BOULEVARD SAINT-GERMAIN
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Avant d'aborder résolument l'étude de la croyance et pour connaître l'étendue du sujet, nous devons élucider une question préliminaire importante : la certitude est-elle un genre propre, absolument disünct du genre croyance, ou bien au contraire n’estelle qu'une espèce particulière du genre croyance ?
Tout d’abord, défions-nous d’une fâcheuse tendance : tout mot unique nous incline puissamment à croire à l'unité des choses qu'il désigne. Aussi remarquons qu'il n'y a pas, à proprement parler, de certitude, mais des choses certaines et des états de certitude. La question revient donc aussitôt à savoir si, entre un état où nous nous disons certains et un autre où nous disons que nous croyons, il y a une différence essentielle. Spinoza n'hésitait point à l'affirmer : Veritas norma, sui el falsi, disait-il. Il faudrait donc, pour que Spinoza eût raison, que nous
ne pussions jamais être certains du faux, ou, qu’en
Payor. — De la Croyance. 1
2 DE LA CROYANCE d'autres termes, il y eût une marque disiinctive absolument infaillible entre être certain et croire. Comme l'a démontré avec sa vigueur logique habituelle M. Brochard ‘, l’évidence se résout en certitude : or, quelque forte que soit mon adhésion à une proposition, cette adhésion demeure d'ordre purement subjectif; elle ne prouve ni ne peut prouver la validité objective de mon état subjectif. Est-ce à dire que l'affirmation de Spinoza ne renferme aucune parcelle de vérité et que les certitudes ne diffèrent en rien des croyances? Le prétendre, ce serait faire bon marché d’une doctrine soutenue par Descartes, Spinoza, Malebranche et Leibniz. À la condition de ne point exagérer les différences des deux états qui nous occupent, jusqu'à en faire deux genres irréductibles, il faut avouer que ces différences sont très importantes et qu'elles suffisent pour faire de la certitude une espèce à part et nettement caractérisée du genre croyance. Si, conformément aux règles classiques, nous voulons définir la certitude per genus proximum et per dfferentiam specificam, nous devons nous garder d'aller chercher cette différence spécifique, comme
le fait M. Bourdon” à la suite de Hume, dans l’in-
(1) Revue philosophique, t. XVIII, juillet 1884. Cf. son beau livre sur l’Erreur,
(2) Revue philosophique, janvier 1890.
tensité des images et du lien senti entre les images. L'intensité est un caractère vague, susceptible de plus ou de moins. Il faudrait une unité qui permit d'évaluer si l’on a affaire au maximum ou au minimum d'intensité : ce ne peut donc être un criterium. Ajoutons à cela qu'on peut avoir des hallucinations fort intenses, reconnues fausses, et contre lesquelles on a bien de la peine à lutter.
Comme l'avait fort bien vu Descartes, la différence spécifique que nous cherchons, c'est la clarté et surtout la distinclion de nos idées qui la constitue. Par exemple, si la géométrie nous parait cer- : taine sans mélange de doute, c’est qu’elle est une science dont les objets sont d’une clarté très grande et d'une distinction, d’une simplicité absolues : non seulement nous en distinguons tous les détails sans exception, mais nous voyons nettement que rien ne peut nous échapper, qu'il est impossible que nous soyons induits en erreur. Nulle inconnue ne peut se dissimuler. Toule la géométrie élémentaire procède par substitutions, et, de substitutions en subslitutions, elle ramène toute démonstration à la démonstration de l'égalité de deux grandeurs, non pas de deux grandeurs quelconques, mais de deux grandeurs d'étendue linéaire : il en résulte qu'en fin de compte on en arrive à la superposition de
deux lignes droites égales.
Cetle expérience est par elle-même d’une simplicité extrème, accompagnée de l'intuition parfaitement certaine que nulle cause d'erreur ne peut s’'introduire dans une perceplion aussi limpide des objets les plus simples qui soient au monde. Ajoutons que ces objets sont tels, qu'à proprement parler, il n’est pas possible d'en avoir souvenir. Tout souvenir d’une ligne est en réalité une expérience, car je ne puis me figurer une ligne sans mouvoir les yeux, c’est-d-dire sans en avoir une image présentative. I] suffirait donc que la géométrie fût une science expérimentale pour que sa certitude fût entière : mais la simplicité et la distinction des objets de cette science n’ont point suffi, et on les a simplifiés encore par une hypothèse : on a posé en principe une absurdité expérimentale, à savoir que les lignes géométriques n’ont qu'une dimension, la longueur, et qu'elles n'ont pas d'épaisseur. Au moyen de cette hypothèse ingénieuse, on est parvenu jusqu à la simplicité absolue des objets déjà les plus simples de notre expérience.
