CHAPITRE PREMIER
DL CREDIT PUBLIC KT Dl CREDIT PRIVE.
Les économistes, aussi bien que les financieis de nos jours, confondent souvent le mécanisme de la circulation avec le crédit en lui-même , et cependant rien n'est plus distinct. Entre les banques et le crédit, il y a la même différence qu'entre le moyen et la cause. Indépendamment de toute forme, le crédit n'a que deux sources : l'agriculture, que Sully appelait les mamelles de l'État, la production manufacturière, dont Colbert avait senti toute l'importance. Le commerce et la marine, si considérables qu'on les suppose, ne sont eux-mêmes que les instruments servant à mettre h la disposition des consommateurs les produits agricoles et manufacturiers du dedans et du dehors. Ce sont
donc, en ihèse générale, des éléments d'organisation secondaire.
Quelques peuples, il est vrai, ont fait du commerce maritime le principal objet de leur activité. Dans l'antiquité, Tyr et Carthage, Venise et la Hollande dans l'ère moderne, ont atteint et conservé, pendant plus ou moins de temps, une haute prospérité. La Grande-Bretagne a succédé à la Hollande comme celle-ci avait succédé à Venise, et cependant, malgré l'avantage particulier qu'elle devait à son agriculture et à son industrie, sa fortune maritime, comme on l'a vu, est à son déclin.
On ne saurait donc trop se garder de mesurer la richesse véritable d'un peuple sur le nombre de ses vaisseaux ou de ses maisons de banque. Si perfectionnés que puissent être l'organisation du crédite! l'appareil de la circulation en Angleterre, cela ne prouve pas que son crédit repose sur des bases fortes et durables. C'est ce que je vais examiner.
On sait en quel état de délabrement est tombée l'agriculture, on connaît les causes de cette situation. Quoi que fasse l'Angleterre, elle ne pourra jamais tirer de son sol les aliments nécessaires à sa population qui multiplie sans cesse. On sait également comment, l'épuisement de l'agriculture réagissant sur les nianufactures, celles-ci sont à la veille d'une inévitable catastrophe. Est-il besoin de répéter que les manufactures, en se mettant à la merci d'une concurrence effrénée, n'ont pu se sou-
tenir, dans ces derniers temps, qu'au prix des plus ruineux sacrifices, et que ces sacrifices louchent à leur dernière limite?
Or, quand les seuls éléments essentiels de la richesse viennent à manquer à l'Angleterre^, — et cela ne saurait plus être douteux, — ne peut-on pas affirmer que son crédit est dénué de solidité?
Des faits nombreux , irrécusables , viennent d'ailleurs confirmer cette opinion. Le retour périodique et la fréquence croissante des crises commerciales dont l'Angleterre est le théâtre depuis la paix de 1815, ne laissent aucune incertitude à cet égard. On a voulu, pourquoi le nierais-je? élever à l'état de système la nécessité desinlerruplions subies par les affaires commerciales. C'était, disait on, un moyen de liquidation qui n'était pas sans avantage, puisqu'il permettait de dresser en quelque sorte l'inventaire des principales maisons de commerce. Étranges remèdes , en vérité, qui doivent finir par tuer le malade, sous le prétexte de tuer la maladie !
Qu'au retour de la paix, ayant à liquider l'énorme passif d'une guerre de vingt-cinq années, l'Angleterre ait sui)i une crise, cela se conçoit. La cessation des hostilités, en changeant les conditions économiques de la production et du commerce, devait déterminer un moment d'arrêt dans les affaires. Mais qu'on ne l'oublie pas, l'Angleterre a vu augmenter ses embarras, à mesure qu'elle s'éloignait de la période de guerre qu'elle venait de parcourir, bien que le développement de ses in-
struments de crédit reçût chaque jour de nouvelles amélioralions. Ce qu'il y a de plus remarquable, c'est qu'à celte époque, son agriculture n'était pas moins florissante que son industrie. La première était protégée par des tarifs qui lui garantissaient des prix élevés, et la manufacture, de son côté, n'ayant pas encore de rivales, dominait les marchés des deux mondes. Cependant, depuis trente ans, le commerce et l'industrie de la Grande- Bretagne n'ont fait que marcher de catastrophes en catastrophes. Il y a donc quelque chose de plus important pour un pays que l'accroissement de la richesse commerciale et manufacturière, c'est le mode de distribution du revenu général.
