CHAPITRE PREMIER
La première question qui se pose devant nous, c'est celle de la nature psychologique de la croyance. Mais la difficulté est grande de procéder ainsi du dedans au dehors et d'aller déductivement de la cause aux effets. C'est la marche inverse qui est proprement la méthode des sciences d'observation, et c’est celle que nous suivrons. Nous étudierons d'abord les objets de la croyance, les choses auxquelles on ajoute foi, pour descendre de plus en plus profond jusqu'à l’essence même de la croyance.
C’est d’ailleurs sur l'objet de la croyance, plus que sur sa nature intrinsèque, que se sont portées les investigations des philosophes. Savoir ce qu'on affirme, et dresser le catalogue des choses affirmées,
a été la préoccupation constante des penseurs,
12 OBJET DE LA CROYANCE depuis Aristote qui reconnait dix catégories jusqu à Mill qui n'en reconnait que cinq *.
Nous n'avons point dès le début à nombrer les classes d'objets sur lesquels porte l'affirmation. Notre tâche est plus générale puisque nous devons examiner sur quoi porte la croyance. Porte-t-elle sur la réalité objective, comme le croient les nominalistes ? Porte-t-elle sur les idées comme le pensent les conceptualistes ?
Ce sont, croyons-nous, les deux seules doctrines en présence sur l'objet de la croyance. Ni l'une ni l'autre de ces deux théories ne nous paraitacceptable. Toutes deux renferment « une âme de vérité », mais
toutes deux n'atteignent que la superficie des choses.
Et d'abord, il nous est impossible de nous contenter de la thèse conceptualiste d’après laquelle juger, serait « subsumer » un concept sous un autre concept plus général. Tout jugement, dit M. Janet, « est l’acle par lequel l'esprit rapporte le concept d'un objet donné (soit individuel, soit général) à un concept plus général qui embrasse le premier ?».
Nous n'adresserons pas à celle théorie le reproche
qu'elle omet l'élément capilal de tout jugement, à
‘ (1) Logique, I, de la signification des propositions, p. 115, trad. française.
(2) Cours de philosophie, p. 175.
JS
savoir la croyance à la réalité objective. Stuart-Mill, dans sa lutte contre Hamilton, triomphe au moyen de cet argument, qui, par cela même qu'il suppose une extrème légèreté chez les philosophes conceptualisies, est un argument naïf '. Comment admettre que ces philosophes aient omis dans une théorie élaborée du jugement, la réalité objective ? C'est impossible. Il est clair que les conceptualistes pensent que l'idée contient déjà cette réalité. L'idée est une copie de la réalité et rien ne nous empêche, quand nous savons que la copie est exacte, c’est-àdire qu’elle contient la représentation de tout l’essentiel de la réalité, de spéculer sur cette copie. Faute d’avoir accordé cela à l'adversaire, Mill se perd dans sa discussion et il revient sans cesse sur ce reproche d'oubli de l'élément capital de tout jugement?. Une discussion plus serrée l’eùt amené tout droit à la question dominante, la seule qu'on ne discute jamais à fond : à l'examen des rapports de l'idée et de la réalité, du représentatif avec le présentatif. Il est vrai que cela l’eût amené non seulement à rejeter la théorie conceptualiste, mais encore sa propre théorie, ou du moins à la modifier profondément ; car c'est une infériorité très grande que l'attitude du combat en philosophie : on est si
(1) Philosophie de Hamilton, trad. française, p. 396. (2) Cf. ibid., p. 398, 399, 403.
occupé des coups à porter à l'adversaire qu'on peut à peine s'occuper de se critiquer soi-mème et qu'on perd, du même coup, les larges vues sympathiques qui permettent de pénétrer à fond la pensée de ceux contre lesquels on lutte, et de la compléter. De la sorte, au lieu de porter lous ses coups dans les œuvres vives, on les égare dans les structures légères.
Quand Mill, en effet, déclare que dans tout jugement l'affirmation porte sur les objets, sur l'objectivité, il se garde bien de nous dire ce que sont ces objets, cette objectivité. Nul n'a dépensé plus de talent que lui à expliquer l’objet par le sujet, et au moment de rechercher la nature du jugement, iln'a d'autre argument contre ses adversaires que de les rappeler à l'objet. Est-ce que Mill oublierait au chapitre xvir qu'il a consacré les chapitres 1x, x, xt,