De la décadence de l'Angleterre
L'iiospitalité a des devoirs, en efl'el . mais pour ceux qui la donnent aussi bien que pour ceux qui la reçoivent.
Étrangers, jetés par le sort des révolutions sur le sol de l'Angleterre, nous devions obéissance à ses lois. — Y avonsnous manqué?
Proscrits, nous portions avec nous ce droit sacré du malheur (jui, chez les barbares môme, était reconnu comme une espèce de religion publique. — Comment l'a-t-on respecté?
Nous avons eu, chaque jour, à subir l'insulte, et l'arislocralie anglaise nous a fait traîner sur toutes les claies de son journalisme, nous dénonçant à son peuple comme des forçats échappés du bagne, comme de misérables bandits, comme les immondices des égoàts de Paris.
La Grande-Bretagne était plus humble, il est vrai, quand son ambassadeur, — le i)cuplc étant debout, — venait flatter les membies du (îouv l'rMeMicnl Provisoire ou de la (jOuiuhssiou ^»\écul ive.
Aussi, forts de ce souvenir, avons- nous dédaigné de relever tant de cyniques outrages , assaisonnés de calomnies odieuses. Cependant, comme on ne jetait l'insulte à ses fondateurs que pour mieux atteindre et souiller la République elle-même ; comme on accusait, ainsi qu'au temps de Pitt, la Révolution et ses défenseurs d'avoir ruiné la France en la déshonorant, je me suis demandé si cette aristocratie qui, depuis huit cents ans gouverne l'Angleterre, avait rendu son peuple tellement heureux et fait à sa patrie de si durables destinées, quelle eût acquis le droit de toutes les insolences à l'égard de citoyens, investis par un peuple libre de plus de sulfrages que n'en obtint jamais tout un parlement d'Angleterre, à l'égard de citoyens qui avaient traversé le pouvoir suprême, la dictature, sans laisser derrière eux une tache de sang ou môme uneviolcnce?
J'ai donc étudié, j'ai vu, j'ai comparé ; les faits ont répondu.
Je viens, maintenant, livrer ces témoignages à l'opinion et provoquer son arrêt souverain.
Quant à ce mot sinistre : décadence, qui va , pour la première fois, frapper l'Angleterre dans son orgueil, je ne me dissimule pas à combien de passions, d'intérêts, de préjugés , de colères jalouses, il doit se heurter.
Qu'importe? Retiré dans les profondeurs de ma conscience . je ne me suis pas même inquiété des lieux où j'écrivais ; ému à l aspect d'indicibles souli'rances , je n ai vu (|uo des frères flans ceux qui souH'raicnt.
(]c que je puis affirmer, c'est que ce mot n'est pas tombé de ma plume comme une rancune, comme une haine, ou comme une lanlaisie. Je n'ai voulu ni tirer, ainsi qu'on l'a prétendu , une balle morte contre le lion de Waterloo, ni venger de plus récentes injures trop petites, en vérité, pour compter dans une pareille cause. — Ma pensée a plané plus haut ; — ce n'est point, en elfet, quand de redoutables problèmes, comme ceux fin paupérisme, du salariat, du capital, de la liberté absolue (lu ((iinniiTcc ot dos écliiiiiges se posciil diuis le monde . (|u il
osl ppriiiis (1(' s(' laisser iiller à île miséiabJos salisl'aclioiis |)(<isonnelles. On verra hitMilùl coniiuenl, penJaiil (|iio je suivais l'étude de les pioblèmes au milieu du grand niouvenienl de la société anglaise, ce mot df'codence est sorti tout naturellement des laits; s'il sert de litre à nion livre, c'est qu'il est de ces faits le résumé vivar.t.
A ceux qui me liront , en probité d"es])rit et de cœur, le soin de vérifier et de constater mon impartialité.
