignation des deux grands-prêtres ; et le docteur Strausg., du reste, est d'accord-avec nous sur ce point. Voyons maintenant l'Abi»lène de Lysanias, dont il pense tout autrement.

Josèphe parle d'un Lysanias qui, vers le commencement du règne d'Hérode, était tyran de Chalcis au pied du Liban, et qui fut mis àmort par Antoine, au temps où ce dernier fit son expédition en Arménie. Le docteur Strauss prétend que c'est lui que saint Luc fait revivre plus de soixante ans après : l'Évangéliste , selon lui , a pris le nom de Lysanias, attaché au nom de la ville d'Abila, en Célésyrie, afin de la distinguer des autres, pour le

nom d'un prince régnant en cette \îlle, en l'an 15 de Tibère *. La confusion est grossière, et, on le voit, bien capable de balancer les mérites reconnus, pour le reste, au passage de saint Luc. Mais examinons la chose de plus près.

Et d'abord qui était ce Lysanias dont parle Josèphe?

Il noud est connu, non-seulement par Josèphe, mais aussi par Dion ; et Strabon nous apprend où était sa principauté, en nous parlant de son père Ptoléméé, fils de Menée : « Non loin d'Emèse, dit-il, sont Héliopolis etChalcis, sous Ptoléméé fils de Menée, qui possédait la plaine du Marsyas et le pays inontagneux des Ituréens^ ; » et il définit un peu plus loin ce qu^il entend par riturée^ quand il dit : « Au delà de Damas sont deux rochers appelés TracAones/ puis, du côté du pays des Arabes et des ïturéens, des monts très-âpres, fameux par leurs cavernes profondes*. » Llturée confinait donc à la Trachonitide, qui devait son nom à ces roches appelées Trachones; de telle sorte que, selon le géographe, la domination de Ptoléméé, fils de Menée et père de Lysanias, comprenait d'une part, avec Chalcis et Héliopolis^, une partie de la vallée comprise entre le Liban, l'Antiliban et l'Hermon ; de l'autre, la contrée qui s'étend le long des pentes de ces dernières montagnes jusqu'au sud-est de la plaine de Damas.

Josèphe ct)nfirme et rend plus précises les données de Strabon. Il nomme Ptoléméé fils de Menée, « prince de Chalcis sous, le mont Liban^ ; i» et par là il distingue déjà qette ville de la capitale de laChalcidie, à laquelle Strabon pouvait faire penser en attribuant, dans le même passage^

« Strauss, S -*2, t. I, p. 343. — » Strab. XVH, p. 753. — » Ibid. p. 736. * Ant. XIV, vit, 4; cf. B. Jud. I, ix, 2.

CM. V. — l'aBILÈNE de LYSArtlJ^S. 395'

à Ptolémée, laplainedu Marsyas * ; de plus, il marque sa position en Célésyrie, au sud d'HéliopoIis, dans un passage où il raconte comment Pompée, ayant détruit Apamée et porté le ravage dans le pays de ce Ptolémée^ l'épai^a au prix de 1,000 talents, puis, passant par Héliopolis et Chalcis , traversa les jnmntagnes pour sereqdre à Damas ^ Chalcis est donc au sud d'Héliopolis^ sur le chemin qui mèhe à Damas; et les géographes modernes s'accordent à en marquer là place à Andjar, sur la rive orientale du fleuve Litani (le Léontes)^ où l'oii trouve encore des ruines importantes ' . On voit d'ailleurs que la domination de Ptolémée devait s'étendre au nord d'Héliopohs, peut-être jusque dans la plaine du Marsyas, comme le dit Strabon, puisque, avant d'arriver dans cette ville. Pompée avait traité avec hii, et qu'avant de traiter, il avait déjà détruit Apamée^ àFem- Louchure du Marsyas dans l'Oronte, et porté le ravage dans les États du prince. D'autre part, on voit encore par Josèphe que là puissance de Ptolémée s'étendait vers Damas : c'est pour échapper à sa domination quela ville de Damas s'était donnée au prince arabe Arétas, après la mort d'Antiochus Grypus, vers la fin du règne

* Le Marsyas vient des enTirpns de cette ville se jeter dans TOronte, entre Larisse et Apamée.

