EXPORTATIONS
Angleterre, moyenne de 5 années;
1816 à 1820. — 40,211,045 Liv. sterl.
Augmentation 30 pour cent.
France, moyenne de 5 années ;
1816 à 1820. — 17^20,900 Liv. sterl.
Augmentation 143 pour cent.
Amérique, moyenne de 5 amdées;
1816 k 1820. — 12,900,429 Liv. sterl.
Augmentation 62 1/, pour eent.
Ce tableau, je Tespëre, servira à rassurer la France contre elle-même, et elle en a besoin, trompée qu*clle a été par les exagérations de Tanglomanie, dans les trente-cinq dernières années de monarchie qui viennent de s'écouler. Ces chiffres auront une grande signification, si Ton se souvient que, depuis cinq ans, les efforts les plus désespérés du capital et du libre commerce n'ont pu permettre à l'Angleterre de revenir au niveau des exportations qu'elle avait atteint en 1845. — A partir de cette époque, la France n'a cessé de grandir, tandis que TAngleterre a réellement décliné.
Question de quantités à part, la suprématie industrielle de la Grande-Bretagne est-elle vraiment incontestable? Retirez-lui sa fabrication de coton, uniforme, toute mécanique, stéréotypée en quelque sorte; où sera sa prééminence? Manchester et ses succursales peuvent-elles lutter avec l'est et le nord de la France pour les cotons imprimés, pour les articles de fantaisie? Produire des myriamëtres de coton uni, c'est-à-dire utiliser des machines, voilà tout ce que sait l'industrie cotonnière de l'Angleterre. N'exigez rien de plus ; ses dessinateurs ne connaissent que la ligne droite et le compas ; ils n'ont pas le sentiment des nuances, de l'harmonie, du trait; ce sont des géomètres, mais ce ne sont pas des artistes.
C'est à la puissance aveugle et formidable de la matière que l'Angleterre doit principalement ses succès, tandis que, dans les procédés mécaniques que l'industrie française appelle à son secours, il y a toujours une large part réservée à l'intelligence, à la personnalité de l'ouvrier.
En Angleterre, que le peuple des centres manufacturiers se lasse d'alimenter de sa chair et de son sang les engrenages de la fabrique, et l'industrie cotonnière aura cessé d'exister. Que l'Amérique mette un droit plus élevé à la sortie de ses cotons, ou finisse, — ce qui est dans un avenir prochain, — par les employer elle-même, et la manufacture anglaise aura encore cessé d'exister. Quoi qu'il arrive,
au contraire, la fabrique française se maintiendra, aussi longtemps que le goût subsistera en Europe.
La France, dans Tindustrie comme dans les arts , comme dans la politique, est un foyer d'initiative. Le berceau de son industrie se perd dans la nuit des temps. Souvent elle crée, et quand elle prend à l'étranger un procédé nouveau, elle le fait sien, en lui donnant, avec le cachet de son génie, ce caractère d'élégance et de grâce qui le fait accepter du monde entier.
On se trompe donc quand on suppose que la science manufacturière est le privilège de la race anglo-saxonne. Et, en effet, presque tous les États européens avaient déjà d'importantes fabrications, que l'Angleterre était encore dans l'enfance de la civilisation. Qui lui a fourni ses premiers tisserands pour la toile et pour le drap? Les communes florissantes des Pays-Bas. Qui lui a donné ses tisseurs en soie? Louis XIV décimant la France sous l'inspiration farouche des jésuites, et détruisant, en un jour, le merveilleux édifice élevé à la gloire de l'industrie française par le grand Colbert.
C'est à dater de cette époque seulement que l'industrie anglaise commença à compter dans le monde, tant il est vrai que TAngleterre n'a vécu surtout que d'emprunts. Et la vapeur, et le gaz? va-t-on dire. Oh ! sans doute, elle a appliqué ces deux admirables découvertes, appelées à rendre de si grands services à l'industrie ; mais qui ne sait que c'est en France que les lois en furent posées par deux génies méconnus ?
Indépendamment du coton, l'Angleterre fabrique aussi des draps, des soieries, des toiles de lin, des tulles, enfin elle a ses charbons et ses fers, ses ateliers de construction. Mais je retrouve toutes ces industries en France, et j'ose dire, sans crainte d'être démenti, que sur beaucoup de ces points, la France l'emporte sur l'Angleterre.
Nos draps, nos tissus de laine , nos batistes , nos toiles,
tSft DE LA BtCADENCE
soBt^ils repoussés, par hasard, pour les produits sîittâtîres anglais ? La nature de nos exportations ne nous laisse point de doute à cet égard, et ce n'est pas seulement k l'ea^ire du caprice que ces articles doivent le suecès qu'ils obtiennent sur tous les marchés du monde, c'est à une préférence justifiée par leur merveilleuse perfection.
Où est donc, encore une fois, la supériorité si préconisée de TAngleterre ?
Il faut descendre dans ses mines, visiter ses hauts fourneaux, ses laminoirs, ses usines métallurgiques pour reconnaître la véritable puissance de lïndustrie anglaise. Mais la France n'a-t-elle point aussi ses mines inépuisables de charbon et de fer? et si jusqu'ici le prix du fer s'est maintenu à un taux exorbitant, si la fabrication ne s'est pas développée davantage, si le charbon lui-même est resté trop eher, ignore-t-on que le mal dépend de la coupable indulgence du pouvoir pour les monopoles, et qu'il suffit d'un jour, d'une heure, d'un décret, pour que l'obstacle disparaisse? Qui peut calculer jusqu'où s'étendront, chez nous, l'extraction de la houille et la fabrication du minerai, quand le crédit sera organisé , les voies de transport mises k la portée de tous, quand, ei^n, la commandite intelligente et paternelle de l'État sera substkuée aux concurrences de la féodalité industrielle.
