‹ De la décadence de l'Angleterre (volume 2)Chapitre 25 sur 28 · E L'AM G L LIERRE · texte numérisé non relu

E L'AM G L LIERRE

loin (.ralleindre un taux rémunéraleur. — Nos constructeurs, malgré leur juste et grande réputation, ne reçoivent point de commandes. — En l'absence d'ordres, ils ont construit par spéculation quelques navires, superbes spécimens d" architecture navale, mais aucun acheteur ne se montre; nous avons quarante-cinq navires désarmés, chiffre, jusqu'à ce jour, inconnu dans notre port.

Boston, 26 janvier 1850. Notre maîlre de port, qui a plus de' quarante ans de service, dit qu'il n'a jamais vu les affaires maritimes aussi tristes qu'à présent. Il croit fermement que notre avenir est désespérant.

Caernarvon , 29 janvier 1850. Les navires de ce port sont dans la condition la plus déplorable. Les frets sont très difficiles à obtenir, et quand on en trouve , c'est à un taux ruineusement bas. Les patrons de nos cabotiers sont payés sur les bénéfices réalisés par les navires qu'ils commandent; or, leurs émoluments ont tellement diminué, que plusieurs d'entre eux ont abandonné le commandement et se sont faits matelots, afin d'avoir un meilleur salaire! — La construction des navires est presque morte ici; personne ne veut plus aventurer d'argent dans les cabotiers, tant les frets sont bas, tant l'avenir est sombrç.

Cork, 29 janvier 1830. Le salaire de nos patrons de navires a été réduit d'un tiers. Autrefois, nous avions généralement six ou huit navires sur le chantier; aujourd'hui nous n'en avons qu'un seul. Les patrons ont été obligés d'accepter la réduction

:îi8 de la décadence

pour ne point laisser leurs familles sans pain. Ceux qui avaient eu le bonheur d'économiser quelque argent se sont mis marchands tailleurs, cordiers, pilotes-côtiers, etc.

Drogheda , 4" février 1850. Ici, il n'y a point de navires en construction , — et cependant nous avons un bon chantier. Il n'y en a point en réparation , et cependant nous avons une excellente cale, et cependant nous avons quatre ou cinq navires désarmés , mais leurs propriétaires ne veulent pas les réparer. Ils les vendraient volontiers, mais impossible de trouver un acheteur. Du reste, si ce n'était pour donner de l'emploi aux patrons et aux équipages, tous nos navires désarmeraient, je crois, car ils ne gagnent pasl shilling. C'est ma profonde conviction que, dans sept ans, la moitié de nos navires disparaîtra. Ce qui était autrefois une péjnnière pour notre marine de guerre n'existera plus, avant peu de temps ; en effet , le cabotage aura presque entièrement cessé.

Quant à nos marins, tous les jours ils se promènent sur nos quais, cherchant de l'emploi sans pouvoir en trouver, par suite de la complète annihilation de notre commerce. Aussi , eux et leurs familles sont -ils dans la plus misérable condition.

LivERPOOL, 29 janvier 1850. Le commerce maritime est excessivement malade ici. Les frets ne sont rien moins que rémunérateurs : ils sont, en moyenne, au moins rfe 15 pour cent plus bas que Vannée dernière.

Maryport, 29 janvier 1850. Le Ciimberland est renommé, depuis longtemps, pour ses navires qui sont connus et appréciés des marchands de tous les pays du globe; mais je suis désolé d'être obligé de dire qu'à présent, les constructeurs de Maryport . de Workinglon et de Withehaven n'ont absolument aucune commande.

Plymouth , 2 février 1850. Les affaires maritimes de ce port sont dans l'état le plus déplorable. Beaucoup de navires sont désarmés, et par conséquent, leurs équipages se trouvent sans emploi, et nos quais sont entièrement désertés par la marine.

Des neuf chantiers de notre port, un seul a un navire en construction. Beaucoup de patrons et de marins sans emploi errent sur nos quais. 11 est vrai qu'on nous dit qu'aujourd'hui on peut avoir pour 10 pence ce qui coûtait le double autrefois; mais de quoi sert ce bon marché à l'ouvrier qui ne trouve pas un penny à gagner?

RuNcoRN , l^"" février 1850. Les frets sont au moins de 25 pour 1 00 plus bas que dans les années 1845, 1846 et 1847. La construction des navires est à peu près abandonnée. Personne n'ose y aventurer ses capitaux , car il n'y a pas à compter sur le plus léger retour '.

« Nous nous abstenons, dit l'auteur de la Revue, de relater ici une foule d'autres documents, constatant les mêmes faits à Aldborough, à Bude, à Dundalkw , à Kinsall , à Maldo , à Padstow , à

' Une table, publiée par MM. Linclsay et 0% montre que, depuis

Pwllheli, à Slrangford, à Sunderland, à ïorquay, à Westport, à Woodbridge. De tous les ports qui environnent les îles britanniques, s'élève le même cri de détresse et de désespoir. »

Maintenant , voyons si les marins sont dans uq état plus prospère que les navires , et si l'Angleterre a plus à attendre de ses matelots que de ses armateurs.

La marine marchande anglaise se divise en marine des côtes et marine commerçant avec Té- Iranger. Cette dernière, à son tour, forme diverses branches distinctes et comprend des navires dont la construciion , le tonnage et la dénomination varient, suivant les pays avec lesquels ils trafiquent.

Les principaux navires qui sortent du port de Londres sont ceux de T Australie, des Indes orientales et de la Chine, des Indes Occidentales, de la baie de Honduras, de la Baltique et de l'Amérique

quatre ans, les frets ont subi uue baisse de 35 à 50 pour cent. Nous citerons les exemples suivants :

sh. d. sh. d.

