‹ De la décadence de l'Angleterre (volume 2)Chapitre 2 sur 28 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

OPINION DD XVIir SIECLE SUR L ANGLETERRE.

Les premiers penseurs qui nous parlèrent avec autorité de ce pays comme d'une société modèle et d'un type à suivre, furent les philosophes grands seigneurs du xviii' siècle : Voltaire et Montesquieu.

Génie patient, d'une pénétration extrême, mais sans audace, homme de droit avant tout, Montesquieu fut principalement frappé du respect de la loi dans tes mœurs anglaises; il avait écrit : « Je crois que l'excès même de la raison n'est pas toujours désirable et que les hommes s'accommodent presque mieux des milieux que des extrémités. » Dès lors, ce prétendu équilibre des institutions qui semblent faire place à tous les intérêts majeurs, fonder l'ordre social sur la garantie des droits et donner à l'autorité suprême le caractère sacré de la souveraineté collective, avait dû naturellement séduire Montesquieu.

Quant à Voltaire, l'apôtre immortel du libre examen et de la raison, réfugié à Londres, pour les

avoir roiirageiisemont servis, il dut être émerveillé à la vue d'une conlroverse indépendante et d'une tribune sans contrôle. Le sarcasme acéré de Bolingbroke, la méthode rapide et concluante de Locke, la parole souveraine du premier Pitt, c'était autant qu'il en fallait à Voltaire. Avait-il à chercher s'il y avait un peuple au fond de celte société légale, des maux inouïs sous les tréteaux du sénat, lui qui ne soupçonnait pasmême l'existence d'unpeuple en France, Rousseau n'ayant point encore parlé.

Le gouvernement de la loi , la pratique de la liberté, telles furent donc les deux inspirations de cette active propagande qui s'ouvrit sur le continent, vers le milieu du dix-huitième siècle, en faveur de l'Angleterre constitutionnelle.

Et quand ce long prêche commença , où en était la France? — A la rude école de toutes les servitudes; son corps appartenait à la Bastille et son intelligence à la Sorbonne; les états-généraux, ces chœurs lointains de notre histoire, avaient disparu depuis un siècle, et l'édit royal, dicté par le caprice des courtisanes, était la règle de l'impôt. Dans l'administration , une hiérarchie de déprédateurs affranchis de tout contrôle ; sur les côtés de la pyramide, deux corps privilégiés s'étayant jusqu'au plateau souverain ; — h la base, deux cariatides écrasées, le peuple et la bourgeoisie; — au sommet, une idole, un homme, un pouvoir absolu, le roi. — Tel était le système social et le gouvernement politique de la France, lorsque s'ouvrit, chez nous, la croisade des idées.

On comprend facilement combien un tel peuple dut aspirer avec passion les premières brises qui lui portaient la parole libre, et combien la propagande constitutionnelle, bien que sous pavillon britannique, trouva, les cœurs sympathiques et bien préparés. Oui, telle fut la cause de cet élan soudain qui, vers 1750, éclata dans les livres et les correspondances en l'honneur de l'Angleterre et de ses institutions politiques; telle fut l'origine de la première anglomanie.

Mais, de cette aspiration vague vers un idéal supposé meilleur, peut-on conclure à la consécration scieniifique, à la glorification raisonnée et définitive d'une grande oligarchie? Le code féodal peut-il trouver sa preuve de droit radical, de légitimité sociale dans les acclamations d'un peuple encore esclave? Poser la question, c'est la résoudre.

Aussi, la pensée française, si éminemment philosophique, ne s'y est-elle pas trompée longtemps, et le dix-huitième siècle, qui a éclairé noire histoire comme un soleil lumineux, n'avait pas achevé son cours que, dans la conscience publique ensemencée, défrichée par les encyclopédistes, le droit primordial avait germé. La France avait épuré sa raison par la forte analyse de ses philosophes, et voyait, à la fois, le fond des principes et le fond des choses. Dans la logique de son génie, elle proclama donc la justice absolue, le droit entier pour l'homme et pour les peuples, pour chacun et pour tous. Débarrassée des brumes étrangères, elle

5^ DE LA DÉCADF.NCE

reprit sa tradition originale et vigoureuse du seizième siècle, et conclut à sa grande, à son imiDorlelIe révolution.

Les droits naturels, imprescriptibles de l'homme furent enfin proclamés.

Tout ce qui faisait obstacle à l'égalité, aboli; plus de noblesse, plus de privilèges, plus de corporations, plus de clergé prédominant, plus de biens de main-morte.

Une assemblée souveraine, une France indivisible, un pouvoir politique centralisé, une administration, un système de finances unitaires.

L'incarnation de la révolution politique dans le droit civil, une codification simple et logique des lois; égalité de partage, égalité de succession, division infinie de la propriété.

Tels furent les principes de notre grande émancipation, principes que la Révolution de février 1848 avait pour mission et aura pour effet de compléter, d'organiser et de faire pénétrer dans les faits.

Quoi quon en dise, la France est persévérante, car deux fois, en trente ans, les aristocraties liguées lui ont imposé la forme anglaise ; mais le génie des deux peuples ayant des fins différentes;, la société française est toujours restée, dans ses institutions civiles, la contradiction llagrante de l'Angleterre, et deux fois les pouvoirs politiques créés à rimage de celle-ci ont disparu, de notre sol, sous la colère du peuple et le souflle des idées.

Page 1