ASPECT GENERAL DE LA MISERE DANS LES COMTES AGRICOLES
A ceux qui n'auraient pas été éclairés par les chiffres contenus dans le chapitre précédent, il est facile de montrer que l'insuffisauce et l'incertitude des salaiies ont jelé les ouvriers des champs dans la plus effroyable misère. Les tableaux se pressent, hélas! sous la plume, car deux volumes de l'Enquête peuvent à peine les contenir.
Au carrefour des routes qui sillonnent les comtés agricoles, il n'est pas rare de rencontrer des groupes d'ouvriers, demandant aux passants l'aumône du travail. « Nous voilà foils et bien portants, disent-ils d'une voix supphanie ; ne voulezvous pas nous donner à travailler. » 11 était réservé à l'Angleterre de faire descendre le droit sacré du travail jusqu'à la mendicité, et ce fait, emprunté à une source authentique , explique les tristes effets de la concurrence, qui livre les jour-
naliersau bon plaisir des fermiers, en même temps qu'il fait pressentir les souffrances de la population rurale.
Après avoir décrit les inisérables habitations dans lesquelles s'entassent les ouvriers des campagnes, l'Enquête, à laquelle j'emprunte les renseignemenls qui vont suivre, déclare que la position des sauvages de l'Amérique est cent fois préférable, que leurs wigwams sont des palais comparés aux masures habitées par les ouvriers, que leurs vêtements sont plus comforlables et leur alimentation plus substantielle. Ainsi, après avoir parcouru l'échelle delà civilisation moderne , le peuple anglais est tombé , de l'aveu des journalistes de Londres, au-dessous des peaux-rouges d'Amérique, et ce n'est pas seulement pour le bien-être matériel que la comparaison entre le sauvage et le paysan anglais est à la honte du second ; pour l'ignorance et l'abrutissement, il ne le cède en rien aux Indiens. Ce jugement de l'Angleterre sur elle-même est si grave, que nous relaterons |)lus loin les propres paroles dans lesquelles il est porté.
Je ne suivrai pas f Enquête dans la description générale qu'elle donne des logements où croupit la population rurale. A quoi bon dire, en effet. que les masures occupées par les ouvrieis des champs sont des monceaux de ruines, qu'il est impossible d'y arriver sans marcher dans la fange, que la porte et les fenêtres laissent passer la pluie et le vent, que le sol des chambres est boueux et humide, que les habitants de ces tristes demeures sont couverts de
haillons et de vermine, exténués par la fièvre et la faiin; qu'une seule chambre réunit pèle-mêîe, SU]' des amas de paille putréfiée, la mère, le père et les enfants de tout âge et de tout sexe? Ce n'est pas chose nouvelle dans l'heureuse Angleterre, et déjà la métropole a habitué le lecteur à ces images navrantes.
Tous les conués visités par le correspondant du Morniny Chronide olfrent invariablement le même spectacle, et c'est à peine si je mentionnerai, après lui, le village de Tuwersey, à enviion un mille de Thame dans l'Oxl'ordshire, comme oHiant le spécimen le plus complet de la misère dans les campagnes.
La population agricole qui se groupe autour des gi'andes communes rurales n'est pas dans de meilleures conditions d'aisance et de salubrité, que celle qui réside dans les villages exclusivement agricoles. Salisbury, Aylesbury et Windsor n'ont rien à envier aux habitations désolées des comtés d'Oxford et de Buckingham. Le quartier de Duck- End à Aylesbury défie toute description, et ^\ indsor n'a pas changé depuis 1832, alors que le Parlement le classait comme une des plus sales villes du royaume.
Quels ravages le choléra ne lit-il pas dans ces villages où la lièvre de la faim lui préparait depuis si longtemps des victimes! A cinq milles d' Aylesbury, est un hameau du nom de Gibraltar, dans lequel le choléra sévit avec une si épouvantable rigueur, qu'un seul jour suKit [)Our décimer la population !
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Veut-on connaître à quel taux s'élève le loyer de ces misérables cottages? 11 varie, d'après l'Enquête, entre 6 et 2 shillings (7 fr. 50 et 2 fr. 50 c.) par semaine, et n'a d'autre règle que le caprice ou l'avidité du propriétaire.
Il y a un instant, l'auteur de l'Enquête, en décrivant l'horrible détresse qui règne parmi la population rurale des comtés de Buckingham, d'Oxford, de Berks et de Wills, déclarait qu'il ne pouvait avoir à faire de plus tristes révélations sur les autres contrées. Cependant, avant d'aborder le Devonshire et le Somerset, il est obligé de convenir que ces comtés ont, de temps immémorial, le Iriste renom de contenir la population la plus malhpureuse des districts agricoles, et qu'ils sont au dernier degré de l'échelle dont le Lincolnshire occupe le sommet. Partout, des ruines habitées, quoique inhabitables. Ici, c'est une maison composée de quatre chambres, contenant chacune une famille entière. Là, c'est une masure dont le toit s'est écroulé sur le premier étage et dont le rezde-chaussée sert de cuisine, de salle h manger, de chambre h coucher, de tout enfin, h une famille de sept personnes. Et ces échantillons de la misère ne vont pas se cacher au milieu des terres; on les voit s'étaler au bord des grands chemins, comme pour rendre plus manifeste le déniîment des ouvriers et la dureté des propriétaires.