Dès lors, il est évident que dans nos spéculations sur les éléments de la géométrie, nulle erreur n’est possible : nous voyons d'une clarté limpide ce qui est, tout ce qui est, rien que ce qui est. Nous ne pouvons mème pas introduire dans nos spéculations
de doute théorique efficace. Ce doute est, en effet,
invinciblement dissipé par la surabondante évidence des choses. Certitude de ce qui est, certitude qu'il est impossible que ce qui est soit autre, c’est de cette double certitude qu'est faite notre certitude géométrique.
On pourrait montrer de même que l’arithmétique tire sa certitude de l'élimination du complexe. On suppose l'absolue égalité des unités entre elles. De mème en mécanique on élimine tous les éléments complexes, frottements, etc., pour ne considérer dans les problèmes que du géométrique, c'est-à-dire de l’absolument simple.
Dès qu'on quitte les perceptions les plus nettes du sens le plus précis, il n’y a plus de certitude. M. Bourdon voit, après Épicure, après Iume, le type de toute certitude dans la perception. S'il s'agit du vulgaire, qui ne doute de rien, il est clair qu'il ne doute que bien rarement de ce qu'il voit. Mais pour un esprit philosophique, jamais la perception n'offre le caraclère de certitude qu'on lui attribue. Qu'est-ce, en effet, qu'une perception? Un raisonnement inductif fort complexe. De la présence de certains signes visuels, par exemple, j'infère la présence des nombreux caractères hétérogènes qui constituent une orange. Ce raisonnement est instanlané, automatique. Perd-il pour cela son carac-
tère inductif? N'y a-t-il pas, même dans cette induc-
tion si simple en apparence, place pour l'erreur ? L'orange ne peut-elle ètre une orange de pierre sculplée et peinte comme celles qui ornent les salles à manger d'Italie? Les animaux eux-mêmes se trompent dans le raisonnement perceptif, comme en témoigne la grappe de raisin de Zeuxis. Assistez au théâtre à une représentation de Macbeth, et quand apparaîtra le spectre de Banquo, la souffrance du public ignorant vous démontrera combien est puissant le besoin de croire à l'acte perceptif, et combien est pénible le doute produit par un conflit insolite entre les données des sens. D'une part, la netteté des perceptions visuelles, l'extrème richesse des détails de l’image, le fait qu'il n’est pas transparent et qu'il cache le fauteuil dans lequel il sassied, suggère avec une force irrésistible la croyance à la réalité du fantôme; d'autre part, le fait qu'il s’élève obliquement dans l'air, sans effort, sans mouvement des membres, sans mécanisme visible, suggère invinciblement la croyance à l'irréalité de l'apparition. Ce conflit provoqué par deux interprétations incompatibles fait apparaître clairement le caractère inductif, c'est-à-dire la non-certitude de toute perception. Cette non-certitude provient de l’hétérogénéité des éléments qui constituent nos perceptions les plus simples : percevoir, c’est
croire par exemple qu'avec tels caractères visuels
Cabas
coexistent tels autres caractères de résistance, de poids, ete. Qui ne voit qu'en géométrie on n'affirme jamais des coexistences hétérogènes ? On affirme des identités ou des non-identilés, des égalités ou des inégalités entre deux données absolument sunples et de même nature. Dès qu'il y a introduction d'éléments hétérogènes, il y a place pour l'erreur, et en ce qui concerne la perception, les illusions innombrables possibles et les hallueinations excluent complètement la possibilité d’une certilude absolue, et c’est bien au genre croyance, à la croyance sous sa forme intensive, mais nullement à l'espèce certitude, que ressortissent nos perceplions.
