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CHAPITRE IV

NOTRE POUVOIR SUR LA CROYANCE DES AUTRES NATURE ET LIMITES DE CE POUVOIR

Si tel est notre pouvoir sur nos propres croyances, le plus petit pouvoir que nous aurons sur autrui sera au moins de l’amener peu à peu à croire, en lui abrégeant singulièrement les voies longues et pénibles, obligatoires pour ceux qui veulent affermir en eux-mêmes les croyances qu'ils jugent bonnes. Presque illimité sur les enfants et sur les ignorants, presque nul sur les indifférents, sur les distraits, parce qu'on ne peut bâtir sur un terrain mouvant, il est assez considérable sur les gens instruits, pourvu que nous sachions nous emparer de leur attention et de leur sympathie.

Notre action implique une culture des sentiments, destinée à éveiller ou à stimuler ceux qui sont favorables au but poursuivi et à réprimer ceux qui sont défavorables; elle implique en outre une culture intellectuelle spéciale, marchant de front

avec la culture du sentiment. Enfin, elle comprend

les modifications favorables du milieu et la pratique publique, quand nous pouvons l'imposer ou la faire librement accepter.

Mais la culture intellectuelle, il est inutile de le redire, n’a qu’un rôle de deuxième plan, s'il est vrai qu'elle subisse profondément l'influence des états affectifs. Les bonnes raisons ne sont bonnes que parce que nous les trouvons bonnes et parce qu'elles nous agréent. Le raisonnement abstrait n'a d'action que sur bien peu de gens, et il faut n'avoir jamais fréquenté une assemblée délibérante pour croire que celui qui a raison, bien raison, l’emporte le plus souvent.

C'est donc sur les sentiments qu'il faut agir essentiellement, et cette action doit être double : persuasive et répressive. La première est une action douce, qui s'obtient par l'autorité personnelle, par l'éducation au sens élevé de ce mot et par l'influence de l'opinion publique. La deuxième est une action violente qui fait intervenir le châtiment et les brutalités de la force publique.

Par autorité, il faut entendre une influence puissante mais purement morale, qui est tout l'opposé de l’autoritarisme : celui-là implique en effet la négation brutale, odieuse de la personnalité d’autrui, tandis qu’au contraire l'autorité respecte la dignité

de ceux sur qui elle agit : elle s'établit non du

dehors, par la force, mais du dedans par une soumission volontaire.

Ce ne sont pas les qualités corporelles qui donnent l'autorité : une voix pure et sonore, une élocution facile et abondante, des yeux pénétrants, une belle figure, des attitudes élégantes, une noble prestance, l’air franc et généreux, une grande situation de fortune, sont des qualités importantes. Toutefois on peut les posséder toutes, mais n'avoir aucune autorité; on peut être, au contraire, assez maltraité sous le rapport physique et avoir une autorité incontestée. De même, une mémoire vigoureuse, une imagination brillante, un jugement sûr, une grande facilité de riposte peuvent ne point donner l'autorité. Evidemment, toutes ces qualités physiques et intellectuelles contribuent à ce privilège, mais elles ne sont qu'un appoint. Marivaux nous raconte l’histoire d’une femme admirablement belle, à qui tout le monde reconnaissait un esprit captivant, et qui, défigurée par la petite vérole, se trouva n'être qu'une bète : l'autorité n’est point sujette à de telles méprises, parce qu'elle repose sur ce qui est le plus fondamental en nous, sur notre caractère. Elle diffère de l'intimidation, qu'on obtient, comme Napoléon I et comme beaucoup d'hommes politiques, par une assurance « écra-