« S'il en est ainsi sur la route, dit l'Enquête, quel aspect doivent offrir les constructions de l'intérieur ! Non seulement , on n'y bâtit point
de maisons neuves pour les besoins d'une population qui ne cesse de s'accroître; mais, loin de réparer les vieux cottages, on les laisse tomber en ruines, si même on n'active pas leur chute. Dans une paroisse située entre Houlton et la côte, et qui appartient, pour la plus grande partie, à sir Edward El ton, la diminution du nombre des habitations paraît être érigée en système. Sur les teri'es de sir E. Elton, six cottages tombent d'eux-mêmes ou sont démolis chaque année. Comme chaque cottage est habité, en moyenne , par sept personnes , le propriétaire débarrasse, grâce à ce moyen, ses terres d'environ quarante personnes chaque année, et diminue d'autant la taxe qu il supporte pour l'entretien des pauvres. Il est vrai que, souvent, les locataires expulsés trouvent un asile chez leurs voisins et restent ainsi à la charge de la paroisse; mais, avec le temps, les maisons disparaîtront, les unes après les autres, et sir E. Elton, ainsi que ses pareils, seront délivrés d'une population qui n'a, pour ainsi dire, d'autres ressources que la taxe des pauvres. C'est ce qu'on appelle éclaircir un domaine {clear an estate), car la langue anglaise sait trouver des formules hypocrites pour tous les crimes de l'aristocratie. Puis, à mesure que tombent les bâtiments, que le vide se fait sur un domaine, dans une paroisse, toutes les terres sont converties en pâturages, l'élève du bétail remplace les céréales, l'animal exproprie rhomnie. Voilà le but que se proposent tous les grands propriétaires fonciers! SoJiludincm faciunt, ils créent la solitude
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autour d'eux, pour produire à meilleur marché, et payer moins d'impôts.
ce Les cottages sont généralement construits en boue mêlée de petites pierres; ils se composent de deux chambres. Les fenêtres sont des espèces de trous pratiqués dans la muraille et fermés par un treillis de plomb dans lequel s'enchâssent des tessons de bouteilles, en guise de vitres. Quand les tessons font défaut, on les remplace par des lambeaux de papiers, des haillons ou quelque débris de tôle rouillée, de sorte que la fenêtre, loin d'éclairer , n'est bonne qu'à intercepter la circulation de l'air. »
Lorsque les familles sont nombreuses, et il en est trop souvent ainsi , qu'on pense ce que doivent souiYrir ces malheureux, dans un logis aussi exigu. L'auteur de l'Enquête, voulant voir l'étage supérieur d'une des plus misérables maisons de la paroisse de Sonthleigh , ne trouva pour escalier qu'une échelle perpendiculaire qui donnait accès par un Irou dans le grenier. C'était par là, que des enfants de deux ou trois ans étaient obligés de monter et de descendre, et peu de jours se passaient sans chute. Heureusement que le sol sur lequel ils tombaient était humide et détrempé.
« La maison adossée à ce cottage n'avait ni une meilleure apparence , ni une plus convenable distribution. Les parois avaient dû jadis être couvertes de lierre, car des racines s'en voyaient encore dans le mur, d'où l'on n'osait les arracher, de peur de faire écrouler tout l'édifice. Ce triste
logis était désert, et il allait bientôt disparaître. La pauvre femme qui l'habitait était morte depuis six semaines, après une longue et cruelle maladie; la mort de cette infortunée créature avait élé avancée par l'insalubrité de son logement. Les fenêtres n'avaient point de vitres, et la température était la même au-dedans qu'au dehors. Le vents'engoutîrait dans cette Irisie cabane, la pluie y entrait, inondait le plancher, quelquefois le lit ; et dans les tourmentes de l'hiver, la chambre se remplissait de neige. »
Et veut-on savoir quelle était la malheureuse qui subit celte douloureuse agonie et ne dut une consolation dernière et stérile qu'à des voisins aussi pauvres qu'elle? Une femme qui, pendant vingt-cinq ans, avait été au service du propriétaire! A ce propos, l'auteur de l'Enquête cite l'exemple d'un cheval du même comté, auquel son maître était si attaché que, lorsqu'il en arriva à ne plus pouvoir manger de fourrage, on le nourrissait de cordiaux et de sucre pour prolonger son existence. « Hélas! la pauvre Betty n'a pas été si heureuse! s'écrie le correspondant du Moming Chronicle! »
L'humidité qui règne dans tous ces cottages a déterminé de cruelles maladies chez le plus grand nombre de leurs habitants. Partout, pour ainsi dire, le plancher, qui est de terre, semble avoir été récemment inondé, et c'est, en effet, ce qui arrive après les grandes pluies. Il faut alors pomper l'humidité avec des paquets de guenilles,
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en guise d'épongés, el aller exprimer l'eau au dehors, sous peine de voir l'habitation changée en mare bourbeuse.
Ce qu'il y a d'infâme, c'est que ces habitations misérables sont louées à des prix relativement élevés. La moyenne du loyer de ces cottages est de 50 shillings (62 fr. 50 cent.) par année.
