‹ De la décadence de l'Angleterre (volume 3)Chapitre 14 sur 61 · LA FRANCE · texte numérisé non relu

LA FRANCE

II est difficile au proscrit de s'abstraire du souvenir ; aussi, pendant que j'écrivais cette étude sur l'Angleterre, la France ëtait-elle toujours présente à ma pensée. Chaque plaie qui s'ouvrait et qui saignait ici , je la cherchais de l'autre côté du détroit, sous la blouse de nos prolétaires des champs, des ateliers ou des ports , et je me demandais , avec anxiété , si celui-là qui, dans sa haine de la République, avait pompeu> sèment annoncé la dégénérescence de ma patrie, n'était coupable que d'un acte d'impiété.

J'ai fait, ainsi, comme une espèce d'enquête comparée, et de cette vérification, que je rendrai quelque jour publique , si le cours trop rapide des événements n'y met obstacle , il est resté , dans mon esprit , cette conviction profonde , inébranlable , qu'il n'y a pas , en Europe , une contrée plus richement favorisée du ciel , une nation plus heureusement développée, plus dégagée des servitudes du passé , plus vivace dans son génie , et plus fortement constituée que la France moderne.

Baignée par deux mers qui lui ouvrent, l'une l'Orient et l'autre le nouveau monde, elle a deux cents lieues de côtes semées d'excellents ports d'où sa marine marchande peut s. 15

s'élancer à tous les vents, et porter chez tous les peuples les fruits de son sol , de ses travaux , de ses arts , de son génie.

Puissance agricole au premier degré , son climat comme sa terre se prête k toutes les cultures nourricières et fécondes, sans lesquelles il n'y a pas de sérieuse indépendance pour un grand pays ; et, quand on le voudra, ce capital social , cette première mise de la Providence , pourra s'accroître d'un tiers au moins, s^ns qu'il soit besoin d'étendre ses frontières , d'augmenter d'un arpent son splendide domaine.

Ses flancs géologiques , mal fouillés jusqu'ici , sont assez riches pour alimenter , des siècles durant , ses jeunes industries, et l'Angleterre, à qui le bois manque, plus d'une fois a jeté des regards de convoitise sur ces belles forêts des Pyrénées et du Jura, qui rappellent encore l'opulente chevelure de la vieille Gaule.

Quant à ses moyens de parcours, si la France est au-dessous de certains pays, en lignes artificielles, en est-il que la nature ait plus richement dotés en voies artérielles , en rivières et en fleuves? En est-il un seul qui soit plus ouvert, plus facile aux rayonnements, et dans lequel on puisse mieux organiser la circulation, si l'on y voulait donner une énergique impulsion aux travaux publics , au lieu de pactiser avec l'agiotage, et de perdre son temps à faire faction comme en pays ennemi ?

Ainsi, par la douceur de son climat tempéré, par la riche variété de ses aptitudes, par ses énergies natives que fortifient et développent les plus heureuses conditions d'air et de soleil , la terre française est un pays de production par excellence ; elle a les sources de sa vie, les racines de son indépendance en elle-même, dans son propre sein , et mieux partagée que sa voisine, dont l'opulence, habilement vantée sur toutes les mers , est soumise aux chances des tempêtes , desmarchés et des guerres, la France, pour son travail et

DE L AlfGLETBRRE. 17S

son pain, n'est tributaire que de son soletde9<m courage.

La Fraace est le plus beau domaine del'univers, disait le vieux Sully ; son sillon roule de l'or comme les fleuTes de l'Amérique ; il faut savoir l'ouvrir et vouloir.

C'est ce qu'a fait la Révolution française, en détruisant ta ^èbe et la mainmorte, pour livrer ^ l'infatigable labeur des libres charrues, k Ténergique activité du paysan al&ancbi cette terre pleine de trésors.

La double émancipation de l'homme et du sol qu'étouffaient, depuis des siècles, les institutions féodales et les fantaisies parasites, n'a-t-elle pas doublé, en valeurde produits, la puissance du domaine? n'n-t-elle pas faitgermer, chaque année , deux moissons qui grandissent toujours , celle des épis et celle des citoyens? — • Serait-ce là par hasard un signe de décadence?

Elle ne donne point autant de produits artificiels que l'Angleterre, ses forces de crédit et de vapeur sont moindres, et son expansion commerciale est inférieure. Il faut bien noter, cependant, que, de l'aveu des Anglais eux-mêmes, si l'on prend une moyenne de 1816 h 1820 et de 18iO k 1844, les exportations de l'Angleterre n'ont augmentéque de 50 pour 100, celles de l'Amérique de 62 1/2 pour 100, tandis que les exportations de In France se sont accrues de 143 pour 100. Est-ce là encore un signe de décadence?