sante » qui à sa source dans un orgueil sans

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bornes; elle est faite de calme, de fermeté, de tact, d'un courage sûr de soi, et souvent aussi d'un enthousiasme contenu mais profond pour le vrai ou pour la vertu, qui donne à toules les paroles, à tous les actes wn je ne sais quoi qui les fait irrésislibles. Ces vies « qui parlent » ont sur l’entourage une action féconde faite de respect et de charme. Pour beaucoup d'hommes, cette seule influence par présence suffit. C'est ainsi que dans les escalades dans les Alpes, on marche sans crainte au-dessus des plus terribles précipices parce que la vue du guide calme, résolu, en impose; et les meilleurs guides ne sont pas les plus forts mais bien les plus tranquillement courageux. Il en est de même encore pour les chefs à la guerre et pour les éducateurs. La conduite droite, toujours probe, toujours respectueuse de la personne d'autrui, d'un homme d'une haute valeur morale, est puissamment génératrice de bonnes volontés autour d'elle.

Il en résulte que l’autorité est d'importance majeure pour l'éducation d'autrui. Elle l’est en ellemême, par les raisons que nous venons de donner; elle l’est tout autant par les qualités qu'elle implique et qui constituent la condition de tout succès : nous voulons dire la continuité d'action

dans une même direction. Car, pour une œuvre de

longue haleine, comme est l'éducation quand elle se propose de rendre dominatrice de la vie entière quelque haute croyance religieuse ou morale, il est indispensable de ne pas perdre de vue un instant le but général qu’on se propose ; la surveillance doit être incessante et omniprésente. Elle doit porter sur le monde extérieur, prévoir les occasions; elle doit veiller à ne laisser entrer dans la mémoire que des matériaux soigneusement triés, et cette tâche, impossible à première vue, sera rendue facile quand auront été développés, pour monter la garde à l'entrée des sens et de la mémoire, d’énergiques sentiments de répulsion pour tout ce qui contredit l'idéal poursuivi.

C'est ainsi que dans l’âme d’un enfant qui aura reçu une éducation morale virile, l’idée d'exploiter autrui pour s'enrichir, ou même simplement de profiter de la misère de pauvres gens pour baisser le prix du travail qu’on leur demande, sera une idée notée d’une telle infamie, qu’elle sera repoussée avec horreur : une simple tentative de justification de tels actes soulèvera son être entier. Mais, il est clair que pour hausser le développement moral d'un enfant jusqu’à ce degré de noblesse, il faudra que ses sentiments soient soutenus par l’exemple, et par suite l’éducation morale suppose chez l’édu-

cateur une haute valeur morale. C’est pour cela

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que la vie simple des premiers chrétiens, toute de pauvreté acceptée, de désintéressement, de sacrifice actif de soi, eut une telle puissance de propagande.

Mais l'autorité et l'éducation bien comprise ne saisissent pas l'enfant {out entier : il baigne dans un milieu : famille, camarades, société, livres, etc., où il y a de tout. Les plantes vénéneuses de l’égoïsme fleuriront autour de lui et peut-être même chez lui; il verra trop souvent de la brutalité, de la sensualité plus ou moins raffinée, des ambitions malsaines, un orgueil impudent. Il verra par contre, peut-ètre mème dans son entourage immédiat, des femmes qui souffrent en silence, d’honnètes gens qui préfèrent leur pauvreté au luxe fait de rapines; il verra des modestes, des sages. Mais comme la plupart du temps, l'enfant vit dans une atmosphère d'opinions qui représente la médiocrité moyenne, si on ne l’a frappé d’une effigie très nette, il ne tardera pas, battu par loutes les influences contraires,

et principalement par les plus répandues, à laisser

s’effacer sa personnalité : il sera comme ces pièces

de monnaie dont on ne peut plus reconnaître même la date tant elles ont été polies par l'usage; il deviendra un exemplaire au choix de la pauvreté morale commune, il subira la tyrannie de l'opinion;

sur ceux-là, Taine a raison de dire que l'influence

du milieu est prépondérante : ce ne sont pas des personnes mais des choses. Au contraire, le milieu est sans influence sur ceux qu'une solide éducation morale a trempés. Ceux-là, mème s'ils subissent l'influence ambiante, font açte de liberté, car ils ne subissent que les influences qu'ils respectent et qu'ils aiment. Ceux-là, la raillerie les laisse insensibles ; ils savent que le droit et la justice sont, l'heure venue, de terribles railleurs à leur tour.