En présence de cette profonde détresse, le correspondant du Moîiiing-Chronicle n'a pu se défendre de craintes sérieuses, sur l'avenir des classes qu'il appelle supérieures. Partout, il a vu germer la désaffection, la colère etla haine contre les propriétaires, sans exception, et il pense que, même en laissant décote toute considération de devoir et de charité, la prudence fait une loi aux propriétaires d'adopter une ligne de conduite plus sage et plus humaine. Les ouvriers commencent à comprendre, en effet, qu'ils ont le droit de vivre, et ils disent qu'ils n'y parviendront pas, aussi longtemps que la terre sera concentrée dans un petit nombre de mains, au lieu d'être attribuée « viagèrement à qui la cultive. » En retrouvant ces idées à peu près chez tous les ouvriers des champs , l'auteur de l'Enquête se demande «où s'arrêtera cette tendance socialiste, dont le succès paraît d'autant plus assuré, qu'elle s'accomplit librement et fatalement dans les intelligences, sans foyer de propagande politique et sans autre école que celle de la misère. »
L'auteur de l'Enquête mentionne, d'une manière spéciale, l'aspect repoussant et les scènes de désolation que présentent les maisons appartenant
aux paroisses dans les comtés de l'ouest et du sud. « J'ai visité, dit-il, Tun de ces bâtiments, situé sur les limites du Devonshire et du Cornouailles, à peu de distance de Launceslon. Il comprenait deux maisons composées chacune de deux chambres. Chaque chambre renfermait une famille; dans la première, logeait un ménage, mari, femme et cinq enfants ; dans la seconde, une famille de dix personnes. Cette dernière chambre n'avait que deux lits, occupés l'un par le père, la mère et deux enfants ; l'autre , par six enfants couchés têtebêche. L'aînée des filles avait quinze ou seize ans; l'aîné des garçons quatorze ou quinze. Il semblait quel'on ne pût demeurer dans cette pièce, sans être asphyxié. Les lits étaient grands et remplissaient presque toute la chambre; aussi, quand les membres de la famille étaient au complet, fallait-il mettre les plus jeunes sur les lits pour que le reste trouvât place.
« C'est l'état normal de tous les pays que j'ai parcourus ; il existe malheureusement de bien rares exceptions, et encore, quand on les rencontre, est-on obligé de reconnaître qu'entre l'extrême misère et le plus étroit bien-être, il y a place pour d'horribles souffrances. — Oui, dans tous les comtés, la misère est générale, et je ne puis trouver de couleurs assez variées ni assez sombres pour reproduire ces tableaux désolants. Qu'on reste pénétré de cette vé ité, que la pauvreté est partout, et qu'il n'y a, a tout prendre, de différence que dans l'intenFÏté de ce fléau universel. »
S8 DE LA UECADENCE
J'ai déjà placé au chapitre précédent l'interrogatoire d'un journalier du Wiltshire ; pour édifier plus complètement le lecteur, je ferai passer sous ses yeux les réponses d''un ouvrier de Southleigh , dont la position semble meilleure que celle de la plupart de ses voisins. On jugera sur cet échantillon, jusqu'où va la détresse qui pèse sur celte classe nombreuse de travailleurs.
La famille dont parle l'Enquête se composait de cinq personnes, le père, la mère, un fils et deux filles ; le père et le fils gagnaient 7 shillings (8 fr. 75 c.) par semaine, quand ils avaient de l'ouvrage ; la fdle aînée, qui faisait de la dentelle au tambour, gagnait aussi quelque chose , mais ni les uns ni les autres n'étaient continuellement occupés. Il y avait vingt ans qu'ils habitaient la même maison, au loyer de 1 shilling par semaine ; mais, depuis un an, ils n'avaient pu payer le propriétaire qui les poursuivait pour les faire déguerpir.
« Le cottage avait deux chambres, les murs étaient de boue et de pierres, le loit de chaume ; chaque chambre n avait qu'une fenêtre; trois des murs extérieurs prése'ntaient de larges crevasses, dont Tune qui s'étendait du haut en bas sur toute la façade, attaquait un des angles et menaçait très-sérieusement la stabilité de ce frêle abri.
« Toute la famille couchait dans la chambre du haut; c'était une pièce mal éclairée par une étroite fenêtre et prête à tomber en dél ris. Le plancher cédait et craquait sous les pas; l'atmosphère y était empestée.
— « Eh bien, demanda l'hôtesse de ce Irisle réduit h l'auteur de l'Enquête, croyez-vous qu'on mettrait des cochons dans celte masure?
« Elle venait d'allumer quelques branches de fagots. — «Que faites-vous? lui demanda le correspondant du Morning-Chronicle :
— « Le dîner.
— « De quoi se compose-t-il?
— « De hrolhs.
— a Des hroths ? qu'est-ce que cela?
— « Attendez, vous allez voir. »
« Elle posa sur le feu une marmite à moitié pleine d'eau. Quand l'eau commença h bouillir, elle y mit un peu de sel, puis un petit morceau de gras qui lui avait été donné le matin par la femme du curé, et enfin des morceaux de pain de la dimension d'une bouchée. Au bout de quelques minutes, elle enleva la marmite, en versa le contenu dans un plat, et le dîner de la famille se trouva servi. C'était, en réalité, du pain et de l'eau chaude.
— « Ne mangez-vous jamais de viande de boucherie ?
— « Nous ne pourrions jamais !
— « Je croyais que vous exploitiez un carré de terrain?
— « Oui, monsieur, mais nous ne semons plus de pommes de terre.
— « Pourquoi?
— « Nous avons peur de la maladie.
— « Est-ce une perle pour vous?
— « Oui, monsieur, une très-î^rande.
— « Le pain est -il meilleur marché qu'autrefois?
— « Oui, monsieur.
— « Alors vous êtes plus heureux ?