Ces points résolus — et la démocratie les résoudra — la France n'aura point k redouter le parallèle. Je dis plus, elle l'emportera infailliblement, car elle a pour ^e une éducation scientifique bien supérieure k celle de l'Angleterre. Ses savants occupent le premier rang en Europe, et comme théoriciens et surtout comme vulgarisateurs. Nulle part, les classes ouvrières ne renferment d'intelltgaices mieux préparées à profiter des enseignements de la seienee, à les féconder par la pratique.
L'Angleterre féodale et marchande estime l'ouvrier comme la monnaie d'un cheval de vapeur, elle vâ chercher au loin
DE L'ANCLETERRE. 189
des aeii^t^urs et led cdnvertit, au besoin, à coups de canon. La France républicaine n*aura pas besoin de sortir de son sein pour trouver le placement de ses produits. Que les travailleurs cessent de payer la prime exorbitante du monopole capitaliste, et ils deviendront tout à la fois producteurs et consommateurs. Alors, les découvertes du génie, les procédés simplificateurs profiteront à tous, en accroissant la richesse collective. Alors, s'ouvrira pour la France un large avenir de prospérité et ses progrès dans l'industrie répondront à ses progrès dans les réformes politiques et sociales.
Vers quelle fin tend l'industrie anglaise? Elle court en aveugle à la banqueroute et au suicide ; Tindustrie française, plus heureuse, a mesuré la carrière qu'elle veut parcourir, et elle ne s'arrêtera qu'après avoir atteint son but : l'émancipation du travail et la solidarité.
Le commerce maritime de la France ne voit-il pas aussi s'ouvrir, devant lui, des perspectives assurées, qui se ferment déjà et qui se fermeront de plus en plus pour le commerce maritime de l'Angleterre?
Dans les premiers temps de la civilisation, alors que les transports offraient des risques considérables, alors que la navigation était pleine de périls, que les routes de terre étaient impraticables et peu sûres, on comprendra que le commerce ait joué un rôle des plus grands sur le théâtre du monde, puisqu'il avait pour mission de mettre en contact les produits et les consommateurs, et que ses évolutions, selon qu'elles sont lentes ou faciles, se traduisent en perte ou en gain pour la société tout entière. Mais aujourd'hui, avec les canaux, les chemins de fer, les bateaux à vapeur et les progrès de la science maritime, le commerce proprement dit, c'est-à-dire la fonction des intermédiaires, doit perdre de son importance. Dans un temps rapproché, le niveau s'établira, pour ainsi dire, entre les peuples, et la régularisation des échanges internationaux ne permettra plus à la Grande-Bretagne , par exemple, d'accaparer les trans-
ports maritimes et de confisquer la mer à son profit. On n'a point oublié , sans doute, dans quel degré d'infériorité, elle se trouve déjà placée vis-à-vis de la marine américaine.
Que doit être le commerce régulier d'un peuple? L'exportation de ses produits, l'importation des provenances étrangères, enfin le transit. Cependant, il faut tenir compte du droit égal appartenant à chaque nation, ce qui, nécessairement, réduirait le mouvement commercial de moitié si toutes les nations étaient maritimes.
Admettons donc qu'en moyenne, chaque peuple maritime pourvoie directement au service de ses échanges lointains, la France n'est-elle (Tas dans une position au moins égale à celle de l'Angleterre?
N'a-t-elle pas des produits naturels que nul ne peut lui disputer, des merveilles d'art et de mode, connues dans le langage commercial sous le nom d'articles de Paris? Comme retour, n'a-t>elle pas le coton, le sucre, le café, le thé, les épices, et les matières premières nécessaires à son industrie ?
Que la production prenne un grand développement, que la consommation monte à la hauteur des besoins, et la navigation commerciale se développera chez nous avec rapidité, car la France est plus favorisée, en matériaux de construction, que l'Angleterre. Plus la richesse des autres peuples s'accroîtra, plus les produits Avançais seront demandés sur les places du dehors. En sera-t-il de même pour la Grande- Bretagne? Évidemment non. Tout ce qui fait l'importance du commerce anglais se réduira nécessairement aux exigences du marché national, dès que l'Europe, démocratiquement organisée, aura cessé d'être la tributaire et la vassale de l'Angleterre.
Il est un autre point sur lequel la fortune à venir de la France ne saurait être douteuse, je veux parler des bénéfices du transit. Par sa position, la France est le chemin obligé que doivent traverser les échanges opérés entre le nord et le midi de l'Europe ; l'importance nouvelle réservée à la Mé-
DE l'ANGLCTERRE. 191
diterranée et à TOrient promet un immense accroissement au transit français. La Suisse, une partie de FAllemagne, la Belgique, Tltalie, l'Angleterre elle-même devront, de toute nécessité, recourir à l'intermédiaire de la France. La France a donc de riches horizons devant elle, l'Angleterre n'en saurait dire autant. Chaque jour, tombe une des perles de sa couronne ; sa marine est en décroissance, parce que son industrie déchoit elle-même devant les concurrences étrangères. Pour que l'Angleterre continue d'être ce qu'elle est, il faut que l'Europe se replonge dans l'esclavage et l'ignorance. Pour que la France s'élève, il faut que l'Europe s'affranchisse et se moralise par le travail. Ainsi, à tous les points de vue, l'Angleterre représente, pour ainsi dire, le mauvais génie du monde ; la France, au contraire, ne trouve son bonheur que dans le bonheur de tous les peuples.
