‹ De la décadence de l'AngleterreChapitre 12 sur 75 · C DE LA DÉCADENCE · texte numérisé non relu

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l'rances, ces lentes étreintes de la faim qui durent toute une vie ?

Non , certes , il n'y a pas de génie dramatique , d'éloquence tribunitienne capable de lutter avec ces révélations du prolétariat , à-la-fois sinistres et touchantes , avec ces terribles secrets tombés des lèvres crispées du travail, et recueillis au chevet des victimes ; les nuances de la douleur humaine sont infinies, tandis que la langue, pour les exprimer, a bientôt épuisé son vocabulaire. Je devais donc, autant par impuissance que par respect pour la vérité, je devais, selon la magnifique expression de Bossuet, «en présence du néant, lais- « ser parler la mort. »

Maintenant, la voilà étendue sous le scalpel, celte grande nation, si fière, au dehors, de ses richesses, de sa gloire, et que les autres peuples de la terre, en voyant passer ses vaisseaux et seslords,saluent encore comme une Sémiramis !

Elle ne peut pas nier, celte opulente Angleterre, qu'elle n'ait, dans sa métropole, 150 mille ouvriers , hommes , enfants ou femmes , dont la vie de chaque jour est un problème , une bataille , dont la condition normale est la faim, ou la peur de la faim. Et pourquoi cela ? parce que les prix de main-d'œuvre sont tombés si bas, que nul salaire ne peut suffire, sans suppléaient étranger , et ce supplément s'appelle le workhouse , le vol , la prostitution.

Vous les avez entendus ces prolétaires, gens de tout labeur et de toute peine, s'écrier tour à tour :

le salaire tombe et la tâche augmente d'heure eu heure : la concurrence des maîtres nous lue, les travailleurs ne peuvent plus vivre en travaillant.

Voici trente mille ouvriers dans vos docks, qui, de par la faim, se disputent le triste privilège de la bête de somme, et ces trente mille esclaves qui gagnent à peine le pain du jour, sont soumis, par la nature , à tous les caprices des vents; par l'exploiteur, à tous les vices qu'enfante l'ivrognerie.

Voici vos tisseurs, vos tailleurs à la pièce, vos ouvriers de l'alêne et de la confection, innombrable armée qui cache ses haillons dans vos quartiers maudils, réduits à envier le bonheur des déportés pour crime.

Et les femmes? Vous souvient-il de ce meeting de l'aiguille, où les salaires courants ont été cotés de six à huit sous, pour seize heures de travail? Il a fallu voiler le jour pour cacher sur leurs visages les traces de la faim , et pour ne pas les faire rougir de leurs guenilles, pour la plupart empruniées : « pas une seule parmi nous, se sontelles écriées, qui puisse vivre de son travail; — celle qui ne se prostitue pas, doit voler ou mourir.

Que sont alors, comme jo vous le disais au début, que sont les richesses de vos docks, les merveilles de vos magasins, les splendeurs de votre métropole, quand, derrière ces opulents bazars , on a vu la coulisse des damnés; quand on sait qu'il y a, dans Londres seulement, près d'un demi-million d'êtres humains vivant dans des réduits infects,

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sur la planche ou la paille, entre l'inanilion et le froid, dont les existences abrégées payent le luxe de vos boutiques et les frais de vos guerres commerciales.

On ne l'ignore plus, ce n'est pas à Londres seulement, que la vie du prolétaire est ainsi réglée. Dans les centres industriels, dans les villes manufacturières, partout et toujours la solution fatale, le même arrêt de mort. — Concurrence de la machine contre l'ouvrier, concurrence des travailleurs entre eux, concurrence de la femme et de l'enfant contre le mari ou le père. Ainsi, l'homme est chassé de l'atelier par la science et par la faiblesse, comme par les luttes de la faim ; s'il ne va pas au dernier rabais, il faut qu'il chôme, et pour lui, chômer, c'est mourir î

Quand il est chef de famille, il peut exploiter ses petits et faire suer son ménage par toutes ses veines : mais ces tristes esclaves échappent bientôt à sa tutelle, et se marient, à peine nubiles, pour exploiter des petits à leur tour.

Ce n'est déjà plus l'homme, c'est l'animal; delà, ces générations chélives, hâves et rabougries, que l'Enquête peint comme des moucherons pullulant sur le fumier, et s' endormant dans les ivresses des narcotiques empoisonnés, pour chercher à tromper la pensée et la douleur.

Maigre et pâle troupeau d'hommes-enfants, ils traversent la vie , loin du soleil et des idées , sans qu'un rayon vienne les caresser, une brise les rafraîchir dans cet anlre des tourments.

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Et la terre, qu'il féconde, est-elle plus douce au travailleur que les bagnes industriels des villes?