^ « ILdétroisitla citadelle d*Apamée, fortifiée par Bémétrius de Gysiqûe, ravagea le pays de Ptolémée, fils de Menée, homme méchant et ne valant pas mieux que Denys de Tripoli, son allié, lequel fut mis k mort.. Quant k> Ptolémée^ il acheta le pardon de ses méfa^s au prix de, 1,000 talents, qui servirent à payer . les soldats de Pompée. Pompée prit encore la forteresse de Lysias, dont le Juif Silas était tyran ; puis, passant par les villes dHéliopolis et de Chalcis, et traversant la montagne qui sert de limite k ce qu'on appelle la Syrie-Grènse (Gélésyrie), il vint de Pella k Damas. » (ilfit.XIV,iii,2.)

3 Voy. Ritter, t. XVII, p. 186 et 238. Il s'appuie des observations de Thomson, de Robinson et de lord Lindsay.

39ft PART. II. — VÉRITÉ, DU RECIT.

d'Alexandre Jannée * ; et c'est pour défendre cette même ville desincursionsdeson dangereux voisin, qu'Alexandra, veuve d'Alexandre envoya contre lui Aristobule^. . Tel est donc, d'après Strabon et Josèphe, le royaume que Lysanias r^çut de son père. Il a pour centré Héliopolis et Chalcis dans k Célésyrie., et il s'étend d'une part, au nord, jusque dans la plaine du Marsyas, d'autre part, au sud-est, jusqu'au voisinage de Damas.

Ce petit royaume, malgré son éloignement, s'était trouvé d'assez* bonne heure en lutte avec la Judée. Alexandra, nous venons de le di^e,^ avait défendu Damas contre Ptolémée. ,Ptolémée, à son tour, avait suscité aux Juifs des embarras, en recueillant la famille d' Aristobule et en soutenant Antigone, fils, dç «^ce dernier, contre Hyrcan, maître du trône'. Jjysanias, succédant à son père, suivit la même politique. Ayant reçu d'Antoine le titre de roi^, il seconda Antigone et lui ménagea même l'appui des Pàrthes, avec lesquels ce prince fut un instant maître de Jérusalem^: mais il n'eut pas lieu de s'en applaudir longtemps. Antoine, à l'instigation de Cléopâtre qui convoitait et les pays reconquis sur les Pàrthes et ceux de leurs alliés plus ou moins déclarés, fit périr Lysanias, et Malchus, prince arabe ; et leurs États furent en partie Compris dans le don qu'il fit à la reine d'Egypte, tant pour elle que pour ses enfants, lorsqu'elle vint le conduire jusqu'à l'Euphrate , à ^époque

de son expédition en Arménie*.

» ArU, XIII, x\% 2 et B, Jud. I, iv, 8.

^ Ant. XIII, XVI, 3 et la note xli hia fin de «e volume.

3 Ant, XIV, vil, A et B. /ti(i. I, ix, 2 ; Ant. XIV, xii, 1.

* Dion (XLIX, 32) nomme comme ses sujets les Ituréens, confirmant par là ce que Straboii avait (Tit de la domination de Son père sur llturée.

* Ant. XIV, xiH, 3 et B. Jud. ï, xiii, 1,

« Dion, XLIX, 32; Jos. Ant. XV, iv, 1 et Ê. Jud. I, xxii, 3.

en. Y. — l'abiléuie de ltsakias. 397

Voilà ce qu'on sait de Lysanias ou de son père,' et des paya qu'ils avaient occupés. Que devinrent ces pays?

La part qu'en eut Cléopâtre ne demeura pas longtemps dans sa famille. La reine elle-même.^ à son retour, avait vendu à Hérode ce qu'elle venait d'obtenir en Judée et en Arabie* ; et là bataille d'Actium dut lui prendre le reste : Hérode obtint alors d'Auguste Gadâris, Hippos, Samarie et ce que Cléopâtre avait gardé des possessions dont il avait été dépouillé ^ . Quant aux pays pris à Lysanias, on n'en'trouve qu'une seule trace. Un certain Zéhodore, dont on ne sait ni la famille ni les antécédents, est dit, plus tard, avoir pris à ferme la maison de Lysanias^. A quelle époque et de quelles mains? Est-ce de Cléopâtre au nom de ses enfants, pu d'Auguste au titre de la victoire ? Rien ne le* dit ; rien ne dit même expressément ce qoi'il faut entendre par cette maison de Lysanias dont il est devenu le fermier. Mais pourtant, ce point peut être éclairci par ce que dit Josèphe des pays occupés par Zériodore \ Il en résulte que Zénodore, dont tous les biens finirent par écheoir à Hérode, avait possédé la Trachomtide dont Auguste le dépouilla, l'Auranitide dont il se dépouilla lui-même en la vendant aux Arabes, et la Panéade, c'est-à-dire la partie supérieure de la Batanée, vers les sources du Jourdain, qu'Hérode reçut après sa mort. — On ne voit là rien des principaux États de Lysanias, qui étaient Chalcis dans la Célésyrie et la plaine du Marsyas. Cependant il faut bien que Zénodore ait eu quelques-uns

