‹ De La CroyanceChapitre 20 sur 23 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

À aucune époque, une culture intelligente de la croyance n a présenté un pareil caractère d'urgence. C'est une nécessité pour la démocratie de croire ou de périr. La science d'importance majeure aujourd'hui, ce n’est ni la physique ni même l’économie politique, c'est la psychologie, car seule la connaissance de ses ressources les plus précieuses peut armer les éducateurs pour leur tâche : c'est d'eux que dépend l'avenir de la patrie, car un fait capital, qui crée à tous les hommes prévoyants des devoirs redoutables, s’est produit au xix° siècle : nous voulons parler de l'accession de tous au gouvernement du pays. Le suffrage universel est maître désormais de notre lendemain. Il serait absurde de prétendre qu'il est à la hauteur de la tâche qui lui incombe, mais il serait criminel de

ne point se hâter de l’instruire et de le moraliser.

Jusqu'ici les Églises dirigeaient les consciences, principalement l'Église catholique qui demeure le pouvoir moral le plus fortement organisé de nos sociétés modernes. Il serait indigne d'un esprit réfléchi de nier l’immense apport moral des religions dans la civilisation actuelle; mais on ne peut non plus contester que les religions révélées aient laissé échapper la majorité des âmes dans notre pays: « Sur trois cents millions d'hommes qui portent le nom de chrétien, en est-il sept millions qui pratiquent ? Mettez à part les schismatiques, les hérétiques, les incrédules et les indifférents, que. reste-t-il? À Paris, il n'y a pas aujourd'hui un vingtième de la population qui suive Dieu et sa loi. Si donc, dans l’ensemble du monde chrétien, l’on compte un homme sur cent qui n'ait pas fléchi le genou devant l'ennemi, qui adore Dieu et suive sa loi, c’est beaucoup *. »

Il découle de ces considérations que c’est un devoir impérieux pour l'État d'assurer et l'instruction et la moralisation des générations grandissantes, et cela en dehors de tout enseignement

confessionnel.

La nature de la culture intellectuelle découle de

(1) Gratry. Les Sources. Discours sur le devoir intellectuel des chrétiens au x1Ix° siècle,

CONCLUSIONS PRATIQUES 239

la nature même de la croyance. La croyance est expansive, avons-nous vu; elle tend à se répandre dans toutes les directions où elle n’est point contredite.

D'autre part, nos sentiments, nos passions, notre paresse, font subir à nos idées un travail de sophisticauon si ténu, qu’il échappe la plupart du temps à notre observation, mais si patient et si persévérant à accumuler les menues modifications, qu’en fin de compte nos conclusions contiennent des erreurs énormes.

Ce sont ces deux sources d'erreurs que l’éduca- . tion intellectuelle doit s’efforcer de tarir : s’il est prématuré d'espérer qu'on pourra étendre à la masse les bienfaits de cette éducation, il n’en demeuré pas moins urgent de la répandre le plus possible si nous ne voulons pas que les affaires nationales soient résolues par « l’impulsivité » irréfléchie, par l'esprit de parti ou même par la paresse qu’effraient les enquêtes approfondies.

Contre « l’impulsivité » de la croyance, de même que contre « l’impulsivité » de la volonté, le seul remède c’est de développer l'habitude de la délibération réfléchie, prudente : il est surtout nécessaire de pénétrer les jeunes gens de l’extrème complexité des phénomènes sociaux, et, par des exem-

ples bien choisis, de les habituer à se défier des

conséquences imprévues que peuvent produire les modifications apportées dans un tel milieu. Sans refroidir leur ardeur réformatrice, qui est la raison d'être de la République, il faut qu'ils soient convaincus que toute réforme est grosse de conséquences, et que toute loi nouvelle risque de ne pas produire les effets qu'on en attendait, et d'amener, par des répercussions auxquelles on n'avait point songé, des troubles sociaux et économiques hors de proportion avec la cause initiale.

Contre la sophistique des sentiments, il faut cultiver l'esprit de doute, de défiance de soi, et surtout cette qualité si rare, la sincérité vis-à-vis de soi-même, qui ne va pas sans un discernement très net, une très claire vision des choses, sous les formules toutes faites qui les obscurcissent, et qui cependant, formées par la médiocrité moyenne, s'imposent trop souvent même aux esprits de valeur.

Ce sont là les vertus intellectuelles d'importance capitale si notre étude sur la nature de la croyance et sur l'influence des états affectifs est juste. Et qu'on le remarque bien, les vertus intellectuelles se réduisent en définitive à des verlus de la volonté, puisque la prudence, l'esprit de doute, la sincérité, le discernement, dépendent de la force de la

pensée et de l'énergie persévérante de l'attention.

Page 1