Que le commerce intérieur, en France, manque de force et de persévérance, je le conçois et suis loin de m'en effrayer. Demain, une bonne organisation de crédit peut lui donner une impulsion jusqu'ici inconnue, mais les efforts de la démocratie devront tendre inévitablement à simplifier les rouages de l'organisation commerciale, à rendre à la production un grand nombre des agents employés au service de la circulation. Toute intervention qui n'est pas absolument indispensable, entre le produit et l'acheteur, est un mal. Je n'ai donc point à rechercher si les conditions actuelles du commerce intérieur sont plus ou moins satisfaisantes en Angleterre qu'en France, car, en France même, elles devront être modifiées. Ce que je rappellerai, c'est que, tandis que nous avons brisé toute entrave, le commerce de l'Angleterre, dans plusieurs de ses branches principales, en est encore aux corporations.
Je me bornerai à constater que le commerce français, tel qu'il est constitué, offre bien plus de sécurité que le commerce anglais, qui ne repose que sur des échanges de valeur s'annulant mutuellement. Quoiqu'en France, la commandite
ait eu ses excès et ses victimes, il est certain que le com* merce français est dans des conditions préférables, qu'il a des racines dans le sol, qu'enfin son capital ne repose pas principalement sur du papier de complaisance.
En présence des colonies sans nombre de la Grande-Bretagne, oserai-je parler des nôtres? — J'ai essayé de tracer un tableau des possessions de l'Angleterre dans les deux mondes, et je ne sais même si je suis parvenu à en donner la liste bien complète. Gomment à l'énorne chartrier de la féodalité britannique puis-je opposer le modeste répertoire des colonies françaises? — Si cependant — et l'Angleterre est là pour le prouver — les colonies ne valent pas ce qu'elles eoâtent, je ne puis que féliciter la France de son indigence relative. Naguère, l'Angleterre soutenait, contre les colonies d'Amérique, une lutte malheureuse pour les faire rentrer dans l'ohéisMnee ; et voilà qu'aujourd'hui — on ne saurait assez le répéter — elle se prépare à abandonner toutes cell<^ qui lui sont restées , tous ces magnifiques royaumes qu'elle ne peut plus entretenir, et qui font encore sa prépondérance dans l'univers. Ce sacrifice consommé,— et de gré ou de force, il s'accomplira, — ne serons-nous pas plus avancés que la Grande-Bretagne? Car nous aurons à porter à ses ancieunes possessions, émancipées sous la loi du libre échange, plus de provenances qu'elle-même.
Lorsque, après la découverte du nouveau monde, l'Europe s'en disputa les lambeaux, le code des vainqueurs n'avait qu'une règle : l'oppression sous toutes ses faces. L*esclavage des indigènes, l'attribution aux colons de toutes les propriétés, la subalternisation de la colonie aux intérêts ou aux passions de la métropole, voilà ce qui constituait le système de colonisation poursuivi par l'Europe, et c'est encore, aujourd'hui, la règle de l'Angleterre , pour un grand nombre de ses populations transatlantiques.
Qu'est-il arrivé ? Il n'existe aucun lien d'affection et de reconnaissance entre l'Angleterre et ses possessions loin-
taines. Après avoif été impitoyablement exploitées, elles sont tombées dans un tel épuisement, qu'elles sont devenues une charge improductive et ruineuse pour la mère-patrie. Une seule pensée les domine, c'est une séparation prochaine, définitive, et parmi les hommes d'État les plus influents d'Angleterre, quelques-uns en sont arrivés à réclamer euxmêmes ce remède héroïque, tant Funion de l'Angleterre et de ses colonies a été pénible et inféconde.
Les colonies que les traités de 1815 ont laissées à la France sont-elles animées de pareils sentiments ? La désaffection en est-elle venue à ce point, qu'un divorce soit fatal et prochain? Dieu merci! il n'en est rien, grâce à la puissance de cohésion qui distingue l'esprit français ; nos colonies n'ont qu'un vœu : c'est de rester françaises. Toutes les joies et toutes les douleurs de la patrie trouvent un écho chez ces filles de notre nationalité.
Aussi, n'est-ce pas une question de profits et pertes qui s'agite entre la France et ses dépendances, c'est une question de fraternité. Il n'est pas très-prouvé, par exemple, que la position faite aux colonies leur soit lucrative ; on peut également douter qu'au point de vue commercial, la métropole en retire des avantages sérieux ; mais, encore un coup, là n'est pas la question. Parce qu'elle en est séparée par l'immensité de l'Océan, la France n'en est pas moins la mère commune où viennent aboutir toutes les espérances. En France ou dans les colonies françaises, qui a jamais songé à proposer la rupture de cette union traditionnelle? S'il y a des sacrifices à faire, qui songe k les marchander?
Si je cherchais parmi les iles ou les portions de continent qui, après avoir vécu sous l'administration paternelle de la France, sont passées, par le malheur des temps, dans les mains de l'Angleterre, je trouverais partout l'ineffaçable empreinte du génie français, le souvenir vivant du passé, et l'espoir d'un prochain rapatriement.
Peut-on en dire autant des colonies qui ont eu le bonheur
d'échapper k Texploitation britannique ? Elles ne subissaient que bien péniblement son joug, et quoiqu'elles aient pu souffrir dans la transition, elles n'ont jamais reporté vers l'Angleterre un regard d'émotion ou de regret.
Un dernier mot relativement au crédit français : Oui, le crédit français est insuffisant, mais la démocratie n'est-elle point en mesure d'arracher la France aux pratiques infécondes du privilège monarchiste et de la féodalité financière?
Quand l'impôt se résumera en une taxe unique, générale, directe et progressive en raison des fortunes, lorsque l'Etat se réservera la plus importante fonction sociale — la répartition du crédit — l'agriculture et l'industrie recevront l'impulsion puissante qui leur a fait défaut jusqu'à ce jour.
