De la décadence de l'Angleterre
Il en est de l'agriculture comme des autres , branches de l'activité sociale en Angleterre; à s'arrêter à la surface, à ne voir que ces champs si bien cultivés, ces fermes qui ressemblent h des décorations, ces cottages toujours ombragés d'une verdure luxuriante, à ne compter abstraitement que le produit comparé d'un hectare, ou la multiplication des tètes de bétail , on pourrait, sans contredit, donner à- l'agriculture anglaise la prééminence sur celle de la plupart des Éiats continentaux. Mais, si l'on envisage la prospérité finale du pays, celte supériorité même n'est qu'une des faces de la
question ; il y en a deux autres qui n'ont pas moins de gravité :
A quelles conditions, ce luxe de production est-il obtenu?
Si perfectionnées que soient ses méihodes de culture, TAngieterre peut-elle nourrir sa population , toujours croissante , avec les ressources de son territoire?
Tout le monde est d'accord sur ce point , que la Grande-Bretagne est impuissante à so nourrir ellemènie, et qu'il lui faut annuellement acheter au dehors le quart de ses subsistances. Nous verrons plus tard comment les libre-échangistes essaient de poui'voir à cette disette naturelle.
Quant à présent, je me bornerai à constater les conditions du travail agricole. On verra que la ruine et la misère y régnent dans tous les rangs et que les fermes opulentes, semblables en cela aux palais de l'industrie, sont bâties avec les douleurs des prolétaires anglais.
Jamais opinion n'aura reposé sur des i)reuves moins contestables , et néanmoins, on croit tellement, en Europe, au bonheur de l'agriculteur anglais, qu'il me faudra accumuler les chiffres et les citations pour pénétrer le lecteur de cette vérité constatée par l'Enquête, que : « le paysan, en Angleterre, retourne à l'état sauvage. »
On est suipris de celle assertion, en apparence paradoxale; mais qu'on n'oublie pas que l'Angleterre s'est formé, autour dVlle , une atmosphère artificielle où la triste réalité perd ses sombres
couleurs et qu'en ce point, comme en beaucouj) d'autres, elle vit sur une réputation usurpée.
Depuis deux siècles, en effet, l'histoire est fatiguée d'enregistrer les doléances des fermiers et des travailleurs des campagnes. Dans le cours des quinze dernières années, le parlement n'a pas ouvert moins de six enquêtes sur la détresse agricole, et, de 1857 à 1844, cinq discours de la couronne ont établi la situation désastreuse, je pourrais dire désespérée, de l'agriculture.
Cet état se comprend, du reste, si l'on parcourt la série des nombreuses lois rendues, sur les céréales, en Angleterre. A toutes les époques, elles ne furent qu'un pacte de famine organisé contre le peuple au profit des seigneurs de la terre; et, pour ne parler que d'une date rapprochée, examinons ce qui se passa, lors de la dernière guerre contre la France.
L'aristocratie foncière Ht payeràla nation les frais de la lutte à mort qu'elle avait engagée contre nous. De ^792 à 1813, le prix du blé fut successivement élevé au taux exorbitant de 66 shillings le quarter. En 1813, ce chiffre ne satisfaisait plus les a})pétits de la noblesse; il fut augmenté de 9 shillings 7 deniers. En 1815, l'aristocratie fit entendre de nouvelles plaintes; elle soutint qu'elle ne pouvait cultiver, h moins de vendre son blé à 80 shillings. Le parlement, docile à ces réclamations, décréta que les blés étrangers ne seraient point admis, lant que le marché intérieur n'arriverait pas h ce cours.
La paix ne mit pas un terme à la cupidité des
propriétaires de la Grande-Bretagne. La noblesse avait grevé ses propriétés au delà de leur valeur ; il lui fallait, tout en payant les intérêts de sa dette hypothécaire, conserver des revenus, et ce fui encore h une augmentation sur le prix des céréales, qu'elle demanda la conservation d'une opulence factice. Que lui importaient les souffrances auxquelles elle allait condamner le peuple, pourvu qu'elle retrouvât, dans l'exagération du monopole, une large compensation à ses sacrifices? Il fut donc décidé, en 1822, que la libre entrée des grains étrangers ne serait permise, que lorsque le taux du blé aurait atteint 85 shillings.
Cependant, depuis la paciHcation du continent, une carrière toute nouvelle s'était ouverte à la bourgeoisie commerçante et manufacturière. Le prix excessif des matières alimentaires lui causait un notable préjudice, en augmentant le prix de la main-d'œuvre, et en la mettant hors d'état de dominer la concurrence des autres nations. On dut compter avec ce puissant intérêt, et, en 1828, la protection fut réduite à se déguiser sous une apparence plus modeste. C'est de cette époque que date la mise en pratique de l'échelle mobile. On prit le chiffre de 73 shillings comme type du prix moyen du blé, n'imposant, à ce taux, qu'un droit de 1 shilling, et relevant progressivement jusqu'à ce que le prix du blé tombât à 53 shillings, cours auquel rimporlalion ne pouvait plus avoir lieu.