• Ant. ibid. 2. ~ » Ihid. vu, 3..

^ Ibid. X, i : ZyjvoSwpoç n; èfièjjittfÔwTO tov oîxov toO AvtfavCou.

♦ Ibid. 1, 2 et 3, et B. Jud. I,' xx, 4. Vo^. la note xlii à la fin de ce volume.

39^ PART. II. — VÉaiTÉ DU RÉCIT.

des pays possédés par ce prince , puisqu'il est dit EYoir pris à ferme sa maison ou son domaine. Les terres que ce mot désigne, se doivent donc chercher dans la Trachonitide, que Lysanias avait dû posséder comme roi des Itupéens, et peut-être, comme ce pays n'était guère de nature à être pris" a ferme, dans rAuranitide et la Panéade, contrées voisines ^ où sa domination avait pu s'étendre, à la faveur des troubles de la Judée.

Qi^oi qu'il en soit, depuis la mort de Lysanias il n'est plus question des pays qu^il avait au nord de Damas ; et pour les pays situés au sud,' ceux où le souvenir de ce prince était resté d'abord sous le nom de « maison de Lysanias, » devenus depuis, a maison de Zénodore^ » sont désormais absorbés dans la maison d'Hérode. Dans les partages des États^ d'Hérode, s'il est parlé de leur origine, ce n'est plus que par le nom de Zénodore qu'ils sont désignés ^

Mais à quarante ou cinquante ans de là, tout change. Le sceptre d'Hérode est remis aux mains d' Agrippa, son petit-^fUs. Caligula, en le tirant des fers où Tibère le retenait, lui donne le titre de roi, avec la tétrarchie de Philippe qui était mort', et bientôt celle d'Hérode-Antipas qui fut exilé'. Agrippa n'en demeura point là. Son royaume relevé par Caligula, fut agrandi par Claude. « Il lui rendit, dit Josèphe, la totalité du royaume

} Ainsi Philippe est dit avoir a la Batanée, la Tracbonitide ayec one partie de ce qu*on appelle la maison de Zénodore : » ce qui désigne spécialement ce qui était resté k Zénodore jusqu*à la fin, la Panéade (iliif. XVII, XI, 4). Cf. B. Jud, II, VI, 3 : « Quelques parties de la maison de Zenon (Zénodore) autour de Jamnia. »

> B, Jud. Il, IX, 6; cf. AnL XVUI, vi, 10 : l'auteur y joini d^ id, probablement par inadvertance, la tétrarchie de Lysanias.

* Ànt, XVllI, VII, 1 et B. Jud, II, ix, 6.

CH> V. — l'aBILÉNE DE LYSAWIAS. 399

de son ai'eul avec laTrachonitideet rAuranîtide qu'Auguste y avait ajoutées, et en outre un autre royaume appelé de Lysanias ; » ou, comme dit le même auteur dans les antiquités, « Abila de Lysanias, et tout ce qui était dans le Liban \ » Hérode, frère et gendre d'Agrippa, obtenait en niême temps Chalcis. Agrippa mourut de cette fin tragique racontée par Josèphe et dans les Actes, et son fils parut trop jeune pour être maintenu en Judée ; mais Hérode étant mort à son tour, Claude donna Chalcis au jeune Agrippa. Puis, lorsqu'il fut plus grand, rEmjpereur, en la douzième année de son règne, lui reprit Chalcisr et lui donna la tétrarchie de Philippe (Trachonitide, Batanée et Gaulanitide), et y ajouta le royaume de Lysanias, ou, comme il est dit' encore dans les Antiquités, « Abila, qui avait été la tétrarchie de Lysanias^. i

Voilà donc le nom de Lysàtdas qui reparaît ; et chaque fois, comme le marque la correspondance de ces passages, le royaume ou la tétrarchie de Lysanias, c'est Abila.— Qu'est-ce.d'abord que cette Abila qui est nommée pour la première fois dans la description de ces contrées.

