I . Origine dcx espèces, loc. cit
■1. Loc. cit.., p. 211.
('•tait fait pour toujours de toute croyance au surnaturel. Dieu sait avec quelle réserve et (juelle largeur d'esprit le fondateur de l'évolutionnisnie avait présenté son système : il en sentait profondément les lacunes, comme on peut le voir par les derniers chapitres des Premiers principes; et son intention n'était poiut d'y prendre à parti les convictions spiritualistes. Son hypothèse n'en devint pas moins une thèse, une sorte de dogme intangible au profit du matérialisme. Il fut un temps où l'on n'était pas loin de passer pour un paysan du Danube, lorsqu'on avait le courage d'élever quelque doute sur tant de prétention.
C'est avec le même esprit d'indépendance que les Comte, les St. Mill, les Guyau, les Renan et les Nietzsche ont parlé de l'obligation morale, de la sanction future, de l'ascétisme chrétien, du célibat catholique, de la pauvreté et de l'obéissance. Au lieu de chercher à voir le sens fondamental de ces grandes idées, ils ont considéré les abus qu'elles avaient occasionnés chez quelques-uns, les interprétations plus ou moins fausses que d'autres s'en étaient faites; et c'est sur ces informations d'ordre épidermique qu'ils sont partis en guerre, comme si
pareille métliode pouvait convenir à des talents exercés et qui se targuent de s'en tenir sans cesse aux procédés scientifiques. Aussi n'ont-ils rien formulé de substantiel sur ces sujets délicats. William James est le premier des penseurs dits indépendants qui en ait disserté avec quelque justesse.
Il f^ut en convenir : nous vivons dans un temps où l'anticléricalisme fait quelque tort à la recherche désintéressée, la seule cependant qui porte des fruits durables. Ce mal tend plus ou moins à tout vicier, excepté les mathématiques * . Encore ne faut-il pas qu'on en fasse la philosophie; car alors les grandes questions reparaissent, et avec elles des passions irréductibles. La science, la vraie science, tout le monde en parle; mais, sauf quelques esprits d'élite, personne n'en a cure. Au fond, ce n'est pas d'elle qu'il s'agit; ou, plutôt, elle n'est qu'un instrument dont on se sert pour extirper du monde toute idée de surnature.
1. M. Em. Faguet, dans son ouvrage sur L'Jnticle'ricalisine (Paris, i()of)), a mis en relief les faits et gestes de cet ennemi de la santé intellectuelle et morale, • une des maladies de la race franraise, la plus répandue et l'une des |)lus profondes à la fois et des plus aiguës • (p. 1 5 v. aussi la suite du chapitre, où notre caractère national est si finement analyse et avec tant dévie,- v. e'galement cli. 11 et iii).
]Mais laissons là cette question brùlanfe, et dont nous n'aurions rien dit, si la cause du progrès humain ne s'y trouvait engagée. Revtenons au centre de notre sujet. A l'indépendance dans la recherche de la vérité, il faut ajouter une autre condition, qui est l'humilité de l'esprit.
L'orgueil des philosophes revêt différentes formes. D'abord, ils songent surtout, au moins d'oidinaire, à faire valoir leur talent, à s'en servir, comme d'un moyen, pour acquérir de la renommée. Dès lors, la vérité, dans leur esprit, passe au second rang; leur souci principal n'est point de pousser les questions, mais leur propre personne. De là ce déluge de théories étranges, odieusement techniques et embrumées auquel nous assistons et dont la tourbe incalctdable des snobs devient si facilement victime.
A cette fureur d'arrivisme très répandue de nos jours, s'ajoute un mal déjà plus subtil, qui est une sorte d'autolatrie. Allez dire à certains représentants de la philosophie moderne que la vérité se trouve peut-être dans le christianisme, que peut-être, s'ils suivent loyalement le cours de leurs pensées, ils iront un jour s'agenouiller
l'JS "■ DIEU liT L'ACTION MOUALE.
aux pieds d'un prttre; et vous sentirez, à leur explosion de révolte, tout ce que leur cœur, et sans qu'ils s'en rendent bien compte, renferme de secrète adoration de soi-même. La vérité, la vérité! mais ils en ont peur, mais ils la fuient, et parce que, si elle venait à dessiller leurs yeux, elle pourrait rabattre leur indomptable superbe. Quoi! quoi! Renoncer à tout un passé de gloire, s'exposer par un retour incompris à la risée d'un public qui vous soutient de son estime et de ses applaudissements ! Non, non, la chose est impossible.
Mais cette seconde forme de l'orgueil philosophique tient encore du dehors une partie de sa force; il en est une autre qui vient tout entière du dedans et qu'on peut appeler la mystériophobie. Notre raison veut voir; c'est là son office naturel. Et quand elle ne voit plus, elle se choque et s'irrite contre l'obstacle qui contrarie sa soif de lumière. De là une tendance persistante à nier ce que nous ne pouvons comprendre, une passion tout intellectuelle cjui est une source continue d'erreur. Que représente le rationalisme? Que représente le positivisme lui-même? Sinon l'effort inlassable (jue teule l'esprit humain pour faire de son horizon
la limite même des choses et s'égaler ainsi à l'immensité de l'être.
C'est cette philaiitie, c'est cette préférence de soi-même à l'objet qui cause la plupart des égarements de la philosophie et la transforme en parades sophistiques. Il faut donc réduire cet « ennemi intérieur » et l'extirper, si possible ; le succès véritable, qui est la conquête de la vérité, ne s'obtient qu'à ce prix. Pascal le sentait bien. C'est ce qu'il veut nous faire entendre, lorsqu'il conseille au libertin de « prendre de l'eau bénite », et qu'il ajoute : « Cela vous fera croire et vous abêtira * . » Nombre de commentateurs ont vu dans ces paroles un trait de scepticisme; il n'en est rien. Par cette brusquerie, l'auteur des Pensées nous indique simplement, comme remède à notre orgueil, un de ces actes héroïques qui sont l'abdication complète du rjwi et nous retournent tout entier. « Humilie-toi, raison imbécille » : c'est aussi ce que réclamaient sans cesse les Pères de l'Eglise, ces grands connaisseurs d'âmes. « Voulez-vous, dit saint Augustin, saisir la vérité et la rendre vôtre 1 Ne prenez