En 1842, sir Robert Peel adoucit ce tarif, mais de manière à maintenir le cours au chiffie primitif de
73 shillings. Il faut, du reste, constater que, si grâce à l'échelle mobile, le blé a presque toujours été de 20 à 30 p. 0/0 plus cher en Angleterre que dans le reste de l'Europe, il n'est pas moins certain que cette différence a peu profité aux fermiers; car, de 1815 à 1842, le cours du blé n'a atteint que très-accidentellement le prix rémunérateur exigé par les propriétaires.
Quoi qu'il en soit, la charge imposée, à cet égard, au peuple d'Angleterre, n'en a pas moins été écrasante. Les officiers du bureau du commerce ont fait, en 1859, la déclaration suivante devant le parlement : « On estime, ont-ils dit, que chaque personne consomme un qnarter de blé par an. On peut porter à 10 shillings ce que la protection ajoute au prix naturel, et vous ne pouvez porter à moins du double ce qu'elle ajoute au prix de la viande, de l'orge, etc. Cela monte à 900,000,000 de francs par année. » C'est donc pour 51 années, de 1815 h i8/i6, vingt sept milliards que le peuple anglais a payés en prime à l'aristocratie territoriale.
On sait qu'à partir de 1846, la liberté illimitée (lu commerce des grains fut mise en pratique dans le Royaume-uni.
Je n'ai point à prendre parti dans le débat élevé entre les protectionnistes et les libre-échangistes. Je me borne simplement h exposer les faiis desquels sortira la preuve que, sous la protection, comme depuis le rappel des lois-céréales, la position de l'agriculture n'a pas cessé d'empirer; qu'en dépit de toutes les modifications, l'ouvrier des champs
n'est toujours qu'un malheureux esclave attaché à la glèbe, et condamné à une détresse dont les termes augmentent chaque jour.
L'étendue du sol cultivé pourl'AngleierreJe pays de Galles et l'Ecosse, comprend trente-sept millions d'acres, dont le produit est évalué par les statistiques les plus récentes à 6,250,000,000 de francs. M. Porter, dans son Progress of the nation, a fait, d'après le recensement de 18il, un calcul duquel il lésulte qu'eu Angleterre et en Ecosse , trois millions trois cent quarante-trois mille neuf cent soixante-quatorze tenanciers, fermiers, herbagers et journaliers sont engagés dans l'agriculture, et qu'ils ont dans leur dépendance treize millions six cent quatre mille neuf cent quinze personnes, ce qui élève à seize millions neuf cent quarantehuit mille huit cent quatre-vingt-neuf, le nombre total des individus vivant du travail agricole. Si maintenant on tient compte de l'augmentation de population qui a eu lieu depuis 1841, et qui doit être calculée au taux de 5, 4 pour cent, on admettra que, dans son numéro de mars, te Blackwood's magazine a pu, sans exagération, porter à dix-huit millions le chifire actuel de la population vivant directement de Tagriculture.
On le voit, l'intérêt agricole, et par la valeur de ses produits, et par le nombre de ses travailleurs, a une importance quidépassecelle de tous les autres intérêts. Jusque dans ces derniers temps, on avait admis avec une légèretédont on a droit de s'étonner,que la population agricole ne formait que le
tiers de la population totale, mais le recensement de 1841 a démontré l'inexactitude de cette évaluation, et il est prouvé maintenant qu'en Angleterre comme en France, la population agricole représente les deux tiers de la population générale.
Un examen rapide du taux du salaire va nous apprendre dans quel déniiment se trouve plongée cette portion si capitale de la nation , cette force vitale du pays.
Dans cet exposé, une distinction toute naturelle m'est commandée par le changement survenu, en 1846, dans la législation sur les céréales; je dirai quelle a été la condition de l'ouvrier agricole , avant 1846, quelle elle a été depuis 1846 jusqu'à ce jour.
« La population rurale, écrivait EugèneBuret, en 1840, f^cra peu à peu amenée à la situation de l'Irlande^ » et tous les économistes d'Angleterre lavaient reconnu avant lui.
« Il n'y a dans les campagnes anglaises, dit l'auteur dont j'invoque le témoignage, que des fermiers entrepreneurs de cultures en grand et des journaliers qui ne possèdent rien , et ne peuvent obtenir un seul coin de terre à cultiver. Ils n'ont aucun droit sur le sol, ni h titre de propriétaire, ni même à titre de bail; il n'y a plus, en Angleterre, un seul pâturage communal où les pauvres villageois puissent envoyer paître une vache, celle richesse du paysan. Les journaliers sont sinq^lement des salariés qui solïrrnl à vil prix aux fer-
miers, pour obtenir un travail précaire, qui n'exigeant pas constamment la même quantité de bras, en laisse, chaque jour, bon nombre sans emploi. La population des campagnes n'est pleinement occupée qu'à l'époque de la moisson, et, ainsi que nous allons le voir, le gain le plus élevé qu'elle obtienne pendant ce moment, ne dépasse jamais le niveau des besoins indis[)ensables.