Les frets de Singapore sont tombés de 105 0 à 60 0

Calcutta 117 6 . 77 6

Hong-Kong 105 0 . 55 0

Bombay 95 0 . 60 G

Ceyian 95 0 . 70 0

Maurice 8i 0 . 60 0

Callao 95 0 . 63 0

Havanne 85 0 . 47 6

Odessa 95 0 . 42 6

Alexandrie 12 0 . 5 6

Cronsladt 32 6 . 19 0

Québec 47 6 . 32 0

du nord, de l'Amérique du sud, du Brésil, de la baie de Hudson , des Élais-Unis , de la Méditerranée , du Portugal et de 1 Espagne, de l'Afrique, du Cap de Bonne-Espérance, de la baie d'Algoa, de la mer du Sud et du Groenland.

Les dépositions de marins ayant appartenu à ces différents services ont été recueillies par l'auteur de r Enquête, avec un soin tout particulier. Je ne mêlerai aucune réflexion aux extraits que je vais en donner. Les faits concluront d'euxmêmes.

Portugal. — « Je navigue depuis treize ans. Je reviens d'Oporto. J'avais 2 livres 10 shillings comme matelot de première classe. Je ne trouve pas cela suffi>ant, mais le salaire est maintenant lrès-!)as hDouvres. Il devrait être de 2 livres 15 shillings au moins, sur les navires qui trafiquent avec le Portugal. Dans les petits voyages, le matelot n'est pas toujours employé ; on peut compter qu'il a, chaque année, quatre mois de chômage. Déplus, nous devons payer 1 shilling par mois pour le Seamens fund, d'où nous ne voyons jamais rien nous revenir. Je ne sais où cela va. — Mon dernier capitaine était bon marin, mais j'en connais beaucoup à qui on ne devrait pas vraiment confier la vie des hommes. Les mauvais traitements, la mauvaise nourriture et le mauvais salaire sont les causes de la désertion. En vérité, la marine marchande va de pis en pis. Je crains que le salaire ne tombe encore plus bas, et alors personne ne peut dire quelles seront les conséquences. Quand les

malelols se trouvent ensemble, ils causent de leurs griefs; j'ai entendu des masses d'entre eux dire qu'ils ne se baitraievt jamais pour un tel pays. Je me suis battu, en Chine, pour le pays ; peui-êire me battraisje encore pour lui , mats je ne l'assurerais pas. »

Méditerramée, — (« J'ai navigué trente ans, depuis l'âge de quinze ans jusqu'à celui de quarantecinq. En dernier lieu, je suis allé par la Méditerranée à Constantinople, de là dans la mer Noire, puis dans la mer d'Azof", à Kertch. On a peu fait pour mieux accommoder les hommes à bord. On" les entasse à l'avant d'une manière indigne, et souvent la pluie y pénètre si bien , que Ton peut dire que les hommos dorment réellement dans l'eau. Ils descendent mouillés et ils remontent plus mouillés encore. Je les ai vus, oui, et bien souvent, sortir du gaillard d'avant avec leurs habits fumant comme un appareil à vapeur. Ils souffrent conslamment du froid et fréquemment de la fièvre. Les draps ne sont pas changés une seule fois, ni les couchers mis à l'air, durant tout un voyage.

« A mon avis, ce serait un grand bienfait, si les officiers de la marine marchande élaient soumis à des examens et obligés d'avoir des certificats do capacité et de sobriété. Quantité de brillants navires ont été perdus ainsi par l'ignorance et l'ivrognerie de leurs commandants. Quand un patron est ignorant, l'équipage le voit bientôt et en prend avantage. Il n'y a plus de bonne discipline, et,

en cas de péril, les hommes n'ayant aucune confiance dans le patron, le danger s'en accroît grandement.

« A mon dernier voyage, les matelots de première classe avaient 2 livres par mois. Ce n'est pas assez. Il n'est pas étonnant qu'il y ait tant d'Anglais dans la marine américaine. La paye y est meilleure, la nourriture y est meilleure, l'aménagement y est meilleur. — Un salaire plus élevé empêcherait bien des hommes de déserter à New-York et dans les autres villes d'Amérique, où un bon état de choses est naturellement une grande tentation. Que l'on fasse ce qu''on voudra, le seul vrai moyen de diminuer la désertion, c'est de mieux payer et de mieux traiter les hommes. Là est le nœud de la question.

Indes Occidentales. — « J'ai navigué près de onze ans. La dernière fois que j'ai pris la mer, je suis allé dans les Indes Occidentales , à Kingston (Jamaïque). Lesmatelots de première classe avaient 2 livres 5 shillings par mois. C'est le taux général pour un voyage aux Indes Occidentales , uiais je puis affirmer que ce n'est pas suffisant. J'ai eu 2 livres 10 shillings et 2 livres 15 shillings pour la même destination en parlant de la Clyde. Dans les ports écossais et à Liverpool, on n'a jamais moins de 2 livres 10 shillings. Je regarde Londres comme le port où Ton est le plus mal payé ; ce n'est pas étonnant , il y a là tant d'hommes prêts à offrir leurs bras , et tant de marins étrangers, qui, désirant s'en aller , s''engagent à tout prix. — Mon

32i DE LA -DÉCADENCE

dernier capitaine était bon marin, mais l'ignorance que j'ai rencontrée chez une foule d'officiers, m'a montré combien on a tort de confier le commandement d'un navire à un individu, sans lui avoir fait préalablement subir un examen. Souvent des jeunes gens obtiennent un commandement par faveur; ils so;it parents d'un armateur ou d'un intéressé , et là-dessus on leur confie , on met entre leurs mains l'existence d'un équipage. Noire second contre-maître avait été nommé par les armateurs; à peine savail-il nouer un fil de caret. — Abord, un matelot n'ose pas dire un mot pour soutenir ses droits, tous les officiers tomberaient sur lui, sa paye diminuerait, et les mauvais traitements augmenteraient. Pour vous montrer quelles choses peuvent se passer sur les navires marchands, je vais vous dire ce que je sais. — II n'y a pas longtemps, nous étions près des îles Chinqua, dans les environs du cap Horn, pour prendre un chargement de guano. Nous étions juste à l'arrière d'un navire de Bristol. Un samedi , comme c'est l'usage entre vaisseaux marchands , nous envoyâmes demander une bouteille pour boire à la santé des femmes. Le capitaine du Bristolien dit qu'il voulait être damné s'il donnait la bouteille. — Ses hommes ayant insisté pour l'obtenir, il descendit dans sa cabine et remonta avec une paire de pistolets. Il commença par tirer sur un homme , auquel la balle effleura le front et enleva le haut de l'oreille. Puis, avec son second pistolet, il étendit raide mort un ^matelot d'une

balle dans la poitrine. Ce capitaine n'était pas ivre.