— « Nous le serions, si le salaire n'avait pas baissé, et si nous avions des pommes de terre. Mais, si bon marché que soit le pain, il faut gagner pour le payer, et V ouvrage ne va pas. »
Dans cette douloureuse investigation, rencontrera-t-on du moins une contrée où le sort des ouvriers ruraux soit plus satisfaisant? Hélas! non. A chaque pas, la misère présente de nouvelles perspectives.
Dans le Cornouàilles, il y a un, deux, trois, et même quatre locataires et sous-locataires, par chaque maison qui se compose, au maximum, de deux chambres. Le principal locataire entasse sa famille dans Lune de ces chambres et abandonne l'autre aux sous-locataires. Dans une maison visitée par l'auteur de l'Enquête, trois hommes occupaient un lit; mais, en général, il y a deux lits dans la chambre des sous-locataires, et chaque lit est partagé par deux individus. Sur la question qui lui fut faite , la maîtresse d'un de ces logis répondit qu'elle payait 4 livres (100 fr.) de loyer par an, sans compter la taxe des pauvres, qui monte à plusieurs shillings dans le courant de Tannée. « Les pauvres du workhouse, ajouta- t-el le, sont bien mieux que nous, et cependant c'est nous qui payons pour les nourrir. »
« Je venais justement, poursuit le corrcspon-
danl du Morning Chronicle, de visiter le workhouse, et je ne pouvais contester l'exactitude de cette assertion. Il n'y avait pas un des hôtes de ces maisons de charité, qui ne fût plus convenablement logé et nourri que l'ouvrier.
« Les quarante-cinq mille individus qui s'adonnent aux travaux de l'agriculture dans le comté de Corno 11 ailles, ne sont pas dans une position préférable à celle qui vient d'être décrite. Écoutons ce paysan : « Notre chambre à coucher, dit-il, était occupée par moi, ma femme, mes cinq enfants et deux femmes qui étaient sur le point d'accoucher. Après leur délivrance, qui eut lieu dans la même chambre, nous nous y trouvions onze personnes. Lorsque les femmes partirent avec leurs enfants , deux hommes les remplacèrent. »
A ce récit l'auteur de l'Enquête oppose un de ces contrastes si fréquents dans l'aristocratie d'Angleterre. — « Le voyageur qui parcourt les Highlands rencontre, entre Loch-Lomond et (îlencoe, un joli petit lac près duquel, sur un coteau boisé, le marquis de Breadalbane a fait construiie un somptueux rendez-vous de chasse. Derrière , à micôte , est la ravissante résidence de la meute de sa Seigneurie. C'est un charmant petit édifice , dans le style du temps d'Elisabeth , couvert en tuile et soigneusement protégé contre l'humidité par des calorifères. C'est là que se prélassent les chiens du noble marquis; — ses tenancieis de Saint- Martin ne se reconnaîtraient pas eux-mêmes, s'ils
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étaient assez heureux pour obtenir le plus petit coin dans ce chenil princier.
«Aussi, qu'arrive-t-il ? Les meilleurs ouvriers de la paroisse de Saint-Martin éniigrent en Amérique, ei si la guerre survenait entre les États-Unis et l'Angleterre, « ils seraient despremiers à marcher contre leur ingrate patrie. » Cette menace est écrite en toutes lettres dans l'Enquête et ce n'est pas la seule que l'excès de la misère ait arrachée aux enfants désespérés de la Grande-Bretagne, — témoin les imprécations de la marine marchande.
«A Corfe, dans le Dorselshire, on comptait, dans une maison partagée en deux chambres, quatorze individus, et cette maison était si délabrée qu'au dire de ceux qui l'habitaient — et ils n'exagéraient ])as — le propriétaire l'eût, h coup sûr, fait rebâtir s'il eût voulu y loger du bétail. »
Dans le même endroit, l'auteur de l'Enquête a trouvé, dans une horrible chambre, deux lits pour le père, la mère et cinq enfants ; puis, dans un trou de six pieds de long sur cinq de large et autant de haut, couchait la grand-uière, âgée de 76 ans, avec une petite fille de 1 1 ans. Le logement se louait h raison de 2 hvres ^50 fr.) par an.
Voici la description d'un cottage de Wortham, paroisse qui confine au Norfolkshire et au Suf- Iblkshire :
« A l'extérieur, ce bâtiment offrait l'aspect de la misère et de la ruine. La chambre située au rezde-chaussée ne renfermait que quelques débris de nK.'ubles. A l'étage supérieur, se trouvait un vieux
fragment de lit, sur lequel couchaient le mari et la femme. Aux deux coins de la chambre, ëlaient deux monceaux de haillons indescriptibles, qui marquaient la place où sept enfants, dont l'aîné avait quatorze ans, reposaient la nuit. II n'y avait pas de feu dans la chambre basse et la femme était en proie aux plus vives douleurs. La malheureuse s'attendait, d'heure en heure, à accoucher de son douzième enfant. Il ne lui en restait plus que sept, quatre étaient morts. Son mari n'avait pas d'ouvrage, et le loyer de son taudis n'était pas au-dessous de 4 livres (100 fr.).