Aussi l’éducateur ne négligera-t-il point non pas l'influence du milieu en général, mais l'influence d'un milieu restreint et choisi. Il n'y a pas, en effet, de frein plus puissant pour réprimer nos penchants vicieux, que la crainte d’encourir le risque d’être méprisé par ceux qui ont confiance en notre honnêteté, qui nous aiment, et que nous respectons. Ce besoin d’estime est si profond, si universel, que le scélérat lui-même tente de trouver une approbation de son crime chez les dégénérés de son espèce. Par conséquent l'éducateur doit se préoccuper d'inspirer à son élève le plus parfait mépris pour l'opinion publique, en tant qu’elle représente la moyenne misérable de la moralité, et de développer en lui le besoin ardent de l'approbation, l'angoisse de la désapprobation de ceux qui ont

une haute autorité morale due à une vie irrépro-

chable, Avec un sage emploi de l'autorité, de l éducation et d'un milieu choisi, on peut amener chez l'enfant les croyances morales à un degré de force surprenant, pour quiconque ignore la puissance de la patience intelligente et de la noblesse d'âme.

A cette triple influence, on doit ajouter l’action si énergique de la pratique et surtout de la pratique commune. Nous avons étudié l'influence de la pratique solitaire : il faut ajouter ici les effets de la pratique en commun. L'église catholique, dont la psychologie est si profonde, a organisé un culte commun à tous les fidèles etadmirablement conçu. Elle soutient tous les sentunents religieux par des actes nettement circonstanciés, identiques pour tous, et dont la signification symbolique est comprise par tous les fidèles. L'armée du salut dont les progrès sont dignes d’aitirer l'attention du penseur, doit ces progrès à la connaissance qu'eut son fondateur des moyens d’agir sur les âmes : on y donne immédiatement un service actif aux néophytes, et on s’empresse en quelque sorte de les « compromettre » publiquement : les résultats de cette pratique sont étonnants.

Tous les organisateurs appelés à pétrir la matière humaine, si nous pouvons ainsi dire, ont insisté sur la nécessité de la pratique commune. Dans l’armée, par exemple, on agit sur le soldat par là régularité

Payor. — De la Croyantce, 15

inflexible des occupations, par la ponctualité exigée dans l’accomplissement des actes les plus simples. « On cherche, dit Von der Goltz, à produire en lui l'idée du devoir par un procédé à sa portée. » Le soldat ignore le pourquoi de cette réglementation minulieuse; mais sans s'en rendre compte, il contracte l’idée de la grandeur d’un devoir dont l'accomplissement est garanti par d'aussi strictes prescriptions, puis peu à peu, on le lui fait comprendre et goûter.

Ajoutons aux effets de la pratique individuelle (qui se produisent aussi dans la pratique en commun et que nous avons étudiés) l'effet de « masse » qui fait de la pratique publique et commune un puissant moyen d'imitation, et, par suite, de suggestion des sentiments correspondants : la force des sentiments éprouvés en commun est décuplée par une contagion réciproque, dont chacun a dans sa propre expérience des exemples qui nous dispensent d'insister.