«Le plus sûr et le seul moyen d'arrêter la désertion, c'est de mieux traiter les hommes et de leur donner une plus forte paye, et davantage à manger. Alors, ils ne se plaindront plus.

«Sur mon dernier navire, je n'avais pas de lit, il n'y avait place h l'avant que pour quatre hamacs. Le cuisinier en avait un, il ne fallait pas le troubler. Chacun couchait à son tour dans les trois autres hamacs, mais mon tour ne venait jamais. Tout le long du voyage, je dormis sur une barrique à eau. Sur les navires des Indes, j'ai travaillé jusqu'à treize, quatorze et seize heures par jour, quoique de six à six soit la loi d'Angleterre. Il n'y avait pas nécessité pour travailler plus longtemps; seulement c'était la fantaisie du capitaine, voilà tout. On voulait que le voyage se fît promptemenl ; — avec un capitaine habile et bon pour son équipage, rien de plus facile sanséreinter les hommes. Ils ne sont ni assez bien payés, ni assez bien traités, ni assez bien nourris pour s'inquiéter des intérêts de l'armateur. Comment est l'armateur pour moi ? 11 ne s'inquiète pas de moi. — Pourquoi alors m'inquiéterais-je de lui? »

Indes Orientales. — « J'ai vingt deux années de mer. A mon dernier voyage, je suis allé à Aden et de là à Colombo, capitale de l'ile de Ceylan, puis àCochin,sur la côte de Malabar. Mon salaire, comme matelot de première classe, était de deux livres par mois, ce qui est insuffisant pour un bon marin, si l'on considère la nature de son travail et si l'on

pense qu'il doit être voilier et savoir faire toute chose dont on a besoin à bord . Et puis , voyez quelles fatigues nous endurons en mer : il nous est arrivé de rester, tout le monde sur le pont, quarante-huit heures de suite, sans une minute de repos et presque sans prendre le temps de manger. Quand le mauvais temps nous a ainsi forcés de passer les nuits, les patrons ne nous font pas meilleure part. Tous les marins avec qui j'en ai causé pensent, comme moi, que le salaire devrait être plus élevé. — Sur mon dernier navire, les vivres n'étaient nullement bons. Le biscuit, la farine, le bœaf et le porc étaient le reste des provisions du précédent voyage à Ceylan . Le biscuit était plein de charançons et nous étions obligés de le mettre au four, afin de pouvoir le manger. Il se mange mieux ainsi; de visqueux qu'il est en sortant du baril , le four le rend croquant et tue les charançons, mais nous étions forcés de manger ces insectes. Nous nous en plaignunes vivement; on nous répondit qu'on n'y pouvait rien, et que, pour manger le bon, nous devions avaler le mauvais. Le porc et le bœufétaientégalementdétestables, aussi rances que possible. Une pièce de porc de cinq livres perdait ordinairement deux livres en cuisant. »

Québec. — « Pour aller à Québec et à la rivière du Loup, j'avais 2 livres 10 shillings par mois. Ce n'est pas assez, car aucuns marins n'ont autant de fatigues que ceux qui vont dans l'Amérique du Nord. Les vivres étaient bons, mais le logement des hommes dans le gaillard d'avant était très-

mauvais. L'eau y coulait de toutes parts, si bien qu'en arrivant, je jetai mon lit par dessus le bord; il ne valait pas la peine d'être porté à terre, tant l'humidilé l'avait pourri.

« Les désertions sont très-communes à Québec. Les hommes peuvent s'y cacher aisément, et gagner ensuite les États, oii ils trouvent une bien meilleure paye et une bien meilleure nourriture. Il est certain que les désertions continueront, tant qu'on ne donnera pas de meilleures gages et de meilleurs vivres.

«Lors de notre départ, notre capitaine but à en perdre la tête, et, à tel point, que nous rebroussâmes de sept cents milles pour regagner l'Angleterre; à vingt-quatre heures de Plymoulh, il revint à la raison et nous fit reprendre le chemin de l'Amérique du Nord. Il resta onze jours en bas, malade. Quand il montait sur le pont, il faisait des yeux féroces; mais il n'était pas méchant; il but rudement en Amérique. La vie des hommes n'était pas en sûreté avec lui; heureusement, le second était un habile marin. C'est une bénédiction que nous ayons pu revenir sains et saufs. Le capitaine avait une telle rage pour la liqueur, qu'à la hauteur de Dangeness, il donna une livre pour un gallon d'esprit à un pilol-cutter. Quand nous quittâmes l'Amérique, il y avait à bord trois gallons et demi de brandy. Le capitaine but presque tout h lui seul, et il n'y avait plus une goutte de liqueur à bord, neuf jours avant d'arriver à Dangeness. Le cuisinier me dit, qu'à défaut de brandy, le capitaine

était homme à boire du vitriol. J'en fus fâché pour le capitaine, car, avec toute son ivrognerie, ce n'était pas un tyran. »

Brésil. — « J'ai été neuf ans et demi sur mer. Je reviens d'un voyage à Bahia et au Brésil. Je me suis trouvé sur des navires qui étaient tellement à court de bras, que notre salut dépendait entièrement de la bonne chance et du beau temps. Dans mon voyage au Brésil, les vivres étaient très-mauvais; le capitaine le reconnut lui-même, et blâma l'agent tout doucement, je suppose. — Du reste, notre capitaine était bon marin; mais j'ai navigué avec des officiers qui n'entendaient absolument rien à la navigation. Ainsi, j'ai eu un capitaine qui se croyait sur la côte nord-ouest de Tlrlande, lorsqu'il était à la hauteur des Lizards, sur la côte de Cornouailies.