Quoi qu'il en soit, et pour rester dans l'ordre d'idées que je veux parcourir, je dirai que les crises financières de 4825, 1836, 1839 et 1847, ont suivi ou précédé les crises qui se déclarèrent en 1819, 4829 et 1841 dans l'industrie cotonnière. Sans en chercher les causes spéciales, en faut-il davantage pour prouver que nulle part le crédit n'est soumis à de pareilles fluctuations?
Quant à la France, au contraire, où les moyens de crédit sont cependant si inférieurs à ceux dont dispose la Grande-Bretagne, ni les révolutions de 4 830 et de 1848, ni la disette de 1846-47, ni les folles entreprises, ni le contre-coup des crises extérieures, n'ont enfanté des désastres comparables à ceux que l'Angleterre a subis à tant de reprises. Que doit-on en conclure? Que si le mécanisme du crédit est moins perfectionné en France
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qu'en Anglelerre, il y esl du moins plus solidemont établi.
Certes, je ne me dissimule pas combien est vicieuse et insuffisante l'organisation financière de la France. Je sais tout ce que l'esprit de concurrence et de monopole a répandu de maux sur mon pays depuis vingt-cinq ans , mais je constate avec bonheur que les deux sources vives de la production agricole et manufacturière n'étant point taries chez nous, comme elles le sont en Anglelerre, le champ de l'avenir n'est pas fermé pour la France comme il l'est pour la Grande-Bretagne. Chez nous le fond reste, l'instrument seul est à perfectionner.
En Angleterre, la propriété est grevée au-delà de sa valeur, les deux tiers du capital anglais sont engagés dans les emprunts hypothécaires, la dette esl de 22 milliards, et l'impôt plus lourd que chez nous, après avoir dévoré les crédits ordinaires, ne s'alimente plus que par les expédients extraordinaires, comme Vincome-tax, moyen réservé jusqu'à ce jour pour les nécessités de la guerre. Cette taxe, temporaire et patriotique, décrétée en sus de toutes les taxes habituelles, pour trois années seulement, qui devaient expirer d'abord en 1845, puis en 1849, quand cessera-l-elle ? Quelques personnes, je le sais, ont été frappées d'une légère économie opérée sur le budget de 1850, mais ont-elles réfléchi que la réduction portait en partie sur les moyens de défense du pays, et que l'équilibre était dû seulement aussi au maintien de Vincome-tax, qui, de
l'aveu de tous les hommes d'état, achève d'épuiser le pays, et mange, par anticipation, les ressources de salut public.
Si la France n'a que trop marché dans cette voie funeste, elle est encore. Dieu merci ! bien loin d'être arrivée au même point que sa rivale, et la démocratie pourra cicatriser ses plaies , avant qu'elles soient devenues incurables.
Ce n'est pas une impression toute personnelle que je formule ici; je ne fais que traduire les paroles de Y Edinburgh-Magazine lequel dit, dans son numéro du 4^'" avril 1850, que « si jamais capitalistes ont dû être préoccupés d'une interruption ou même d'une cessation complète dans le payement de leurs rentes, ce sont, à coup sûr, les capitalistes anglais. « « Ils pensent, dit l'auteur de l'article, « que tout intérêt peut être impunément ruiné dans « le pays, sans qu'ils soient eux-mêmes engouffrés « dans le naufrage; trompés par la parfaite régu- « larité avec laquelle leurs rentes ont été servies « depuis cent cinquante ans, ils ne peuvent con- « cevoir qu'il en soit autrement. Ils s'attendraient « plutôt à ne pas voir le soleil se lever le matin, « qu'à ne pas recevoir exactement leur dividende « en janvier et en juillet. Leur confiance pourrait «s'évanouir bientôt cependant, car c'est sur le « revenu national que leur créance est servie, et « le revenu national a reçu de mortelles iitteintes. »
Il faut bien, en effet, que le revenu national soit gravement menacé, pour que l'opposition parlementaire prenne sur elle la responsabilité de de-
mander la réduction de l'armée de lerre et de mer, au milieu de l'Europe en armes, et qu'elle aille même jusqu'à tenir en réserve, dans son programme, l'abandon des colonies.
