CHAPITRE IV
St une Place ne se défendait point ~ jusqu'à la dernière extrémité , il serait à peu près indiffèrent au 'elle fût bien ou mal fortifiée. Les difficultés réelles ne commencent quau glacis. La défense des brèches étant l'opération la plus critique et la plus meurtrière pour V assiégeant , est aussi la plus capable de le rebuter , et la plus décisive pour l'honneur de la garnison.
La construction des places fortes , leur entretien , leur approvisionnement } entraînent le Souverain à d'énormes dépenses. Ces dépenses sont bien employées , puisqu'elles suppléent à des dépenses beaucoup plus grandes qu'il faudrait faire pour augmenter l'armée active en proportion convenable. En effet , il faudrait placer à tous les débouchés , à tous les lieux où ces postes sont utiles , des corps de troupes qui pussent en tenir lieu,
c'est-à-dire , huit ou dix fois aussi considérables que ceux qui en composent les garnisons ; car il est reconnu par l'expérience , qu'une garnison peut tenir tête à une force à peu près décuple , à laquelle il faudrait en opposer une équivalente , s'il n'y avait une place forte pour y suppléer.
L'effet que produit celle - ci est même plus sûr , parce que , quelle que soit la force de l'agresseur, elle peut toujours résister à un coup de main -, au lieu qu'un corps quelconque de troupes peut être attaqué à Timproviste par un corps de troupes beaucoup plus considérable , inopinément rassemblées , et se trouver obligé ^'abandonner , au moins momentanément, la frontière, en la laissant ouverte à l'ennemi.
Mais les services importans que peu- Vent rendre les places , supposent qu'elles sont confiées à des personnes sures ? capables , déterminées ; autrement elles produiraient une fausse sécurité , et seraient souvent plus nuisibles qu'utiles, puisque l'ennemi s'en saisirait facilement, et s' en servirait ensuite lui-même, comme d'un point d'appui, pour porter la guerre en avant.
Ces grandes dépenses nécessitées par
les places fortes , ont pour objet d'y adapter les meilleures maximes cou nues sur la fortification , les constructions indiquées par les maîtres de l'art: mais de quoi serviront tous ces travaux^ si l'on rend les places avant que ces mêmes travaux soient seulement entamés par l'ennemi ? Or , i en général , ces travaux sont le corps de place même , ou lui tiennent de fort près; c'est là que se trouve ce qui constitue proprement le système de la fortification ; ce système est enveloppé par le chemin couvert et les glacis. Jusques - là peu importe le tracé , i) n'est presque pas même aperçu ; il est composé de parties qui se flanquent ? quel que soit ce .tracé , et dont les feux se croisent sur les avenues, un peu plus, un peu moins bien ; mais la différence du meilleur au plus mauvais ne peut produire au plus , qu'une différence do deux ou trois jours , sur les progrès des attaques jusqu'au glacis.
k S'il et oit vrai y dit le gênerai dAry)çon> qu'une place eût quelque raison » de se rendre , après que l'attaquant se- » roit parvenu à se loger sur le chemin » couvert; il seroit d'abord très-égal que » les places fussent bien ou mal fortifiées ,
» car il n'en conte pas plus d'aborder le » chemin convert de la place la plus formi- « dalile y que celui de la plus foible : ce » n'est toujours dans ces deux hypothèses t » qu'une masse de terre couvrante, éga~ » lement accessible ; et très - peu importe S) en effet , à l'opération du logement, que « les remparts et leurs dépendances soient )) ou ne soient pas parfaitement organisés. » Ceux qui avancent de pareilles propositions ne savent pas que c'est précisément » à ce terme où ils prétendent finie leur }> défense > que les braves gens commen- » cent la leur : ils ne savent pas que ce se- » roit dispenser l'assiégeant de la reprise a des chemins couverts , dont on peut le » chasser plusieurs fois de suite : ils ne sa- )i veut pas que ce seroit lui épargner l'em- )) barras de reconstruire ses batteries de » brèche , qu'on peut faire sauter à diffé- » rentes reprises : ils ne savent pas que ce » seroit le dispenser des travaux pénibles » et meurtriers des descentes et des pas^- » sages de fossé , sur les demi11- lunes da- )) bord , et ensuite sur les bastions : ils ne » sa vent pas que les attaquans ne peuvent » s'attacher au corps de place ^ qu'ils » n'aient procédé contre les demi-lunes et » les tires-enbrèche qu'elles peuvent ren-
» fermer : ils ne connoissent pas les res- » sources que les défenseurs peuvent em- » ployer pour 'démasquer tout-à-coup des » feux conserves > pour revenir offensive- » ment sur les logemens étroits et timides » où les attaquais ne peuvent déployer » leur supériorité : ils ne connoissent pas » les avantages de la successibilité des re~ » trancheniens en retirades , ni les chi- » canes des caponières , ni les déblais des » brèches > par les effets des mines ou des »fougaces, ni les retranchemens dans les «bastions, etc.; enfin ils ne se doutent » pas des grandes et véritables ressources » de la défense. Autant vaudroit se rendre » à la première sommation. »