.Te dois l'avouer, pourtant, lorsque tant d'inlérèls égoïstes et tant de passions aveugles essaient de remonter le cours du temps et de restaurer le passé, ce m'est une heureuse fortune d'avoiitrouvé, chez une des grandes nations de la terre, une preuve nouvelle et décisive contre les sociétés féodales, contre les gouvernements d'aristocratie et contre l'individualisme.
La décadence de l'Angleterre, d'ailleurs, — la décadence de cette commanditaire des rois, — n'est-ce pas lairianchissement du monde? — n'est-ce pas raffranchisscmenl dj^ jTCflple anglais lui-même? y')
EXPOsrrroN.
Ce livre est-il un paradoxe, ainsi qu'on l'a dit, avant même de le connaître?
Est-ce un pamphlet, est-ce de l'histoire?
Aveuglé par un esprit étroit de nationalité, aije fermé les yeux au spectacle imposant des grandeurs de l'Angleterre? — Non, sans doute.
Et qui pourrait nier, en effet, qu'elle n'ait acquis, depuis TActe de navigation, la suprématie sur les mers, et que sa puissance navale, militaire ou marchande, ne soit aujourd'hui la première du monde ?
Qui pourrait nier que l'Angleterre, industrielle et manufacturière, ne soit devenue, sous ses lois, le plus grand pays de production du globe, et le premier intendant, l'agent universel, le peupleroi du crédit, de la circulation et de la vente?
Qui pourrait nier que l'Âiigleterre agricole , à valeur égale de Iravail et de sol, ne donne un rendement [ilus élevé que les terres les plus tourmentées par la charrue et les plus favorisées du soleil?
Qui })ourrait nier, entin, que ces îles britanniques, point cliélir et perdu sur la carte de l'univers, ne soient, depuis des siècles, montées dans la lamille des grands empires, et ne tiennent une place illustre parmi les puissances de l'histoire et de la terre?
Autant vaudrait nier la lumière, que d'oser la contradiction sur toutes ces choses; car, pour écraser les rivalités impuissantes, l'Angleterre n'aurait qu'à montrer ses ilotles, ses ports, ses domaines, ses banques, ses fabriques et ses usines cyclopéennes, ses marchés, ses arsenaux, son riche écrin de comptoirs ou de forteresses, et ces colonies vassales ou tributaires qui lui font un monde plus grand que l'univers romain.
Pour ne parler que de sa capitale, que de merveilles, en eflet, que de richesses accumulées entre ces deux rives de la Tamise, que peuplent «les forèls de mâts, et qu'agitent, que pressent avec fureur toutes les activités humaines!
Ici, des docks profonds et tranquilles comme des baies abritent, dans leurs eaux lermées, des milliers de navu'es, et depuis la jonque chinoise, jusqu'au vaisseau de haut-bord, goélette ou brick, trois-mâts ou frégate, chaque bâtiment a sa place dans ce bazar flotumt. où se marient en faisceaux
DE L'ANGLETERRE. â
tous les pavillons de la terre. Les iribuis infinis des peuples divers s'amoncellent avec ordre, avec symétrie, dans des magasins gigantesques qui sont à eux seuls une ville entière.
Là, ce sont les chantiers de réparation, les ateliers de gréement, les forges, où, sous la flamme et le marleau, le fer et l'acier se tordent. C'est le travail s' acharnant à tout, donnant toutes ses sueurs; et ce n'est rien encore près de Sheffield, de Birmingham, de Manchester, de Leeds et des forges de Merlhyr et du pays de Galles.
Oh ! alors au milieu de cette création incessante et tumullueuse, l'esprit troublé, confondu, frappé comme d'hallucination, croit voir ressusciter devant lui la grande fable des Titans.