Comprend-on l'Angleterre sans colonies?
On me permettra donc de poser en fait que, indépendamment de sa constitution organique et si parfait que puisse en être le mécanisme, le crédit en Angleterre ne repose que sur un mensonge.
Est-il besoin maintenant de jeter un coup d'oeil sur ses établissements de crédit? Je le ferai en quelques mots, moins pour ajoutera un argument sans réplique, que pour en finir avec un préjugé trop répandu sur le continent.
La banque d'Angleterre est la clé de voiàte de l'organisation financière de la Grande-Bretagne. Tous les intérêts commerciaux et industriels viennent se rattacher à ce grand centre. Sa charte a été renouvelée, en i 844, pour neuf années. Elle peut émettre des billets sur garantie jusqu'à concurrence de 14,000,000 livres (350,000,000 francs) sauf à obtenir du gouvernement l'autoiition de reculer cette limile. Quant au ;;apier que le département des émissions de la banque {Issuing department) peut mettre en circulation, en dehors de ce maximum, il doit être représenté, dans ses coffres, par une égale quantité d'espèces métalliques qui lui auraient été remises en dépôt.
Les garanties qui doivent répondre de l'émission des 14,000,000 livres ne se composent que pour une faible partie d'effets de commerce, la banque
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ayant à peu près abandonné l'escompte des valeurs commerciales. Ces garanties consistent, soit en bons de l'échiquier qu'elle reçoit pour gages d'avances faites au trésor, soit de rentes consolidées qu'elle achète pour tenir lieu de numéraire improductif.
Quant à sa réserve métallique , elle provient exclusivement des dépôts qui lui sont confiés, tant par les établissements publics que par les particuliers, et pour lesquels elle ne paye aucun intérêt. Son capital était primitivement de 14,553,000 livres (363,825,000 francs); mais, depuis longtemps, il a été absorbé par le gouvernement, qui lui en paye l'intérêt à 3 pour 100. En 1823, elle fit une nouvelle avance au gouvernement de 13,080,000 livres (327,000,000 francs); de sorte qu'aujourd'hui , et malgré les remboursements opérés dix ans plus tard, elle est intéressée pour près de 700 millions dans la dette flottante ou consolidée.
Deux choses sont à considérer sur ce point : la première, que la banque d'Angleterre n'a plus un centime pour répondre du payement de ses effets, situation anormale pour un établissement de crédit qui ne doit emprunter son influence qu'à sa solvabihté personnelle. En effet, par l'immobilisation de son capital, elle n'a plus à offrir que des garanties purement morales au public, et n'est , en léalité , qu'une fabrique de papier-monnaie, pour la juger avec les doctrines de Pécole de Smith.
La seconde, c'est qu'après avoir disposé de
la totalité de son capital, on s'étonne qu'elle ait pu prêter au gouvernement une somme de plus de 300 millions. D'où venait cet argent? Comment at-elle prêté ce qu'elle n'avait pas? la réponse est facile. La banque d'Angleterre tient dans ses mains la planche aux assignats, et elle a battu monnaie. Mais c'est le public qui a été, dans cette circonstance, le véritable prêteur, en recevant comme espèces les billets de banque mis à la disposition du gouvernement , billets h cours légal et forcé , ce qui n'empêche pas la banque de se faire payer un intérêt annuel de 2 et demi pour cent par le trésor.