« Tous les économistes anglais avouent que la condition des ouvriers agricoles empire tous les jours; nous avons vu la commission des pauvres conseiller et favoriser l'émigration, comme le seul remède à la misère toujours croissante des paysans anglais. La commission a consenti à dépenser 1 liv. slerl. 16 shillings 8 deniers et demi par tête de pauvre, pour changer de place la misère, pour la transporter des comtés agricoles, où elle est extrême et sans remède , dans les comtés industriels où il y avait quelque espoir de trouver du travail (!t du pain. »
Quel pouvait être le résultat de ce procédé? Arrachée à ses habitudes sé^lentaires , la classe agricole est devenue nomade ; elle encombre les cités manufacturières , jette la perturbation dans les salaires et fournit les cadres de cette armée de vagabonds et de mendiants qui sillonne les grandes routes et assiège les workhouses.
Je citerai, après E. Buret, une autorité que les plus fanatiques défenseurs de la propriété foncière ne désavoueront pas.
«Autrefois, — écrivait, en 1 830, WalterScoltdans
la Quarierly Review, — en Angleterre, chaque villageois avait sa vache et son porc, et un enclos autour de sa maison. — Là où un seul fermier laboure aujourd'hui, trente petits fermiers vivaient autrefois; de sorte que, pour un individu plus riche, il est vrai, à lui seul que les trente fermiers d'autrefois, il y a maintenant vingt -neuf journaliers misérables, sans emploi pour leur intelligence et pour leurs bras, dont plus de moitié est de trop. La seule fonction utile qu ils remplissent, c'est de payer, quand ils le peuvent , une rente de 60 shillings environ par an, pour les cabanes qu'ils habitent. »
La Revue de Westminster disait, deux ans plus tard, et d'une manière générale : « Nous vantons nos lumières, nos progrès , et le cultivateur, le paysan, descendent par degrés vers une situation que bientôt ils ne pourront plus supporter. »
Les rapports de la commission des pauvres, en 1835, établissent, de la manière la plus précise, qu'au point de vue matériel, les journaliers anglais sont plus malheureux que les esclaves des colonies. Ce sont les douleurs, les humiliations de la servitude, sans le pain de la servitude.
Trente-et-un chefs de famille de Bedlow, comté de Buckingham, adressèrent alors au commissaireadjoint une lettre contenant les détails suivants : « La paroisse paye, à chaque chef de famille, 7 shillings par semaine. Pendant le temps de la moisson, qui dure quatre à cinq semaines, ils peuvent gagner 15 shillings la semaine; mais c'est là, pour toute l'année, le seul salaire dont ils soient assurés. Il leur
faut donc, pour vivre, la subvention de la taxe, et il ne reste absolument rien pour l'habillement, le logement et le combustible. Bienheureux ! si les gains de la moisson leur permettent de payer leur loyer, qui monte à 60 shillings. »
V^oici un échantillon du langage de ces malheureux : « Beaucoup de nous, quand ils se présentèrent, devant les magistrats, à deux heures, n'avaient pas mangé depuis la veille. Nous ne demandons pas mieux que de louer bien cher un petit champ pour y planter des pommes de terre, mais personne ne peut nous en procurer. •>)
En 1830, h l'ouverîure de la session, alors que l'Angleterre se félicitait o f (ici ellemenl de V augmentation de son commerce d'exportation, la couronne était obligée de faire au Parlement les aveux les plus signilicalifssur lesprogrès de la misère, et de confesser l'impuissance du Gouvernement.
« Sa Majesté vous fait savoir, disait au nom du Roi le chancelier, que, pendant l'année dernière, l'exportation des produits des manufactures anglaises a excédé celle de toutes les années précédentes.
« Sa Majesté est affligée de voir que, malgré ces signes de l'activité du commerce, la détresse se montre dans quelques parties du royaume, parmi les classes dos agriculteurs et des manufacturiers.
« Il serait consolant pour lessenlimenls paternels de sa Majesté, de voir proposer des mesures propres à éloigner l'état de gène de toutes les classes de ses sujets, et qui seraient en même temps com-
palibles avec l'intérêt général et permanent de la nalion. »
En 1833, une enquête eut lieu afin de préparer la loi d'amendement sur la taxe des pauvres : — il faudrait la copier tout entière pour mettre le lecteur à même d'apprécier Télat de misère de l'Angleterre, à cette époque. J'en tirerai seulement ce fait: dans l'Oxfordshire, les fermiers disaient qu'ils pourraient employer un beaucoup plus grand nombre de bnis, mais que la taxe ne leur laissait rien pour les payer. Et, en effet, je trouve que dans la paroisse de Ramsden, — et ce n'élait certainement pas la seule, — la taxe des pauvres montait à 25 shillings par acre de terre cultivée, et qu'une propriété louée 645 livres , franche de taxe, payait 427 livres pour la liste civile du paupérisme, en 1833.
La loi de 1834 a eu pour objet de supprimer toute distributionà domicile; son butétait de forcer les pauvres à ne plus compter que sur eux-mêmes, en ne leur accordant de secours qu'au prix de leur liberté, et d'un travail purement mécanique qui épuise rapidement les forces.
Les espérances qu'on avait fondées sur le bill de 1834, ont-elles été réalisées? — Non, — ainsi que je le démontrerai plus tard, en traitant spécialement de la loi des pauvres. — L'encombrement des workhouses força de revenir successivement à l'ancien système, soit par les distributions en nature, soit en accordant un supplément de salaire aux ouvriers valides.
