‹ De la décadence de l'Angleterre (volume 2)Chapitre 26 sur 28 · ARCHES DU BLACK- WALL RAILWAY · texte numérisé non relu

ARCHES DU BLACK- WALL RAILWAY

J'ai dit que les rues de Londres présentaient, la nuit, un aspect solennel et presque funèbre, lorsque des milliers de créatures y erraient, sans pain.

Mais une impression également ineffaçable, c'est celle qu'on éprouve, en visitant, h cette heure, les Lodging-houses et les arches du Black-wall railway.

Les Lodging-houses sont considérés comme la source la plus abondante de tous les genres de corruptions et de tous les crimes. Suivant un rapport des commissaires de la force conslabulaire, il existait à Londres, en 1839, vingt-deux de ces maisons, dont le nombre est augmenté de beaucoup aujourd'hui; — chacune d'elles abrite, la nuit, de soixante à soixante-dix individus.

« Presque tous ces repaires se ressemblent, dit l'auteur de l'Enquête. Tous sont composés d3 deux pièces, une cuisine et un dortoir. Dans un de ceux

que j'ai visités, la cuisine élait garnie tout autour d un banc de bois fixé h la muraille et bordé de tables, sur lesquelles des hommes étaient accoudés ou dormaient étendus. Plusieurs étaient groupés autour de la cheminée; les uns, sans chemise et assis sur le sol, ne songeaient qu'à se réchauffer ; les autres, agenouillés, faisaient cuire quelques mauvais aliments. Impossible de voir un assemblage d'êtres plus déguenillés. Les têtes de ces hommes présentaient une variété infinie et des contrastes frappants. Ainsi, il se trouvait là un garçon d'une beauté vraiment remarquable ; son visage exprimait une telle candeur et son regard une telle franchise, que je conçus une vive idée de son honnêteté, bien qu'il fût, m'assura-t-on, un pickpucket (filou) consommé. Puis, un peu plus loin, au fond de la salle, il y avait un homme dont l'aspect causait un sentiment qui approchait de l'elîroi. Ses yeux étaient profondément enfoncés dans leurs orbites, ses joues creuses, ses narines serrées, crispées par le besoin. Sa barbe hérissée donnait à sa physionomie quelque chose de démoniaque, et cependant son regard exprimait une patience, une résignation, qui inspiraient une douloureuse pitié. Ses vêtements n'avaient plus de forme. Il portait aux pieds une paire de bottines de femme à lacets , dont le bout avait été coupé, afin que ses doigls pussent passer. Je n'ai jamais rencontré un portrait plus décharné de la famine. Jusqu'à ce jour, cette figure n'a cessé de me poursuivre.

DE L'ANGLETERRE. 35t

« Dans celle maison, cliaquc lit se loue 2 pence (4 sous), par nuit. La cuisine s'ouvre à cinq heures du malin et se ferme à onze heures du soii- environ. Après cette heure, aucun nouveau locataire n'est admis, et on jette dehors tous ceux qui ont passé la nuit précédenle et n'ont plus assez d'argent pour payer de nouveau.

« Le dortoir a quarante-cinq pieds de long sur trente-six de large. Les lits ont à peu près six pieds et demi de long sur vingt pouces de large. Ils se composent d'une simple paillasse posée sur des barres élevées d'un pied au-dessus du sol.

« Les classes existent jusque dans cet antre de la misère et du crime. Les Burglars ou Smashers (voleurs avec effraction) se placent bien au-dessus des Gonoffs (jeunes voleurs, mot hébreu introduit dans l'argot par les receleurs juils). Un hurglar ne condescend pas à se mêler aux pickpockets. Un de ces chevaliers effr actionnaires ayant été prié de s'asseoir parmi les gonoffs , s'écria avec un air de souverain mépris: — « Non, non! Je puis être un voleur, mais. Dieu merci, je suis un homme respectable. »

«Je vis là un charmant enfant doué de facultés extraordinaires. Malheureusement, un jour n'ayant ni pain, ni travail, ni asile, il vint au lodginghouse. Après un séjour de cinq ou six semaines, pendant lesquelles les hôtes du lieu le façonnèrent, il devint un g-ono//' consommé.