Abila, dont il est question ici, ne peut être TAbila de la Pérée, puisque cette province faisait déjà partie du royaume de l'ancien Hérode, donné au premier Agrippa, et qu'au temps de la donation faite au deuxième Agrippa, elle était réduite, avec le reste des États du premier, en province romaine. C'est donc Abila voisine du Liban ou de l'Antiliban, comme on peut l'induire

d'ailleurs de la première citation de Josèphe. Rien n'est

1 B. Jud. II» XI, 5 et Ant, XIX, Y, 1. > B. Jud. II, XII, 8 ; Ant, XX, vu, 1.

400 PART. 11. — VÉRiTÉ DU RÉCIT.

mieux déterminé que l'emplacement de cette ville : les indications des géographes,, les ruines encore existantes, tes inscriptions qu'pn y a trouvées,, et jusqu'au nom, transformé par la tradition populaire en Nebi^ Habil (le prophète Abel), tout s'accorde à marquer sa place au pied de TAntiliban, sur le Wadi Barada, à 18 milles nord-ouest de Damas, sur la route qui mène de cette ville àBalbek (Héliopojis), (pa^r 33** 40' lat. N. et 33« 48^ de long. E. du méridien de Paris) V Cette :ville, quoi qu'en ait dit le P. Patrizzi, paraît avoir appartenu à Ptolémée fils de Menée et à son-fils ; car, s'ils ne l'eussent point occupée, on ne comprend guère comment ils auraient pu être pour Damas des voisins dangereux, ainsi que Josèphe le dit du premier, ou comment ils Sauraient pu étendre leur domination sur l'ïturée, qui leur est attribuée, et sur la Trachonitide ei les pays au sud-est do Damas, où il ne paraît pas douteux qu'ils aient régné : la ville placée à la gorge du défilé qui mène de la Céjésyrie vers Damas leur fermait la route, si elle n'e;ût ^té çntre leurs mains. Mais le Lysanias dont il est parlé maintenant, est-ce celui dont nous avons dit d'après Josèphe, l'origine, la politique et la fin? — Omment ce nom, remplacé par celui de Zénodore dans le tableau des vicissitudes de ces contrées, reparo-tt-il tout à coup après un si long intervalle ? Dirat-on qu'effacé là où Zénodore avait succédé à Lysanias, il s'est gardé dans les pays étrangers à Zénodore, qui étaient d'ailleurs le siège prinçipaLde la domination de

• Voy. Ritter, t. XVII, p. 1278-1284. Il donne, d'après une nouvelle copie, une inscription qu'on trouvait déjà dans Orelii, sousjes numéros 4997 et 4998. 11 s'agit de la réparation de la route, Ihpendiis Abil£-

CH. T. — L^BItÉnE DE LTSAMIAS. 401

Ptolémée et de son fils ? C'est ce qui , devrait être , et c'est précisément ce qui n'est pas. Josèphe, en effet, a'avait dit nulle part que Lysanias eût régné à Âbila ; mais il l'avait présenté comme tyran de Chalcis, en disant qu'il succéda à la principauté de son père Ptolémée. Or Chalcis et Abila sont nommées en même temps dans les donations d'États faites à la famille d'Hérode : Abila est donnée à Agrippa et Chalcis à son frère, puis Chalcis au jeune Agrippa, qui la laisse pour Abila ; et dans ces passages, l'une des deux villes cist quelquefois désignée par le nom de son ancien maître, Lysanias. Est-ce Chalcis ? Non, c'est Abila. Abila, dont il n'est pas même question dans toute l'histoire de Ptolémée et de Lysanias son fils, rois de Chalcis , est appelée ici tétrarchie, royaume de Lysanias ; elle est tacitement désignée par ces mots, comme s'ils suffisaient pour la définir nettement, et cela dans des passages où Chalcis, l'ancien royaume de Lysanias, figure. On voit donc qu'il ne peut plus .être question de ce prince, et que Josèphe, en s'exprimant de la sorte, n'a pas même dû s'imaginer qu'on pût penser à lui. Car sous-entendre Abila par le nom de « royaume de Lysanias, » quand il est parlé en même temps de Chalcis et que Chalcis a été seule signalée comme royaume de ce Lysanias, c'eût été jeter volontairement le lecteur dans la confusion la plus inévitable. Que faut-il donc pour la justification de Josèphe? 11 faut qu' Abila ait été, je ne dis pas. seulement une partie du royaume d'un Lysanias (ce qui serait possible, ce qui est probable même en ce qui touche le fils de Ptolémée), mais qu'elle ait été la partie principale de ce royaume ; et il faut que le Lysanias dont il s'agit ait occupé ce royaume à une époque assez rap-