Quant à la période qui s'est écoulée entre l'année 1840 et le rappel des lois sur les céréales, c'est-àdire jusqu'en 1846, je continuerai à invoquer des témoignages non moins incontestables.
En 1845, le salaire était encore de 7à 8 shillings (8 fr. 75 c. à 10 fr.) par semaine, dans les comtés agricoles les moins favorisés. Dans les comlésdu centre ou du nord, ilallait jusqu'à lOet 12 shillings (12fr. 50 c. et 15 fr.);mais tous les auteurs s'accordent à reconnaître qu'à moins de 15 shillings par semaine, l'ouvrier des champs ne peut nourrir sa famille. Et peut-êlre devrait-on se demander si cette rétribution est suffisante pour les besoins indispensables d'un ménage composé, en moyenne, d'au moins cinq personnes? En effet, il est admis généralement par les économistes qu'en Angleterre, l'ouvrier des champs n'a pas huit mois de travail chaque année, ce qui réduirait, à ce compte , ses ressources à 520 fr. par an ; de cette somme il faut rabattre 75 fr. de loyer et 281 fr. 25 c. de blé, à raison d'un quarte r par lêle valant 45 sh. (56 fr. 25 c.) (le quarter représente deux hectolilres quatre-vingt dix litres). Les dépenses absolument nécessaires de logement et de pain prélevées ne lui laissent donc que 163 fr. 75 c. par an, pour vêtements, chauffage, éclairage, supplément de nourriture et besoins de ménage, soit 9 centimes par tête et par jour.
Encore une fois, peut-on considérer comme suffisante une pareille rémunération?
Les commissaires spéciaux de la loi des pauvres
ont publié, en 1 845, un rapport sur l'emploi des femmes et des enfants dans l'agriculture^ et n'ont pas hésité à constater combien le salaire et les conditions de travail et de moralité ont été affectés par cette révolution économique.
Destruction des liens de famille, avilissement des gages, telle a été la première conséquence de ce nouvel état de choses. Pour subvenir à l'exiguïté de son salaire, le journalier des campagnes a dû envoyer aux champs sa femme et ses enfants, et le malheureux , en agissant ainsi , a rivé plus étroitement la chaîne qui rattachait à la misère.
Dans les comtés du sud , quand un chef de famille reçoit des secours de la charité publique, la paroisse a le droit de lui enlever ses enfants à l'âge de 9 ans , et de les mettre en apprentissage dans les fermes, pourvu que l'endroit où ils sont envoyés ne soit pas à plus de quarante milles de distance. Cet abus constitue un véritable esclavage, ei on a pu l'appeler la traite des enfants pauvres, sans aller au-delà de la vérité.
Le régime des apprentis, dans les fermes, est déplorable ; les enfants sont en bulle aux plus mauvais traitements et complètement privés d'instruction. Il dépend du maître de leur défendre toute communication avec leurs familles, de sorte que, dégoûtés du travail, sevrésde relations extérieures, ils n'aspirent qu'à briser le joug de la discipline, et forment des recrues pour le vagabondage ou le crime. L'Enquête ne laisse aucun doute à cet égard.
Ces quelques mois prouvent surabondamment que la position des ouvriers agricoles n'a fait que s'aggraver. Ce qui était vrai en 1830, en 1840, l'était encore en 1846, quand est intervenu le changement de législation sur les céréales.
Depuis 1846 que s'est-il passé?
Nécessairement le prix de la journée devait subir une réduction motivée sur la diminution du prix des céréales, et l'Enquête démontre que, dans celle règle de proportion, le salaire, impuissant comme toujours à se défendre, a été sacrifié.
Les comtés agricoles , dont l'Enquête s'est occupée jusqu'à ce jour , sont au nombre de quinze ; ce sont les comtés de Buckingham, Berks, Wills, Oxford, Devon, Somerset, Cornouailles , Dorset, Sufîolk, Durham, Norlhumberland , Cumberland, Hampshire, Norfolk et Essex. Est-ce assez pour donner une mesure exacte de la situation moyenne de l'agriculture en Angleterre ? 11 n'est pas permis d'en douler, car les conditions sont partout les mêmes, et la détresse ne varie que du plus au moins. On remarquera, d'ailleurs, que s'il en était autrement, s'il s'agissait d'une différence considérable, l'équilibre netardeiait pas à se faire entre tous les comtés.
« Dans les comtés de Buckingham et dOxfoid , dit l'auteur de l'Enquête, les journaliers recevaient, il y a peu de temps, 10 shillings 6 deniers, el même 11 shillings par semaine (13 fr. 12 c. el 13 fr. 80 c), mais depuis, ils ont été réduits à
10 shillini^s (^2 fr. 50 c.) et même à 9 shillings 6 deniers (11 IV. 85). El si l'on juge d'après le niveau qui tend h s'établir, on seia conduit à prendre 9 shillings (l 1 fr. 25 c.) comme la moyenne du salaire dans ces deux comtés.