« Dans les lodging-houses^ la conversation roule

principalement sur les vols, et la meilleure manière de voler. Dès qu'un jeune voleur arrive avec quelque butin, on se précipite vers lui pour voir le produit de son larcin et le féliciter de son adresse et de son succès. Il est certain, du reste, que le gain des pickpockets et des mendiants , est bien au-dessous de ce que l'on pense généralement. La paresse et le vagabondage sont les seules et véritables compensations des rudes et fréquentes privations qu'ils endurent.

«Cinquanle-ciiiq individus que j'interrogeai dans ce lieu, répondirent à mes questions. Presque tous avaient exercé des professions, et la plus grande partie avait été amenée là, par suite de chômage. Sur cinquante-cinq, quarante savaient lire et écrire; quatre pouvaient lire; onze seulement ne savaient ni lire ni écrire.

«Un maçon me dit qu'il avait travaillé huit étés, et chômé huit hivers. Un ouvrier m'assura que, depuis onze ans qu'il travaillait aux docks, il avait été les trois quarts de ce temps, sans pouvoir obtenir d'ouvrage.

« Quant aux vêtements , quatorze d'entre eux étaient sans chemise, cinq sans souliers, et qualante-deux avaient des souliers qui leur tenaient à peine aux pieds.

« Sur cinquante-cinq, on n'en comptait pas moins de trente-quatre qui avaient été emprisonnés une ou plusieurs fois : onze, 1 fois; cinq, 2 fois; cinq, 3 fois; trois. Il fois; quatre, 6 fois; un, 7 fois; un, 8 fois; un, 9 fois; un, 10 fois; un, ik fois;

DE L'AiNGLETERKE. 963

un aiUie, enfin, confessa qu'il avait été en prison, au moins 20 fois. — Ainsi, ces Irenle-quatre individus réunis avaient été emprisonnés lûO fois.

« Sur I A 0 incarcérations, 63 avaient été motivées par le vagabondage, et 77 par le vol, entre trentequatre individus pris dans un assemblage de cinquante-cinq.

«Mais ces dortoirs à 2 pence (4 sous) sont loin d'être les plus misérables. 11 y a des taudis oui le prix d'une nuit est encore plus bas^, où le logement est encore plus nu, où les hôtes sont encore plus dégradés. — Dans maints endroits, on ne demande que 1 penny (2 sous), pour une nuit. Là se rassemblent les plus horribles types de la misère et de la démoralisation. Les filles perdues, les voleurs, les mendiants, les vagabonds sont reçus dans ces cavernes d'iniquité, où il leur est permis de dormir pêle-mêle dans une petite chambre. La maison ne renferme que peu ou point de meubles. Les lits y sont inconnus. — Les hôtes , — mâles et femelles, hommes , femmes , garçons et filles , — couchent, en las, sur le plancher; — -chaque bande se compose, en moyenne, d'une trentaine des êtres les plus infortunés et les plus infâmes de la terre:

— masse de pauvreté, de fange, de vice et de crime,

— assemblage de tout ce qui est physiquement nauséabond, et moralement odieux, — chaos de dénûment , d'intempérance , d'ignorance , de maladies, de libidinisme, de saleté, de dépravalion , qui ne se rencontre dans aucune autre partie du globe que celle-ci — le foyer de l'opulence et du

:m l)K LA bKCADENCK

coininorce, — le pinacle de la civilisation, el de la cliariié ! »

La plupart des maisons à 1, 2 ou 3 pence sont tenues par des individus qui encouragent les larcins continuellement tramés soiis leurs toits. Beaucoup d'entre eux sont connus connue receleurs, et engagent les produits des vols moyennant 2 pence et l'abandon de la reconnaissance de l'objet engagé. Cette pratique est si générale chez les logeurs àeVEast-end à Londres, qu'on peut la regarder comme une règle parfaitement établie.

J'ai dit que les Lodging-houses étaient une école de démoralisation et de crime , pour des milliers de pauvres enfants. La relation suivante permettra d'en juger.

Un meeting, d'un caractère sans exemple, fut tenu au British-UnionSchool-room, dans la soirée du 28 janvier dernier. L'auteur de l'Enquête avait voulu rassembler quelques-uns des jeunes voleurs et vagabonds qui infestent le pays. Bien que convoqués, seulement deux jours à l'avance, par des billets d'admission distribués dans les repaires et les cavernes d'infamie fréquentés par ces malheureux, il n'y en eut pas moins de cent cinquante qui répondirent à l'appel. La seule condition exigée pour leur admission était qu'ils fussent vagabonds et au-dessous de vingt am.