Quant à nos sensations, il est inutile d'en parler. Le mot sensation désigne un état hypothétique dont nous n'avons aucune expérience. La sensation est en psychologie ce qu'est en chimie l'atome. Nos perceptions en sont faites, comme sont faits d'atomes les corps, mais la sensation la plus élémentaire est déjà tellement mêlée d'éléments intellectuels, d'inférences, qu'il n’y à pas de sensations à proprement parler, mais seulement des perceptions. Comme le remarque très justement Bain!, dans une sensa-
tion même très simple, une sensation de couleur,
(1) Sens et intelligence, trad. française, p. 296 et 636.
par exemple, ma sensation actuelle entre pour une petite part seulement : elle éveille le souvenir des expériences antérieures, souvenir qui se fond avec elle indissolublement. En outre, les traités qui étudient les illusions des sens fournissent avec abondance les preuves d'erreurs de sensations, qui ne permettent point aux psychologues de considérer ces élats comme rentrant de droit dans l'espèce certitude. Toutefois, lorsque la sensation est simple, suffisamment distincte, et qu'on n’affirme pas autre chose que la sensation même, comme : je vois clair, j'entends un bruit, je souffre, de telles affirmations, même pour le sceptique le plus réfractaire, sont des certitudes.
Mais dès que l'attention, au lieu de se concentrer sur l'état lui-même en tant que senti, se porte sur la sensation comme signe d'autre chose qu'ellemême, on a une perception, partant une croyance.
Nous n'avons d’ailleurs point à insister : car nous ne nous proposons point de différencier les états de certitude des états de croyance, mais de prouver que les certitudes sont une espèce à part du genre croyance et non un genre radicalement distinct.
Nos perceplions ordinaires exclues, avec les restrictions que nous avons failes, ne reste-t-il donc rien autre chose que les vérités mathématiques
pour consütuer le genre cerlitude? Il reste (la
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question du principe de causalité réservée pour plus tard), les principes de contradiction et d'identité qui sont pour nous d'une certitude absolue. Mais celle certitude vient, comme pour la géométrie, de l’extrème simplicité de l'expérience qui leur sert de fondement, accompagnée de l'intuilion absolument nette et complète que nulle expérience contradictoire n’est possible pour nous. Par exemple, le principe du milieu exelu « est simplement une généralisalion de l'observation universelle que certains élats de conscience sont directement détruits par d'autres états. Il est la formule de cette loi constante que l'apparition d'un mode positif de conscience ne peut avoir lieu qu’en excluant un mode négatif corrélatif et réciproquement; l’antithèse du positif et du négatif n'étant en réalité que l'expression de cette expérience ; d'où il suit que si la conscience n’est pas dans l’un de ces deux modes, elle doit être dans l’autre » *.
En effet, nulle expérience contredisant cette loi n'est réalisée pour nous ni réalisable par nous. Bien plus, quelque effort de pensée que nous fassions, nous ne pouvons même concevoir quelle puisse êlre réalisée. Cette expérience nelle, accom-
pagnée de l'impossibilité absolue de former une
(1) Spencer. Fortnightly Review, 15 juillet 1865.
conceplion contradictoire, voilà ce qui fait des principes un objet de certitude et non de simple croyance. Maintenant, il est bien clair que cette certitude n'a d'autre valeur que celle de ma constitution intellectuelle : si les lois de ma pensée ne sont point identiques avec les lois de la réalité suprème, il est évident que ma cerlitude n'est. absolue que pour mot et qu'elle devient relative à l'égard de celte réalité dernière. Mais, nous le verrons, sur ce terrain-là, le scepticisme n’est guère solide et ses négations pourraient bien n'être qu'un pur « psiltacisme », un enchaîinement de propositions verbales sans aucun sens pour nous.
Quoi qu'il en soit, notre conclusion est établie, à savoir que la certitude n'est qu'une espèce du genre croyance. Sont des certitudes les croyances qui portent sur des objets d’une simplicité et d’une distinction telles qu'on est sûr, non seulement que ces objets sont ce qu’on affirme qu'ils sont, mais encore qu'il est de toute impossibilité qu'un élément inconnu puisse intervenir pour les rendre autres qu'ils sont.
Ce point établi et la question de la croyance posée dans toute sa généralité, nous pouvons entrer dans le vif du sujet.
RC as Ras