Plus loin, c'est le vertige de la circulation qui vous saisit : d'un de ces ponts hardis jelés sur la Tamise , l'œil se fatigue, la tête tourne h suivre, au milieu d'une almos[)hère fantastique de vapeur et de fumée, ces centaines de bâtiments qui passent sous vos pieds, intelligents, dociles comme un être humain, luttant de vitesse, s'arrêiant tout court à la voix d'un enfant, se touchant, se caressant presque , sans jamais se heurter; battant sans cesse de leurs ailes les eaux troublées et fangeuses du fleuve qui , comme son peuple, ne se repose que le dimanche. Dans la cité , des milliers de chariots, d'omnibus attelés de chevaux puissants, des phaëtons rapides comme la flèche ; tout se croise, se précipite, s'entremêle, se sépare sans un mot , portant dans la ville aux deux millions
i DE LA DÉCADENCE
d'habitants l'homme ou la denrée; tandis que sur les trottoirs, vastes allées latérales, un peuple affairé marche à tlots pressés en tous sens , impas-» sible comme les chiffres , silencieux comme les ombres, et c'est ainsi depuis les docks jusqu'aux grands parcs, jusqu'aux squares splendides de la ville nouvelle qui font ceinture à cet enfer de l'ardeur et du travail, comme les champs Elyséens au Ténare.
Non, jamais peuple, dans le domaine du monde matériel, n'a développé son activité sur une plus incommensurable échelle. La plume serait impuissante à décrire les mouvements de ses ports , de ses manufactures, de ses travaux rustiques ; les chiffres seuls peuvent en donner la mesure.
Ainsi la Grande-Bretagne, qui n'a que deux cents lieues de long, et dont le sol est loin de valoir la terre aragonaise ou lombarde, tire, chaque année, de sa production agricole, par une culture habile et l'élève des bestiaux , un revenu qui se monte à plus de trois milliards six cents millions, et ce revenu de la métropole est presque doublé par la valeur de la production similaire dans ses annexes et colonies.
Son industrie, son commerce et ses manufactures lui font une liste civile supérieure à cette première dotation terrienne, et cela, grâce à ses mines inépuisables , à ses richesses naturelles, a son admirable syst^uie de circulation que facilitent quai re-vingl-six canaux et soixante-dix lignes de chemins de fer.
Le revenu total de l'Angleterre s'élève donc à plus de douze milliards!
Sa puissance parmi les nations se manifeste par le nombre et la grandeur de ses flottes et de ses domaines. — En Europe, elle possède, outre les îlots qui Tavoisinent: Héligoland, Gibraltar, Malte et les îles Ioniennes; — en Asie : l'Indoustan anglais avec ses tributaires : Ceyian etses alliésforcés du Pendjab et du Scinde, c'est-à-dire presque unmonde; — en Afrique : Sierra-Leone avec ses dépendances, l'Ile-de-France, Seycbelles, Fernando- Pô , le cap de Bonne-Espérance et Sainte-Hélène ; — en Amérique : le haut et le bas Canada , le cap Breton, les petites Antilles, les Bermudes, Terre- Neuve, Lucays, la Jamaïque, la Dominique, la Guiane, la baie de Honduras et l'île du Prince- Edouard; — enfin, dans l'Océanie : elle a la terre de Diémen, l'île de Norfolk, la Nouvelle-Ecosse, l'Australie du sud, et ces cent peuples lui font plus de 1 oO millions de sujets, en y comprenant les 27 à 28 millions de ses trois royaumes métropolitains.
Quant h sa marine marchande, deux détails suffiront pour la faire connaître : elle a près de trente mille navires soit à voile, soit à vapeur, sans compter les huit mille vaisseaux des colonies, et. dans un an , elle exporte pour six ou sept cents millions de cotonnade, ce qui fait pour un seul détail, un compte de vente plus élevé que tous les comptes réunis de l'exportation manufacturière de la France t
Telle est l'Angleterre à première vue. — Que
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seraient Carthage et Tyr, et raiicienne Venise ellemême, h côté de ce géant des mers, dont les grands bras pressent les denx pôles?
La puissance de Carthage cependant , la puissance maritime de Venise , de TEspagne , de la Hollande, ont passé vite. Pourquoi? Montesquieu l'a dit : « La fortune des empires maritimes ne saurait être longue, car ils ne régnent que par l'oppression des peuples, et tandis qu'ils s'étendent au dehors, ils se minent à l'intérieur.
