I. Math., X
Mais, si cette droiture de fond s'impose, elle n'est pas de commode acquisition. Elle n'existe presque jamais à l'état pur, même chez les meilleurs. Il est déjà difficile d'être sincère avec les autres; il l'est plus encore de l'être avec soi-même. La passion n'abdique jamais complètement ; et l'hypocrisie est son trait distinctif. Embusquée dans le subconscient, cette sirène nous séduit du fond de sa coulisse : elle a mille manières de nous suggérer des raisons qui ne viennent que d'elle et qu'une sourde connivence nous fait prendre pour la raison. Voyez cet homme de talent ; regardez à l'énergie qu'il déploie. Ce n'est point dans l'intérêt de la vérité qu'il se tourmente si fort : il lutte pour une école dont les doctrines sont funestes, il soutient une politique de destruction, peut-être en vue d'un succès tout personnel ; et soyez sûr qu'il en a quelque sentiment et se l'avoue à demi. Mais il refoule bien vite celte apparition gênante, il l'enfouit sous une couche de prétextes subtils; et le voilà qui va de l'avant, comme s'il avait la conscience en paix, d'autant plus actif, d'autant plus remuant qu'il a besoin de vivre en dehors de lui-même, afin de ne pas se découvrir à fond.
Ces compromis intérieurs sont fréquents. La société en fourmille. Et ce n'est pas seulement dans le monde inférieur de la politique qu'on les rencontre; ils se révèlent aussi parmi les raffinés de l'esprit et même de la dévotion. Or on n'imagine rien de plus dangereux, au point de vue moral ; ils se traduisent très vite par l'habitude de fuir le grand jour et nous emprisonnent à la longue dans une bonne foi qui n'est que la confirmation du règne de l'erreur. Vous n'avez pas de remords, me ditesvous d'un air tranquille ; vous êtes incapable de voir autrement. Peut-être; mais remontez un peu la chaîne de vos souvenirs, et regardez par ([uelle route vous avez conquis votre sérénité. La bonne foi ne sauve que celui qui a été toujours juste; la paix du ciel n'est promise qu'aux « hommes de droite volonté ».
Dire que la vérité veut être aimée d'un amour absolu, c'est dire du même coup qu'il la faut chercher de toutes nos forces; et cette recherche suppose certaines conditions sans lesquelles on risque de ne pas aboutir.
D'abord, elle doit se faire en toute indépendance; c'est encore de la probité.
Or, quand on considère les choses de près, on s'aperçoit que cette disposition pourtant essentielle est encore plus rare que l'amitié, (;e trésor à peu près introuvable. Au fond, presque tous les hommes sont des avocats. Ce qu'il y a de singulier, c'est que ceux qui parlent le plus de liberté, de loyauté et d'honnêteté, sont les premiers d'ordinaire à ne tenir aucun compte d'aussi belles devises : ils les ont sans cesse sur les lèvres; mais il en est comme des empereurs, qui ne se disent jamais si volontiers les amis et les protecteurs de la paix, que lorsqu'ils ont envie de faire la guerre.
On a travaillé pendant deux siècles à nous représenter Montaigne comme un pur sceptique; il fallait que ce modèle génial de la pensée libre fût par là même un libre-penseur. Qu'a-ton trouvé, en fin de compte? que le scepticisme de Montaigne « est la forme que prit en lui le sentiment religieux' ». Pascal aussi devait être un autre Pyrrhon. Il était bon que ce grand chrétien se fût enferré dans sa lutte contre l'orgueil de la raison, au point de rendre sa foi irrationnelle et par suite indéfendable; et c'est la
I, F. Strowski, Montaigne [Collcct. des Gr. Phil.jy j). 208, Alcan, Paris, 1906.
thèse qu'a soutenue Cousin', qu'on retrouve clans Sainte-Beuve ", au moins par intervalK-s, et que d'autres, après ces maîtres, ont dévotement transmise jusqu'à nos jours. Il a fallu toute une série d'études minutieuses pour démolir une interprétation si fautive, et montrer que le but du sublime apologiste n'était point de faire le procès de notre esprit, mais d'établir par quelle thérapeutique morale il peut retrouver son vrai rôle.
C'est de toutes parts qu'on a répandu l'idée que Darwin n'était point un crovant. Quel malheur, en effet, si cette belle et vigoureuse intelligence avait gardé quelques points d'attache avec la superstition! Ce scandale ne pouvait exister; donc il n'existait pas. Et pourtant les textes sont là, indéniables et si obvies qu'on a de la peine à s'imaginer une pareille légende : Darwin nous apparaît comme un penseur que les expressions religieuses n'épouvantent pas. D'après lui, c'est du « Créateur » que la matière lient ses lois : « C'est le souffle du Créateur qui
1. V. Cousin, Des Pensées de Pascal, nouv. éd., préf. , Larlrange, Paris, 1847.
2. Sainte-Beuve, Portraits littéraires, t. II, Garnier, Paris, i86/|.
a donné la vie, avec ses diverses puissances, à quelques êtres primitifs, peut-être à un ^t ul '. » « Il ne faut avoir aucune notion de l'œuvre de Darwin, observe très justement M. Denys Cochin, pour l'accuser d'avoir voulu propager l'athéisme. Il enseignait seulement qu'au lieu de créer des espèces aux caractères immuables. Dieu a créé un seul être vivant, ancêtre unique d'innombrables familles qui devaient, selon les lois de leur évolution, apparaître, croître, dégénérer comme le font les individus. Nous croyons que Dieu a créé la matière et l'a soumise à des lois dont tous les phénomènes auxquels nous assistons — phénomènes astronomicjues, géologiques, chimiques, — ne sont que des applications répétées à travers les âges. De même, Dieu, en créant l'être vivant, aurait fixé, une fois pour toutes, les lois de la vie; et la formation, la succession des espèces ne seraient que des cas particuliers de ces lois". »
Après Darwin, parut H. Spencer; et ce fut alors un cri de triomphe, une traînée d'enthousiasme. On proclama de tous côtés, on écrivit en prose, on écrivit en vers que c'en