« Dans le voyage dont je vous parle, la viande n'éiait pas mangeable ; elle ressemblait à un morceau d'acajou qu'on aurait roulé dans de la poussière de charbon. Il n'y a pas de navires oii l'on donne plus de quatorze onces à la livre. En allant à Bahia, j'avais 2 livres 5 shillings par mois, comme matelot de première classe. Selon moi, ce n'est pas une bonne paye; raisonnablement, elle devrait être de 3 livres, ou de 2 livres 15 shillings au moins; alors, les marins comme moi ne seraient pas méconlents et ne quitteraient pas le pays. A mon avis, la désertion n'est due qu'aux mauvais salaires et aux mauvais traitements. Ce n'est pas que lesmalelots préfèrent le service américain

au service anglais; mais, voyez-vous, nous préférons la bonne paye à la mauvaise paye, et la bonne nourriture h la mauvaise; qui n'en ferait autant? J'ai entendu bien des marins dire qu'ils ne se battraient pas contre le pays, mais aussi qu'ils ne se bâtiraient jamais pour lui, surtout contre V Amérique. J'en ai même entendu dire qu'ils se battraient volontiers contre lui pour les Américains. Moi-même, je ne me battrais pas pour le pays, à moins que la condition du marin ne fût améliorée. A bord, on cause souvent du côté où l'on se rangerait, en cas de guerre. J'ai entendu des vingtaines et des vingtaines, dire qu'Us abandonneraient le pays, à la première occasion. — Ils sont si maltraités! »

Baltique. — « J'ai navigué pendant trente-deux ans. J'ai fait mon dernier voyage à Memel en qualité de second. Un grave sujet de plaintes pour les marins, c'est que les patrons quittent souvent Londres, sans prendre h bord le nombre d'hommes suffisant. Souvent, même les patrons se vantent de cela, tout en sachant qu'ils violent la loi. Qu'y pouvons-nous faire? Après un voyage, un mot (l'un mauvais capitaine contre un bon matelot suffit pour ruiner celui-ci, et l'empêcher de trouver un autre navire. Je connais quantité de patrons complètement incapables de conduire un navire. Jls ne pourraient jamais dire où ils sont. Avec eux, le matelot et le bâtiment sont constamment en danger. Et les ignorants sont ceux qui traitent les hommes le plus durement. Malheureusement, il y a toujours quelques petits armateurs qui les

trouvent assez bons pour malmener le matelot, et jurer après lui jusqu'à ce que leur langue soit fatiguée.

« Dans la Baltique, les marins sont mal payés, et par conséquent il sont généralement mécontents, surtout quand ils pensent à la solde des navires américains. Si nous avions la guerre avec les Etals-Unis, ma ferme conviction est que les matelots de la marine marchande anglaise refuseraient de se battre contre V Amérique. Et pourquoi se battraientils? Le marin anglais sait qu'il n'a pas ce qui lui est justement dû ; donnez-le lui, il se battra pour Tîle comme un bull-dog. C'est là mon sentiment et celui de bien des hommes que je connais. Aussi n'avons-nous nul souci du pays, et pourquoi en serait-il autrement? Pourquoi nous en soucier? IVous sommes des esclaves sur Peau salée, et le capitaine est un Dieu. La chanson dit : « Les Bretons ne seront jamais esclaves. » — Blague, vraie blague, que je suis dégoûté d'entendre. Un Russe est plus heureux dans son esclavage et son ignorance, que l'Anglais avec ses beaux sentiments et sa pauvreté. »

Afrique. — « Je compte quinze années de navigation. A mon dernier voyage, je servais sur un brick qui trafiquait avec la Côte d'Or en Afrique. La grande désafl'ection, que manifestent les marins contre le pays, est généralement causée par la vileté de leur salaire. On sait comment les Américains sont payés ; comparez avec nous. — Dans les voyages en Afrique, et ailleurs , un homme est

employé neuf mois sur douze, et s'il gagne, en moyenne, 2 livres 2 shillings par mois, il se trouve, en fin de compte, au bout de l'année avec 18 livres ^8 shillings, et peut-être a-t-il une femme et des enfants à nourrir? Aussi, la plupart des matelots sont-ils mécontents, et disent-ils qu'ils ne se haltront jamais pour un pays comme celui-ci , spécialement contre l'Amérique. »

Amérique du Sud. — « J'ai été marin pendant dix-huit ans; à mon dernier vovage, je suis allé h Port-Philippe et h Callao. Je servais à bord d'un navire de six cent quarante-deux tonneaux. Il nous manquait deux matelols de première classe ; cependant, la manœuvre alla mieux que sur la plupart des autres navires qui sortent du port de Londres, en étant si à court de bras que beaucoup d'accidents s'ensuivent, avec de nombreuses pertes d'hommes. Les patrons embarquent souvent des matelots étrangers, à bon marché, dans le premier port venu; c'est nous autres bons marins qui avons à en pâlir. Cela, je puis vousl'affirmer, àbon escient, va de pis en pis. On nous traite de telle façon que nous sommes tous mécontents. Nous en causons à bord. Beaucoup disent que si la guerre éclatait, ils ne se bâtiraient pas pour un semblable paijs'^ bien plus encore disent qu'ils aimeraient mieux se battre sur un vaisseau américain contre l'Angleterre, que sur un vaisseau anglais contre l'Amérique. Je me suis battu pour le pays à Sain t-Jean-d' Acre , et je me battrai encore pour lui, si mauvais qu'il soit, mais dix matelols contre un agiraient différemment. Cela m'a

valu à bord plus d'une dispute, et souvent j'ai été maUraité par mes camarades, parce que je disais que je me battrais pour le pays. »