Au lieu de subordonner l'agent essentiel de la richesse publique k un aréopage de banquiers, comme en Angleterre, et de demander aux individus le crédit qu'ils sont impuissants à donner, la république fondera le crédit collectif. Une banque centrale à Paris, agissant sous le contrôle de la représentation nationale, ayant des succursales dans tous les cantons pour répandre partout la vieet le travail, voilà ce que le peuple attend et que la démocratie seule peut réaliser. Le crédit n'a appartenu, depuis des siècles, qu'à la terre et à l'argent, il de^^iendra désormais l'apanage du travail.
Ce n'est pas ici le moment d'entrer dans tous les développements que nécessite une combinaison de cette importance; je l'ai étudiée, approfondie*, mais il me suffit de poser le but vers lequel est entraînée la société française. Après avoir réalisé l'unité politique sous toutes ses formes, elle doit arriver à la centralisation des forces sociales, par l'organisation du crédit unitaire.
La France est mure pour cette réforme, qui, à elle seule, entraîne toutes les autres, en assurant l'émancipation complète du travail ; je n'ai donc pas à rechercher si la banque de France et ses comptoirs sont ou non inférieurs à la
DE LANGLETERRE. )9S
banque d'ADgleterre et à ses annexes. Des deux côtés, je vois des intérêts privilégiés, la source où vient s'alimenter l'usure, le point central où aboutissent toutes ces honteuses spéculations qui s'exercent sur le travail et la petite propriété.
Que l'Angleterre, en multipliant à l'infini ses capitaux fictifs, ait été amenée k réduire le taux de l'argent, tandis que la banque de France vend plus cher ses services, au fond la situation est la même et les résultats sont identiques. Néanmoins, j'ai déjà prouvé comment le crédit, en France, présentait plus de stabilité qu'en Angleterre. Dans cedernier pays, il ne puise ses garanties que dans sa monstrueuse exa< gération, tout le monde étant intéressé h retarder la chute d'un édifice qui, pour afTecter des proportions colossales, n'en repose pas moins sur les bases les plue fragiles.
Vniié Më$tH^9§0 m$ tniâêi— dm Mm JP§*mmcm,
Riche par son fonds naturel, merveilleusement défendue, alimentée par le sang du nord et par le sang du midi, forte de ses connaissances acquises qui dépassent le niveau des connaissances des autres peuples, merveilleusement douée comme génie, la France est donc placée dans les meilleures conditions, non-seulement pour ne pas déchoir, mais pour monter, monter encore et longtemps.
Ce n'est point la nature qui lui fait obstacle, comme à d'autres peuples ; ce n'est point une maladie de son intelligence, — ignorance ou superstition, — qui l'arrête; ce sont les accidents d'une crise dans laquelle elle se débat depuis près d'un demi-siècle, pour que le règne de la justice arrive et que l'égalité soit parmi les hommes.
Si la France, il y a cinquante ans passés, quand ses yeux s'ouvrirent à la lumière, n'avait voulu, comme l'Angleterre autrefois, que faire un sort à sa bourgeoisie, lui donner place dans ses assemblées à côté des classes souveraines,
DE LA DÉ€ADEN€E DE L'ANGLETERRE. i97
rinvestir, comme on a investi les communes d'un mandat de contrôle sur les deniers publics, si, sans préoccupation de ses prolétaires et des peuples étrangers, elle n'avait voulu que livrer aux capitaux affranchis du tiers état, k son activité redoutable, à l'exploitation de ses concurrences, le travail esclave de l'atelier et des champs, nul doute qu'elle n'eût fait fortune comme l'Angleterre. Elle n'aurait pas vu se lever contre elle les coalitions furieuses qui l'ont épuisée tant de fois.
Elle aurait pu librement mettre toutes voiles dehors, lutter sur tous les marchés par les bas prix de la maind'œuvre, et, grâce à la concentration du crédit, aux découvertes de la science, à la subalternisation des salaires, élever, constituer, comme sa rivale, une seconde aristocratie : celle des écus.
La France alors aurait non-seulement gardé ses lords de l'église et de la terre, mais elle aurait eu son olympe d'altesses industrielles ou marchandes, et les deux classes privilégiées— noblesse ou tiers état — rayonnant au pied du trône, entre les évéques et les hautes courtisanes; elle aurait paru grande, fastueuse, opulente, sauf à s'affaisser bientôt sur elle-même et sur ses prolétaires.
Mais la France a une autre mission dans l'humanité, et elle ne voulut point, au dix-huitième siècle, s'arrêter à cette évolution bâtarde : je dirai mieux elle, ne le pouvait pas, car telle est la logique de son génie qu'elle est forcée d'aller jusqu'au bout quand l'idée la saisit, et tant qu'elle voit clair à l'horizcm.
C'est là sa qualité distinctive, essentielle, et cette loi de sa nature est, partout, écrite à grands traits, dans la longue série de ses développements, dans les belles épopées de son histoire.
Ainsi, dès la première jeunesse de l'Europe chrétienne, elle apparaît déjà constituée, vivante au milieu des autres nations, qui se heurtent comme des vagues, et qui n'ont 8. 17
encore pour s'abriter que leur chariot d'invasion ou leur bouclier de bataille.
A peine les nouveaux maîtres venus du Rhin et les débris de la race vaincue se sont-ils touchés, qu'ils entrent en fusion, et que la patrie, qui commence k poindre, aspire k l'unité. Clovis écrase les dernières phalanges de la vieille Rome, endormie sous les roses de Pœstum. Il assoit son camp, il groupe ses leudes, fait de la Gaule un royaume et prend la bannière du Dieu nouveau, du Dieu qui rallie, du Dieu des vaincus.
Ses fils se partagent son domaine ; ils se déchirent comme des louveteaux, et l'unité, qui naissait, va se perdre en fiefs morcelés, en clans sauvages.
