‹ De la décadence de l'AngleterreChapitre 10 sur 75 · LES EMPOISONNEMENTS · texte numérisé non relu

LES EMPOISONNEMENTS

Il y a quelques années, lorsque le gouvernemenl anglais employa la force des armes pour conquérir à ses marchands de Calcutta le droit d'empoisonner les habitants du Céleste Empire , un cri d'horreur s'éleva en Europe. C'est qu'en effet, dans cette guerre entreprise contre un peuple dont le seul crime était de protéger sa vie, l'abus de la force revêtait une telle audace et affichait tant de mépris pour la justice universelle, que jamais aussi scandaleux attentat n'avait affligé l'histoire. Hélas, ce n'est pas seulement en Chine que la mercantile Angleterre a répandu l'usage de son poison ; sur son propre territoire, elle réduit ses enfants à puiser dans l'ivresse homicide de l'opiinn l'oubli des maux, l'exaltation qui pousse à la folie, la mort enfin, la mort lente de l'empoisonnement à petites doses. Ce n'est pas par la violence qu'elle a procédé; il

faut même le reconnaître, ce n'est pas non plus pour augmenter les opulents revenus de ses nababs, qu'elle a conduit une partie de sa population à la pratique du suicide; c'est en dehors de toute spéculation préconçue , c'est par une conséquence fatale de son effroyable organisation industrielle, que s'accomplit cette œuvre de destruction dans les centres manufacturiers.

Qu'importe, répondrai-je aunomde l'humanité, si ces épouvantables résultats sont les fruits de son ambition dévorante , si 'pour alimenter et pour ruiner plus sûrement le travail chez les peuples des deux continents, elle a mis ses enfants dans la terrible alternative de mourir de faim ou de se tuer en détail par le poison? Le crime n'est-il pas le même?

Un philanthrope , un médecin sentit un jour saigner son cœur aux innombrables dangers qui menaçaient les enfants abandonnés parleurs mères, pendant les longues heures de l'atelier, et il s'ingénia à trouver un remède. En France, en Italie, en Allemagne, partout enfin où le sens moral n'a pas été perverti par l'influence de l'égoïsme industriel, on se fiU avisé de supprimer le mal en faisant disparaître la cause qui l'avait produit, mais en Angleterre, c'est d'une autre façon que procède la philanthropie. Le docteur imagina une potion qui, donnée chaque matin à l'enfant, le mainlenail dans un demi-sommeil, et ne lui permettait ni de marcher, ni de s'agiter. La formule «Hait calculée de manière à ne pas affecter Iroj»

brusqueniciit la vie du patient, et Jes mères s'émerveillaient de trouver, au retour, leurs enfonls dans la position où elles les avaient laissés. Mais si l'empoisonnement ne se révélait pas par ces symptômes rapides et foudroyants qui l'accompagnent dans les cas ordinaires, il n'en détruisait pas moins et peu à peu les ressorts de l'organisation physique et intellectuelle. Cette admirable découverte eut un succès prodigieux dans les villes njanufacturières, et les mères, que la faim condamnait au travail lointain, s'empressèrent d'en faire usage. Elles ne savaient pas que ce remède, qui préserve de la mort accidentelle, conduit lentement à une mort assurée.

Dieu me garde d'accuser ces infortunées ! Elles n'ont point à choisir, il faut demander au travail extérieur le pain de chaque jour.

Et cet abominable expédient prend d'énormes proportions, car l'Enquête constate que l'organisation du système manufacturier a pour inévitable résultat l'emploi pernicieux et presque universel des narcotiques; l'auteur ajoute que d'abord lenfant est drogué jusqu'à ce qu'il dorme, et, ensuite trop souvent, jusqu'à ce qu'il meure.

A Manchester et dans les autres grands centres, l'usage des narcotiques a pris de tels développements, au dire des écrivains les plus graves, qu'il serait difficile de donner le chiifre de la consommation qui s'en fait dans les classes ouvrières. A Asthon, il a été reconnu que la vente hebdomadaire de ces drogues opérée par quinze ven-

deurs, tant pharmaciens que publicains (cabareliers), montait en moyenne à six gallons deux quarts et une pinte et demie , environ trente-trois litres.

A Preston, suivant le rapport du révérend J. Clay, vingt et un apothicaires ont vendu dans une semaine.