Il ne reste plus ensuite pour assurer la fixation des croyances morales qu'à veiller à ce qu'elles ne soient point dans la suite mises à des épreuves trop fortes. Il faut que dans le milieu économique on trouve son compte à être honnête. Si l'honnèteté rend la vie difficile, si l'improbité est le plus sûr moyen d'arriver à la satisfaction des plus légitimes aspira-

tions, les croyances morales recevront de rudes

assauts dans le for intérieur. Il faut que l'avenir soit certain pour tous les efforts honnètes, que quiconque travaille courageusement puisse vivre, bien plus, assurer son avenir et celui de sa famille : en dehors de cet état social, on n’a plus que l’état de guerre, et il faudrait avoir une moralité solidement affermie pour résister aux suggestions d’un milieu où être honnête serait une trop grande cause d’insuccès dans la conquête du bien-être et de la sécurité. Notre rôle d’éducateur ne suffit donc pas, et il y faut ajouter tous nos efforts pour une amélio-

ration constante du milieu économique.

À tous ces moyens, devons-nous ajouter l’intervention brutale de la force privée ou publique, et pouvons-nous en espérèr beaucoup de résultats pour imposer certaines croyances à la conscience d'autrui ? |

D'abord la force privée n'obtient de succès appréciables qu'à la condition d'être tout à fait tyrannique et d’une durée considérable, et encore

n’obtient-elle ces succès que lorsqu'il s’agit de natures faibles, timorées. Si on a affaire à une nature active, l'emploi de la force ne pourra produire que la révolte intime, et, comme il est bien difficile de soustraire à la vue de l'enfantles exemples

et les livres qui peuvent fomenter cette révolte, ces

exemples et ces livres auront une incroyable influence. Par conséquent, à moins de séquestrer l'enfant et de supprimer complètement pour lui le milieu, ce qui est impossible, on ne peut espérer obtenir que de biens médiocres résultats par la coercition, et la persuasion qui sollicite la bonne volonté de l'enfant est plus efficace.

S'il s'agit d'imposer à un pays une croyance ou l'abandon d’une croyance par l'intimidation et par la persécution, il y a à considérer, et la nature des doctrines qu'on opprime, et la nature du pouvoir oppresseur.

On connaît la comparaison d'Emerson : le charpentier qui veut équarrir un arbre, se garde bien de frapper de sa cognée de bas en haut; il fait en sorte qu'à chaque coup de cognée le globe terrestre tout entier collabore avec lui, mettant à son service les lois éternelles de la gravitation. Il en est ainsi de quiconque enseigne : « Il doit se mettre dans la position où l'Eternité appuie ses paroles, et chaque mouvement de sa pensée doit ètre approuvé et multiplié par la force de gravitation de la pensée unique et éternelle‘. » Si la doc- . trine est une doctrine de justice, elle trouve chez

tous ceux qui souffrent et chez tous les hommes

Maeterlink, in Huret, Enquête littéraire, p. 126.

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de cœur un écho profond : ces sympathies s’addilionnent ; et, par un effet de gravitation mystérieuse, avec la parole de celui qui ose parler, collaborent des millions de forces cachées qui multiplient sa puissance. Cette collaboration latente se manifeste par des effets hors de toute proportion avec les effets que peut obtenir un homme. C’est cette force qui soutint les onze apôtres, et qui permit à ces hommes sans fortune, sans instruction, de conquérir le monde. Contre une telle conquête, toutes les persécutions échouent : elles ne peuvent pas en arrêter la marche, car leur seul effet est de donner aux sentiments comprimés, et par cette compression même, une énergie qui, comme un torrent longtemps contenu, emporte toutes les digues et s'élance avec une puissance irrésistible.

Si, au contraire, la parole est une parole d'égoïsme, d’ambition, elle ne peut trouver cet appui des consciences, car qui dit égoïsme, ambition, dit nécessairement division, lutte intestine, et la persécution est d'autant plus efficace qu'elle suscite de puissants intérêts égoïstes contre l’égoïsme lui-même, en faisant trembler pour leur sécurité les sectateurs de ces doctrines. Or, il est contradictoire que l'égoïste soit

courageux, car du moment que la question devien

une question de calcul, de profits, il a tout avantage

à plier devant la force plutôt qu'à la braver.