Pour ce qui est du gouvernement, sa position n'est pas plus honorable. Tuteur légal d'une nation de vingt-huit millions d'hommes, il fait avec la banque un commerce que l'opinion flétrit, avec raison, comme frauduleux. Au lieu d'emprunter de l'argent pour ses besoins, il se fait donner des billets par la banque, en échange de coupons de rente, ou de certificats delà dette flottante. En d'autres termes, le gouvernement et la banque échangent entre eux du papier de circulation, comme ces commerçants gênés qui ne reculent leur faillite qu''en courant à la banqueroute.
Si la banque n'a de garantie que dans les engagements du trésor, sur quelle garantie reposent, à leur tour, les engagements du trésor, sinon sur l'impôt qui a atteint ses dernières limites?
A quoi bon poursuivre l'exauien approfondi de la situation financière de la banijiie d'Angleterre II. 1 1
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et (les banques publiques et privées dont elle est le suprême régulateur? Tout est dans le fait que je viens de signaler.
J'ai dit que la banque d'Angleterre négligeait de plus en plus l'escompte des valeurs commerciales, pour reporter toute son activité sur les fonds publics. C'est aussi à ce genre d'opérations qu'elle demande ses revenus. Indépendamment des intérêts qu'elle touche pour les prêts qu'elle a faits à l'Etat, elle reçoit à titre d'abonnement une somme de 168,000 livres (4,200,000 fr.) pour le service du trésor et les transferts, sans compter la jouissance de vingt jours qui lui est accordée pour prix du mouvement des fonds.
Ce n'est pas tout, afin que la suprématie de l'argent soit mieux constatée, c'est la banque qui règle le taux des intérêts de la dette flottante, comme elle fixe le taux de l'escompte commercial. En un mot, c'est la banque d'Angleterre qui tient dans ses mains le crédit public et privé.
Et ce n'est pas seulement en Angleterre que la banque exerce cette direction suprême; elle pèse sur le crédit du globe entier, de sorte qu'en définitive, la sécurité commerciale des deux mondes est à la merci d'un pays, où l'état désespéré de l'agriculture et (le l'industrie tarit les sources du crédit, et va stériliser l'impôt.
On fait grand bruit des trésors enfouis dans les caves de la banque d'Angleterre, mais on oublie que cette réserve provient de dépôts qui peuvent
être retirés demain, et qui placeraient cet établissement en face d'une circulation considérable sans aucune garantie monétaire.
II se peut que la banque soit indépendante du gouvernement, bien qu'en effet, elle suive sa forlune; mais ce qu'il y a do sûr, c'est que le trésor n'est pas indépendant de la banque. Les deux intérêts sont d'ailleurs tellement enchevêtrés qu'il serait superflu de rechercher auquel d'entre eux revient la puissance. Ce que j'ai à constater, c est qu'ils sont soumis aux mêmes chances, etqu'ils ne vivent qu'à l'aide d'une association illicite, chacun n'osant nier ses plaies et se contentant de faiie croire à la solvabilité de son complice.
Combien de temps encore se prolongera cette comédie? c'est à la misère du peuple à répondre. Quand l'agriculture et 1 industrie auront épuisé leurs dernières ressources, quand le commerce et la marine seront entièrement paralysés, et ce résultat ne se fera pas attendre, la banque et le trésor s'abîmeront du même coup, emportant les suprêmes espérances de l'aristocratie.
Faut-il demander h la banque elle même la preuve que la confiance décroît visiblement? Les honunes d'argent ne récuseront pas sans doute un pareil témoignage. Eh bien, tandis que les coffres de la banque regorgent d'espèces , la circulation en billets est au-dessous du maximum fixé par r-.icle de 1844 sur le renouvellement de sa charte. Or, si elle n'use pas de la latitude qui lui est accordée, ne doit-on pas en conclure qu'elle
éprouve elle-même des crainles sérieuses sur la situation du pays? Quand la confiance enfle les voiles du crédit, la banque sait bien se dépouiller de cette réserve. Elle s'inquiète peu de tenir dans ses coffres des millions par centaines; un encaisse dix fois moindre suffit pour la rassurer et subvenir aux nécessités d\me circulation qui se renouvelle h chaque instant. Aujourd'hui,, au contraire, toutes ses précautions ne font qu'attester l'étendue de ses méfiances; les prêts hypothécaires deviennent de plus en plus difficiles, l'industrie est en perte, le commerce d'exportation et la marine en décroissance. Il n'y a qu'une chose qui soit en voie de progrès, c'est la réserve de la banque.