402 PART. II. — VÉmit DU RÉCIT.

prochée du temps oîi Josèphe écmait la Guerre des Juifs, pour qu'en désignant Abila par son nom, aucune confusion ne fût possible avec le fils de Ptolémée. Or, ce fait qu'on doit supposer à la décharge de Josèphe, nous le trouvons dans saint Luc, lorsqu'il nous montre, à une époque intermédiaire entre Lysanias fils de Ptolémée, roi de Ghalcis, et Agrippa investi de la tétrarchie de Lysanias en Abilène, un Lysanias tétrarque de l'Abilène,

Là prétention que les deux Lysanias né sont qu'un même prince, se fonde sur une identité de nom qui n'a même pas l'identité du lieu pour appui ou pour excuse. Et même alors, une semblable manière de raisonner mettrait en confusion toute l'histoire de cette portion de l'Asie. Rien de plus conunun que le même nom se perpétuant dans les dynasties des petits princes de cette contrée. Sans parler des Ptolémées d'Egypte, des Ariarathes de Cappadoce, on peut citer, avec Tholuck *, les Arétas d'Arabie, les Abgares d'Edesse, les. Hérodes même en Palestine; et les anciens ne prennent pas toujours la peine de les distinguer autrement que par les événements où ils figurent. Le Nouveau Testament, parlant des Hérodes, laisse au lecteur le soin déjuger si c'est le premier ou le deuxième; et personne ne s'y trompe. Josèphe fait de même pour les deux Agrippa, et Tacite nous fournit un exemple plus rapproché du cas dont il s'agit, quand, après avoir parlé d'Archélatis, roi de Cappadoce sous Tibère, il rappelle, beaucoup plus tard, la révolte d'une tribu de ce pays , soumise à un Archéiaiis de Cappadoce , sans le désigner autrement^.

< Tholuck, p. âl7. — < Ànn, H, 42 et VI, 41.

CH. V. — l'abilène de ltsanias. 403

On répond : dans le premier passage , Tacite avait parlé de la mort du premier Archélaiis ; il n'y a donc pas de confusion possible. Nous répondons : Josèphe aussi avait parlé de la mort du premier Lysamas« Et quand, après un intervalle où le souvenir de sa domination est, ou effacé, ou remplacé par le souvenir d'un autre, il lui arrive de rencontrer un Lysanias qui avait laissé son nom à un lieu différent, cette différence de ' temps et de lieu a dû lui paraître tout à fait sufisante, pour que personne ne fût tenté de confondre les deux princes. On aurait bien plus le droit de l'accuser, si les deux noms se rapportaient au même homme ; car alors, en parlant du royaume de Lysanias, il aurait fait penser à Chalcis, quand son intention, marquée par les passages correspondants, était de désigner Abila.

Quel est ce nouveau Lysanias ? Est-ce un fils ou un petit-fils de l'autre ? la chose n'aurait rien d'étonnant. Le premier avait été mis à mort et dépouillé par Antoine. Auguste, tout en laissant une partie de sa dépoiiille en d'autres mains, aura pu se plaire à relever, dans, quelque portion de ses États, une famille frappée par son rival * : car les victimes d'un pouvoir déchu sont 'volontiers réhabilitées par celui qui triomphe. Mais cela est incertain : ce qui ne l'est pas, c'est que, d'après Josèphe lui-même, il y eut deux Lysanias ayant le nom commun, mais différant pour tout le reste, puisque Josèphe serait inexpHcable, s'il n'y avait, entre le temps où Lysanias fut mis à mort et le temps où l'Abilène fut donnée à Agrippa, un autre Lysanias dont Abila fut principalement la tétrarchie. H l'avait indiqué

