CHAPITRE VL
BARMOmE DES ÉTANGILES.
Les Évangiles étant reconnus authentiques, leur témoignage prend une autorité capable de balancer les témoignages les plus considérables de Fhistoire. Quel historien pourrait être mieux informé de ce qui touche la Judée en leur temps ? Si quelqu'un se trouvait en contradiction avec eux, le plus sûr, selon les règles de la critique, serait sans doute de ne le pas croire. Mais s'ils sont eux-mêmes en contradiction l'un avec l'autre, quel parti prendre? et dès lors la crédibilité des Évangiles n'est-elle poiiit ruinée ?
Nous abordons une nouvelle série d'objections qui naissent du xapprochement des Évangiles, et ce sont les plus sérieuses.
La première résulte de la comparaison des deux généalogies en saint Matthieu et en saint Luc.
La généalogie de saint Matthieu, même seule, est attaquée.
L'Évangéliste ayant donné la suite des générations d'Abraham à Jésus-Christ, se résume au v. 17 en disant : « Il y a donc d'Abraham à David quatorze générations ; de David à la transmigration de Babylone , quatorze générations ; et de la transmigration de Babylone à Jéâus-Christ, quatorze générations. » Or, on allègue que la seconde période n'en a que treize. S'il en était ainsi, il y aurait lieu de chercher si une qua-
CH. YI. . — HAimONIE DES ÉVAR61LES. 411'
torzième n'a pas été omise : ce serait assurément plus raisonnable que d'accuser l'auteur de ne savoir pas lui*^ même ce qu'il a dit dans les seize versets précédents ; et la quatorzième génération ne serait pas bien difiBicilô à trouver. Il ne s'agirait que d'insérer, avec quelques manuscrits, le nom deJoakim, entre ceux de Josias et de Jéchonias ou Joachîin : ^oakim est le fils du premier et le père du second * . Mais il n'est même pas besoin de recourir à cette explication, qvielque naturelle et légitime qu'elle puisse paraître : il àufflt de bien entendre et les divisions de l'auteur et sa .manière de compter. Arrêtez la deuxième période à Josias, qui se place, en effet, comme au seuil de la Captivité, et admettez que l'Évangéliste range ce prince et David dans chacune des deux périodes dont ils marquent soit la fin, çoit le commencement, et vous aurez le nombre exact des générations comptées avant Jésus-Christ,, Jésus lui-même restant en dehors : d'Abraham à D^vid, quatorze ; de David à Josias, quatorze ; de Josias à Joseph, quatorze. Cette manière de compter deux fois le. terme commun à deux séries successives est ordinaire aux anciens et peut avoir son application même dansr un tableau généalogique : il n'y aurait d'erreur que pour ceux qui, d'Abraham à Jésus-Christ, compteraient trois fois quatorze ou quarante-deux générations^ sans nul égard à celles qui sont répétées pour clore une série et commencer la suivante. Encore, dans ce calcul.
' IV Reg. XXIII, 34 et xxiv, 6; H Parai, xxxvi, 4 et 8. Saint Jérôme arrait signalé cette lacune apparente, en indiquant le moyen de la combler : a Ob banc causam in Ëvangelio secundum Mattb^eum una vidctur déesse generatio, quia seconda xe^aapaSexài; in Joacim desinit filio Josiae, et tertia incipit a Joacbim filio Joacim. » (Hier, in Dan. I, 1, t. Ill, p. 1075.)
Terreur ne serait-elle pas où Ton pense. En effet, ces nombres n'ont rien d'absolu. Dans les généalogies des Juifs^ on s'attache à suivre la ligne droite, du premier auteur au dernier rejeton, sans se préoccuper de marquer tous lés degrés intermédiaires. Il y en a des exemples dans les généalogies de T Ancien Testament, comme chez toutes les tribus sémitiques * : et on en a la preuve ici mêmei Dans la seconde série, dans la série la mieux connue, celle des rois, de David à la Captivité, saint Matthieu passe troî^ générations, de JoramàOzias, à savoir : Ochozias, Joas et Amasiais. Les ignorait-il? c'est impossible : ce sont trois princes qui ont régné en Juda, et dont l'histoire est au livre des Rois. Voilà donc trois degrés certainement supprimés dans la deuxième série; ily en a probablement d'autres dans la première, que saint Matthieu prend d'ailleurs telle qu'elle est dans l'Ancien Testament ; il y en a peutêtre aussi dans la troisième. Mais dû premier fait bien constaté, il résulte que l'Évangéliste n'a pas entendu donner une éhumération complète. S'attachant à la chose capitale, c'est-à-dire à la filiation de Jésus-Chrîst, il a voulu la renfermer tout entière dans un cadre symétrique, et par cela même plus facile à saisir. — ^Et en cela, comme on l'a remarqué, il n'a fait que suivre la coutume des Orientaux, qui partageaient les généalogies en divisions égales pour aider la mémoire^. La généalogie de saint Luc n'a d'autre difficulté que
' Voy, Kuinœl, cité par Strauss, g 19, t. ï, p. 151. Voy, aussi Silvestre de Sacy, Mém. sur deux événements de l'Histoire des Arabes avant Mahomet, Mém. de l'Acad. des inscr. t. XL VIII, p. 557; M. Caussin de Perceval, Hist. des Arabes avant Mfihomety préf. p. 9; cf. t. I, p. 41, 48, etc.