D'un autre côté, il a été écrit par Adam Smith :
« Sous l'influence des principes du laissez-faire « et de la concurrence, sous la domination du ca- « pilai, qui ont donné, sous nos yeux, une si vi- « goureuse impulsion h la création de la richesse, « un jour viendra oii le progrès devra fainlement « s'arrêter et décroître ensuite. A partir de celte « époque, nous verrons une diminulion progres- « sive dans la rémunération du travail, une gêne « croissante, puis le déclin ! »
Le problème n'est donc pas de savoir si l'Angleterre est grande, mais si sa grandeur peut durer.
Sans doute , celte grandeur est sans bornes, mais songeons que c'est à l'apogée de sa puissance extérieure et de sa richesse, que Rome fut saisie par la mort.
Terlullien ne faisait-il pas de Rome cette magnifique peinture, qui oiïre une frappante ressemblance avec l'état de l'Angleterre :
« Certes, disait-il, le monde devient de pins en « plus noire tributaire; aucun de ses recoins n'est
ni: i/ANiîi.r.TKniu:. 7
( resté inaccessibln; toiia sont connus, Iréqucnlës, « tous sont ]e ihéàtre ou l'objet (laftaires. Qui « redoute encore une île? Qui frémit devant un « écueil? On est sûr de trouver partout un de nos « navires, partout un peuple, un Etat, partout la « vie. Nous écrasons le monde de notre poids î « Onerosi summ mundo. »
Et Tertullien avait à peine achevé sa phrase, que cette grandeur matérielle, minée au cœur, s'affaissait sur elle-même; on entendait, dans le lointain, le pas des barbares.
Ce n'est pas de la même façon que finissent tous les empires. Les barbares , pour l'Angleterre , ce sontces tribus d'hommes qui élèvent vers le ciel des bras décharnés en demandant du pain ; c'est tout un peuple dont la vie dépend des chances d'un marché universel qui se fermera demain: soit par la paix, soit par la guerre, car la guerre tue le commerce, et la paix élève des fabriques rivales; c'est le salaire qui, comme le dit Adam Smith, baisse et baissera sans cesse, jusqu'à ce qu'il ne reste plus, d'un coté, que des monceaux d'argent, et, de l'autre, des monceaux de morts. Voilà les plaies béantes, invétérées, inguérissables de l'Angleterre, plaies dont aucune nation n'offre à l'heure qu'il est un plus lamentable tableau.
Mais n'anticipons pas sur les preuves; on verra se dérouler plus tard des scènes terribles de désespoir et d'aphonie, dontle*sombre génie de Dante n'a pas su trouver les Irails dans le récit des tortures (l'Ugolin. L'Angleterre, en ce moment, se
peint elle-même dans une enquête fidèle où Ton entend retentir d'un bout à l'autre le cri lugubre de la faim. Je traduirai simplement : il est des accents de la nature qui vont au cœur, sans que rien au monde puisse les imiter ni même les reproduire. Seulement , je demande , en passant , aux véritables penseurs de ce pays, à ceux dont l'intelligence est assez haute pour ne pas croire au dogme stupide et fatal de la perpétuité du mal en ce monde , je leur demande s'ils auraient jamais cru que les deux féodalités, terrienne et financière, eussent épuisé à ce point les forces sociales , et creusé, sous un luxe incomparable, d'aussi effroyables abîmes.
Cette consciencieuse et redoutable enquête se résume, dès à présent, en un mot : l'impôt ne peut monter davantage ni le salaire descendre plus bas , à peine de trouver aux deux extrémités : la mort, non plus, comme aujourd'hui, la mort lente, partielle, inaperçue, mais la mort fauchant à pleine moisson dans tout un peuple.