«Dans les comtés de Berks et de Wilts, compte fait de Télévation des salaires pendant la moisson, la moyenne pour l'année ne dépassera pas 7 shillings 6 deniers (8 francs 75 centimes) par semaine.
Ordinairement, les femmes n'ont que 6 deniers (60 centimes) par jour , et pendant la dernière moisson, elles n'ont pas obtenu dans le Wiltshire plus de 3 shillings 6 deniers (4 francs 12 centimes) par semaine. »
Voici unexemple, cité par l'Enquête, qui montre la position normale d'un journalier dans le Wiltshire : il s'agit d'un père de famille ayant sept enfants, dont l'aîné était une fille de huit ans ; son salaire avait été de 8 shillings (10 francs) par semaine, pendant plusieurs mois, mais au moment où il se rencontra avec le correspondant du Morning Clironicle, il ne gagnait plus que 7 shillings (8 francs 75 centimes), et c'était sur cette somme qu'il devait subvenir aux besoins de neuf personnes.
Le correspondant du Morning Chronicle ayant voulu connaître le budget de celte famille, telles furent les réponses qu'il obtint :
— « Quand vous paie-t-on ? — Le samedi soir, quelquefois seulement tous les quinze jours.
— « Quel est l'emploi de votre argent ? — Je
commence par mellre de côté 1 shilling pour le loyer. Je vais ensuite chez l'épicier faire les provisions de la semaine et prendre quelque chose pour notre dimanche. J'achète deux onces de thé pour (} deniers (60 cent.), mais hien que le sucre soit bon marché, je suis trop pauvre pour faire cette dépense. Parfois, nous avons un peu de mélasse, mais rarement, et nous prenons le thé pur.
— « Achetez-vous de la viande? — Quelquefois le dimanche, nous avons un morceau de lard, d'une demi-livre qui coûte à peu près 5 deniers (50 cent.).
— « Une demi-livre pour neuf personnes ? — Oui : c'est h peine pour nous en donner le goût ; mais nous ne pouvons même nous permettre celte dépense, les autres jours de la semaine.
— 0 Achetez- vous votre pain ou le faites-vous vous-mêmes? — Nous l'achetons, au fur et à mesure de nos besoins. Nous ne faisons pas assez de feu pour le faire nous-mêmes et je le regrette, car il y aurait une grande économie.
— « Combien mangez-vous de pain, vous, votre femme el vos enfanls? — Sept gallons de pain au moins.
— « Qu'est-ce qu'un gallon de pain ? — C'est un pain qui pesait autrefois 8 livres et 41 onces, mais aujourd'hui, il est raroqn' il dépasse 8 livres. Les fournisseurs de la maison des pauvres se li'ompent, quand ils lui donnent un poids de plus de 8 livres.
— « Quel est le prix du gallon ? — 10 deniers
{\ fr.). Le pain n'est pas cher, aujourd'hui, mais le boulanger se rattrape souvent sur le poids.
— « Sept gallons de pain à 10 deniers chaque, ne font-ils pas 5 shillings 10 deniers (7 fr. 40 c.)?
— Cela doit être, puisque vous le dites.
— « Mangez- vous toujours sept gallons de pain par semaine? — Non, rarement plus de six.
— « Alors vous dépensez 5 shillings (6 francs 25 cent.) chez le boulanger, et vous remplacez la différence par des pommes de terre et des choux?
— Oui.
— « Que faites- vous de l'argent qui vous reste?
— Nous achetons, parfois, un cent de charbon qui nous coûte 1 shilling ou 1 shilling et 1 denier 1/2, argent comptant, et que nous payons 1 shilling 4 deniers, en demandant crédit. Pour un qui paye comptant, il y a quarante ouvriers qui ne le peuvent pas.
— « Combien de temps vous dure un cent de charbon? — A peu près quinze jours.
— « Le combustible vous revient donc à 8 deniers (80 cent.) par semaine? — Oui.
— « Achetez- vous encore autre chose? — Un peu de beurre salé, valant de 6 deniers 1/2 à 10 deniers (de 65 cent, à 1 fr.) la livre. Nous allons, comme de raison, au meilleur marché, et certainement, monsieur, c'est tout au plus quelquefois, si ce beurre serait bon à graisser une voiture.
— « Mais il me semble que votre argent doit être bien près de sa fm. Comment pouvez-vous acheter du beurre? — Nous n'en avons pas lou-
jours; il faut pour cela se priver d'un autre côté.
— « Avec quoi achetez-vous vos vêteaienls? — Sans l'excédant de salaires (pie nous donne la moisson, il nous serait impossible de nous en procurer. »
Et, en effet, dit le Morning Chronicîe, on est obligé de se demander comment ces pauvres gens peuvent vivre avec un budget calculé pour neuf personnes, — beaucoup de familles sont plus nombreuses en Angleterre, — sur une recelie de 8 shillings par semaine, et dont voici le détail :
Loyer 1 shill. » den.
Thé » 6
Lard » 5
Pain 5 »
Potasse et savon. » 5
Combustible. . . » 8
8 shill.