^ Fritzcbe, in Matth, eomm, p. 11, cité par Strauss, ibid, p. 150.
CH. VI. — IlAnMOME DES ÉVAKCILK3. 4J3
celle qui résulte de sa comparaison avec la géuéalogie de saint Matthieu : mais celle-ci paraît grave.
Saint Matthieu (i, 1-17) donne la suite des générations d'Abraham à Jésus ; saint Luc (m, 23-38)^ en sens inverse , Téchelle ascendante de Jésus à Adam : et au premier aspect^ il semble que les deux généalogies n'aient rien de commun de Jésus à David. Aussi a-t-on avancé que l'une d'elles (en saint Matthieu) était ceDe de Joseph, et l'autre (en saint Liic), celle de Marie*. Saint Matthieu, dans cette hypothèse, donne la généalogie officielle ; saintLuc, la généalogie réelle, et le fait n'a rien en soi d'invraisemblable. Mais Marie pouvait descendre de David, sans qu'il fût pour cela nécessaire d'étabhr, contre l'usage, sa généalogie particulière. Ilsuffisait qu'il fût constant qu'elle était parente de Joseph, pour que la généalogie de Joseph s'appliquât à elle comme à lui . Cette parenté, que l'Évangile suppose sans l'exprimer, n'est pascpntreditepar l'affinité qu'il établit entre Marie et Elisabeth, fille d'Aaron ; car cela ne demande qu'une chose, c'est que la mère de Marie soit sœur ou belle-sœur de là mère d'Elisabeth. Or, les mariages de tribu à tribu étaient permis et pratiqués; il n'y avait d'exception que pour la femme héritière, afin que le lot de sa famille ne sortît pas de sa tribu.
Les deux généalogies sont donc , selon toute apparence, de Joseph ; et en les comparant avec plus d'attention, on leur trouve, même dans la période que nous avons marquée, une fraction commune : Zorôbabel, fils de Salathiel. Cette fiUation doit s'apphquer aux mêmes personnages. On. sait le temps de Zorôbabel
> C/esl encore Topinion de Krabbe, Vorle», iibtr dos Leben Je$u^ p* 75.
qui ramena les Juifs de la captivité ; et ce temps répond à celui du Zorobabel des deux listes. Zorobabel, dans l'histoire, tient à peu près'le milieu de la période qui s'écoule de David à Jésus-Christ. Or, dans chacune des deux périodes dont il marque le terme, saint Luc compte trois fois sept' générations, et saint Matthieu deux fois sept générations : la proportion est la même ; le nombre des générations n'importe pas, puisque, nous l'avons vu, dans tes généalogies plusieurs degrés peuvent être supprim,és.
Mais pour un point commun, que de points entièrement dissemblables 1 Pour deux noms pareils^ que de noms différents I Ce Salathiel de3 deux listes, qui n'a dans chacune d'elles qu'un mènxe fils, Zorobabel, a deux pères : en saint Matthieu, Jéchonias ; en saint Luc, Néri j et les deux branches remontent par deux tiges entièrement séparées jusqu'à David^ comme de Zorobabel elles descendent, en deux lignes tout à fait distinctes^ jusqu'à Joseph qui, luiaiïssi, a deux pères. Comment exphquer cela? — ^Par la Loi même des Juifs. Il existait chez les Juifs une coutume sanctionnée par là Loi de Moïse, qui voulait que, si unhomme mourait sans laisser d'enfants, son plus proche parent épousât sa veuve pour lui susciter une postérité ; et Tenfant qui naissait du mariage, fils naturel du second mari, était fils légal du premier : c'estlaloiduléviratj telle qu'on la voit réglée dans le Deutéronome, et mise en pratique dans l'histoire de Ruth * . Des deux pères donnés à Joseph, et avant lui à Salathiel, l'un est le père naturel, l'autre le père légal; et se- ; Ion qu'ils ont pris l'un ou l'autre, les deux Évangélistes
* Deut. XXV, 5-10 ; Ruih^ iv, 7.