Et, dans son chantier à peine ouvert , tous les matériaux abondent ; dons ses cairières et ses mines , comme en des réservoirs profonds, s'ëtagent des richesses longtemps inconnues, à peine entamées. Elle a le bois, le marbre , le fer, la pierre, tous les éléments, tous les matériaux sous la main ; vienne une organisation intelligente, ralliant, sans les détruire, sans les absorber, toutes les forces qui végètcnl impuissantes dans l'isolement, ou qui se déchirent k la denl i\e fer des concurrences, et l'on verra le chantier et lalolier prospérer comme le domaine.

Est-ce, en effet, la main-d'œuvre qui fait défaut? est-ce la

science? Dans l'exécution des ouvrages d'art et de goût, des industries raffinées, le travailleur français n'a pas de rival , et toutes chances égales pour l'apprentissage ou le salaire , il peut lutter, en toute opération, avec les plus habiles.

Quant à la science, quel est le pays où elle a jeté plus d'éclat, soit comme application, soit comme théorie? Quelle est , entre toutes , la patrie des inventeurs depuis Salomon de Gaux jusqu'à Jacquart ? Quel est le laboratoire mystérieux dont le creuset ait plus expérimenté , plus rendu depuis un siècle, en découvertes, que celui des Lavoisier, que celui de l'Institut de France?

— Wtremm dm imr^rm mi éim tfmf»

Il n'est point également de contrée destinée à être plus homogène. En effet, la nature n'a point oublié, en formant cet admirable bassin dans lequel se marient les productions des climats les plus divers, de pourvoir à sa défense. Elle a élevé les forteresses gigantesques qui protègent la France contre l'invasion et ne lui permettent pas de se faire raisonnablement conquérante. Les Alpes et les Pyrénées suppléent à la mer, complètent sa sécurité, en sauvegardant celle des peuples qui Tavoisinent. Au nord et à Test , sa frontière est ouverte, mais qu'a-t-elle à redouter? Une population guerrière est là pour boucher les trouées faites dans ses anciennes limites par les traités de 1815, et c'est par cette large échappée que passent les idées françaises, qui font de l'Allemagne notre sœur et notre alliée naturelle.

On a dit des nations insulaires qu'elles ont le bonheur de trouver dans la mer qui les environne un inexpugnable rempart, mais cet avantage, — si diminué depuis que la vapeur

surmonte tous les obstacles, — n^en a pas moins toujours eu un inconvénient immense. Ainsi , il est impossible que les habitants d'une ile, considérés dans leur ensemble, s'associent aussi promptement que les peuples continentaux au mouvement général qui emporte l'humanité vers le progrès. Le fluide électrique qui franchit les bornes posées par le caprice de la politique et de l'ambition, s'évapore avant d'arriver aux rivages défendus par l'Océan. L'isolement conduit à l'égoïsmc, inspire les pratiques brutales ou cauteleuses, et fait voir, dans les hommes des autres nations, des étrangers, hostes, et non des frères.

Dans les veines de cette France si robustement assise, coule , comme pour la rajeunir sans cesse , le sang de deux races distinctes , celle du Nord et celle du Midi qui se croisent et se complètent Tune l'autre. Son génie est ainsi sorti de l'alliance vivace des deux grands éléments de la civilisation moderne. La spontanéité, l'activité pétillante de l'imagination méridionale, la fermeté, la profondeur, la ]persévérance de l'esprit du 1S<»^ sont venoes se cimilnner •pour former ce que, dans l'Europe, on est convenadUippeler l'esprit français, et ce qui, diois l^ii^toire, s'appelltera la raison par excellence : le bon sens.

Et c'est cette population douée de toutes les qualités de la vie , qui s'alimente incessamment & deux courants toujours nouiveaux , qu'on accuserait de dégénérer et de s'abétardir ! Ou les détracteurs systématiques de la France pursent-ils donc cette preuve de déclin? Ils la puisent dans la lenteur avec laquelle s'accroît, chez nous, le nombre des hsrbitants.

En effet, de tous les États qui entourent la FraucCi aucun depuis treiite*cinq ans n"^ vu moins promptement qu'elle multiplier sa population.