Mers du Sud. — « Je reviens d'une expédition dans les mers du Sud. Dans ces vastes solitudes de l'Océan Pacifujue, l'esprit est souvent comme écrasé, anéanti. Parfois je suis resté quatre mois, sans apercevoir même une voile. Rien, rien autre chose que les poissons et l'eau, encore les poissons ne se montraient-ils que rarement. Ces inmienses solitudes agissent d'une manière terrible sur les marins ordinaires. — A bord des baleiniers, les vivres ne sont point ce qu'ils devraient être; en général, ils sont de mauvaise qualité. Quelques barils de bonnes provisions sont montrés à l'inspecteur, les autres restent à l'ombre. Une fois en mer, ce qui est bon va à la cabine. Les pois, la farine, le pain, parfois conservés pendant quatre ans, terme d'un voyage baleinier, sont mauvais paice qu'on n'en prend aucun soin. En quittant l'Angleterre, le (•apitaine emporte pour 300, 400 ou 500 livres d'habillements confectionnés, vraies guenilles achetées au meilleur marché possible dans les Minories ou ailleurs, et qu'il cède ensuite à l'équipage, comme par faveur, moyennant un bénéfice de 150 pour cent. J'ai vu payer 3 livres pour une mauvaise jaquette à travers laquelle passait le jour. J'en aurais une meilleure à Londres pour 12 shillings. — Le voyage dont je parle dura quatre ans. Nous avions recueilli cinquante tonnes d huile. En Angleterre, les propriétaires du navire,

vrais princes marcliands, me dirent que le navire n'avait rapporté que peu ou point d'huile , qu'ainsi je n'avais pas un penny à recevoir. Je savais le contraire. J'interrogeai, comme si j'étais étranger , le garde-quai du London-Dock , où le navire avait été déchargé. Il me dit qu'il y avait 51 tonnes d'huiles h 80 livres la tonne, total 4,080 livres (101,000 fr.). Javais droit à 30 livres, en sus des avances. On ne permet pas aux hommes d'employer leurs propres jaugeurs ; aussi , sont-ils souvent volés par les propriétaires de navires.

« En vérité , les matelots sont si malheureux que je m'étonne qu'ils ne sautent pas par-dessus le bord. Qu'un homme se hasarde seulement à dire un mot, on le met aux fers, et, au premier port que l'on touche, le capitaine porte un jambon ou un fromage au consul ou h quelque autre autorité, elle matelot est condamné, avant qu'il ait mis pied h terre. Aussi, la désertion ne fera-t-elle que s'accroître jusqu'à ce que les marins soient moins volés et mieux traités. Tous sont mécontents, lis n'aiment pas leur pays. Se battraient-ils contre l'Amérique, si la guerre éclatait ? Non, ilsnesebaltraient pas. — Et moi, me baltiais-je ? Non. non! On ne vole pas les maiins en Amérique ! »

Australie. — « A mon dernier voyage , j'étais contre-maître sur un navire qui transportait des éiiiigranls du Gouvernement.

« Je suis resté absent pendant treize mois et demi; que pensez-vous que j'aie reçu pour tout ce

service, après avoir risqué ma vie et travaillé à toute heure et par tous les temps ? 10 livres 2 shillings. Voilà ce que m'ont valu treize mois et demi de la plus rude fatigue. J'aurais dû recevoir environ 32 livies. Mes appointements, comme contre-maître, étaient de 2 livres 10 shillings par mois. Jadis, la même besogne était payée 3 livres 40 shillings et même 4 livres; mais les petits armateurs nous coupent le salaire tant qu'ils peuvent, jusqu'à ce qu'ils nous réduisent presque à mourir de faim, nous et nos familles. — Le reste de l'argent, qui m'était dû, fut confisqué parce que j'avais pailé pour soutenir mes droits. Cinq de mes camarades furent traités de la même façon.

« Notre navire jaugeait près de quatre cents tonneaux : il devait donc porter, selon les règlements, seize matelots de première classe et quatre mousses; or, nous n'étions que huit matelots au lieu de seize. Ainsi, nous avions double ouvrage nuit et jour. Nous nous plaignîmes au capitaine de ce que le navire était à court de bras. Il nous promit d'en prendre à Sidney. Arrivé là, il refusa de tenir sa promesse, parce que les salaires y étaient plus élevés qu à Londres. Alors, nous lui dîmes que nous ne voulions plus travailler. Il appela cela une mutinerie, et notre salaire fut rogné de près de 20 livres parhonmie. Les armateurs ont gagné ainsi plus de 100 livres, et le plus beau de l'alfaire, c'est qu'ils ne se contentèrent pas de cela. Ils prélevèrent encore, je vous le jure, une livre de plus sur le peu qui nous revenait, en préten-

dant que c'élail pour une institulion charitable, comme ils disent. Qu'était-ce? Je n'en sais rien. Mais ce que je peux vous affirmer , c'est que ces hommes seront la ruine du pays, car le matelot, qui jadis défendait la petite île, est maintenant mécontent plus que je ne saurais l'exprimer. C'est une honte de voir la façon dont nous sommes traités. Aussi, n'y a-t-il pas à compter le moins du monde sur nous maintenant. Si la guerre devait avoir lieu avec l'Amérique, des milliers d'entre nous se mettraient du côté de ce dernier pays. Nous sommes pis que les esclaves nègres ; on a soin d'eux, et l'on n'a nul souci de nous. A bord , les officiers agissent avec nous, suivant leur bon plaisir. Si vous avez du cœur, et que vous répondiez un mot à un officier qui vous tyrannise, il vous met aux fers et contisque votre argent; — pour chaque jour de fers, il arrête six jours de paye, et il peut ainsi saisir vos appointements tout entiers. Nos parents nous ont donné à tous un peu d'éducation, et nous sommes, à présent, en état de voir et de sentir le mal et les injustices dont nous sonmies victimes. Si Ion n'agit pas mieux avec nous qu'on ne le fait actuellement, on nous forcera à devenir pirates. La marine royale est tout autant désaffeciionnée que la marine marchande. Si la guerre avait lieu avec la France , nous pourrions nous battre contre elle, car nous lui gardons une vieille rancune. Pour ma part, je ne puis voir un cheveu de la tète d'un Français. Ce serait par trop mal de ne [)as défendre la petite île contre les Mounseers; mais

contre l'Amérique, jamais je ne tirerais un coup de fusil. Là, le marin est traité comme il faut. Aussi, je le répèle, n'y a-t-il pas à compter sur nous maintenant. »