Livres. Onces. J)eiiit:rs.

Cordial de Godtrey 23 5 5

Préservatif de l'enfant. ... 18 4 »

Sirop de pavot 16 9 »

Opium 4 1 61/2

Laudanum 7 8 2

Parégorique. . ..... » 9 »

Voici les observations dont ce pasteur accompagne cette statistique :

« Le système de droguer les enfants est excessivement commun; c'est une des principales causes de la morlalité qui les frappe. Les conséquences de cette habitude meurtrière sont l'imbécillité causée par suffusion au cerveau et une série de maladies mésentériques et glanduleuses. L'enfant tombe dans un état torpide; son corps prend Taspecl d'un squelette, à l'exception de l'estomac, qui se gonfle comme un ballon. Ceux qui survivent à ce traitement restent souvent chétifs et étiolés toute leur vie. Cette habitude ne contribue pas moins que

DE L'AN(;i.ETi:HHK. l'tl

l' insufJUance ou la mauvaise qualité de la nourriture à augmenter le nombre des décès parmi les enfants des villes manufacturières. »

Il est des maîtres qui ne recourent pas au pharmacien pour préparer ces dangereux spécifiques qu'ils vendent aux pauvres femmes de leurs ateliers; un ouvrier, entendu dans l'Enquête, raconte qu'étant apprenti , il voyait souvent son patron faire du cordial de Godfrey par vingt et trente gallons à la fois, cent à cent cinquante litres!

Des enfants, l'usage de l'opium a passé aux adultes désireux d'échapper aux tortures de la faim et de remplacer, h prix réduit, l'excitation qu'ils demandaient d'abord aux boissons alcooliques.

« L'emploi de ce stimulant, en Angleterre, dit l'Enquête, est un vice anti-social, pratiqué en secret et avec une sorte de honte. L'homme qui s'enivre avec des pilules d'opium se cache pour assouvir sa passion. — De même que les buveurs de gin et de rhum à Londres aiment à baptiser leur breuvage favori de noms empruntés à l'argot, tels que la crème de la vallée, Véclair éblouissant, ou le vieux Tom, les apothicaires des districts manufacturiers déguisent l'opium sous des appellations trompeuses : c'est la mixture du bamhin, le repos de la mère, le cordial des enfants , le sirop adoucissant, comme si, pour voiler le crime, il suffisait d'en altérer le nom.

Et cette terrible habitude prend tous les jours une extension effrayante; un pharmacien le dé-

claie dans lEnquèle. 11 raconte même avoir vu une fille boire une once el demie de laudanum sur le comptoir, comme s'il se fût agi d'une potion inoffensive ou agréable.

<i Quand les salaires sont bas, les buveurs d'opium en achètent qui a déjà servi et le mâchent, pour en extraire un reste de saveur. Que si le chômage leur enlève toutes ressources, on les voit tomber dans une espèce de delirium tremens, tant ce stimulant leur est devenu nécessaire. »

Je n'ai pas assombri le tableau; les faits que je cite viennent, on Va. vu, de l'Enquête ou de sources authentiques. On ne parle, en Angleterre, de l'invasion de cette nouvelle plaie qu'avec un certain sentiment de terreur. 11 semblerait que, par un arrêt de la justice éternelle, l'industrie manufacturière fût destinée à périr du poison qu'elle est elle-même allée porter dans le Céleste Empire, pour s'ouvrir des débouchés nouveaux.

Cette passion de l'opium, je l'ai dit, se satisfait en secret; mais selon la remarque d'un auteur, il y a vingt ans, il en était de même pour les buveurs de gin; ils se glissaient furtivement dans les obscurs taudis où se vendait alors celle pernicieuse boisson. Maintenant, cette honte a disparu : les boutiques despublicains sont devenues des palais étincelanlsdes feux du gaz; — aujourd'hui, hommes, femmes el enfants vont, le front levé, dans ces repaires où ils perdent, avec Tinielligence et la santé, le sentiment de tous les devoirs.

En sera-t-il de même pour l'opium, et le coni-

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merce et l'usage de ce poison s'éleveron(-ils à rimpudeur de la notoriété? Cela est h redouler, car, passion ou besoin, l'usage s'en est rapidement étendu, et dans l'enfer, oii s'agite la population des Iles Britanniques, ce mal ne peut que s'accroître.

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