« Le plus jeune avait six ans; sept étaient âgés de dix ans ; trois, de douze ans ; trois, de treize ans; dix, de quatorze ans; dix, de quinze ans; onze, de seize ans; vingt, de dix-sept ans; vingt-

six, de dix-huit ans et quarante-cinq, de dix-neuf ans.

« Dix-neuf avaient leur père et leur mère encore vivants; — trente-neuf n'avaient plus que leur père ou leur mère ; — qualre-vingls étaient orphelins dans toute l'étendue du mot.

« Quelques uns étaient mendiants de profession. Soixanle-six avouèrent qu'ils étaient voleurs habituels. — La cei'titude, que la plus grande partie des assistants était composée de voleurs, causa un excessif plaisir à la réunion, et fut accueillie par trois salves d'applaudissements.

« Douze avaient été en prison une fois ; — cinq, deux fois: — trois, trois fois; — quatre, quatre fois; — sept, cinq fois; — huit, six fois; — cinq, sept fois; — quatre, huit fois; — deux, neuf fois (un de ceux-ci n'était âgé que de treize ans); — cinq, dix fois; — cinq, douze fois; — deux, treize fois: — trois, quatorze fois; — deux, seize fois ; — trois, dix-sept fois ; — deux, dix-huit fois ; — cinq, vingt fois; — six, vingt-quatre fois ; — un, vingtcinq fois ; — un, vingt-six fois — et un^ vingt neuf fois.

« La proclamation du nombre d'emprisonnements, subi par chacun de ces enfants, était reçue par des hourras dont la violence augmentait selon que s'élevait le chiffre des incarcérations. — Lorsqu'il fut annoncé que l'un d'eux, âgé de dix-neuf ans seulement, avait été en |)rison vingt-neuf fois, les battements de mains, les trépignements, les bravos durèrent pendant plusieurs minutes, et tous

356 DE LA DËGADEINCE

les enfants se levèientpour conLempler ce personnage distingué. Quelques-uns marquaient sur leurs chapeaux le nombre de fois qu'ils avaient été en prison.

« Quant aux motifs de vagabondage, il fut trouvé que vingt-deux s'étaient enfuis de la maison paternelle, à cause des mauvais traitements qu'ils y avaient essuyés. — Quantité reconnurent qu'ils avaient reçu les premières leçons de vol dans un lodging-house.

« A l'égard de l'éducation, prise dans l'acception populaire du mot , soixante-trois sur cent-cinquante savaient lire et écrire et pour la plupart étaient voleurs. Cinquante d'entre eux avaient lu Jack Sheppard , les vies de Dick Turpin , de Claude du Val, tous les autres romans de voleurs célèbres; de même que le calendrier de Newgate et les biographies des brigands et des pirates. — Ceux qui ne savaient pas lire dirent qu'on leur avait lu Jack Sheppard dans les lodginghouses.

« Ils en étaient là de leurs déclarations, lorsque leurs yeux exercés reconnurent, malgré son déguisement, un policeiuan qui s'était glissé dans l'assemblée. Son expulsion fut aussitôt requise. En conséquence , on signifia à l'officier que le meeting n'était pas public, et on le somma de se retirer. Après s'être excusé, il se disposa à quitter la place. Les enfants ne l'eurent pas plutôt vu se diriger vers la porte, qu'ils firent éclater des applaudissements frénétiques, accompagnés de sifflets,

de grognements , et du cri mille fois répété : à la porte ! à la porte ! »

Après les interrogatoires sur les généralités, ils furent appelés à raconter individuellement, dans leur style et leur phraséologie particulière, leurs aventures et les causes qui les avaient conduits à cette vie de désordre.

Un des garçons présents au meeting voulut parler contre les lodging-houses. — On le menaça et on l'obligea de se taire. L'auteur de l'Enquête prit alors la parole :

« Cela fera-t-il du tort h quelqu'un de vous, s'il parle contre les lodging-houses?

— Oui, oui!

— Comment?

Une voix. Ils ne permettraient plus d'apporter chez eux les objets volés.

L'auteur de l'Enquête. Mais ne quitteriez-vous pas tous avec joie votre présente manière de vivre ? — ( Oui ! oui ! ) — Eh bien ! Alors pourquoi ne voulez-vous pas faire connaître le système des lodging-houses^ principale cause de toute votre misère?