Navires américains. — « Je suis Écossais, mais j'ai quitté le service anglais pour le service américain. Auparavant, j'étais à bord d'un de vos naviies anglais qui allait à Callao, bien qu'il fût hors d'état de tenir la mer. A la hauteur du cap Horn, il fallut faire jouer les pompes sans relâche. A l'avant, nous ne pouvions dormir tant nous étions mouillés. Nous étions continuellement en danger, et sur mer il n'y a pas moyen de reculer. Arrivés à Callao, nous nous plaignîmes de Tétat du navire, auprès du consul. — Il nous répondit qu'il ne ferait rien pour nous, qu'il n'avait pas à s'occuper de cela, et que nous pourrions mourir dans les rues, si bon nous semblait. Entre Londres, Callao et les Clinches, c'est-à-dire la montagne de Guano, le capitaine eut à changer trois fois d'équipage. Tous les anciens matelots, à l'exception de deux ou trois, restèrent à Callao. Eh bien , quand ce navire revint enfin à Londres dans le West-lndia-Dock, on le rapetassa, et on le déclara encore assez bon pour transporter des émigrants en Australie, où on l'envoya. — Voilà maintenant cinq ans que je suis au service américain. Il est bien autrement meilleur que le service anglais : meilleurs gages, meilleure nourriture, meilleurs bàiiments. Là, on ne vous rogne pas la moite de votre ration; tant que vous avez faim vous mangez, et ce qu'il y a de

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mieux encore. Ce qui, clans un navire ani^lais, ne va qu'à la cabine du capitaine, chez les américains va au gaillard d'avant des malelots. J'ai maintenanllD dollars par mois, autrement dit 3 livres 2 shillings 6 pence, et pas le moindre ennui avec les douanes. Vous prenez votre tabac avec vous, h un port américain oii il coûte 3 ou 4 pence la livre. On vous fournil le café, le sacre et le rhum. Le tabac à chiquer, de première qualité, ne coûte que 20 cents, c'est à dire 10 pence. Le tabac à 6 cents ou à 3 pence la livre, est aussi bon que celui que vous payez ici 3 pence l'once ; ainsi, là-bas, pour le même prix, vous avez une livre au lieu d'une once. Sur un navire anglais, pour le même genre de service, je gagnerais tout au plus 2 livres ou 2 livres 5 shillings, etj pardessus le marché, je mourrais de faim tout le temps. Les couchers des navires américains sont encore bien supérieurs à ceux des navires anglais. Aussi, l'Amérique ne lardera-t-elle pas à avoir toute l'élite de la marine anglaise. Il n'y a guère que des marins anglais sur les navires américains. Notre équipage se compose de dix-neuf hommes, quatre seulement sont nés américains, le reste est anglais. J'ai déserté à Québec. La désertion des marins anglais ne diminuera pas, tant qu'ils n'auront pas un meilleur salaire, de meilleurs traitements et une meilleure nourriture. La discipline à bord est exactement la même chez les Américains que chez les Anglais. Mais un matelot ne coujpte pour rien en Angleterre, tandis qu'en Amérique on en fait le cas qu'il mérite. Là

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c'est un homiue. Si la guerre éclalait, je puis bien répondre pour moi et pour des centaines d'autres, que nous nous battrions , non pour V Angleterre contre l'Amérique, mais pour l'Amérique contre l'Angleterre. Je ne me battrais pas pour un pays qui nous fait mourir de faim et qui nous filoute. Non, non, je ne me battrai jamais pour des rogneurs de rations. »

Cabotage. — Navires charbonniers. — « J'ai navigué près de vingt ans, et à l'exception de trois voyages dans l'Amérique du nord , j'ai passé tout ce temps sur les navires charbonniers. Lorsque je débutai , un marin de première classe avait 3 livres par voyage de Sunderland à Londres, pendant l'été, et de 4 livres à 4 livres 10 shillings, pendant l'hiver; on faisait, l'un dans l'autre, douze voyages par an. Prenez la moyenne du salaire, il y a vingt ans, à 3 livres 15 shillings par voyage, vous trouverez 45 livres pour l'année. Mainlenanl,le salaire d'un marin de première classe est (de Sunderland à Londres) de 3 livres en été, et de 3 livres 7 shillings 6 pence à 4 livres en hiver; mais il est bien rare qu'on ait 4 livres. Calculez douze voyages par an à 3 livres 5 shillings , vous verrez que nous n'avons plus, au bout de l'année, que 39 livres au lieu de 45. — Nous sounnes souvent, trop souvent, très à court de bias sur nos navires ;, et alors nous sommes de vrais esclaves. — Nous payons au menhant seainen's Fund 1 shilling par mois, mais je n'ai jamais vu un homme à qui il en soit revenu quelque chose. J'ai bien connu des

veuves de marins à Siinderland, qui recevaient 2 shillings par mois. C'était seulement, lorsque leurs maris avaient payé leur cotisation au Fund, pendant vingt ans. Les marins sur les charbonniers se plaignent tous de l'insuffisance du salaire. Je ne puis vraiment dire s'ils se battraient pour le pays, en cas de guerre. »