Elle doit du moins, dit-on, h la puissance de son encaisse le bénéfice du change. Cette assertion est parfaitement contestable. Si l'Angleterre a conservé cet avantage, cela tient simplement à ce que l'or est la monnaie légale en Angleterre.
Veut-on savoir, au surplus, d'oîi viennent les millions qui sont renfermés dans les caves de la banque? 11 faut songer, — et c'est là un fait officiel, — que depuis la révolution de Février, il s'est fait une importation considérable de numéraire dans la Grande-Bretagne. Les touristes anglais ont déserté le continent pour rentrer dans leur île, et cette circonstance a ramené à Londres une somme qu'on évalue à 500 millions au moins. D'un autre coté, les aristocrates d'Italie, de France,
d'Allemagne ont fait passer en Angleterre une partie de leurs capitaux^ et c'est rester au-dessous de la vérité que d'évaluer cette importation d'or et de lingots à une autre somme de 500 millions. Sans ce milliard, peut-on dire comment l'Angleterre aurait vécu depuis deux ans?
Il est difficile de séparer le créditprivé du crédit public, puisque l'un et l'autre pivotent sur la banque d'Angleterre. D'un bout du territoire à l'autre, toutes les pulsations du corps social viennent répondre à ce grand centre qui naguère renvoyait partout la vie et l'activité. Les banques d'Ecosse, la banque d'Irlande n'existent, à proprement parler, que sous le bon plaisir de la banque d'Angleterre, dont elles sont aujourd'hui les très-humbles esclaves. Dès-lors il n'est pas nécessaire de leur consacrer une mention plus explicite. Quant au crédit privé, il est réparti par un certain nombre de maisons de banque qui sont directement en rapport avec les négociants. Ces maisons n'ont généralement qu'un capital restreint ou compromis, soit dans les fonds publics, soit dans les affaires industrielles et coloniales. Leur caisse s'alimente exclusivement par les dépôts qu'elles reçoivent de leurs clients, l'usage général, en Angleterre, étant de ne conserver que ce qu'il faut d'argent pour les besoins courants et de payer en mandats sur son banquier.
Ainsi, là encore se retrouve le caractère qui a été constaté plus haut dans les opérations de la banque. Les banquiers sont des intermédiaires
commandilés par leurs clients et recevant le crédit au lieu de le donner.
A côté et même au-dessus des banquiers, on compte d'immenses fortunes cachées sous le modeste comptoir des marchands de la cité. Eh bien, ces fortunes colossales ont l'énorme inconvénient de ne pouvoir se réaliser ; pas une seule ne supporterait l'épreuve d'une liquidation. En Angleterre, les commerçants ne se retirent pas des affaires, comme cela se pratique en France. Ils meurent en transmettant à leurs enfants, non pas un héritage net et solide, mais un grand courant d'affaires basé sur un crédit souvent imaginaire. Sans doute, il est d'opulentes exceptions; mais, en thèse générale, le crédit privé n'est pas moins fictif que le crédit public. Aussi, quand une maison vient à manquer sous le coup d'une crise commerciale, vous voyez le mal se propager à l'infini. Une faiUite en entraîne vingt autres, dont chacune se répercute à l'instant même en autant de sinistres.