L'Enquête nous l'a dit : dans les contrées les plus fertiles de l'Angleterre, l'agriculture ne paie pas au prolétaire ses rudes labeurs, le prix du pain, et puis, elle s'en va tombant, se transformant, du labour en pacage, de la culture du froment en prairies pour les troupeaux ; ainsi , la chaumière et le cottage, chaque jour, disparaissent : on éclaircit les domaines pour chasser l'homme qui ne rend plus la rente du bœuf, et la terre se fait partout solitaire.

Autre phénomène de décadence : sur les points où l'on creuse encore le sillon , où la semence est jetée , les marchandeurs des villages arrivent et poussent des bandes de travailleurs embrigadés au rabais : les récoltes s'y font, à forfait, par ces légions mouvantes qui ne tiennent plus au sol, et les servants naturels, les ouvriers du domaine sont, de toutes parts, expropriés par ces colonnes massées de la concurrence. Aussi, l'homme à qui l'on prend son travail après lui avoir volé la terre, le prolétaire des champs, se venge-l-il par l'incendie, comme le nègre des plantations américaines , et quand le maître a fait enlever le toit pour le chasser de sa hutte, il va, lui, la torche à la main, visiter les récolles et les fermes du maître.

Ce n'est là , d'ailleurs, qu'un des côtés de celle universelle détresse, et non, certes, le plus hideux, quoique l'expédient soit sauvage. Vous souvient-il, enir'autres, de ces clubs de la mort, et de la spé-

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(•ulalion pratiquée sur les vieillards, sur les enfants, clans celte assurance mutuelle pour les funérailles?

Et la société, comment se défend-elle dans ce duel à mort? N'a-t-on pas vu dernièrement un garde qui, pour se préparer une preuve contre un malheureux coupable du vol de quelques aliments, lui coupa l'oreille et l'apporta tout naturellement à l'audience, afin de mieux constater son identité.

Quant aux mœurs, c'est le scandale cynique^ absolu, c'est la promiscuité, au milieu de ces clans mobiles où , comme dans les grands ateliers , grouillent tous les vices.

La mer, la mer elle-même, dont l'immensité ne suffit point à l'ambition de l'Angleterre, est aujourd'hui mauvaise au prolétaire anglais ; le matelot marchand n'y peut vivre, tant a baissé le salaire, sous l'énergique pression des concurrences, et le matelot-soldat déserte pour le pavillon américain.

« Vous battriez- vous pour l'Angleterre, a de- « mandé l'Enquête, à ces rudes enfants de la mer? « — Non, cent fois non, a répondu le chœur des « matelots, — on ne vit plus sur les ponts dé l'An- «( gle terre. »

Et l'homme des champs a proféré aussi cette parole désespérée !

Ainsi, de même que le monopole de la terre avait tout épuisé, le capital, à son tour, a tout souillé, tout éteint dans l'àiiie anglaise. Implacable dans ses appétits et dans ses lièvres, en forçant la misère, il a tout tué, jusqu'au saint amour de la

patrie! II a semé l'intérêt et l'égoïsme, l'intérêt et l'égoïsme calculent et lui répondent.

0 France, conserve bien, au plus profond de ton cœur, le culte de l'idée ! Là est ta force, là est ton indestructible grandeur. C'est elle, elle seule qui put, en 92, te défendre contre l'Europe coalisée, et précipiter sur le monde, pour battre le rappel de la délivrance, tes enfants pieds nus, sans pain, aux mâles accents d'un hymne guerrier ! —

L'Angleterre des lords et des marchands est donc, aujourd''hui, reniée par tous ses fils, ceux des champs , comme ceux des villes, comme ceux des mers.

D'une autre part, la famille est impossible au prolétaire, impuissant à nourrir son père et ses enfants. Malheur au jeune ouvrier qui n'abandonne pas les vieillards de son sang ou qui prend compagne ! Chaque fils que Dieu lui donne est un impôt nouveau qui l'écrase, et dont il bénit le ciel de l'exonérer; il a dans son vieux père un ennemi de sa faim, et fût-il, entre tous, habile, actif et fort, de par la tyrannie de la terre ou du capital, il faut qu'il succombe.

La prostitution est la nécessité de la femme, elle fait partie de son travail régulier, elle est dans les conditions /a«a/es de sa subsistance. Triste ressource bientôt, car l'épuisement, remplissant ici le rôle de la vertu, est devenu le frein salutaire.

Voilà la grande société britannique, telle que l'a faite l'apre curée des marchands, après l'exploitation des seigneurs. — Plus de pudeur , plus

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de famille, plus de patrie, plus de devoirs aimés : — Le sang appauvri dans les veines, les générations abruties, les mœurs perdues, les cœurs fermés, et partout la haine qui germe pour l'avenir.

Voilà l'histoire d'une aristocratie !

Et, sans contredit, de l'aristocratie la plus intelligente, la plus éclairée, la plus religieuse qui fût jamais.

Etait-ce bien la peine à l'oligarchie britannique de souiller les annales humaines de ses crimes et de piller le monde, pour faire à son pays de pareilles destinées !

A des maux si cruels y a t-il des remèdes?

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