A Coombs, près de Stowmarket, il y a un grand nombre de logements aussi misérables. Dans le cours des trois dernières années, celte localité, dont la population n'excède pas un millier d'habitants, compta soixante-dix individus condamnés h la transportation pour différents crimes, et principalement pour celui d'incendie. Entrons dans un de ces cottages de Coombs :
« La chambre du rez de-chaussée est si basse, qu'on ne peut s'y tenir debout, môme sans chapeau. Le plancher est en briques et de quelques pouces moins élevé que le sol de la route. Lorsque le temps est pluvieux ou même humide, les hai)i(ants sont constamment obligés de balayer au dehors l'eau qui filtre au travers des briques du plancher ou qui entre par la porte de la rue, pour aller former une petite mare devant la cheminée qui est la partie la plus basse de la chambre. Partout, on voit l'humidité amener la moisissure. Quoique le lemps
fût sec, les briques suintaient. La femme souffrait d'un asthme et grelottait de froid, les pieds posés devant un maigre feu, dont la chaleur mourante était impuissante h sécher les jambages de la cheminée. A cette misérable hutte était attaché un petit bout de jardin. — « Mais il n'est pas assez grand pour nous payer de notre travail, me dit le mari. J'ai été obligé de vendre les pommes de terre de Tannée dernière, et je n'en ai pas retiré ce que m'a coûté la semaille. — »
« Il était sans ouvrage depuis quelque temps ; sa femme gagnait 1 shilling 6 deniers (1 fr. 38 c.) par semaine à laver du linge. Ils ne recevaient rien de la paroisse. — « On ne veut rien nous donner, dit cet homme, à moins que nous n'entrions au workhouse; mais, tant que j'aurai l'espoir de gagner une pièce de 6 pence, ils ne me sépareront pas de ma femme. — Non, non, s'écria celle-ci, je me ferais arracher la chair de mes os, plutôt que de nous laisser séparer et renfermer comme des criminels. Je n'ai rien fait pour mériter cela; j'ai travaillé de toutes mes forces toute ma vie durant, et voilà, maintenant, la récompense quon nous oflre ! Cependant, il y en a beaucoup qui sont encore plus malheureux que nous. Il y a , sur la route^ un pauvre homme, père de neuf enfants, qui n'a rien à faire pour les nourrir. — Dieu merci , nous n'avons pas d'enfants, nous ! » —
« Le révérend M. Baddeley , recteur de Halesworlh, me fit connaître un autre cas de misère poussée au comble. Il me dit qu'il avait été appelé auprès
(l'une pauvre femme qui souffrait cruellement d'un cancer. Sur une espèce de fumier gisait sa fille non mariée, âgée de dix-huit ans, en proie aux douleurs de Fenfanlement. — Le lendemain, la mère avait rendu le dernier soupir, la (ille avait mis un enfant au monde, et, dans la même chambre se trouvaient enlassés le cadavre, la jeune mère et le nouveau-né, sept autres enfants et le père qui était sans ouvrage ! »
Après ces lamentables détails qui, l'Enquête le constate, sont loin d'être des exceptions, est-il nécessaire de disserter longtemps pour prouver que la détresse la plus effroyable a jeté son hideux manteau sur tous les points de l'Angleterre? On nv accuserait peut-être de demander à l'artifice d'un langage passionné le succès d'émotion que rencontreront assurément les terribles révélations de l'Enquête. Mieux vaut laisser parler un Anglais.
« J'ai visité, ajoute le journaliste anglais, la lîiaison d'un homme qui n'avait pas d'ouvrage depuis quinze jours. 11 était veuf et chargé de six enfants. L'aîné, âgé de douze ans, avait moins l'apparence d'un être humain, que celle d'un paquet de haillons ambulants. Comment ces guenilles pouvaient lui tenir au corps, c'est ce qu'il était impossible de deviner; mais, s'il s'en fût dépouillé, il n'aurait bien certainement jamais pu parvenir à les réendosser. Aussi ne les quittait-il ni le jour ni la nuit. Il dormait dans cette pourriture, ainsi que faisaient ses frères et ses sœurs. Point
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de lit, point de draps, point de couvertures. Quelques tas de chiffons, grouillants de vermine, et plus sordides encore que ceux dont la famille était couverte, indiquaient l'endroit où ces malheureux demandaient au sommeil l'oubli momentané de leurs souffrances. »
« A Thame, dans l'Oxfordshire, dit l'auteur de l'Enquête, je rencontrai sur la route un vieillard qui venait droit à moi. 11 était infirme et soutenait, avec un erand bâton, sa marche chancelante. Après l'avoir salué, je liai conversation avec lui, et j'appris qu'il résidait, depuis longues années, sur la paroisse, et qu'il était un out-door paiiper, un pauvre secouru à domicile. — « Je suis sans ouvrage depuis deux ans, dit-il, et maintenant je reçois 2 shiUings (2 fr. KO cent.) par semaine, et un demi-gallon de pain. — Payez-vous un loyer? — Oui, 10 pence (62 cent. 1/2) par semaine. Ah! ah! j'ai été, dans mon temps, au service du roi, et j'ai travaillé, dans ce pays, pendant plus de trente ans, et tout cela pour en arriver là, » — ce disant il désignait les murs détestés du workhouse qui dépassaient les arbres du chemin. — Quand avezvous quitté le service? — Je ne me le rappelle pas, il y a si longtemps ! Tout ce que je peux dire, c'est que ce fut après la bataille de Waterloo. J'avais des fils; Dieu me les a enlevés. Je les ai bien regrettés, mais bénie soit leur mort, puisque je n'aurais eu à leur laisser, pour héritage, que ma misère et mes chagrins. » —
« La nourriture du journalier et de sa famille
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consiste principalement en pain et en pommes de terre , on en navets. Dans aucun des cottages que j'ai visités, il ne m'est arrivé, une seule fois, de voir un morceau de viande fraîche. Il se peut qu'on en rencontre, par hasard, mais ce ne sera qu'à de rares et longs intervalles. »
Un sujet de plaintes fréquentes pour l'ouvrier des champs, c'est la nécessité où il est de faire, chaque jour, dix à douze milles pour aller à son travail et revenir chez lui. Pourquoi ce long chemin? En voici la cause : d'après la loi du seulement, qui détermine les conditions du domicile , il faut un séjour de trois ans dans une paroisse, pour avoir droit au produit de la taxe des pauvres. Qu'en résulte-l-il? que dans le voisinage de quelques grandes villes, les paroisses et les grands propriétaires délruisent les cottages ou en expulsent les locataires , juste avant l'expiration du terme qui leur donnerait un droit incommutable aux secours de la paroisse. On compte par centaines les familles qui sont expulsées ainsi, tous les ans, dans chaque commune rurale. Il est facile de le penser, ces malheureux, chassés de leur dernière résidence, ne peuvent trouver asile dans les villages voisins, les propriétaires ne désirant point courir le risque d'imposer de nouvelles charges à la paioisse. Ils sont donc obligés d'aller se réfugier dans les ruelles et les allées les plus malsaines des villes , et, par suite, de faire un long parcours pour se rendre à leurs travaux.