Aussitôt apparaît et monte sur le pavois une seconde race, grande par le conseil et forte par l'épée. Pépin relève le pouvoir, concentre les forces éparses en mille intrigues, en mille mains. Charlemagne^ qui résume en son génie toutes les facultés de l'action et delà pensée, fonde, d'une part, l'empire d'Occident, et, de l'autre, établit dans Rome, la nécropole des dieux, le grand arbitre du moyen âge : la papauté.
La France a donc conquis son unité politique et son unité morale : elle a sa théologie que la foi défend, son armée, la terreur des barbares, et son gouvernement qui, sous le casque, est déjà inquiet de l'idée, quand les autres nations bégayent à peine.
Elle commence à parler la langue des arts qui, fuyant les hordes de l'invasion, se sont réfugiés dans Byzance, leur dernier sanctuaire ; elle recherche, elle épelle les vieux manuscrits de la Grèce et de Rome qu'Omar voulait brûler : elle fonde même une espèce d'académie, rare primeur de civilisation qu'Alcuin savoure, et les Capitulaires lui donnent une législation fixe, comme aux sociétés que les siècles ont déjà mûries.
Malheureusement, ce premier essai ne pouvait aboutir; c'était la tentative prématurée de quelques intelligences
d'élite; les masses vassales y restaient étrangères, et les lèvres farouches des chefs barbares, habituées à la coupe du sang, ne pouvaient goûter cette ambroisie.
Aussi, le jeune arbre d'Alcuin et de Charlemagne s'étiolat-il bientôt sous le rude vent des guerres, et la féodalité, du haut de ses mille tours, étendit partout sa main de fer, abritant sous ses créneaux les familles et les terres de la patriCy que guettaient de nouveaux barbares attardés sur le chemin de l'invasion.
Mais, lorsque la conquête eut enfoncé profondément ses pieux dans le sol gaulois, lorsque la famille et le travail furent acclimatés, la châtelaine ouvrit la fenêtre du manoir et, du haut de son balcon, parut aux tournois comme une messagère de civilisation. Le gantelet s'assouplit, les mœurs se policèrent, et la France eut un premier parfum de printemps, au milieu de ce long hiver du moyen âge qui l'abritait sous ses neiges.
Bientôt, d'ailleurs, le clairon des croisades retentit : les chevaliers se mirent en selle pour le pèlerinage armé. Les luttes intestines et parricides cessèrent à la voix des prêcheurs, et le travail, chargé de remplir l'escarcelle de ses maîtres qui partaient pour si long voyage, le travail prit ses chartes , en payant rançon , et commença son affiranchissement.
La commune venait de naître, timide encore, clair-semée et bien payivre ; mais, laissez faire, laissez aller le travail et le temps : avec Philippe-Auguste et Louis le Gros, elle saura bien grandir, accroître son trésor, étendre et féconder son domaine, jusqu'à ce que Louis XI, rasant les tètes et les tours, la confie à Richelieu qui lui dira : Travaille en paix, sans crainte du baron ni du routier; la hache a fait son œuvre , tu n'as plus qu'une patrie : la France ; tu n'as plus qu'un maître : le roi !
Grande époque, après tout, avec ses violences et malgré ses crimes^ que cette dernière partie du moyen âge où se
cache au pied des forteresses l'humble berceau de cette bourgeoisie qui s'écriera si fièrement en 89 : « Le tiers état, c'est tout. »
Non-seulement, il y eut ce noble et saisissant spectacle de la commune et de la royauté se dégageant : celle-ci des servitudes féodales, celle-là des privilèges seigneuriaux qui pesaient sur la couronne; mais, à côté de ce drame politique intérieur et pour ainsi dire de famille, deux autres révolutions furent tentées et se développèrent au milieu des désastres. La première attaquait la société française dans sa nationalité, dans son indépendance, la seconde dans sa communion morale et religieuse.
L'Anglais -Normand commença d'abord. Inquiets dans Icurile, qui ne suffisait pas h leur ambition, et n'ayant pas encore hissé la voile du long cours, les héritiers de Guillaume se jetèrent sur nos cotes, sur nos villes, sur nos provinces ; leurs entreprises , quoique mêlées de revers , marchèrent si vite et si bien, au gré de leur convoitise, qu'il y eut un moment, dans cette sombre histoire de nos hontes et de nos malheurs, où le roi de France, le successeur de Charlemagne et de Philippe-Auguste, s'appela le Roi de Chinon,
Le peuple n'avait point encore paru, et ces grandes levées qui devaient, quelques siècles plus tard, balayer l'étranger, ces grandes levées de la patrie, se courbaient, vassales ignorées, sur le sillon rougi par le sang des Jacques.
La France n'avait donc que son droit et l'épée de ses nobles, contre les lances de l'Anglo-Normand ; or, Fépée de ses nobles était brisée : seule tutrice armée de la patrie, la féodalité se trouvait impuissante à la couvrir, et la monarchie , qui laissait le peuple au chenil , avait à peine eu le temps d'ébaucher la commune des bourgeois ; la monarchie nationale semblait fatalement condamnée.
D'où vint le salut? Du chenil. Le peuple et la foi s'incarnèrent dans une jeune fille , le peuple et la foi , ces deu>: forces qui changent et font les destinées.
Que signifie la vierge de Yaucouleurs, cette fille de rignorance et des champs, si ce n'est la France prolétaire, qui ne sait pas les habiles méthodes de la bataille, mais qui se sent vivre dans sa foi robuste, et s'affirme dans son fanatisme, au milieu des races illustres et des nobles épées défaillantes?