Existe-t-il rien de pareil en France? La crise financière de ^ 847 elle-même prouve que, dans ce dernier pays, le crédit a des racines bien autrement résistantes. Grâce à l'incurie coupable du gouvernement de cette époque, la disette a causé une énorme perturbation dans la richesse publique, si fortement ébranlée déjà par le jeu exagéré des actions de chemins de fer. Malgré cette double influence, toutes les banques particulières n'ont pas été réduites à liquider, comme dans les Trois- Royaumes, au moyen de la banqueroute, et la ban-
que de France, loin d'avoir été ruinée, a pu venir en aide à la banque d'Angleterre, en lui prêtant 50 millions, sans lesquels elle sombrait. L'Europe n'a pas encore perdu la mémoire de la calamité financière qui a affligé la Grande-Bretagne pendant cette même année 1847, et je n'ai pas à insister sur ce point. Je me bornerai à faire remarquer que, même à l'état normal, chaque année amène un débordement de sinistres dont aucun peuple d'Europe n'offre l'équivalent. Sans parler des faillites qui se règlent judiciairement, et dont le nombre et l'importance sont considérables, celles qui se terminent par des arrangements amiables sont dix fois plus nombreuses. Dans un pays où le temps vaut de Targent {time is money), le commerce n'aime pas à supporter la lenteur des procédures. A chaque instant, des arrangements se signent à 10 ou 15 pour iOO, et le lendemain, réhabilité par une transaction souvent frauduleuse, le failli de la veille recommence ses opérations sur une plus grande échelle, sans avoir même à rencontrer la moindre apparence de méfiance. Tant il est vrai que le commerce, en Angleterre, est un jeu où la probité n'est pas de mise, oii la modestie n'accompagne que rarement la défaite !
Que peut être le crédit dans un pays où, de l'aveu de tous, le produit et l'outillage agricoles ont perdu plus d'un milliard 250 millions en un an , par suite de la nécessaire introduction des céréales ; dans un pays où, d'après leurs propres déclaralions, les manufacturiers fabriquent pour fabriquer,
afin de ne pas laisser périr les capitaux qu'ils ont engagés, mais en supportant 50 pour 100 de perte sur les dernières années ; dans un pays où, la plus gigantesque des compagnies , la compagnie des Indes est elle-même au-dessous de ses affaires de plus d'un milliard, et ne devra la continuation de son privilège homicide qu'à l'impossibilité où est l'Etat de payer cette dette qu'il a endossée pour prix de la souveraineté des Indes ; dans un pays où le capital, consacré aux chemins de fer, est en perte du tiers à la moitié, sur toutes les lignes sans exception ; dans un pays où la plupart des compagnies se trouvent dans un inextricable embarras, obligées qu'elles sont déjà de renouveler leurs rails et tout leur matériel?
Je n'ai rien exagéré ; les faits que je cite, les arguments que j'ai développés défient la controverse. Ce n'est pas un ouvrage théorique que je soumets à mes concitoyens; je n'ai donc pas dû, pour apprécier les faits, me placer à un point de vue contraire aux doctrines de l'école anglaise. L'organisation du crédit, en Angleterre, est basée sur le principe de la concurrence et du laisser-faire ; il fallait donc accepter cette donnée pour en juger impartialement les effets. Qu'il y ait peu de sincérité sous ce drapeau, que cette doctrine conduise fatalement au monopole, qu'elle soit condamnable à tous égards, c'est ce que je n'ai pas besoin de démontrer.
La conclusion qu'il me reste à tirer est celle-ci: de quelque côté que l'on porte les yeux, on voit
les efforts les plus persévérants aboutir uniformément aux plus déplorables résultats. La banqueroute est partout imminente, car partout le crédit est fictif, l'opulence mensongère. Dans la Grande- Bretagne, il n'y a de réel au fond des choses que la misère, la misère universelle. Le gouvernement et les banques d'Etat, aussi bien que les banques privées et les maisons de commerce de tout rang, les armateurs comme les agriculteurs et les manufacturiers, enfin tous les auteurs de ce sombre drame qui se joue depuis si longtemps en Angleterre, sont frappés au cœur.
Il faut le dire bien haut, il n'y aura désormais de crédit possible que chez les peuples où le travail sera libre et honoré, où le monopole du capital disparaîtra devant l'association des bras et des intelligences, où les lois de la fraternité internationale présideront à l'organisation économique. Les peuples, éclairés par le désolant et salutaire exemple de l'Angleterre, comprendront peut-être enfin que la science du mal a ses limites, et qu'au delà, c'est la mort.