Le système d'allolmenta, qui consiste à donner en
loyer des petits lots de terrain aux journaliers, a pris quelque extension dans les comtés de Norfolk, de Sufîolk et d'Essex. On attendait de celle mesure quelques bons effets; le journalier pourrait récolter des légumes pour sa consommation, et parfois un ou deux coombs de froment. De plus, cela contribuerait à l'éloigner de la taverne , et à lui donner un certain sentiment d'indépeudance. Mais, en général, cette mesure tourne contre les ouvriers, parce que les fermiers s'y montrent contraires. Dans beaucoup de cas, en effet, ils défendent expressément à l'ouvrier qu'ils emploient, de faire pousser du blé sur son allotment, sous le prétexte qu'il pourrait leur voler du grain et le vendre avec le sien. Ils vont même — c'est toujours l'Enquête qui parle — ^jusqu'à lui interdire d'avoir un cochon ou des poules, de peur qu'il ne les nourrisse à leurs dépens.
Voici à quelles proportions est ramenée cette munificence si vantée, sur laquelle tous les philanthropes des Trois-Royaumes se sont attendris, et que les économistes du continent ont eu la naïveté de présenter comme une réforme importante! Ce système, disait-on, devait avoir pour résultat de restituer à la population rurale, sous forme de location, ce qu'elle a perdu sous forme de propriété; mais, qu'est-ce que cette réparation, avec les restrictions qu'on y apporte? Au demeurant, c'est le système irlandais appliqué h l'Angleterre et h l'Ecosse, c'est une excitation insensée aux mariages prématurés; c'est, dans les circonstances qui l'accompagnenl,
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une prime nouvelle accordée à la propriété, dont les revenus s'augmentent du prix excessif de locations fractionnées; c'est un retour au servage du onzième siècle ; c'est la dernière étape que le prolétaire du royaume-uni aura à parcourir, à l'imitation du peuple d'Irlande.
Ce qui ne contribue pas moins puissamment à affecter le travail et le salaire, c'est l'usage introduit en Angleterre d'appliquer aux exploitations agricoles le système manufacturier. Grâce à la concentration de la terre entre un petit nombre de mains et à l'étendue des exploitations, l'ouvrier des champs ne tient au sol que par de faibles racines. Qui peut, en effet, alimenter l'amour du pays natal, dans une contrée où le culte du foyer et l'empire des affections domestiques s'effacent devant les terribles nécessités d'une pauvreté sans espoir comme sans exemple. La population rurale n'a qu'une préoccupation, celle de trouver du travail. L'adulte et même le père de famille se font nomades sans le moindre regret, car ils ne laissent derrière eux que des souvenirs de misère. Les fermiers ont exploité et développé cette tendance générale des journaliers agricoles, en confiant leurs travaux à des entrepreneurs [gang-masters] qui recrutent des bandes d'ouvriers.
Ce procédé ne s'emploie pas seulement pendant le temps de la récolte. Pour tous les travaux qui demandent un grand nombre de bras et une certaine rapidité d'exécution, le fermier traite avec le gang-masier\ celui-ci amène sur le terrain souvent II. 4
j|U un. LA DÉCADENCE
iiiêine sur un convoi de charreltes, tout ce (ju il peut trouver d'hommes, de femmes et d'eni'anls, et il les fait travailler sous la direction d un contre-maîlre. Une fois rendue à destination, celte troupe ne quitte plus le pays jusqu'à la fin de l'entreprise, et , pendant ce temps, couche pêle-mêle dans des granges, au grand détriment de la moralité la moins sévère.
Qu'importe au fermier, pourvu que sa besogne soit exécutée à bon marché et sans relard ? Est-ce que les prolétaires d'Angleterre ont, à ses yeux, le sentiment de la décence et de la pudeur ? L*'enlrepreneur, de son côté, ne choisit ses recrues qu'en raison de leur vigueur, et si, sur cent jeunes filles, habituellement occupées à ces travaux, on compte soixante-dix prostituées , comme l'affirmait un contre-maître en 1844, si celles qui n'ont pas encore payé tribut au vice, perdent leur innocence au contact impur de ce voisinage pernicieux , il n'a pas à s'en occuper davantage. Que l'affaire lui laisse de beaux bénéfices, c'est tout ce qu'il ambitionne ; il n'a pas à garder l'honneur des filles des prolétaires.