Le peuple esclave et mineur, n'ayant que le couteau, ne peut encore entrer dans l'arène des guerres, qui ne s'ouvre que pour les reitres et les barons ; alors, il sort de ses rangs un porte-bannière qui le représente dans sa foi profonde, et la France est sauvée ! Oui, le peupla et la foi dans une incarnation naïve et touchante, voilà Jeanne d'Arc ! Tout le reste n'est que légende.
Mais, à peine la nationalité française échappait-elle au péril suprême, qu'elle était violemment atteinte dans son unité religieuse. L'esprit du libre examen venait de naître, au milieu des bûchers , et la révolte des idées courait déjà l'Europe comme une trombe. Un déchirement profond s'opérait ainsi dans la conscience humaine , révolution plus haute, plus redoutable raille fois que tous les jeux de la force, que toutes les invasions accomplies par les armes ; schisme boiteux d'abord, mais qui grandira plus tard, à travers les supplices et lés guerres, jusqu'à ce que ce vague rayon inonde le monde de ses clartés et qu'il s'appelle la philosophie.
A cette première aube de la civilisation moderne , que fera la France?
L'étranger ne souille plus ses provinces : Louis XI a brisé les grands vassaux, les orgueilleux feudataires, et la Renaissance, fille des Médicis, s'épanouit dans toutes ses délicieuses fantaisies, sous François P'. Mais l'unité n'est pas faite encore dans le pouvoir, et si la scission religieuse, — diversion fédéraliste, mère de toutes les anarchies, — l'emporte, la France, à peine constituée dans la personnification royale, et tiraiHée de nouveau , la France peut y périr. Le dogme ancien, d'ailleurs, est toujours vivant dans les masses, dont
l'esprit est asservi comme le corps; la science qui doit tirer les dernières conclusions n'est pas prête , et le peuple n'a réalisé, ni dans son intelligence ni dans les faits, cette double émancipation matérielle et morale, qui lui permettra, plus tard, de pousser si loin ses saintes audaces.
Il y a donc nécessité de résistance, au nom de la foi qui rallie, au nom de l'autorité qui sert d'égide, et qui s'en va incessamment, sous le nom de monarchie, réduisant et simplifiant à son profit les servitudes intermédiaires, jusqu'à ce qu'elle se trouve seule, face à face, avec son esclave de dix siècles, avec le peuple souverain !
Aussi, le génie de la France ne s'y trompe pas. Il fait obstacle à toutes les hérésies religieuses , comme à toutes les invasions étrangères, et le schisme abdique enfin, dans Henri FV , qui rejette la bible de Luther pour la couronne des Valois.
Ce n'est pas que la terre des Albigeois , la terre des Cévennes n'ait eu ses martyrs , comme la Bohême ou l'Allemagne , et que plus d'un sacrifice héroïque n'ait consacré , dans la patrie future de toutes les révolutions, ces deux grandes choses : liberté de la conscience et souveraineté de l'esprit humain. Non, certes, et dans cette sauvage et longue tragédie des guerres protestantes , nous n'avons laissé que trop de regrettables hécatombes. Mais l'esprit de secte, le droit même légitime de dissidence religieuse , n'aurait pu prévaloir dans l'État, sans ruiner l'unité française dans sa formation douloureuse, et voilà pourquoi la terre des Francs devait rester et resta catholique , après avoir payé par ses confesseurs un tribut de sang et de vaillants efforts à la réforme du seizième siècle, mère de la philosophie.
Si, du reste, la France ne se livra point au protestantisme comme nation , comme gouvernement , elle n'en avait pas moins ses précurseurs dans les voies de la raison.
Ainsi le théologien-philosophe Abeylard, l'austère et malheureux Ramus, ceux-ci dans la scolastiquc, et tant
d'autres dans les lettres, ouvrirent les digues de l'esprit nouveau ; Rabelais , nature gauloise par excellence , jeta le sarcasme et les moqueries dans tous les tabernacles du moyen âge. La tradition ne fut pas interrompue , car , plus tard, La Boétie, Montaigne et Charron élargirent la brèche du doute, et formèrent le premier groupe de ces libres penseurs qui, depuis, n'ont plus quitté la scène.
La France, enfin, s'associa ardemment aux grandes études scientifiques, ainsi qu'aux entreprises lointaines , qui seront l'éternel honneur de cette période illustrée par la découverte de la boussole, de l'imprimerie, du nouveau monde , et des premières lois de l'ordre physique.
£n s'attachant à l'œuvre de son unité jusqu'au fanatisme, la France ne resta donc pas étrangère aux inspirations fécondes de cette époque de rajeunissement , et son génie se montra le complice actif de ces inventeurs sublimes , de ces révolutionnaires de la science et du droit qui, de si loin, préparaient la délivrance universelle, la souveraineté définitive.
Mais ce fut dans les lettres , surtout , que son concours marqua puissamment ; elle s'était, plus que toute autre nation, trempée dans les eaux fécondes de la renaissance; elle avait passionnément étudié la Grèce et Rome , dont les monuments littéraires , gardés par ses moines , allaient désormais, comme la lumière, devenir universels , grâce à l'imprimerie. Remontantles siècles jusqu'aux poëmes d'Homère, elle avait rattaché l'antiquité , — si longtemps enfouie , perdue, avec ses chefs-d'œuvre et toutes ses gloires, — à la société moderne qui venait de saluer l'Amérique. — Deux mondes à la fois : l'un qui ressuscitait, l'autre qui venait de naître ! C'en était fait des familles isolées de la barbarie , l'humanité avait conquis l'espace et le temps.
Le génie français, qui n'est pas marchand , fouilla beaucoup moins le berceau que la tombe, le Pérou que la Grèce, et il retira de Rome et d'Athènes des trésors plus riches que
ceux des Vasco, des Albuquerque et des Pizarre. Sa langue , en effet, déjà forte et savante, s'épura dans les sources claires et vives de l'antiquité littéraire ; son fonds d'idées s'accrut de toute la révélation païenne, si grande dans la poésie, dans l'éloquence , dans les arts , et ses écrivains , nourris à ces illustres écoles, donnèrent bientôt une rivale aux deux patries de Périclès et d'Auguste.