« Ce n'est pas une exception , dit l'auteur de l'Enquête ; l'ouvrier dont il s'agit avait touché ce que les journaliers du Wiltshire ont gagné, en moyenne, pendant les derniers neuf mois. » Diral-on qu'il n'a pas été tenu compte des quelques petits avantages que le journalier trouve auprès du fermier et qui sont de nature à rendre sa position plus supportable; que, par exemple, il peut élever un porc? L'auteur de lEnquète répond que cela est magnifique sur le papier, mais que dans les comtés de Buckingham, de Berks, deWills et dOx-
ford, sur douze journaliers, on en compte un seul qui élève un porc, et encore est-il bien rare qu'il puisse en manger sa part.
Pour les domestiques de ferme , le salaire est également en baisse ; h la foire de Thame, dans le Willshire, la réduction a été d'un shilling par semaine; le salaire n'est plus que de 7 shillings, et, selon toute apparence, il descendra, avant peu, h 6 shillings (7 fr. 50 cent.). Les fermiers des comtés de Wills et de Berks sont convenus, dans leurs assemblées, d'adopter celte base.
— «Mon maître, disait un journalier, ne diminue pas encore les salaires, mais il sait bien rattraper ce qu'il paye en plus. — Combien donne-lil? — 8 shillings (10 fr.) — El comment fait-il pour regagner la différence entre 8 et 6 shillings? — Comment? il renvoie une partie de ceux qu'ordinairement il conservait pendant l'hiver. Indépendamment de l'économie qu'il réalise de cette façon, il trouve le moyen de faire faire aux ouvriers une journée plus longue qu'autrefois. — Quel motif donnent les fermiers pour réduire les salaires? — Ils disent que la vie est à meilleur marché. — Est-ce vrai? — Oui, le pain se vend moins cher, ainsi que le sucre et le thé, pour ceux qui peuvent en acheter. La viande aussi a baissé de prix, mais cette diminution est presque insignifiante. — Comment font pour vivre les ouvriers qui ne gagnent que 6 shillings (7 fr. 50 c.)? — Je ne sais pas; ce qu'il y a de certain, c'est qu'il est
étonnant qu'ils puissent vivre. Si le bon Dieu ne s'en mêlait pas, ils ne vivraient pas. »
Et cet ouvrier répétait avec indignation : — «Non, non, ils ne peuvent pas vivre ! »
Les fermiers ne se contentent pas de réduire les salaires ; dans quelques endroits, et notamment à Mère, ils s'entendent pour ne payer leurs ouvriers q.u.e par quinzaine, et les forcer à recevoir un boisseau de blé tarifé par eux à 6 shillings Or, c'est du blé avarié, du blé de rebut qu'ils leur donnent à ce prix, tandis que, sur tous les marchés du Wiltshire, le meilleur blé se vend à raison de 5 shillings le boisseau. Ainsi, ce n'est pas assez de leur faire payer 6 shillings ce qui n'en vaut que 5 ; ils les volent sur la qualité et les mettent , de plus, dans la nécessité de payer environun shilling au meunier; par ce moyen, leur salaire est réduit à 10 shillings par quinzaine, c'est-à-dire à 6 fr. 25 cent, par semaine.
En quittant les comtés de Buckingham , de Berks, de Wilts et d'Oxford, le correspondant du Morning Chronicle parcourut les comtés de Devon et de Somerset, et se rencontra, dans le voisinage d'Exniouth, au milieu d'une nombreuse réunion d'agriculteurs. Il put se faire renseigner sur le taux des salaires dans un rayon considérable, et il en résulta pour lui la preuve que partout, depuis deux ans, le salaire diminuait sensiblement.
Dans le Devonshire et dans le Somerset, la moyenne des salaires se tient, en général, entre
7 shillings 6 deniers et 8 shillings (9 fr. 40 c. et 1 0 fr.) .
Les femmes sont plus généralement employées dans le Somerset que dans le Devonshire, nonseulement parce que l'imporlance des fermes-laitières y est beaucoup plus grande, mais aussi parce que le salaire dont elles se contentent les fait préférer aux hommes, pour certains travaux. Ainsi , elles préparent la terre pour les navets, plantent des pommes de terre, sarclent les champs, ramassent les pierres, vannent le blé, remplissent et quelquefois conduisent les charrettes de fumier, et cela moyennant 7 ou 8 deniers par jour, pour moins encore, dans quelques contrées. Pendant la récolte, leur salaire s'élève jusqu'à 6 shillings (7 fr. 50 cent.) par semaine. C'est une mortelle concurrence pour les hommes.
« En somme, et à part de bien rares exceptions, il faut reconnaître, dit l'Enquête, que, dans les comtés de Somerset et de De von, il y a un nombre considérable d'individus réduits à une telle misère, qu'il est impossible d'imaginer qu'ils puissent tomber plus bas. Si le sort des célibataires est lolérable, et cela ne peut s'appliquer qu'aux domestiques de ferme, il y a des centaines, des milliers de familles, avec quatre ou cinq enfants, dont l'existence dépend uniquement du salaire du mari, parce que les enfants sont trop jeunes et la mère trop occupée pour travailler, et ce salaire ne dépasse pas 7 shillings (8 fr. 75 cent.) par semaine, somme de laquelle il faut déduire les temps de chômage.
