CHAPITRE II
Ces qualités intellectuelles peuvent être utilisées pour le mal comme pour le bien, et l'intelligence calme, lucide, pénétrante d’un scélérat ne fait qu'armer redoutablement sa malfaisance. Nous ne croyons plus guère aujourd'hui à la vertu moralisatrice de la culture intellectuelle, et quelque important qu'il soit pour les destinées de la patrie que le nombre des clairvoyants soit considérable, il est plus important encore que celui des honnètes gens soit immense.
Quoique à l'heure actuelle un singulier découragement semble s'emparer de ceux qui prennent souci de l’enseignement moral dans notre pays, notre étude sur la croyance nous donne un opltimisme robuste, car si l’enseignement moral est de médiocre effet, cela lient à cette psychologie intellectualiste régnante, qui malgré les démentis éclatants, continuels de l’expérience, s'obstine à espérer modifier la conduite et les croyances par un enseignement d'idées : tandis qu’en réalité un
homme, nous l’avons prouvé, croit avec tout ce
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qu'il est, avec son âme entière et avec son corps, de sorte que l’enseignement moral ne peut avoir d'efficacité que si on agit sur l'enfant fout entier. Le défaut de notre enseignement moral actuel, la cause de son insuffisance, c’est qu'il est un enseignement abstrait, intellectuel, au lieu d'être wne pratique et une culture « intensive » du sentiment.
On ne peut done dire que l’enseignement moral non confessionnel ait échoué, puisque nulle part il n’a été tenté dans des conditions propres à en assurer le succès, et notre avis fortement médité, c'est que la force qu'on attribue à l’enseignement confessionnel, c’est justement à la pratique et à une culture intense des sentiments qu'elle est due : celte pratique et cette culture, la société civile peut l’organiser avec énergie de façon à en attendre des effets dont on ne peutsoupçonner l'importance. Nous ne pouvons ici insister sur les moyens pratiques ni descendre dans le détail des procédés éducatifs : c’est une question d’adaplalion de la théorie à la pratique journalière qu’on pourra facilement déduire des données générales que nous avons exposées au commencement de ce livre (iv. IE, ch. 1, 11, m1, 1v)*.
Il nous reste simplement à exposer à grands traits que la culture de l'esprit de doute, imposée
(1) Nous avons consacré à ce sujet la deuxième partie de notre brochure : l’Educulion de la Démocratie, Paris, 1895.
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par la nature de la croyance, n'apporte aucun obstacle au développement de croyances morales très énergiques : une morale sociale a ce grand avantage sur les morales religieuses qu’elle ne se trouve en contradiction avec aucun résultat scientifique, qu'elle ne demande aucun sacrifice à la raison la plus jalouse de son autonomie, et qu’elle ne peut engendrer de sectes hostiles les unes aux autres, car elle repose à la fois sur Les hypothèses métaphysiques les plus hautes et sur des faits sociaux d’une évidence surabondante.
En effet, quoique jamais on n’ait plus médit de la métaphysique qu'aujourd'hui, jamais les questions qui forment son domaine propre, n’ont plus obsédé les esprits. et nous ne craignons pas de le dire, jamais l'unité des intelligences n'a été plus près de se faire sur ces graves problèmes. La doctrine dominante, n’est-ce point en effet, l’idéalisme, qui explique l’univers par nos étals de conscience et par les rapports entre nos états de conscience ? Or cette doctrine nous familiarise avec cette profonde vérité que l’espace et le temps sont des illusions de notre esprit, et elle nous conduit au cœur mème de l'explication des choses, puisqu'elle nous convainc du rien-ètre des différences personnelles, de la radicale vanité de l’égoïsme indivi-
duel : elle nous contraint en outre à comprendre
que ce qui fait notre valeur, c'est que nous sommes l'expression transitoire de l'essence des choses, et que toute notre destinée, et partant notre devoir, c’est de travailler à être des expressions aussi adéquates que possible des lois éternelles de cette essence.
Cette doctrine est par excellence une doctrine morale puisqu'elle détruit la racine même de l'égoïsme et fonde, non pas la charité, qui implique trop souvent d’une part l'orgueil et l'esprit de domination et de l’autre l’avilissement, mais la fraternité, dont l'égalité et la liberté découlent comme
des corollaires.
Quant aux positivistes qui rejettent toute hypothèse métaphysique et qui croient résoudre les questions en les niant, ils trouveront de quoi fonder solidement la morale sur des faits. Nous devons tout à la société : sans elle toutes nos facultés fussent demeurées en puissance. Il suffit pour s’en convaincre d'essayer une expérience .idéale, de supposer un homme intelligent, isolé dès sa première année dans quelque île déserte et parvenant à y vivre. Son développement intellectuel, sentimental et moral serait presque nul. Il ne parlerait, ni ne penserait, ef quoique capable de devenir un
être humain, il demeurerait un pur animal.