Mais faut-il en conclure que la France épuisée soit sur le chemin de l'abime? La statistique ne volt que les chifihies, on le sait, et n'en recherche point la moralité. Quen'a-t-^Ue

m l'angletsrkc. 179

consulté, cependant, les registres de la mendicité? Elle eàt vu que la population des misérables croit avec leur misère, et que c'est à la limite extrême du dénùment que les êtres humains se pressent en plus grand nombre pour se disputer le droit de souffrir. <}ue n'a-t-elle ouvert les tables où la mort inscrit sa proie? Elle eût vu que partout ou l'aceroissement de la population a pris de considérables proportions , la durée de la vie moyenne a baissé. Doit-on alors envier à l'Angleterre ses légions de pauvres et de vagabonds? Non, non. Le nombre des naissances ne constitue de véritable richesse pour le pays que lorsque 1-enfant ne naît pas pour la mendicité ou les intolérables épreuves d'un travail abrutissant.

La statistique ajoute encore que la race française perd chaque jour de sa vigueur, et que dans certains cantons, malgré la réduction successive des conditions de taille, l'armée ne peut plus recruter d'hommes propres au service militaire. Mais, en France, c'est un accident; dans laGrande- Bretagne , c'est la règle. Dans tous les lieux où l'industrie anglaise étend ses atdiers , c'est-à-dire sur tout son territoire , puisque Tagriculture elle-même devient manufacturière dans ce pays , l'appauvrissement du sang est un fait incontestable. C'est par millions qu'en Angleterre il faut compter les victimes de ce régime meurtrier qui, en France, commence à décimer la population de quatre ou cinq départements. Mais il est réservé à l'action réparatrice de la démocratie , h l'intervention de TÉtat entre le capital et le travail, de faire disparaître ces affligeants symptômes et de conserver à la race gallo-franque sa force et sa 'beauté natives.

Quelle nation, après tout, peut mettre «n ligne une armée comparable à celle qui se lèverait en France au premier rappel? Ce n'est pas l'Angleterre qui, en cas d'agression, ne rallierait pas cent mille hommes sachant manier les armes. — Sans parler de notre armée régulière qui, demain, réu-

nirait cinq cent mille baïonnettes , sans parler de ces deux cent mille hommes, formidable réserve, qui, après avoir fait la rude guerre d'Afrique , sont rentrés dans leurs foyers , et reprendraient le mousquet; quel peuple que celui qui peut compter sous les drapeaux de la garde nationale un million cinq cent mille hommes de dix-huit h quarante-cinq ans , prêts à entrer en campagne pour repousser une invasion ! Oui, quel peuple que celui où tout homme naît soldat, comme en Angleterre il nait marchand *, où tout ouvrier, tout laboureur se redresse et se met au pas militaire, en voyant briller au soleil les éclairs d'une épée ! Demandez à l'Europe si c'est là un signe de décadence?

Ah ! sans doute, la France ne possède point autant de navires que la Grande-Bretagne; mais qui s'attendait à cette révélation tragique de l'Enquête démasquant tout à coup la position de l'Angleterre, et prouvant que sa marine marchande tombe, que sa marine à vapeur est inférieure à la nôtre, comme moyen de transport et comme armement (i) ?

La marine de la France, au contraire, augmente lentement, mais elle augmente. — Pourquoi diminuerait-elle? Que faut-il pour une puissance navale que la France ne possède? N'a-t-elle point un immense et magnifique littoral? Ses marins du Nord et du Pas-de-Calais, de la Normandie, de la Bretagne, de la Provence, le cèdent-ils en rien aux meilleurs matelots de l'Amérique et de l'Angleterre? Ne se rappel le-t-on pas cet aveu de l'amiral Napier : « Dans les parages de l'Orient, nous aurions été battus en détail par la flotte française. »

Ses constructeurs ne sont-ils pas renommés, entre tous, par leur habileté ?

Est-ce que le fer, le bois, le chanvre et le charbon n'abondent pas sur notre sol? Est-ce que nos officiers sont moins instruits , nos équipages moins disciplinés ? A-t-on

(I) Voyez tome l«s chap. IX, pag6 242,

jamais vu nos patriotiques matelots de l'Armorique, de la Flandre ou du midi ériger la désertion en système, ou proférer cette parole impie : « Nous combattrons avec Tennemi. » Ah! cette communion de tous les cœurs dans le sentiment de Thonneur national, voilà la grande force de la France ! Les partis peuvent se disputer l'empire, mais le peuple n'a qu'une pensée : c'est l'honneur du drapeau , l'inviolabilité du territoire.