Si les doctrines combaitues enseignent le relächement moral, elles pourront trouver l'appui de la sensualité générale, mais elles verront se dresser contre elles toute l'élite humaine, qui en définitive mène le monde. Comme d'autre part ces doctrines amènent toujours avec elles un redoublement de brutalité et l'exploitation des faibles, des femmes surtout, elles ne tardent pas à heurter le sentiment de la justice et de l'humanité, et à soulever le mépris : de sorte que contre ces doctrines encore, l'influence de la persécution est d’une grande puissance.

Il résulte de ce qui précède que la persécution, très efficace quand elle trouve un appui dans la conscience humaine, est fatalement destinée à échouer quand elle se met en opposition avec elle.

En effet ! que peut-elle ? réprimer les manifestations extérieures publiques des croyances : rien de plus. Elle n’en empêche la manifestation ni dans la famille, ni dans les cercles d’intimes, ni dans les sociétés secrètes. Elle empêche (et pas toujours) les écrivains de propager l'idée; mais c’est concevoir d'une façon bien naïve le rôle de l'écrivain ‘que de croire qu’en le supprimant, on supprime la propagation de ses doctrines. Oui, si l'écrivain tombait d’un monde.inconnu, porteur de vérités qui

n'auraient été révélées qu'à lui; mais l’écrivain a

surtout pour rôle de donner aux aspirations vagues encore des foules, une expression nette et lumineuse. Il vient en aide à notre paresse en nous obligeant à bien voir ce qui se passe, détruit, s'ila du talent, la tyrannie de l’habitude et nous porte à réfléchir. Il sait dégager « la silhouette essentielle » dans un amas de vérités inorganisées ; mais ce qu'il fait, tous les esprits de valeur peuvent le faire, quoique moins vigoureusement. En supprimant les écrivains et la liberté de manifester la pensée, on ne supprime ni les abus criants, ni les injustices sociales, ni les souffrances ; on ne supprime point non plus la possibilité de üirer les conclusions que les écrivains réduits au silence avaient tirées des prémisses existantes. De plus, la persécution tournant toutes les forces gouvernementales vers la lutte, empèche les réformes les plus urgentes de s’opérer, et permet aux abus de devenir intolérables pour presque tous les gens qui réfléchissent. Elle arrête ainsi le torrent des indignations pour qu'il acquière une force terrible l'instant d’après.

En outre, la persécution développe l'esprit d'opposition, elle donne aux croyances une netteté et une force nouvelles ; elle développe la haine et le mépris pour les oppresseurs, et forlifie chez quelques-

uns des opprimés une force morale de trempe supé-

rieure et un courage invincible à tout supporter. Ce sont là de puissants moyens äe contagion des doctrines proscriles : si puissants, que toujours ce sont les supplices des Polyeuctes qui amènent les conversions des Paulines et des Sévères ; si puissants que les trembleurs comme Félix cessent de trembler pour un inslant, et se compromettent irrémédiablement dans quelque moment d'enthousiäsme contagieux.

On dit quelquefois qu'il n'y a que les persécutions mal faites qui ne réussissent pas, et que les persécutions qui échouent dénoncent simplement Ja faiblesse des gouvernements qui les ont tentées. Rien n’est plus juste. Toute persécution bien faite aboulit nécessairement, mais il faut s'entendre : une persécution bien faite ne peut ètre que le massacre de tous ceux qu’on soupçonne de conserver les croyances dangereuses ; le massacre de tous ceux qu'on peut soupçonner de pouvoir croire un jour ; le massacre des tièdes, et aussi des inconnus, parce qu'ils sont inconnus, partant suspects. Il est clair qu'une perséculion ainsi conduite ne pourrait manquer de réussir à éteindre une croyance, puisqu'elle supprimerait le genre humain: le type d'une perséculion « réussie » sera réalisé quand les pes- Simistes allemands pourront accomplir leur rève de

faire sauter le globe lerrestre, grâce au progrès des

sciences ; jusque-là il est impossible qu'une persécution mérite l'épithète de parfaite. Il n’en faut excepter ni l'Inquisition, ni la Saint-Barthélemy, qui, pour les observateurs superficiels, pourraient cependant paraître « de l'ouvrage bien fait». La persécution n'arrive d'habitude que lorsqu'une doctrine est inquiétante, c'est-à-dire très répandue — jusque-là on se contentait de traiter ses sectateurs de fous ou de naïfs — c’est dire que la persécution s'y prend {oujours trop tard.