Tholuck, ibid.

vaguement, et ( ce qui faisait la confusion ) sans en dire le temps. Le temps en est donné par saint Luc : Anno quinto decimo imperii Tiberii Cœsaris. . . Lysania AUlinœ tetrarcha. Exemple qui prouve combien on doit être réservé parmi les difficultés que .peuvent présenter les Écritures : Josèphe a été allégué, à grand renfort d'érudition, contre les Évangiles ; et. voici qu'en l'examinant de près on voit que lui-même n'a. d'autre justification, contre des contradictions apparentes, que le texte attaqué de saint Luc ^

Il y a encore deux points d'une beaucoup moindre importance sur lesquelles avis sont plus partagés.

Le premier est relatif à ce Zacbarie dont il est parlé au ch. XXIII, V. 35 de saint Matthieu, et au passage correspondant de saint Luc (xi, 47-51) : « Afin que tout le sang innocent qui a été répandu sur la terre retombe sur vous, depuis le sang dir juste Abel jusqu'au sang de Zacbarie, fils de Barachie, que vous avez massacré entre le sanctuaire et l'autel. » On connaît deux principaux personnages de ce nom dans l'Écrir ture : le prppbète Zacbarie, fils de Baracbie, dont on a la prophétie dans les saints Livres : le nom convient, mais les circonstances le doivent écarter ; et le grand prêtre Zacbarie, mis à mort par ordre de Joas, dans le sacré parvis " : toutes les circonstances le désignent ; niais il est fils de Joïada. Le docteur Hug en a proposé un troisième : c'est un. Zacbarie, fils de Baruch, qui fut, au rapport de Josèpbc% massacré par les zélateurs dans le temple, vers la fin du règne de Néron. Mais

' Voy, la note xliii a la lin de ce volume. » II Parai, xxiv, 20-22. — ^ B. Jud. IV, v, 4.

CH. V. — L'ABlLÊlfE DE LTSAI^IAS. 405

d'abord Baruch n'est pas synonyme de Barachie dans l'usage des Juifs : or, Josèphe et saint Matthieu, ou l'auteur quel qu'il soit du texte grec de l'Évangile, sont deux Juifs de même temps environ, parlant et écrivant la même langue. On ne résout donc pas la difficulté qui est dans le nom, et on soulève des difficultés de toutes sortes : car alors il faut supposer ou que Jésus-Christ en a parlé par avance, et il en parle évidemment comme d'un fait accompli ; ou que saint Matthieu se substitue à Jésus-Christ dans ce discours, qui est si évidemment d'une même inspiration. Encore, dans ce cas, faudraitil admettre qu'il a écrit après cet éyénement : ce qui nous parait contraire à toute probabilité. Ajoutons que ce Zacharie, qui a si peu le nom pour lui, a bien moins encore le caractère et même les circonstances. Il n'était pas prophète : et saint Luc parle notamment des prophètes ; il a été tué dans le temple, probablement dans la cour extérieure où des juges étaient assemblés pour le juger : et les deux Évangélistes marquent la place du meurtre, dans la cour intérieure, entre le sanctuaire et l'autel; Enfin rien dans la suite du morceau ne réclame une époque si tardive. En parlant du sang innocent répandu depuis Abel jusqu'à Zacharie, Notre- Seigneur n'excluait pas ceux qui, plus tard, eurent un sort pareil ; dans cet avertissement solennel donné aux Juifs, il prend les exemples les plus fameux de l'Écriture. Après Abel, il n'en était pas de plus célèbre que le meurtre du pontife Zacharie, commandé par Joas. Le parti le plus simple est de s'en tenir à ce dernier, et c'est le parti qu'avait pris saint Jérôme. Il rappelle que le nom de Barachie exprime un sens analogue à celui de Joïada. Mais dans un nom c'est la forme qui

406 • PiOlT. II. -— VÉRITÉ DD RÉCIT.