Une voix. Si l'on ferme les lodging-houses, où irons-nous? Si un pauvre enfant va au workhouse, il y attrape la fièvre et on l'y fait mourir de faim.

L'auteur de l'Enquête. N'êtes-vous pas tous fatigués de la vie que vous menez maintenant ?

Tous. Oui, oui. — Nous ne demanderions pas mieux que de nous amender.

. L'autijur de l'Enquête. Cependant vous crai-

358 t>K LA DECADENCE

gne/ de faire connaître les lodging-houses. — Vous savez pourtant aussi bien que moi, mes enfants, que c'est là que vous rencontrez une funeste assistance. Si votre ruine ne commence pas là, elle s'y complète au moins. Si un enfant s'évade de la maison paternelle, c'est là qu'il trouve des encouragements, c'est là qu'on le cache à ses parents. Les gens qui tiennent ces maisons ne s'enrichissent-ils pas de votre dégradation et de vos périls ? — (Cris bruyants, oui ! oui !) — Alors donc pourquoi ne voulez- vous pas tous renverser ces cavernes, en dévoilant au public les iniquités et les infamies qui s'y pratiquent? — La misère de vous tous, ou de presque vous tous, provient des lodging-houses.

— (Oui, oui! c'est vrai! )— Je suis décidé, avec votre aide , à poursuivre leur complète destruction.

— (Bravo ! Tant mieux î — Vous avez raison. — Que Dieu vous assiste ! ) —

Les enfants les plus âgés furent ensuite interrogés sur les meilleurs moyens à prendre pour efTectuer leur délivrance , et les tirer de leur dégradation. Quelques-uns se prononcèrent en faveur de l'émigration.

L'Auteur de l'Enqcéte : « Dans le cours de mes investigations, j'ai vu bien des voleurs émérites. J'ai reçu chez moi, à toute heure, des hommes et des femuies du caractère le plus abject, et cependant jamais je n'ai perdu avec eux un objet de 6 pence. Une fois j'ai chargé un de ces voleurs d'aller me changer un souverain; il m'en a rapporté exactement la valeur en argent. Si je donnais,

poni" le changer, un souverain à l'un de vous, ici présents, ferait-il de même? — Qiieiques-uns répondirent: oui ; ceux-ci : non, et ceux-là :(iu'ilslo feraient pour l'Auteur de l'Enquête, îuais non pour tout autre.

« Là-dessus, un enfant qui avait été vingt-six fois en piison, type de la pire espèce, fut appelé, et on lui remit un souverain, en lui disant que sil disparaissait sans en rapporter la monnaie, aucune poursuite ne serait dirigée contre lui. — 11 quitta la salle au milieu des applaudissements de ses compagnons. — Quelques instants après sa sortie, tous les regards étaient fixés sur la porte, chaque fois qu'elle s'ouvrait. Jamais assemblée ne fut en proie à plus vive anxiété. Les enfants, dans leur inquiétude, escaladaient les bancs. Leur honneur était évidemment en jeu. Plusieurs d'entre eux s'écrièrent qu'ils tueraient le garçon s'il ne revenait pas. Bon nombre de minules s'écoulèrent cependant dans la plus cruelle incertitude. Quelques uns commençaient à ciaindre qu'une si forte somme d'argent n'eût été une trop grande tentation, lorsque tout à coup une effiayanle explosion d'applaudissements annonça le retour de leur camarade. Leur joie se manifesta à plusieurs reprises par de longs et bruyants trépignements et par des cris de triomphe, au milieu desquels l'enfant s'avança jusqu'à la plate-forme, oii il déposa intégralenient la monnaie de la pièce d'or qui lui avait été confiée.

Après cela, rassemblée fut interrogée sur les

3f>(» DE LA DÉCADENCE

résultais produits par la fustigation comme châtiment. L'avis général fut que celte punition exaspère le criminel au lieu de l'amender, et qu'elle excite en lui une haine mortelle contre la personne qui la lui inflige.