Cabotage Irlandais. — « Je suis marin depuis seize ans environ. Dernièrement, j'ai fait le cabotage sur les côtes d'Irlande, à bord d'un schooner de Cork, jaugeant 133 tonneaux, et n'ayant que cinq hommes au lieu de sept qu'il aurait dû avoir. Comme marin de première classe, j'avais 2 livres 5 shillings par mois ; ce n'est pas assez. Les vivres ne sont pas bons sur les navires irlandais. J'ai vu souvent les hommes se plaindre et même déserter le navire, à Newport (Monmoulhshire), à cause de la mauvaise nourriture. Le pain est très noir et souvent plein de charançons. Il n'est donc pas étonnant que tous les marins soient mécontents. — Les patrons , qui naviguent le long des côtes d'Irlande, ou qui vont dans le pays de Galles, sont souvent très ignorants, et leur ignorance a perdu bien des navires. Jamais ils n'ont un chronomètre à bord, — c'est tout juste, s'ils ont un quart de cercle, un almanach et un epilome; on devrait remédier à cela. — J'ai été quatre ans au service américain. Là, sous le rapport du salaire, de la nourriture et de l'ainénagement , j'étais traité comme un marin doit l'être. Je ne me battrai pas contre le pays, tant que mon père et ma mère seront

vivants , mats jamais je ne me battrai contre V Amérique. »

Cabotage Gallois. — « Je suis né à Aberys- Iwilh, dans le pays de Galles. J'ai deseizeà dix-sept ans de mer, et j'ai d'abord été, un bon bout de temps, dans le service des côtes. Après cela, je suis allé à l'étranger, puis avec les Américains, comme nous aimons tous à le faire; enfin, depuis quelque temps, je suis revenu au cal)otage. La première fois qu(3 je pris la mer, le salaire, pour un marin de premier ordre, était de 2 livres 10 shillings par mois, d'Aberystwith à Londres, aller et retour. Maintenant, c'est généralement 2 livres 5 shillings et, parfois, pas plus de 2 livres. Or, 2 livres 5 shillings ne sont déjà pas un salaire suffisant pour un bon marin. D'Aberystwith à Londres, un homme peut faire, en moyenne, trois voyages par an; ainsi, nous recevons 27 livres par an , tandis que nous devrions avoir au moins 3 livres par mois, car nous travaillons nuit et jour. Pourquoi l'Angleterre ne peut-elle payer comme l'Amérique ? Au service américain, j'avais ^5 dollars par mois, ce qui vaut mieux que 5 livres. De plus, j'étais mieux nourri et mieux aménagé. Si une guerre éclatait entre ce pmjs-ci et l'Amérique, jamais je ne me battrais contre l'Amérique. Non, jamais ! — Chaque jour nous perdons nos meilleurs marins. Il y a des déserteurs, même dans la marine royale, qui entrent :ui service de l'Amérique. On peut dire que l'on forme, en Angleterre , les marins pour le service américain. »

Navires a vapeur. — « Je sers, depuis vingt ans, sur les navires à vapeur et comme chauffeur, et comme mécanicien. J'ai été employé sur des steamers du gouvernement et sur des bâtiments de commerce, dans toutes les parties de la IMéditerranée, de Gibraltar à Odessa, dans les Indos occidentales, sur les côtes françaises, belges et hollandaises, à Hambourg, dans la Baltique , en Espagne et en Portugal. J^ai lait partie de lexpédition de Don Pedro , sous les ordres du capitaine MacDougal. Enfin, j'ai fait le cabotage sur les côtes d'Angleterre, d'Ecosse, d'Irlande et dans le Channel d'Irlande.

«Tl y a vingt ans, je servais sur un steamer qui allait de Londres à Boulogne. J'avais par semaine 50 shillings, sansles vivres. Maintenant, si je reprenais la même place, avec vingt années d'expérience de plus sur la tête , je n'aurais que 24 shillings au lieu de 30, Autrefois, le mécanicien avait par semaine 5 livres, sans les vivres ; aujourd'hui, il a de 58 à 44 shillings, au plus haut. Mon dernier voyage fut à Marseille, et j'avais, comme chauffeur, 20 shillings par semaine ; à la vérité, les vivres nous étaient fournis ; mais je préfère grandement me nourrir moi-même , car les vivres que nous donnent les maîtres sont très mauvais.

« Les couchers et l'aménagement des hommes . en général, sont pis qu'il y a vingt ans. On ne s'inquiète nullement de la manière dont nous sommes entassés dans les plus horribles trous. Les bateaux en fer sont ceux où l'on est le plus mal logé. Le

fer est toujours froid et mouillé , et l'humidilé gagne nos lits qui nous glacent, au sortir de la chaleur des fourneaux. Pour supporter cette vie, il faudrait avoir la constitution d'un nègre pendant le jour, et celle d'un esquimaux pendant la nuit.

« J'ai servi à bord d'un steamer américain et je sais quelles bonnes raisons nous avons d'être mécontents. Aucun de nous, si la guerre venait à éclater, ne voudrait combattre contre V Amérique. Sur le steamer américain où j'ai servi, sauf trois hommes, tout l'équipage, capitaine compris^ était anglais. Et nous n'étions pas moins de cent trente six! »

Que de gravité, pour la Grande-Bretagne, dans ce cri d'accusation et de haine poussé unanimement par ses matelots !

Et ce n'est rien encore, car ces résultats désastreux se sont produits sous des lois de prohibition ou de réciprocité qui protégeaient sa puissance navale.

Mais, quel sort lui est réservé, sous la loi de liberté absolue qu'elle vient de décréter? Comment soutiendra-t-elle, désormais, la concurrence contre toutes les marines du monde quelle appelle dans ses ports?

Un de ses vieux marins l'a prédit : avant sept ans, elle aura rendu inutile la moitié de ses vaisseaux.

Du reste, cet état de déclin n'est pas particulier à sa marine marchande; sa marine militaire à vapeur, elle-même n'est pas dans des conditions

plus salisfaisanles, malgré les sommes énormes dépensées, chaque année, par l'amirauté.

On ne lira pas, sans intérêt, la lettre adressée à lord John Russell par l'amiral Napier, dans le courant de juin 1849.

Ce document, qui a fait grand bruiten Angleterre, mérite toute considération , car il émane de l'homme qui connaît le mieux le matériel de la marine britannique, de l'officier général qui commandait r escadre anglaise h Lisbonne, lors de la restauration de Don Pedro, et à Saint-Jean-d'Acre, dans l'affaire d'Orient.