C'était le règne de Louis XIV :
La patrie intacte et respectée depuis Richelieu s'étendait des Pyrénées au Rhin. Les dernières intrigues des grands s'étaient évanouies avec la Fronde , et la domesticité royale avait remplacé, pour eux, la haute et basse justice des temps féodaux.
La France avait enfin conquis son unité, sa règle, sa loi , dans la religion, dans les arts, dans le gouvernement, et, comme un être organique qui sent sa force, elle allait se développer dans toutes ses magnificences.
C'est alors, en effet, dans cet épanouissement universel , que Corneille écrit Horace et Cinna; Molière, Tartufe et le Misanthrope; Racine, Athalie et Phèdre; Pascal, les Provinciales; Boileau, VArt poétique; tandis que La Fontaine ÀEDiette dans ses fables la sagesse des siècles, et que Lenétre crée un nouvel Alhambra : Versailles !
Turenne, Condé, Jean-Bart, Villars et Catinat gagnent les batailles ; Lesueur et le Poussin Illustrent la peinture ; Bossuet immortalise la langue par ses oraisons sacrées , et trace à l'Église fi'ançaise sa constitution nationale indépendante; Vauban fortifie les villes ; Colbert, héritier de Sully, rédige les ordonnances de i 667 , ces belles prémisses d'un code uniforme et régulier, et le fils de Louis XIII , que sa grandeur attetche au rivage, se mire comme un Narcisse couronné de toutes les gloires qui l'environnait. Il n'est que la glace froide et polie qui reflète les rayons épars en les concentrant, et il se croit le soleil : JVec pluribus impar!
Bsprit étroit, cœur sec, vraie nature de gentilhomme avec
tous les instincts de la puérilité magnifique , il n'a que la grandeur de Torgueil et la basse idolâtrie de lui-même. Ce n'est point sa conscience qui le trouble, c'est Taspect lointain du fimèbre clocher de Saint-I>enis.
La France qui s'épuise pour toutes ces prodigalités, et qui voit le Grand Roi tomber, les mains pleines de pouvoir, dans la servitude des valets, prêtres ou courtisanes, la France ne reconnaît pas longtemps sa fière image dans un monarque humilié ; elle se demande si le but suprême de sa destinée est l'immolation incessante, étemelle de son génie , de ses forces , de ses labeurs douloureux à une idole insatiable, et la voix discrète, mais pénétrante, de Fénélon apprend aux princes qu'ils sont faits pour les peuples.
Un autre révolutionnaire s'était levé, qui, soumettant toutes choses au doute absolu, prend pour lumière la raison pure , pour instrument l'analyse , et fonde la certitude sur l'évidence. Or, quoiqu'il laisse inviolé, sous son triple voile, le sanctuaire des théologiens. Descartes, en léguant sa méthode à Voltaire, a 'donné la sonde qui doit tout fouiller, et la campagne décisive va s'ouvrir.
Qu'est-ce que le dix-huitième siècle, sinon une mise en discussion universelle, au nom de l'esprit humain s'afiirmant dans sa souveraineté contre la foi, contre les dogmes, contre toute autorité qui s'impose , qu'elle s'appelle Aristotc , le pape, Grégoire ou Louis XIV ?
Descartes avait fait jaillir la première étincelle , et l'incendie se propagea si rapidement qu'en moins d'un demisiècle tout était en feu, depuis la cabane du douanier jusqu'au Vatican. Les pouvoirs et les dieux étaient encore debout, mais la flamme invisible les avait calcinés, et quand le peuple leva sur eux la main, ils croulèrent.
Ainsi la France qui n'avait pas voulu se jeter dans les aventures protestantes, dans les petites réformes religieuses du seizième siècle , la France , entrevoyant un idéal supérieur, celui du droit absolu, s'en fit l'apôtre, l'ardent mis-
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sionnaîre, et préluda, par une discussion passionnée et sans trêve, à ces terribles batailles qu'elle a soutenues depuis, de toutes ses intelligences et de tous ses glaives.
Dans cette croisade mémorable ouverte par les libres penseurs, ode, chanson, poëme, histoire, tragédie, épigramme et dictionnaire , on fit arme de tout, on entassa les fascines au pied des vieilles murailles, on y planta toutes les échelles, et jamais dans l'histoire 11 n'y eut spectacle pareil à cette grande guerre de l'esprit humain , si ce n'est l'assaut lui-mènl^ donné, plus tard, par le droit armé, par le peuple en révolution.
Voltaire, Jean-Jacques et Diderot furent les trois plus puissants lutteurs dans ces mêlées orageuses, et le principal monument que la fin de ce siècle laissa, c'est une machine de guerre : l'Encyclopédie.
Vérification incomplète , sans doute , mais supérieure en ses critiques et ses aperçus à tous les dogmes antérieurs, l'Encyclopédie marque la borne du vieux temps, et si elle n'est pas le phare de l'avenir, elle restera du moins sur la route de l'humanité, comme une de ces pyramides élevées par la main d'un peuple entier.
Lorsque toutes ces clartés qu'elle répandait au loin, lorsque toutes ces idées, qu'elle lançait comme la mitraille, furent tombées dans la bourgeoisie, dans les masses, elles les échauffèrent et la révolution naquit : elle avait son droit, ses chefs et son armée.
La Révolution ! c'est-à-dire le peuple, c'est-à-dire le droit qui va prendre la Sorbonne, la Bastille et Versailles, et qui se déclare souverain.