Pour apprécier ce qu'il y a d'odieux dans ce système d'exploitation, il suffit de remarquer qu'il tend à arracher h l'ouvrier le plus de travail possible, conire le moindre salaire. Le travail à la journée se cumule avec le travail à la tâche, en ce sens que, pour un prix déternnné, l'ouvrier doit accomplir, dans sa journée, une quantité donnée d'ouvrage. Hommes, femmes, enfants, tous sont
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formés à celle discipline, au moyen ùe laquelle l'entrepreneur oblienl des efforls surhumains de chacun de ceux qu'il a sous ses ordres. Esl-il besoin d'ajouler que, pour prix de ce travail excessif, les ouvriers reçoivent à j eine de quoi se nourrir , si bien que, la tache accomplie, ils se reUouvenl à la discrétion de l'entrepieneur, qui les dirige aussitôt, partout où l'appellent d'autres commandes.
On conçoit quelle perturbation une semblable pratique a jetée dans la condition de la population rurale. Les habitants d'une paroisse qui voient accaparer, par ces bandes nomades, les travaux sur lesquels ils fondaient un légitime espoir, s'engagent, à leur loui', avec leurs femmes et leurs enfants, sous les ordres d'un gang-masler. De celte manière^ d'ici à peu de temps, toute la population rurale sera enrégimentée, pour le travail errant, par compagnies ; le vagabondage passera à l'état d'institution sociale, et ces bagnes flottants devien dront le chancre moral et le tombeau de la race des cauïpagnes .
Ce n'était pas assez d'avoir changé les conditions du travail agricole , en le faisant manufacturier, d'avoir organisé systématiquement la dépopulatioii des campagnes par la destruction des cottages et l'expulsion violente des habitants, le capital foncier ne devait pas s'arrêter dans cette œuvre non moins inqjie qu'insensée.
A l'exemple du capital ujanulacturier , qui a remplacé l'homme par la vapeur, les propriétaires de quelques comtés ont renoncé à la culture
des céréales, pour se consacrer à l'élève du bétail. Aux fermes de labour, ont succédé , dans les comtés de Wills et de Dorset, les fermes laitières, ce qui cause une notable diminution dans le travail. Selon toute probabilité, le rappel des lois sur les céréales donnera une nouvelle activité à ce système si conforme aux intérêts de l'aristocratie, écrasée, dans sa propriété foncière, sous les charges de riiypolhèque.
En effet, une ferme laitière d'une étendue considérable, peut être facilement exploitée par un seul homme, aidé de sa famille, sans qu'il lui soit nécessaire de prendre des auxiliaires au dehors. Sur une ferme de labour, au contraire, fût-elle d'une médiocre étendue , il faut presque toujours avoir recours à des bras étrangers. L'expérience a donné raison aux espérances homicides des landlords ; plus il y a de fermes laitières dans un district, moins grande est la population , moins lourde est la taxe des pauvres.
Dans les districts où les fermes laitières existent depuis longtemps, comme dans certaines parties du Buckinghamshire , du Berkshire, de l'Oxfordshire, du Somersetshire et du Devonshire, la proportion des indigents, relativement h la population, n'est pas plus forte qu'ailleurs, mais la population n'a pas augmenté. Quant aux comtés où la conversion des fermes arables en fermes laitières s'est opérée plus récemment, la proportion des pauvres s'est notablement accrue, parce que le système n'a pas encore eu le temps de diminuer la population,
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la ruine des cottages y mettra ordre. Tel est le cas. dans certaines parties des comtés déjà nommés et de beaucoup d'endroits du Wiltshire , du Dorsetshire et du Hampsliire.
A l'égard de ce dernier comté , l'Enquête constate les faits suivants : — «Çh et là des terres arables ont été converties en prairies, pour nourrir le bétail, dans le but d'obtenir des quantités considérables de lait. Partout où ce procédé a été suivi, nombre d'ouvriers ont perdu leur emploi, et les gages de ceux que l'on a conservés ont subi une grande réduction. Dans d'autres endroits où le mode d'exploitation n'a pas encore été changé, on parle de le faire prochainement, et par anticipation, on baisse le salaire.
« Un fermier du Dorset imposa dernièrement à ses ouvriers une réduction de ^ shilling (1 fr. 25 c.) par semaine. Je lui demandai si cela suffirait pour obvier aux exigences de la position. — Que puisje faire? me répondit-il, je ne puis obtenir de diminution sur mon fermage. Mais, je vais m'arranger, continua-t-il, pour mettre ma ferme en prairies; cela coûte moins et c'est plus profitable. — Comment cela coûte-i-il moins, lui demandai-je? — Cela emploie moins de bras, me répondit-il. — ' Et que deviendront les ouvriers? — Ils émigreront.
« Oui, ajoute l'auteur de l'Enquête, les fermiers désirent une réduction de 20 à 25 p. 0/0 sur le prix de leurs fermages. Lorsqu'ils reconnaissent qu'ils sont dans l'impossibilité de l'obtenir, ils se
rabattent sur loiivrier ; mais comme, de ce côte, la marge, pour la réduction, n'est pas grande, ils ont recours au nouveau mode d'exploitation qu'on vient d'indiquer. »
Ainsi qu'on le voit, ce système ne manque pas de zélés partisans ; déjà, il se pratique sur une grande échelle dans le Wiltshire, le Dorsetshire et le Hampshire : bientôt, il aura envahi les quarante comtés de l'Angleterre.