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On reproche à la France l'état arriéré de ses méthodes agricoles, la lenteur de sa marche dans Tart de la culture. C'est un parti pris de dénigrement, car il est certain que beaucoup de nos provinces peuvent avantageusement entrer en parallèle avec les comtés les plus avancés de l'Angleterre. Les terres les mieux cultivées des trois royaumes ne sauraient l'emporter apparemment sur le nord de la France, sur la Beauce, la Brie, la Bresse, la Normandie; nos vignes si enviées, nos plantations de mûriers et d'oliviers montrent à quel point la culture délicate et savante est poussée dans notre France,

Un pays ne peut que déchoir, qui est arrivé, comme l'Angleterre, au dernier terme de la perfection, en surexcitant toutes ses énergies natives, tandis que la France est riche des perfectionnements qu'elle peut encore réaliser. Donnez, en effet, à l'agriculture française le fer à bon marché, et quoi de plus facile, en brisant le monopole des mai-

très de forges? tirez-la des mains de l'usure^ ea amenant le crédit jusqu'à elle, facilitez-lui les moyens de transport, faites que Peau, ce don de la nature, profite à tous, et, en peu d'années, Tagrieulture française aura doublé ses richesses.

Sur quoi repose la fortune agricole d'un peuple? Sur rétendue de son sol cultivable, comparativement à sa population. Or, la France a quarante milli(His d'hectares en culture; demain, elle en aura cinquante si, demain, la République sait organiser un vaste système de défrichement et d'irrigation. Dans l'opinion des hommea les plus compétents, la terre de France peut subvenir à l'alimentation de soixante millions d'hommes. Et qu'on le remarque, en parlant de nourrir soixante millions d'hommes, il ne s'agit pas de les condamner à une existence de privations comme celle que mènent, aujourd'hui, nos travailleurs qui jeûnent au milieu de l'abondance, qui mangent du maïs ou des châtaignes, qui boivent de l'eau, quand les greniers et les caves regorgent de récoltes.

L'Angleterre a-t-elle en réserve une aussi magnifique perspective? Peut-elle appeler de ses vœux un accroissement de population? Je l'ai prouvé, son unique espérance, le seul but que poursuivent ses hommes d'État, c'est de se délivrer, soit par l'émigration en masse, soit par l'application de l'impitoyable loi de Malthus, de millions d'hommes qui n'ont pas le droit de vivre en travaillant.

Quoi qu'elle fasse, il lui manquera toujours ce que l'art est impuissant à donner : l'espace et le soleil ; et toujours elle se trouvera devant ce redoutable problème : nourrir une population de trente millions d'habitants avec une production égale aux besoins de vingt et un millions.

Le jour où la terre cessera d'appartenir, en Angleterre, à un petit nombre de familles aristocratiques, la division du sol amènera une réduction dans la production générale, et lors même qu'il en serait autrement, en quoi la transformation des ouvriers des champs en propriétaires améliore-

rait-elle la situation des ouvriers de la manufacture? Le blé ne serait ni plus abondant, ni moins cher.

Le morcellement, dit-on, est une des plaies de la France. — Ah ! sans doute, sous le régime de l'individualisme, le morcellement est une difficulté. Mais le remède est trouvé : il existe dans l'association. D'ailleurs, il ne faut pas l'oublier, il y aurait imprudence à luroscrire systématiquement la petite culture, pour étendre démesurément les exploitations. La nature des terrains, les habitudes locales doivent être mûrement pesées, car il y a, dans le travail de l'homme cultivant son propre champ, une puissance qu'il serait dangereux de méconnaître.

Soutiendra-t-on que l'Angleterre peut, aussi bien que la France, demander h l'association son merveilleux secours? Pour atteindre ce but, l'Angleterre a une double évolution k accomplir : il faut que la propriété cesse d'être féodale, qu'elle se divise, et que, par un progrès nouveau, elle passe de la division à l'association.

La Grande-Bretagne est-elle en état de subir ces progressions successives?

Quand je pense au prix de quels efforts la France a acheté la destruction du monopole féodal, de quels sacrifices elle a payé la conquête des principes qui la conduisent k l'association, j'ai le droit de dire que la France est plus riche que l'Angleterre de la rançon incalculable de deux révolutions.

Et cependant, si elles sont fatales pour l'Angleterre, ces deux révolutions, épuisée comme elle est, aura-t-elle la force de les traverser?

Si, en agriculture, les détracteurs systématiques de la France donnent la prééminence à la Grande-Bretagne, c'est en industrie surtout qu'ils la posent comme éclipsant toute gloire, comme étant sans rivales.

J'ai déjà répondu que, toutes proportions gardées, les progrès de la France sont plus rapides que ceux de l'Angle-

terre, mais corame «ette opinion s'attaque à ub des préjugés les plus répandus, même chez nous, on me permettra de la justifier par quelques chift*es.

M. Spadiman, dam un travail des plus consciencieux et des plus estimés en Angleterre, donne le résultat suivant :

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