Le salaire du journalier varie considérablement dans les ditrérentes parties du comté de Suflblk. Avant la récolte, le maxinmm pour l'ouvrier des champs était de 9 shillings (1 1 francs 23 centimes) par semaine; dans quelques endroits, principalement dans la division occidentale, le salaire ne s'élevait pas au-dessus de 8 shillings (10 francs). Depuis la moisson, il y a eu une réduction générale de 1 shilling par semaine, et, dans le voisinage de Clare et de Cavendish, les fermiers ont pris la résolution de mettre le salaire à 6 shillings (7 fr. 50 cent ) pour les hommes mariés, et de le réduire proportionnellement pour les femmes et les célibataires.
Pendant la fenaison et la moisson, les salaires sont plus élevés, mais la majorité des journaliers n'a rien à faire durant l'hiver, et ils sont forcés de s'endetter, heureux quand le salaire extraordinaire de la moisson leur permet de s'acquitter.
Si vous demandez à un journalier comment il s'arrange pour se loger, se nourrir, s' habiller avec un si maigre salaire, sa réponse invariable est celle-ci : — « Ah ! pour sûr, je n'en sais rien. » C'est, en effet, un mystère inexplicable.
Les hommes non mariés ne gagnent ordinairement que 5 shillings; — ceux qui reçoivent 6 shillings sont en très petit nombre. En agissant ainsi, les fermiers croient diminuer les charges de la paroisse, mais jamais calcul n'a été plus faux; car, afin d'obtenir un salaire plus élevé, le journalier se marie prématurément, et, pour peu que la ma-
ladie suspende son travail , il tombe bientôt avec femme et enfants, à la charge de la paroisse.
« — Une somme de 8 à 9 sh. par semaine, ajoute l'Enquête, suffirait à peine à l'ouvrier, mais avec les réductions qui résultent du chômage;, quelle qu'en soit la cause, il est impossible de comprendre comment il peut subsister. — « Il y a des semaines, disait un pauvre diable au correspondant du Morning Chronicle, où je gagne 4 shillings (5 fr.) seulement, d'autres oii je gagne moins encore, et quand il pleut, nous ne gagnons rien du tout. »
« D'après les fermiers, la condition des journaliers serait aujourd'hui meilleure que jamais, et voici comment ils le démontrent :
« Avec 8 shillings par semaine et le blé à 42 shillings lequarter, les ouvriers sont plus heureux que s'ils gagnaient 9 shillings et payaient le blé 56 shillings.» — Mais, en réalité, le salaire n'est pas de 8 shillings, et, la plupart du temps, il ne va pas au-delà de 7 shillings; dans la dernière quinzaine, il a été généralement réduit à 6 shillings (7 fr. 50 cent.) » —
A ce sujet , l'Enquête produit le témoignage d'un ouvrier dont le salaire, avant la moisson, était de 1 shilling 4 deniers par jour, et qui, depuis, l'avait vu réduire successivement à 1 shilling 2 deniers et à 4 shilling.
« Nous pouvons, dit cet ouvrier, avoir plus de pain avec la même quantité d'argent , et c'est avantageux sans contredit, mais, en diminuant le
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salaire, les fermiers ne diminuent pas le taux des loyers. Lorsque je gagnais 9 shillings (H fr. 25 c.) par semaine, je payais, pendant le même espace de temps, 18 deniers (I fr. 87 cent.) de loyer, et il faut que je paye tout autant maintenant, bien que je ne gagne plus que 6 shillings (7 fr. 50 c.) par semaine. Les semailles sont presque finies, et nous allons nous trouver sans travail.
« Quand nous n'avons pas d'argent pour acheter du pain, que nous importe quil soit cher ou à bon marché?»
Dans la partie Nord du comté de Norfolk, l'ouvrier gagne, en moyenne, 9 ou 10 shillings (1 1 fr. 25 ou 4 2 fr. 50 cent.) ; dans la partie Est, le salaire est beaucoup plus bas. Dans les cantons du Sud et de l'Ouest, il varie entre 8 et 9 shillings (10 fr. et 14 fr. 25 cent.), toujours non compris le chômage). Il est encore moindre dans un grand nombre de paroisses, et la plupart du temps, il n'excède pas 7, souvent même 6 shillings (8 fr. 75 et 7 fr. 50 cent.). A Wymondham, un journalier, employé sur la ferme d'un des plus grands tenanciers du district, déclarait que, de 8shillings(10fr.), son salaire avait été réduit à 5 shillings 6 deniers (6 fr. 87 cent.) par semaine.
Dans la partie du comté d'Essex avoisinant la métropole, le salaire est de 10 shillings (12 fr. 50c.} par semaine, chez les fermiers qui approvisionnent le marché de Londres.
Les parties Nord et Ouest du comté ont des salaires bien inférieurs; les prix sont invariablement de 2 à 3 shillings (2 fr. 50 à 3 fr. 75 cent.) par
semaine plus bas que dans les autres localités. C'est dans le district qui touche au Suffolk, au Cambridge et au Hertfordshire et qui renferme notamment Saffron , Valden , Clavering , que se trouvent la plus grande détresse et le plus grand mécontentement.