Malthus connaissait bien le caractère du peuple pour lequel il écrivait ses leçons homicides, et il n'aura manqué h son triomphe que de vivre assez, pour voir appliquer ses principes dans toutes les branches de l'économie sociale. Avant lui, on mesurait la prospérité d'un peuple à l'accroissement de sa population; aujourd'hui, l Angleterre pense qu'elle ne trouvera le bonheur et la tranquillité, que dans l'extinction progressive de sa population. Encore un progrès, s'il est permis de qualifier ainsi la tendance anti-sociale qui caractérise le mouvement de concentration capitaliste, dans lequel l'Angleterre est emportée, et l'hypothèse posée par M. de Sismondi deviendra une réalité.
Supposons, avec ce judicieux observateur, qu'en faisant mouvoir un piston, le roi d'Angleterre accomplisse tout le travail nécessaire h la nation : industrie et agriculture, tout se ferait sans le secours de l'homme. Alors , l'aristocratie , heureuse et tranquille au sein de ses richesses, n'ayant plus à entendre les clameurs importunes du prolétariat, vivrait dans un isolement digne de son égoïsme.
Eh bien, cette hypothèse posée, comme l'exagération extrême d'un système attentatoire à la dignité ainsi qu'à la liberté hmnaine, c'est l'idéal vers lequel l'Angleterre marche en ce moment.
Un dernier mot sur l'ignorance profonde dans laquelle on a tenu la population des champs. Suivant le Morning Chromcle, il est presque impossible de tomber dans l'hyperbole, en parlant de ce triste sujet: — <r Ces pauvres travailleurs, dit-il, sont étrangers à tout ce qui demande une intelligence un peu réfléchie. Vous ne pouvez les examiner sans être péniblement frappé des ténèbres qui enveloppent leur esprit. Jamais, un rayon d'intelligence, un éclair de sentiment n'illuminent leurs yeux ni leur figure. Le caractère de leur visage accuse moins l'homme que la brute. Rien qui rappelle la majesté et l'indépendance de la créature de Dieu. Accostez l'un d'entre eux; s'il n'est pas brutalement insolent, — et il est rare qu'il le soit, — vous le trouverez timide et presque tremblant. Sa manière d'être, ses moindres gestes témoigneront de l'infériorité dans laquelle il croit êire vis à vis de vous. Il est gêné quand vous lui parlez, soupçonneux quand vous le questionnez. Il est manifestement mal à son aise, tant que dure l'entretien et singulièrement soulagé, lorsqu'il a cessé.
« Les fermiers eux-mêmes font tout ce qu'ils peuvent pour maintenir l'ouvrier dans cet état d'abrutissement. Le clergé et l'aristocratie s'y prêtent volontiers, mais c'est principalementdelapartdes
leriniers que vient le plus giand obstacle au développement de l'inslruciion dans les campagnes.
« Et voilà les hommes qui, trop souvent, comme administrateurs ( guardians ) des unions , sont chargés de veiller à Téducation des pauvres. Si, malgré leur répugnance ouvertement manifestée, ils sont obligés d'obéir à la lettre de la loi, ils ont bien soin de choisir des maîtres incapables, pour conserver précieusement l'ignorance parmi les travailleurs.
«t Qui peut s'étonner que, soumis à un pareil régime, le journalier des campagnes soit, de tous points, inférieur à l'ouvrier des fabriques. Le costume de celui ci est en harmonie avec son travail et son époque, tandis que l'ouvrier des champs, gauche, maladroit, automatique dans chacun de ses mouvements, porte encore, avec embarras, la longue robe des siècles passés.
« Son éducation n'est guère plus avancée que ne l'était celle de ses pères, au temps de Guillaumele-Normand. Depuis le onzième siècle, il n'a pas changé; tel il était alors, tel il est aujourd'hui, U7i scandale physique, une énigme morale, une momie humaine.
« Aussi, continue l'auteur de l'Enquête, qu'eslce-que sa vie? Elle flotte constamment entre le travail et l'aumône. Le docteur de la paroisse préside à sa naissance, souvent illégitime; son corps débile est emmaillotté dans des langes fournis par quelque personne charitable, ou par une association de bienfaisance. Pendant les inler-
valles irréguliers du travail de son enfance, une école de charité lui mesure une grossière éducation. Lorsque l'ouvrage manque, lorsque l'âge ou la maladie l'empêche de travailler, le workhouse est son refuge.
« Dans ses maladies, il est visité par le docteur de la paroisse et secouru par son club ; à sa mort, les frais de son enterrement sont payés sur le salaire de ses compagnons, si le club dont il est membre n'a pas fait banqueroute. — Le club est-il fermé, — comme cela n^arrive que trop souvent , — la paroisse trouvera quatre planches pour son cercueil ; quatre de ses voisins, plus pauvres que lui peut-être, sacrifieront le salaire d'une demi-journée pour le porter gratuitement h l'endroit du cimetière réservé aux indigents. C'est ainsi qu'il est rendu à celte terre, que, pendant un demi-siècle, au temps des semailles et de la moisson , il a humectée de ses sueurs et enrichie de son travail!
« Telle est, sans aucune exagération, la manière dont vivent et meurent les journaliers agricoles.... »