Qu'importe alors la culture savante qui fait rendre à la terre tout ce qu'elle peut donner? qu'importent les moissons fécondes, les gras pâturages, les bestiaux modèles, aux laines longues et fines, si le peuple des campagnes, le salarié de la glèbe meurt de faim? Je ne parle pas seulement de l'Irlande retournant à l'élat sauvage , de l'Irlande, où l'animal, ô dégradation! est préféré à la créature humaine, où le troupeau du seigneur chasse l'homme impuissant et nu ; non , je
parle des contrées les plus riches de l'Angleterre.
Et pourquoi cette misère du peuple des campagnes toujours croissante? Parce que la terre, régie par le droit féodal, appartient, en fiefs héréditaires, à quelques centaines de familles privilégiées ; parce que le loyer des immeubles et des instruments de culture absorbe , à peu près, les produits de la terre et du travail , parce que la rente à payer au land-lord, sans compter les charges de la paroisse, la dîme des prêtres et l'aubaine du fisc , dépouille le fermier et le force à baisser le salaire jusqu'à la faim.
Qu'importe encore que l'Angleterre ait des mines à fouiller jusqu'aux entrailles de la terre, des usines nuit et jour haletantes, des produits manufacturés à inonder le monde , si le peuple des villes n'est pas moins misérable que celui des champs; si la ferme est aussi avare que la fabrique ou l'atelier, et s'il est fait aux serfs de la machine , aux esclaves de l'industrie, une vie non moins affamée, et plus courte qu'à ceux de la glèbe?
Or, comment se produit cet étrange et cruel phénomène? où vont s'engloutir toutes ces richesses, fruit d'un labeur sans relâche? Dans les coffres sans fond du capital exploitant la science et les bras, dans la caisse des banques et des commandites organisées en famille de féodalité commerciale, et par la puissance du crédit, par l'accumulation des forces, se rendant maîtresses des salaires, de la circulation et de la vente.
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Ainsi i«' monopole descapitniix fait ici le joii du privilège féodal dans la production agricole ; il aspire toute la richesse de l'industrie, du commerce et des manufactures, comme le droit du lief aspire tous les sucs du domaine terrien et toutes les sueurs de ses prolétaires : des deux côtés, partout et toujours, c'est Shylock, grand seigneur on bourgeois, qui suce le sang des travailleurs.
Qu'on ne se révolte point à celte comparaison qu'on retrouvera mille fois plus énergique dans l'enquête, quand je ferai la preuve de celle terrible institution de la faim, «organisée dans les industries comme dans les terres ; car, ici , je ne pose encore que les faits et les problèmes.
Voilà donc le résultat suprême de ce grand système de l'aristocratie britannique , de ce puissant mécanisme social, fondé sur le droit exorbitant de la terre, sur le droit absolu de l'argent, deux privilèges inexorables voyanls'agiter au-dessous d'eux des myriades de générations qui disparaissent dans le combat à mort d'une concurrence sans frein. Et ce n'est pas seidcment le prolétariat de l'Angleterre qui souffre de ce régime mis en œuvre par ses deux aristocraties; non, la cupidité britannique a ses terres de plaisance, ses peuples vassaux, ses comptoirs dépendants, ses innombrables colonies au delà des mers, et là ses lèvres avides épuisent avec fureur les trésors de la terre, les forces de l'homme, loutes les richesses de la nature et du travail, toutes les énergies du sang cl du sol. Depuis que la Grande-Bretagne a perdu l'Ame-
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lique, elle sost jelée sur les Indes, qu'elle a saccagées en un siècle, et la voilà qui cherche maintenant à s'ouvrir les ressources d'un monde nouveau , la Chine; car elle a stérilisé ses anciens domaines par la prodigalité de ses administrations et par la voracité de ses monopoles. Les colonies nous ruinent, s'écrie-t-on de toutes parts, il nous faut des marchés, il nous faut des déhouchés, et non des royaumes mendiants à gouverner , à nourrir!
En effet, vos compagnies souveraines ont l'ait l'œuvre de la pompe h haute pression ; le travail de vos millions d'esclaves ne paye plus le budget de vos armées et de vos flottes ; tout est dévoré par vos états-majors de guerre et de comptoir, par les chenilles maigres de votre arbre féodal, comme a dit un poëte , par les cadets de vos deux noblesses. Mais qu'y faire ? C'est la loi fatale de l'aristocratie et du privilège , c'est le droit anglais qui le vent ainsi.