e^t décisiye : aussi saint Jérôme se décidait-il surtout par la conformité des circonstances * ; et après tout, la substitution d'un nom à un autre dans \m auteur ancien ne demande pas tant d'explications. Saint Matthieu a pu écrire Zacharie fils de Joïada* Ce qui le ferait penser, c'est que dans l'Évangile des Nazaréens dérivé du texte hébreu de notre Évangile, c*est ainsi qu'on le trouvait.. L^ traducteçir grec , ou tout simplement un ancien copiste aura écrit « fils de Barachie, » cette désignation suivant, comme de soi, le nom de Zacharie sous la plume d'un homme habitué à lire Zacharie fils de Barachie dans les Écritures ^ . On peut remarquer encore que saint Luc, dans le passage correspondant, nomme Zacharie sans le dire ni fils de Barachie ni fils de Joïada, et conjecturer, avec Lardner, que saint Matthieu avait fait de même. De bonne heure j parmi les chrétiens, on se demandait qui était ce Zacharie. Quelques-uns le prenaient pour le père de saint Jean-Bap-

' Voici le texte entier de saint Jérôme : « Quaerimns qnis iste sit Zacharîas filins Barachise : quia multos legimus Zacharîas. Et ne libéra nobis tribueretur errons facultas, additum est : quem occidistis inter templum et dltare. In diversi^ diversa legi, et debeo singulorum opiniones ponere. Alii Zacbarîam filinm Barachiae dicunt, qui in duodedm Prophetis undecimus est; patrisque in ea nomen consentiat : sed ubi occisus sit inter templum et altare, scriptura non loquitur : maxime cum temporîbus ejus vix ruinae Templi foerint. Alii Zachariam, patrem Johannis intelligi Tolunt, ex quibusdam apocryphorum somniis approbantes, quod propterea occisus sit, quia Salvatoris praedicarit adventum. Hoc quia de Scrîpturis npn habet auctoritatem, eadem facilitate contemnitur, qua probàtur. Alii justum Yolunt Zachariam qui occisus est a Joas rege Judae, inter templum et altare, sicut Regum narrât historîa. Sed obser?andum quod ille Zacharîas non sit filius Barachiae, sed filins Joîadae sacerdotis. Unde et Scriptura refert : Non fuit recordatus Joas patris ejus Jotadœ quia sibi fecissèt bona. Quum ergo et Zacharîam teneamus, et pccisionis consentiat locùs, quaerîmus quare Barachiae dicatur filius et non Joïadae ? JBaracAta in lingua nostra Benediclus Domini dicitur, et sacerdotis Jotadae jtistitia Hebraeo sermone demonstratur. In Evangelio quo utuntur Nazareni pro filio Barachi» filium Joiadaé reperimus scrîptum... » (Hieron. Comm. m Jlf<aat.xxiu»36,t.IV,p.ll2etll3.)— ^ Ibid.

CH. V. — l'aBILÈME de LYSANIAS. 407

liste. Un copiste, par manière d'explication, ou par inadvertance, aura ajouté a fils de Barachie » dans le texte grec ; un autre, plus intelligent, aura écrit « fils de Joïada » dans rÉvangiledes Nazaréens. Saint Jérônae qui, dans la yulgai;e, a maintenu les mots : « fils de Barachie, » comme il le devait en sa qualité de traducteur du texte grec, a constaté cette autre leçon qui est conforme à la vérité ^ .

Enfin on a attaqué un passage de saint Jean (n, 19, 20) où les Juifs, répondant à cette parole de Jésus : a Renversez ce temple et je le relèverai en troia jours, » lui disent : «e Ce temple a été quarante-six ans à bâtir, et vous le relèverez en trois jours? » Où commence-t-on cette période de quarante-six ans? Mais d'abord de quelle construction s'agit-il ? Les Juifs parlent-ils de l'édification du temple après le retour de Babylone ? ou bien de sa reconstruction plus récente par Hérode? Cette dernière opinion est la plus probable. Le peuple qui parle à Jésus-Christ dans ce passage, devait priser aux derniers travaux dont il avait été lui-même témoin. Mais c'est ici qu'on nous oppose Josèphe. 11 dit, en effet, que les portiques et les enceintes demandèrent huit ans de travail et le sanctuaire un an et demi : en tout neuf ans environ^. Nous répondrons avec Lardner par Josèphe lui-même ' . Après avoir parlé de l'arrivée deGestius Florus, successeur d'Albinus (64 deFÈ. V.),. il dit : « En ce temps-là le temple venait d'être terminé (TÎ^yi... èT6TeXe(ïTo) . Le peuple donc, voyant que les ouvriers, au nombre de plus de dix-huit mille, allaient manquer de salaire, tandis qu'auparavant ils trouvaient

^ Voy, la note xliv k la fin de ce volume. » Ant. XV, XI, 5 et 6. — » Ibid. XX, ix, 7.