Les temps sont donc enfin venus : ce n'est plus l'humble commune du moyen âge qui s'organise derrière ses portes fortifiées, sous le bon plaisir du seigneur et les lettres patentes du roi; ce n'est plus le vieux parlement qui s'épuise en remontrances, tour à tour menaçantes ou serviles, pour disputer un dernier lambeau de ses privilèges ;
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ce ne sont plus les états généraux , avec leurs barons insolents et leur tiers état agenouillé; c'est la démocratie, c'est la France, c'est l'unité vivante, le peuple! Et tout disparaît sous la main redoutable du Jacques ressuscité : clergé , noblesse et monarchie.
En vain les vieux tronçons épars de la féodalité se rejoignent et se coalisent , à l'étranger, avec les rois dont les armées courent à nos frontières; en vain ils suscitent, au dedans , d'infâmes trahisons et des guerres civiles implaca- * blés , toutes ces parricides entreprises échouent comme les diversions tentées parla bourgeoisie, qui voulait retenir la souveraineté pour elle-même, et la Révolution , dans son indomptable énergie, fait face à toutes les ligues, à tous les périls.
C'est qu'elle est fille de Rousseau , l'apôtre de l'égalité ; c'est qu'elle a conscience de sa mission dans l'univers, et que sa logique est une religion.
Elle aurait pu, comme je l'ai dit, s'arrêter aux prolégomènes de 89, à ces demi-principes de liberté civile, commerciale, politique et religieuse, que nous voyons prédominer si bien en Angleterre, au milieu des plus monstrueux privilèges : sa gloire fut de comprendre que, le droit une fois découvert, c'était non-seulement dans les couches moyennes, mais dans toutes les profondeurs de la société qu'il devait pénétrer.
Tel est le caractère essentiel, le caractère sacré de la Révolution, qui ne lutta pas uniquement pour la défense de la patrie, mais pour réaliser la justice sociale sur la terre, la justice des frères entre les citoyens, entre les peuples.
Elle succomba sous l'impuissance des moyens et sous la ligue des intérêts et des peurs, pour renaître plus tard, par un nouvel effort de son peuple, avec ses deux immortels principes qui sont tout l'évangile moderne : — Égalité des citoyens, — Solidarité des nations.
Avant de tomber, d'ailleurs, dans le sang de ses martyrs,
elle avait tué son vieil ennemi : le principe du droit divin et d'autorité, car tout ce qu'on a vu depuis n'est que jeu de l'intrigue ou de la force, sans puissance morale, sans idéal, et, partant, sans durée.
De plus, elle laisse dans les lois civiles une si forte empreinte, que ses institutions, ses codes, ses souvenirs promenés pendant quinze ans dans toute l'Europe avec ses drapeaux par la dictature armée de l'empire, ont dissous le camp de ses ennemis et lui ont créé des alliés par toute la terre.
Ce n'est plus , en effet , comme jadis , par son goût dans les arts , par sa langue même qu'elle rayonne et domine au milieu des nations: son influence est plus radicale, plus profonde, car elle repose sur sa propagande, sur ses idées, sur son double rôle si grand mais si douloureux de prétresse des initiations et de grand juge armé.
Quel est le peuple qui ne l'aimerait pas, et pour son caractère et pour ses sacrifices?
A-t-elle, comme l'Angleterre, asservi des empires, dévasté des continents et pillé le monde pour entretenir les prodigalités de ses lords?
Quel est le crime commis par ses gouvernements, — aux heures de sa servitude , — contre les peuples , ses frères , qu'elle n'ait désavoué, flétri, racheté de son sang?
J'ai fait, dans ce livre, le résumé des vols, des guets-apens et des assassinats de peuples accumulés par la Grande-Bretagne, dans sa longue histoire. Où sont les assassinats, les guets-apens, les vols de la révolution française au dehors?
Aussi , pas une nation ne viendrait lever la main contre elle, et c'est son génie, ce sont ses armes, qu'appellent, qu'invoquent, dans leurs martyres, toutes les patries opprimées.
On a pratiqué sur elle , après ses grands revers , deux dernières expériences ; l'une, celle de la légitimité, du droit divin des races^ sous la Restauration, — greffant, d'ailleurs,
sur ce droit, les libertés constitutionnelles et les institutions bâtardes de TAngleterre.
Qu'en est-il avenu?
Le vieux tronc était mort, il n'a pas pris racine, et le premier choc l'emporta.
L'autre régime tempéré, — qui faisait la bourgeoisie souveraine , — est tombé quelques années plus tard , sur le fumier de ses hontes.
Aujourd'hui , tous les partis du passé , que la victoire de Février avait un instant frappés d'épouvante , se sont rapprochés sous les miséricordes du peuple, pour tenter en commun, par l'hypocrisie légale, à défaut de la violence, un dernier et suprême effort contre la république naissante. Ils ont d'abord désarmé la révolution de ses droits, et ils cherchent ensuite à mutiler le suffrage universel lui-môme, qui fut leur tente de ralliement, pour destituer le peuple de sa souveraineté.
Où le niveau de l'égalité avait passé , effaçant dans une fraternelle union les envies et les haines, ils essayent de reconstituer les distinctions de classes.
Troisième tentative. — Qu'en aviendra-t-il ?
L'arrêt est écrit sur toutes les feuilles de l'histoire, la France ne recule pas; on ne refait pas les siècles.
Tandis qu'ils travaillent péniblement à poser au fleuve révolutionnaire une digue nouvelle, moi, j'ai remonté à travers les âges jusqu'à sa source, pour en mieux reconnaître l'intarissable puissance.
Et maintenant, du rivage où je suis jeté, je contemple avec confiance son cours irrésistible, calculant combien d'heures il mettra pour entraîner ensemble la digue et les pygmées.