Et que deviendraient les déshérités de vos familles patriciennes, que deviendraient les fils de vos riches juiveries bourgeoises, s'il n'y avait plus, là-bas, de forteresses à garder, d'administrations à conduire, de tributs à lever, de populations à tenir asservies, s'il n'y avait plus de fonctionnaires civils ou politiques, de capitaines de place ou de haut-bord, de nababs et de gouverneurs?
Ce mot de l'Angleterre : « Les colonies nous tuent, » n'est que trop vrai, pourtant, et contre le régime écrasant et fastueux de l'occupation poli-
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lique et militaire une révolution se prépare dans les intérêts comme dans les intelligences.
Ainsi, ces possessions qu'elle n'avait pour la plupart acquises que par une série de crimes sans nom et qu'elle n'a conservées, par la violence et la perfidie, que pour les tarir, ces possessions qui faisaient sa puissance parmi les peuples et son orgueil dans l'histoire, les voilà devenues à charge aux maîtres et le tombeau des populations aborigènes.
Or, si les colonies ne peuvent plus nourrir la métropole et ne lui payent pas le revenu qu'elles lui coûtent, à quoi se résoudre? à quoi conclure?
Les abandonner, c'est démembrer la puissance anglaise, c'est l'avilir dans la majesté de ses forces extérieures, c'est la faire tomber au second et , peut-être au dernier rang. Essayer d'y introduire des réformes sérieuses, est-ce possible sans déposséder l'aristocratie, et c'est l'aristocratie qui gouverne. D'une autre part, conserver les colonies, c'est aller aux deux cataclysmes de la banqueroute et des jacqueries, car la dette inscrite est de 22 milliards; jusqu'en 1849, le budget n'a cessé d'augmenter, et l'enquête dit à chaque page : « L'impôt ne peut plus monter ni le salaire descendre, sans que les bras de l'agriculture et de l'industrie ne succombent épuisés. »
Ne sait-on pas, de plus, pour l'avoir entendu de la bouche de tous les hommes d'État, que le pain du peuple, c'est-à-dire la vie de l'Angleterre, est à la merci d'une journée de chômage?
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La politique la plus implacable s' arrête et prend peur, quand elle se voit ainsi face à face avec une famine régulière. — Une dernière larme du peuple, en effet, et le vase des révolutions déborde. — Aussi la vieille Angleterre, qui ne veut abdiquer ni la richesse ni l'empire, cherche-t-elle, depuis quelques années, à sauver l'un et l'autre par des modifications partielles^ par des lois de détail qui font brèche à quelques monopoles, mais qui laissent entier rédifice féodal, ses institutions, ses privilèges.
Ainsi, sir Robert Peel a fait accepter la libre entrée dans son pays des céréales étrangères, pour aider et favoriser l'atelier industriel qu'affamait le monopole intérieur. Ce fut une victoire des seigneurs de la manufacture sur les seigneurs de la terre; mais cette mesure ne fit que déplacer et même généraliser le malaise et la souffrance, car la propriété féodale n'ayant pas dégrevé la ferme, l'entrepreneur de culture n'a pu payer la rente qu'en abaissant le prix des journées, et le peuple des villes , d'un autre côté, n'a tiré qu'un mince profit de ce bill d'allégeance. C'est un fait constant que vient de confirmer l'application de la nouvelle loi : le prix de la maind'œuvre baisse toujours avec le prix du pain, et la concurrence des capitaux tenant à merci la concurrence de la faim, on ne règle jamais audessus de la mercuriale du boulanger.