CONCLUSIONS PRATIQUES ’
C'est done un devoir strict pour chacun de nous, non pas de rendre à la société ce que noûs avons reçu d'elle {car comment espérer nous acquitter jamais d'une dette si disproportionnée avec nos forces?) mais de lui donner notre bonne volonté. Nous devons respecter tout ce qui rend la société possible et tend à faire participer à ses bienfaits le plus grand nombre d'hommes. Or le fondement de la société, c’est la loi du respect mutuel, en dehors de laquelle il n’y a qu’oppression, que haine légitime, que guerre sourde ou déclarée entre les citoyens.
Mais ce respect de la personne d’autrui ne doit point être un respect passif (justice), il doit ètre, au contraire, essentiellement actif; or parler de respect actif, c'est définir la solidarité, puisque le respect ne va pas sans le désir de tout tenter pour porter en chaque homme l'humanité à son plus haut point de perfection. Il en résulte que tous nos devoirs sociaux sont réunis sous ces deux vocables : justice et solidarité, et que le but de l'éducation morale est nettement tracé.
Heureusement nous voyons grandir le nombre des gens qui, dans notre pays, comprennent la nécessité de créer un esprit social et de rallier les bonnes volontés. Le sentiment que tous nous
sommes solidaires dans le bien ou dans le mal, et
que l'ignorance, la misère, l’égoïisme individuel, ont un retentissement social, pénètre ceux mêmes qui ne sont accessibles qu'aux raisons d'intérêt. Il est donc temps d'organiser, avec toutes les ressouces que la psychologie met à la disposition des éducateurs, une éducation nationale fondée sur une forte culture morale; c’est pour la démocratie, ne craignons point de le redire, une question de vie ou de mort. Les réformes du milieu économique demeureront vaines ou seront fécondes en désillusions, si elles ne sont précédées ou accompagnées d’une vigoureuse réforme morale.
Et puisque notre pouvoir sur la formation des croyances est presque souverain quand ces croyances sont appuyées par la conscience morale, nous pensons que l'éducation va devenir la foncon essentielle de l'Etat et la plus haute ambition des particuliers; c’est ainsi seulement que la démocratie pourra peu à peu s'élever, suivant une parole célèbre, au rang de « parti religieux ». Ce jour-là, la politique deviendra une province de cette religion. Religion vraiment universelle, parce qu'elle ne demandera à ses adeptes aucune croyance à aucun dogme, mais seulement le scrupuleux respect de la personnalité d'autrui, et une solidarité active contre les ennemis communs,
contre l'ignorance, contre la maladie, contre la
CONCLUSIONS PRATIQUES
vieillesse, contre les accidents, contre la mi-
sère...
Nous voici parvenu au terme de notre tâche.
Après avoir passé en revue les objets de la croyance, nous avons dù constater que la réalité demeure hors de son atteinte, et que toute notre connaissance vulgaire et scientifique du monde extérieur, n'est que la découverte des rapports inconditionnels entre les données de nos sens et les données fondamentales d'ordre musculaire.
Nous avons ainsi abouti à un scepticisme intellectuel irrémédiable, et rencontré, par une méthode purement psychologique, la conclusion de la critique de la Raison pure de Kant.
Mais ce scepticisme intellectuel, nous l'avons, en fin de compte, considéré comme la plus haute conquête à poursuivre dans une éducation démocratique. Cette même analyse psychologique nous a amenés, d'autre part, à étudier l'essence de la croyance, et cette étude est venue confirmer la nécessité du développement de l'esprit de doute ; - nécessité mise enfin définitivement hors de conteste par l'étude du rôle troublant des sentiments dans la formation des croyances.
Mais nous avons constaté, chemin faisant, que
l'application des ressources de la psychologie nous
rendait à un haut degré maitres de nos propres croyances, el presque entièrement maitres des croyances d'autrui, surtout des croyances de l'enfant. Résultat consolant, puisque nous avons dû conclure qu'une démocralie ne pouvait, sous peine d’abdiquer ou de périr, laisser le scepticisme envahir le domaine moral, et qu'il suffisait de le vouloir avec ténacité pour asseoir dans la conscience nationale, mème sans les plus hautes probabilités métaphysiques auxquelles nous à amenés notre analyse de l'essence de la croyance, un système de croyances morales d’une universalité absolue et d’une efficacité im-
mense.
VIONETILUE En Sorbonne, le 8 avril 1895, Par le doyen de la Faculté des Lettres de Paris,