TOME I
BRUXELLES
JMPRIMERIE DE A. LÂBROUE ET COMPAGME.
B6, RUE DE LA rOCRCHB.
... Et les devoirs de Thospitalité? dira-t-on. — L'hospitalité a des devoirs, en effet, mais pour ceux qui la donnent aussi bien que pour ceux qui la reçoivent.
Étrangers, jetés par le sort des révolutions sur le sol de l'Angleterre, nous devions obéissance à ses lois. Y avons-nous manqué?
Proscrits, nous portions avec nous ce droit sacré du malheur qui, chez les barbares même, était reconnu comme une espèce de religion publique. — Comment Ta-t-on respecté ?
Nous avons eu, chaque jour, à subir Tinsulté, et Taristocratie anglaise nous a fait traîner sur toutes les claies de son journalisme, nous dénonçant à son peuple eomme des forçats échappés du bagne, comme de misérables bandits, comme les immondices des égoûts de Paris.
La Grande-Bretagne était plus humble, il est vrai, quand sob ambassadeur, — ^le peuple étant debout, — venait flatter les membres du Gouvernement provisoire ou de la Commission executive.
Aussi, forts de ce souvenir , avons-nous dédaigné de relever tant de cyniques outrages, assaisonnés de calomnies odieuses. Cependant, comme on ne jetait Tinsulte à ses fondateurs que pour mieux atteindre et souiller la République elle-même ; comme on accusait, ainsi qu'au temps de Pitt, la Révolution et ses défenseurs d'avoir ruiné la France en la déshonorant , je me suis demandé si cette aristocratie qui, depuis huit cents ans, gouverner Angleterre, avait rendu son peuple tellement heureux et fait à sa patrie de si durables destinées, qu'elle eût acquis le droit de toutes les insolences à l'égard de citoyens, investis par un peuple libre de plus de suffrages que n'en obtint jamais tout un parlement d'Angleterre , à l'cgard de citoyens qui avaient traversé le pouvoir suprême, la dictature, sans laisser derrière eux une tache de sang ou même une violence?
J*ai donc étudié, j*ai va , j*ai comparé ; les faits ont rëponda.
Je viens maintenant livrer ces témoignages à Topinion et pro* roquer son arrêt souverain.
Quant à ce mot sinistre : déccuience, qui va, pour la première fois, frapper l'Angleterre dans son orgueil, je ne me dissimule pas k combien de passions, d*intéréts, depréjugés, de colères jalouses il doit se heurter.
Qu'importe ? Retiré dans les profondeurs de ma conscience, je ne me suis pas même inquiété des lieux où j'écrivais; ému à Taspect d'indicibles souffrances , je n'ai vu que des frères dans ceux qui souffraient.
Ce que je puis affirmer, c^est que ce mot n'est pas tombé de ma plume comme une rancune, comme une haine, ou comme une fantaisie. Je n'ai voulu ni tirer, ainsi qu'on l'a prétendu, une balle morte contre le lion de Waterloo, ni venger de plus récentes injures trop petites , en vérité, pour compter dans une pareille cause. — Ma pensée a plané plus haut; — ce n'est point, en effet, quand de redoutables problèmes, comme ceux du paupérisme, du salariat, du capital , de la liberté absolue du commerce et des échanges se posent dans le monde , qu'il est permis de se laisser aller à de misérables satisfactions personnelles. On verra bientôt comment, pendant que je suivais l'étude de ces problèmes au milieu du grand mouvement de la société anglaise, ce mot décadence est sorti tout naturellement des faits ; s'il sert de titre à mon livre, c'est qu'il est de ces faits le résumé vivant.
A ceux qui me liront en probité d'esprit et de cœur, le soin de vérifier et de constater mon impartialité.
Je dois l'avouer pourtant, lorsque tant d'intérêts égoïstes et tant de passions aveugles essayent de remonter le cours du temps et de restaurer le passé , ce m'est une heureuse fortune d'avoir trouvé, chez une des grandes nations de la terre, une preuve nouvelle et décisive contre les sociétés féodales, contre les gouvernements d'aristocratie et contre l'individualisme.
La décadence de l'Angleterre , d'ailleurs, — la décadence de cette commanditaire des rois, — n'est-ce pas l'affranchissement du monde? — n'est-ce pas l'affranchissement du peuple anglais luimême?