Faire baisser le salaire des campagnes, c'est-àdire affamer leurs travailleurs, et cela sans profit pour leurs frères des villes, — avilir la production
U 1)K LA llKCAbliNCE
nationale par la concurrence étrangère, c'est-àdire ruiner le fermier, — et frapper le land-lord lui-même , en livrant sa renie aux aventures : telles devaient être les conséquences d'une mesure partielle, et tels ont été les résultats de la loi des céréales, cette grande révolution à laquelle s'est usé sir Robert Peel.
Mais voici de nouveaux pionniers qui viennent défricher le vieux domaine du monopole et qui, sans entamer l'antique droit féodal, ni toucher à aucun privilège de l'aristocratie ou de l'église, j)rétendent tout aplanir, tout sauver par une simple évolution de système. Ce n'est plus la politique de la guerre ou des perfidies, c'est la politique de la paix universelle et de la fraternité ; ils disent :
« Vos colonies faslueusement gouvernées vous ruinent. Coupez le câble d'or de ces administrations dispendieuses ; laissez vos vassales se gouverner elles-mêmes, sous la haute bienveillance de la métropole , et la liberté suffira pour vous assurer les liches marchés de ces terres affranchies.
« Le système des armées et des flottes permanentes vous écrase. N'occupez point militairement des rochers stériles, des royaumes épuisés, des îles infécondes, et vous pourrez réduire vos étatsmajors et vos cadres. Qu'avez-vous besoin de tenir forteresse au milieu des tombeaux? Mieux ne vautil pas chercher au ballot anglais de nouveaux débouchés et de libres issues?
« De libres issues et de nouveaux débouchés.
DE LANr.LETERRE 15
Yoilà loule la science de l'avenir, toute la politique anglaise, s'écrient les Pierre rHerniiie de !a croisade marchande. — Ne sommes-nous pas les i)remiers labiicants du globe, et les fabricants à meilleur marché, grâce à l'habileté de nos méthodes, à l'accumulation de nos capitaux, à nos voies de communication, et surtout à nos prix de main-d'œuvre, qui se mesurent au cri de lalaim?
« N'avons - nous pas les plus incomparables moyens de transports, grâce à nos flottes que la vapeur et la voile emportent sur toutes les mers, à notre crédit qui relie les îles et les continents aux baies qui nous sont ouvertes dans les deux mondes?
« Demandez donc que tous les ports soient libres, laissez vous-mêmes tomber vos douanes qui vous affameraient comme en un terrier sans issues : prêchez, en un mot, et faites pratiquer la sainte loi du libre échange entre toutes les nations delà terre, et vous serez bientôt non-seulement le premier producteur, le premier industriel du globe, mais Tiniermédiaire obligé, le colporteur opulent de l'univers : là, sont les profits et la richesse et la puissance. Par là, vous sauverez vos lords, votre Église, vos bourgeois et votre monarchie; car vous leur donnerez pour liste civile l'exploitation du monde, et de cette riche aubaine, il vous restera bien quelques deniers pour nourrir vos millions de pauvres. »
Telle est la pensée réfléchie de M. Cobden, le chef de l'école du libre échange, et si les vieux lords,
si les représentants de l'ancienne politique hésitent au seuil de la voie nouvelle, craignant que l'Angleterre ne tombe avec ses colonies, ses monopoles et ses forteresses, ses flottes et ses armées, l'opinion bourgeoise est, d'instinct, favorable aux missionnaires aventuriers du commerce libre. Son ambition s'allume au rêve de ces spéculations hardies, aux lueurs lointaines de ces vastes horizons, et, déjà, — deuxième phase de l'expérience nouvelle. — ses ports s'ouvrent à toutes les marines du monde.
L'expérience est commencée ; mais à quoi pourra-t-elle aboutir et quels seront ses fruits ?
L'Angleterre , maîtresse des mers , avec ses royaumes tributaires, ses traités de faveur, ses marchés réservés, ses ports fermés à la concurrence, l'Angleterre de la rente et du monopole était portée, pour les deux tiers, au grand livre du commerce ouvert entre les nations ; eh bien ! cette haute fortune, on a vu comment elle se liquidait : vingt deux milliards de dettes, un budget des pauvres officiel ou privé de près de 400 millions , l'effrayante augmentation des crimes, l'exportation forcée de la population valide, mais défaillante, l'incertitude du travail, et souvent l'inanition pour ceux qui restent. Oui , voilà le bilan de l'Angleterre ayant aux deux tiers l'exploitation du monde !