De plus, il y a, même dans les gouvernements les plus despotiques, des gens de cœur et des complices secrets des persécutés qui peuvent, par des négligences volontaires, entraver la perséculion. En outre, la persécution suscite les martyrs et le courage est contagieux; enfin les fails sur lesquels repose la doctrine incriminée subsistent et sont susceptibles dela faire rééclore dans les âmes pendant et après la persécution.

Aujourd'hui une persécution ne serait possible qu'après une entente préalable de tous les gouvernements ; et, restàt-il un seul pays, comme la Hollande au xvu° siècle, pour servir de refuge à quelques courageux écrivains, que le pays entier, malgré la surveillance la plus active, ne tarderait pas à être inondé de livres et de pamphlets éminemment

propres à raviver les esprits et à soutenir toute une

tradition de révolte. Un tel refuge serait d’ailleurs inutile, car la persécution met les esprits dans un si grand état d’excitation que les allusions les plus fines sont saisies par tout le monde, et que les écrivains qui ont le droit de parler peuvent, sous les apparences les plus innocentes, provoquer tout à leur aise la colère et la haine, Bien plus, par une solidarité vraiment imprévue, les Grecs et les Romains se trouvent devenir des pamphlétaires redoutables par les idées et les sentiments qu'ils suggèrent, et ils remplacent au poste de combat les écrivains modernes bannis ou emprisonnés.

Donc, les châtiments etles persécutions ne peuvent empêcher que la diffusion des doctrines qui blessent les lois éternelles de la conscience ; mais comme moyen d'éducation, les effets en sont déplorables : on n'engendre ainsi que l'hypocrisie, et nullement le bon vouloir. Quant aux persécutions qui heurtent les besoins de l’âme humaine, elles s'’acheminent fatalement à l'insuccès final à travers les cruautés et la réprobation de tous les honnètes gens. Elles ne sont, dans ce cas, qu'un barrage provisoire destiné, par les lois des choses, à donner dela force à une doctrine en voie d’accroissement. Toutes celles qu'enregistre l'histoire et qui se sont efforcées de réprimer des croyances morales, ont échoué.

Parvenus au terme de ce développement, nous

pouvons conclure que notre pouvoir sur nos propres croyances est très considérable, et que les éducateurs énergiques et conscients de l'étendue de leurs ressources, ont sur les croyances des enfants qui leur sont confiés un pouvoir presque sans limites. En usant intelligemment des forces multiples et efficaces que leur donnent l'autorité morale, l'éducation, l'opinion habilement préparée et la pratique publique ; en usant au besoin de l’intimidation et de la crainte des châtiments, ils peuvent en quelque sorte pétrir l'âme de l'enfant et celle même de l'homme fait. Iei encore, l'Eglise catholique donne un exemple de l’utilisation aussi complète que possible de toutes les ressources qu'offre la psychologie pour asseoir dans les âmes une croyance déterminée. Elle arrive à produire en nombre considérable les vocations religieuses chez les natures les plus diverses, à domestiquer dans l'homme la « bête humaine », et à écraser l'égoïsme et l’amour-propre. Il serait étrange que puisque l'Eglise réussit souvent dans cette éducation qui violente si brutalement notre nature, la démocratie ne püt réussir dans une éducation qui est loin de demander à l’homme

d'aussi pénibles sacrifices.

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CONCLUSIONS PRATIQUES

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