«...Mylord. dit-il, j'ai été obligé d'entrer dans tous ces détails, pour être à même de montrer qu'avec une marine à vapeur aussi insuffisante, le pays n'est pas sauf. Les Français ont une marine à vapeur bien plus puissante que la nôtre. — Nous avons une plus grande force de chevaux, et, je crois, un tonnage plus considérable; mais, Mylord, la France a vingt frégates à vapeur capables de recevoir chacune trente-deux canons , et de transporter aisément deux mille soidats. — Ces naviies ont été ostensiblement construits pour remplir l'office de paquebots, mais ensuite ils ont été transformés en bâtiments de guerre; et, bien que différentes amirautés en aient été informées à maintes reprises, elles n'y ont jamais cru, ou bien ont toujours prétendu ne pas y croire. Tai vu ces navires , faî monté sur leur bord , fen ai rendu compte. Je présume que cela est maintenant hors de doute , car on sait qu'en moins de trente heures, quelques uns de ces

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navires ont transporté deux mille hommes de Toulon à Civila-Vecchia, et l'un d'eux , avec un navire en remorque, y a conduit un régiment de cavalerie. — Je ne demanderai pas à votre seigneurie ce que les Français font, en ce moment, à Rome. — Pour mon argumentation , il suffît qu'ils s'y trouvent et qu'ils y soient allés, sans avoir prévenu les Romains de leur arrivée.

.... — « Je conseille à votre seigneurie d'examiner sur la carte, non la distance qui sépare Toulon de Civita-Vecchia, mais la dislance qui existe entre Cherbourg et Porlland. Les expéditions, Mylord, ne sont plus ce qu'elles étaient avant l'invention de la vapeur et des chemins de fer. Il fallait des mois pour rassembler les moyens de transport et les troupes, et ensuite, il fallait encore des mois pour les conduire à leur destination.

«Maintenant, les Français assiègent Rome; — trèsprobablement, ils s'en empareront, et nous, trèsprobablement, nous ferons des remontrances , — si nous osons. Votre seigneurie a-t-elle oublié lafl'aire de Syrie, lorsque la guerre était sur le point d'être déclarée, lorsque nos navires attendaient des hommes pendant des mois à Spithead, lorsque les Français nous étaient si supérieurs que nous aurions pu être battus en détail? — Si votre seigneurie a oublié cela , moi je ne lai pas oublié! — Votre seigneurie a-t-eile oublié l'affaire de Taïti , où nous nous trouvâmes impuissants à ce point d'être forcés de la bâcler, tant bien que mal ?

« Voire seigneurie a-t-elle oublié que nous avons envoyé une flotte à Copenhague , et volé la flotte Danoise, au milieu d'une paix profonde, sans déclaration de guerre? — Votre seigneurie a-t-elle oublié que nous avons envoyé une escadre, pour intercepter les galions espagnols, sans déclaration de guerrel Votre seigneurie a-l-elle oublié que ce pays a été joué par dessous jambe par la France, à l'endroit des mariages espagnols, et cela par un gouvernement régulier, en dépit de l'entente cordiale.

« Enfin, Votre Seigneurie, a-t-elle oublié la lettre dans laquelle le duc de Wellington a exposé l'état sans défense du pays?

— « Je n'^i oublié aucun de ces faits, et c'est avec la plus grande appréhension, que j'envisage notre situation présente. Lord Landsdowne dit que nous n'avons pas encore fait de remontrances à la France et à l'Autriche. Je demande à Votre Seigneurie si nous sommes en position de faire des remontrances. Lorsque Rome sera prise — ce qui aura lieu, je le crains — si nous proférons une menace, si nous prononçons une seule parole hostile, qui empêchera les Français de rassembler ces mêmes navires à vapeur qui ont conduit l'armée française dans la capitale du monde catholique, qui les empêchera de transporter une armée dans la capitale du monde protestant? — On répondra peut-être qu'ils ont déjîi les mains pleines et qu'ils sont occupés à se quereller entre eux? Mais, Mylord, quelle chose pourrait les réunir aussi promplement qu'un cri

de guerre? Dans son discours, le président dit à la France qu'elle a une armée de quatre cent cinquante mille hommes; elle a une marine à voiles presque égale à la nôtre, et une marine à vapeur infiniment supérieure.

«c L'armée semble attachée à ses couleurs, et si nous osions faire des remontrances , — si nous osions murmurer une parole agressive, — que le gouvernement ouvrît la main et prononçàtle nom de l'Angleterre ; en vérité, l'armée entière, les républicains rouges, tous en un mot, lanceraient leurs chapeaux en l'air, courraient au rivage de la mer, juste comme les chercheurs d'or courent en Californie. Et ils trouveraient ici une plus opulente et plus facile moisson qu'en fouillant la terre !

« Et qu'avons-nous, Mylord, pour les en empêcher?— Mylord, s'il y avait un pont entre Douvres et Calais, et que la France fût tranquille, retireriezvous vos sentinelles? — Encore bien moins devezvous le faire, quand Louis-Philippe est renversé de son trône et le pays en révolution. — H y a des ponts, — Mylord, — des ponts qui se meuvent. — Sur un de ces ponts, trente mille hommes ont déjà passé de Toulon à Rome. Sur un autre, une plus grande force encore peut passer de Cherbourg à Portland.

« On dira, peut-être, que je dévoile la nudité du pays. La lettre du duc de WeUington a déjà fait cela; mais, la lettre de Sa Grâce n'était pas nécessaire. Le gouvernement français connaît tout aussi bien que nous la force de chaque navire de guerre

en service, la condition de chaque régiment, le nombre de nos canons, et, j'oserais le dire, le nombre de fusils renfermés dans tous nos arsenaux. On m'appellera peut-être alarmisle. Je le confesse : je suis alarmé de notre état sans défense, et j'espère en Dieu que j'alarmerai le gouvernement, le parlement et la nation »

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