Maintenant, donnez-lui la curée tout entière, réalisez la chimère de ses bourgeois, qu'arriveral-il? Il y aura quelques nababs de plus dans l'oli-
garchie britannique et pas un malheureux de moins dans la classe prolétaire. JN'esl-il pas, en effet, dans la loi du capital, dans la logique du privilège, d'absorber tous les profils et de ne laisser au travail que le salaire de la faim? Ce résultat surtout n'est-il pas plus que jamais fatal dans la condition du libre échange et dans l'économie des concurrences effrénées, où il fautproduire à meilleur compte que le reste de l'univers?
Oui, le monopole universel lui fût-il acquis par ses pacifiques victoires sur tous les marchés, l'Angleterre ne saurait nourrir son peuple, et son utopie réalisée serait impuissante à la sauver des révolutions dont le germe est dans ses lois, dans ses institutions, dans ses privilèges.
On a parlé de fraternité ! Mais quel est le peuple qui voudrait et qui pourrait s'immoler dans le repos éternel, afin de permettre au commerce anglais de s'enrichir, en entretenant son obèse et lente agonie? Quel est le gouvernement monarchique ou républicain qui consentirait jamais à détruire, au profit de l'étranger, non-seulement ses forces maritimes et ses ressour-^^es financières, mais ses industries, son commerce, ses cultures et toutes ses richesses intérieures de production ou d'échange? Aujourd'hui, la pratique de la liberté commerciale universelle serait à la fois l'arrêt de mort du peuple anglais, condamné à travailler à plus bas prix que le reste de la terre, et l'arrêt de mort de tous les pays inférieurs par la science,
l'habileté du travail et l'organisation du crédit. Singulière fraternité vraiment!
Or, puisque le travail est la condition absolue de la prospérité comme de la puissance des peuples, n'est-t-il pas évident qu'à moins de suicide ou de folie, chacun gardera ses frontières fermées ou protégées par les hauts tarifs, tant que les forces ne seront pas égales, des deux côtés, pour le jeu des libres concurrences ?
Voilà donc la pensée de M. Cobden en cours d'exécution, et quand elle se réalisera complètement, si ce grand jour arrive jamais, l'éducation des peuples étant achevée , les conditions étant égales pour tous dans l'atelier, devant le crédit et par les voies de communication , — au libre concours des forces équilibrées, — chacun aura sa part de vente et gardera ses avantages.
L'Angleterre seule y perdra; car, elle ne fera plus comme aujourd'hui les affaires de l'univers, et dans cette crise extrême, voulût-elle même se rajeunir, en se retrempant dans les eaux vives du droit, elle n'en perdrait pas moins toutes les suprématies qu'elle s'est acquises, en pillant le monde : car son activité trouvant, comme son génie, sa limite et sa concurrence dans le génie et l'activité des autres peuples, comment pourrait-elle conserver la part du bon ?
J'ai analysé les systèmes, j'ai suivi toutes les perspectives, toutes les évolutions possibles, j'ai sondé toutes les issues, et partout j'ai trouvé écrits ces mots fatidiques : Décadence de l Angleterre !
Il me reste maintenani à porter ma thèse devant ropinion publique, à l'exposer dans ses détails, à faire la preuve, en un mot, et, cette preuve, je la trouve dans l'histoire des institutions de ce pays, de ses lois, de son gouvernement, dans ses annales mortes et ses statistiques les plus vivantes. Je ne dirai rien de l'Angleterre qu'elle ne l'ait dit ellemême : car, c'est au tribunal de sa presse, de ses assemblées, de son peuple que je l'appelle, et c'est elle-même qui fera l'autopsie de sa grandeur.