408 PAR7. II. — TÉftItÉ DO RÉCIT,

de quoi vivre dans les travaux qu'ils faisaient au temple, demanda au roi (Agrippa) de restaurer le portique oriental. » Ainsi, en Tan 64, le temple, selon Josèphe, était achevé , mais depuis.bien peu de temps, puisqu'on craignait le chômage déplus de dix-huit mille ouvriers qui avaient vécu de ces travaux ; il était achevé, mais point tant néanmoins, qu'il n'y eût encore à bâtir un portique. On voit donc comment il faut entendre qu'Hérode l'avait terminé en neuf ans. Le nécessaire put être achevé dans ces neuf ans. On put^ en cet espace de temps, rétablir ce qui était indispensable à la réguUère célébration da culte. Mais on y travailla, sauf certains intervalles, presque jusqu'à la veille du jour où ce monument, fastueusement restauré, fut détruit. Il ne fut donc pas rétabli en neuf ans : et il faut chercher plus à fond la raison pour laquelle on lit quarante-six ans dans l'Évangile. Ce fut en la dixhuitième année de son règne, selon Josèphe, qu'Hérode conçut la pensée de cet ouvrage; et il faut l'entendre de la dix-huitième année de son règne effectif depuis la prise de Jérusalem et la mort d'Antigone : car Josèphe dit qu'il le fit après les événements racontés auparavant dans son hvre ; or , ce qu'il vient de raconter ^ c'est le deuxième voyage d'Auguste en Syrie qui eut lieu sous le consulat de M. Apuléius et de P. Silius Nerva, en 734 de Rome (20 avant l'È. V.), c'est-à-dire^ en l'an 21 depuis la nomination d'Hérode, ou 1 8 depuis son étabhssement * . Mais on peut dire

* Ant, XV, XI, i. .Kepler réfute, par la suite même du récit de Josèphe dans les Antiquités, Tinduction qu*on pourrait tirer du passage de la Guerre des Juifs (I, xxi, 1), où il est dit qu'Hérode fit cet ouvrage Fan 15 de son règne. (De Ann. nat. Chr. c. viii, p. 62; cf. Gibert, Mém. 9ur l'ancienne année des Juifs, Mém. de l*Acad. des inscr. t. XXVII,

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qu'Hérode ne fit alors qu'annoncer aux Juifs son dessein. Gomme il les vit étonnés de la grandeur de l'entreprise, et partagés par la crainte qu'on ne détruisît l'ancien temple sans pouvoir le remplacer, il voulut leur donner à cet égard toute garantie ; et on ne se mit à l'œuvre qu'après qu'il eut rassemblé mille chariots pour porter les pierres, choisi dix mille ouvriers entre les meilleurs, et formé des maçons et des charpentiers * . — Qu'on donne deux ou trois ans à ces préparatifs.: la construction aura commencé vers l'an 736 à 737 de Rome (18-17 avant l'È. V.) ; et si de là on compte quarante-six ans, on arrive à l'an de Rome 782 ou 783 (29 ou 30 de l'È. V.), c'est-à-dire à la première année de la mission de Jésus-Christ, l'année mêmeoù^, selon saint Jean, il prononça la parole qui fit dire aux Juifs : « Ce temple a été quarante-six ans à bâtir et vous le relèverez en trois jours. Ainsi dans une matière qui comporte d'ailleurs une certaine approximation, la parole de saint Jean rappoi'tée à la chronologie de Josèphe et à celle de l'Évangile, mène à un résultat rigoureusement exact.

p. 10&-110.) Aussi l'un des annotateurs de Josèphe a-t-il conjecturé quil fallait lire iiq (18) au lieu de U (15) dans le second passage. Gausaubon (Exerc. in Baron, xiii, 22, p. 279) n'hésite point k croire que ce nombre 15 dans la Guerre des Juifs est altéré.

* G*est sur quoi insiste de même Gausaubon au lieu cité dans la note précédente.

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