A entendre les fermiers, la condition du journalier n'est pas aussi mauvaise qu'elle le paraît. Le loyerde son cottage, suivant eux, est de I shilling (1 fr. 25 cent.) , meilleur marché que partout ailleurs ; mais cela n'est pas exact et l'auteur de l'Enquête s'est assuré que le loyer y est aussi cher que dans les districts où le salaire est le plus élevé. A Clavering, le loyer varie de 2 livres 10 shillings (62 fr. 50 cent.) à 5 livres 10 shillings (87 fr. 50 c") et quelques cottages sont payés jusqu'à 4 livres (100 fr.) par an.
Voici ce que disait, sur ce point, un gros fermier de Clavering au correspondant du Morning Chronicle : «Unjournalier,avec une famillede cinq enfants, peut presque ii\ec 6 shillings (7 fr. 50 cent.) par semaine, acheter assez de pain, s'il le prend de la plus grossière qualité ; il paye généralement son loyer avec l'argent qu'il gagne à la moisson ; il obtient ses habits de façon ou d'autre, on les lui donne quelquefois: et quand il est sans travail, eh bien ! alors nous le mettons au workhouse. Ainsi, vous voyez, Monsieur, que, même avec un salaire de 6 shillings par semaine, il est amplement pourvu. »
Ces cruelles paroles donnent la mesure des sentiments froidement égoïstes qui animent la classe
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des reriniers. Des calculs sont faits avec la plus grande rigueur, pour préciser, non pas tant ce qu'il faut à l'ouvrier pour vivre, que ce donl il peut se passer sans mourir de faim, et lorsqu'il ne peut pas travailler, on se contente de lui donner asile dans une maison de force, où il est séparé de sa femme et de ses enfants.
Dans le comté de Durham, le salaire tend continuellement à baisser, et, pour excuse, le fermier prétend que le bas prix du blé lui fait une nécessité de cette réduction.
Le Northumbei land est dans les mêmes conditions; dans le Cumberland, le salaire était, il y a trois ou quatre ans, de 9 h 10 guinées ( 234 à 260 fr. ) par an ; il est tombé à 7 ou 8 guinées (182 et204fr.).
Dans le Hampshire , le maximum du salaire est de 7 shillings (8 fr. 75 c.) par semaine.
Dès à présent, il est permis de tirer une conclusion des faits que je viens d'exposer. Cette conclusion est, de tout point, conforme à celle qui ressortira de l'examen des autres branches de la production anglaise : Dépression des salaires, accroissement de la détresse , impossibilité pour l'ouvrier de vivre en travaillant et de nourrir sa famille. Voilà la position que l'Angleterre, si orgueilleuse des progrès de son agriculture, offre aux ouvriers des champs!
« En regard d'une situation si peu tolérable pour l'ouvrier, il n'est pas sans intérêt, dit l'auteur de l'Enquête, d'interroger les comptes fournis pour
l'année 1847, par l'inspecteur des prisons. On y trouve que la dépense, en moyenne, est, pour chaque prisonnier, de 27 livres 9 shillings 9 deniers (687 fr. 15 c); or, h 8 shillings (10 fr.) par semaine, un ouvrier, fût-il occupé toute l'année, sans interruption ni chômage d'aucune sorte, ne pourrait gagnerque 20 livres 16 shillings (520 fr.),et jamais, on doit le dire, il ne parvient à atteindre ce chiffre. Si la maladie l'épargne, les variations de l'atmosphère ou les vicissitudes des saisons le condamneront à perdre plus ou moins de journées ou de semaines, sinon de mois; mais, en supposant que, par un privilège tout spécial, il échappe à ces accidents, et qu'il n'ait à penser qu'à lui-même, il se trouvera encore dans une moins honne position que le voleur condamné h la prison. Que s'il a une femme et cinq enfants, comme cela existe communément, la moyenne de la dépense annuelle, pour chaque membre de la famille, sera réduite environ h 3 Hvres (75 fr.) par tête, à peu près le neuvième de ce que coûte le prisonnier. »
Si toute la famille était en prison, au lieu de 20 livres 16 shillings, l'État lui payerait près de 200 livres (5,000 fr.).
La part de dépense afférente h chaque membre d'une famille composée de sept personnes, est de
1 shilling 1 denier 1/2 (1 fr. 40 c.);et dans le workhouse de Liskeard , l'un des mieux administrés qu'il y ait en Angleterre , la dépense de chaque pauvre, par semaine, est d'environ
2 shillings (2 fr. 50 c), sans compter ce qu'il faut
lui attribuer dans les frais généraux de l'établissement.
Quelles tristes réflexions ne surgissent pas de cette comparaison ! Une nation qui se vante de marcher à la tête de la civilisation, qui se flatte de prendie l'initiativede toutes les mesures philanthropiques, condamne l'ouvrier honnête à envier le sort des coupables que la jnstice a frappés 1 — A ceux qui acceptent humblement la vie avec son cortège de misères et de douleurs , elle accorde pour récompense la liberté de mourir de faim, ou de végéter entre les étroites murailles des workhouses !