Interrogés sur la question de savoir s'ils avaient assisté à une exécution publique , presque tous répondirent qu'ils avaient vu pendre Manning et sa femme, et d'autres. Rush et Sarah Thomas. Ils déclarèrent qu'après avoir vu une ou deux exécutions, ils aimaient aller à la chasse à la mort. — «Ce spectacle, ajoutèrent- ils, nous endurcit, et nous nous amusons à voler, jusque sous le gibet. La première fois qu'on voit exécuter, cela produit de l'impression, mais après quelques répétitions, on y esl bientôt fait. » —

Un petit garçon, habillé en mousse, s'avança en pleurant amèrement, et demanda la permission de dire un mot.

— «Je suis mourant de faim, tout le temps, dit-il. .l'ai passé la nuit dernière dehors, et il gelait à en mourir. Mes jambes étaient si engourdies, si raides, que je pouvais à jieine marcher, après avoir dormi à Whilechapel sous un banc. — J'étais apprenti à bord d'un bateau pécheur, et j'ai déserté parce que j'étais maltraité. Après cela, comme je mourais de faim, je m'intro;luisis et je volai dans la maison de mon maître. Il me fit donner douze mois de workhouse, et maintenant il esl lui-même en prison. Voilà trois mois que j'en suis sorti et que je meurs de laim. J'aimerais bien mieux tra-

vailler que de voler. — Je vole, parce que je ne trouve rien à gagner pour manger. »

Ici l'enfant, toujours pleurant h chaudes larmes, découvrit sa poitrine et montra ses os qui perçaient à travers sa peau. — « Âli ! faites-moi quitter le pays, ajouta-t-il, pour que je puisse changer de conduite! »

Un jeune homme de dix-huit ans, couvert de haillons et dont les traits respiraient la misère, parla en ces termes :

« J'ai fui la maison de mon père, parce que j'y étais maltraité. Ma sœur l'a abandonnée aussi, il y a neuf mois environ. Je pouvais alors gagner ma vie en travaillant. Avec l'argent que j'avais, j'achetai des meubles pour ma sœur, afin de la sauver de la prostitution. Mes ressources s'épuisèrent; — plus de travail ; — je fus forcé de voler pour manger. Ah ! de l'ouvrage, de grâce, pour que je ne sois plus voleur ! »

Quelle leçon ressort des fails constatés dans ce nieeling? Au début, vous voyez une foule déguenillée faire parade de ses vices; il suffit d'une parole bienveillante — la première peutêtre qui se soit adressée à leur cœur — pour imposer silence à celte effronterie de commande. — Tout à l'heure , cent cinquante voix acclamaient aux prouesses vantardes des plus coupables, et bientôt ces mêmes enfants, soudainement tranformés, couvrent de leurs applaudissements l'acte de probité du plus incorrigible d'entre eux. Ce changement subit n'indique-l-il

pas que ces nalures déclassées, conservent encore, sous l'enveloppe du crime, le senliment du bien, et que leur dépravation précoce accuse tout à la fois la négligence, la misère ou l'abrulissement des familles, et surtout la criminelle indifférence de l'État?

« Après le tableau hideux des lodging -homes, qui pourrait croire, dit l'auteur de l'Enquête, quil y a quelque chose de pire encore, et des lieux plus funestes que ceux que je viens de décrire. Cela est cependant. — Oui, il existe à Londres un parc à bêtes humaines : ce sont les places hantées par ceux qui manquent même du penny nécessaire pour se procurer le luxe des murailles nues et du toit qui abrite contre le vent et la pluie. — Si donc il est possible d'imaginer une classe d'êtres plus misérable que celle qui habile les plus ignobles refuges de Londres, on la trouvera tapie sous les arches du Blackwall-railway. Là on peut voir des familles entières entassées pêle-mêle à l'injure du temps, — des enfants bercés par le vice et le crime, côte à côte avec les plus viles prostituées et les plus infâmes voleurs. On peut voir se dessiner le long du mur d'une sucrerie voisine, des espèces de spectres essayant de réchauffer leurs membres glacés, leurs pieds nus sur le pavé d'une rigole où coule de l'eau bouillante.

« L'aspect de cette foule en guenilles, dénuée de tout, lors(ju'elle est engourdie par le sommeil, vers les trois heures du malin inspire les pensées les plus désolantes. «

On demeure accablé de son impuissance, on se sent le cœur défaillir, el ce serait h blasphémer Dieu, si l'on n'avait conscience que le mal est moins dans la nature que dans le \ice des inslituiions humaines.

Page 1