Ce serait donc bien en pure perte que de si grands travaux auraient été préparés autour et près du corps de place ., si, dès que l'ennemi les aperçoit , il fallait les lui rendre. Un vieux corps de place à tours anciennes , est aussi bon à trois cents toises, que la fortification de Vauban ou celle de Cormontaingne ; on peut envoyer des boulets et des bombes d'un rempart qui a trois siècles , comme d'un bastion fait suivant les principes modernes. Ce n'est qu'en Rapprochant , que l'ennemi
voit peu à peu- les difficultés s'accroître 9 ■ qu'il se trouve de plus en plus gêné dans ses rnouvemens , resserré clans ses attaques , pris en flanc , quelquefois de revers , et qu'étant obligé de se défiler de toutes parts, il se voit réduit à cheminer par des circuits continuels > à enfoncer ses tranchées \ , et môme à se faire des galeries souterraines , où il rencontre d'autres obstacles et d'autres dangers , préparés à l'avance et liés au système de la fortification. Toutes ces difficultés disparaissent si l'on se rend , avant le terme prescrit, par l'impossibilité de se défendre davantage. Dans cette proximité du corps de place , chaque minute coûte plus d'hommes à l'assiégeant , qu'un jour entier lorsqu'il est à l'on vertu rc de la tranchée, chaque coup de canon de l'assiégé est plus meurtrier que cinq Cents tires au commencement du siège. Les sorties produisent des effets infiniment supérieurs et moins dangereux pour la garnison , parce que l'ennemi est plus éloigné des corps qui doivent le soutenir , tandis qu'au contraire l'assiégé se rapproche du centre de ses moyens. Les entreprises sur la tête des sapes, sont bien plus fréquentes , bien plus promptes, et ie désordre qu'elles oc-
ca'sîonnent -est bien plus grand , bien plus difficile à réparer. C'est à l'attaque des brèches que l'assiégé , quoique inférieur en nombre,- est cependant beaucoup plus fort par sa position \ parce qu'il domine, qu'il ne peut être attaqué que sur un, front égal au sien à l'étranglement de la brèche , qu'il ne peut être tourné , que la cavalerie n'a point d'action sur lui, que l'ennemi n'a point encore d'artillerie^, tandis que lui défenseur , s'il a su profiter de ses avantages , doit en avoir plusieurs pièces de cachées , qu'il a su réserver pour cet instant décisit. En un mot , ce qu'a fait l'assiégeant jusqu'alors y n'est qu'un jeu auprès de ce qui lui reste à faire. Il sera bientôt rebuté si l'assiégé tient bon, et celui-ci touche au moment de recueillir le fruit de ses travaux.
Une place qui ne tient pas autant qu'elle pourrait le faire , ne donne pas le temps aux secours d'arriver. Souvent elle n'est attaquée par l'ennemi , que pour opérer une diversion et forcer une armée éloignée d'abandonner ses entreprises pour venir la protéger. Alors pour empêcher qu'il ne remplisse son objet , et ne point affaiblir l'armée active , il fauUavoir le temps de rassembler "les dépôts de l'intérieur , de
réunir les garnisons voisines , de faire ftiême au besoin , de nouvelles levées : ai la place est rendue avant que tout cela ne soit organisé , bien loin d' avoir été utile , elle aura occasionné des mouvemeus pénibles et dispendieux, elle aura. inspiré une fausse confiance qui peut devenir fatale , et elle fournira à l'ennemi un point fort , dont le voisinage obligera à un développement de force toujours en surveillance , toujours en action , pour l'empèclier d'étendre sa conquête.
Lorsque l ennemi fait une pareille expédition , s'il trouve une résistance à laquelle il ne s'attendait pas , il est humilié de voir ses sacrifices inutiles , il n'ose plus rien tenter de semblable ; c'est pourquoi il fait ses derniers efforts , et voyant que tout lui échappe s'il n'emporte pas la place d'emblée , iJ fait jouer tous les ressorts ; il ne néglige rien : bombardement } surprise , coup de main > corruption , terreur; tout est mis en œuvre ; il s'expose aux chances les plus malheureuses, tandis que l'assiégé n'a à soutenir qu'un effort de L peu de durée , pour se couvrir d'une gloire immortelle.
Lorsqu'on réfléchit sur la consommalion d'approvisionnement en tous genres
qu'exige -un long siège , à la difficulté des transports, aux maladies qu'occasionne l'arrière- saison on conçoit combien est fâcheuse et coupable une reddition prématurée. Il est très-rare en eft'et que Tassiégea ut puisse rassembler tout le matériel qui lui est indispensable , et même lorsqu il en aurait les moyens , rarement le fait-il , parce qu'il compte sur le peu de fermeté des défenseurs : il n'a souvent ni assez de troupes pour l'armée de siège , ni armée d'observation et dans le -cour* de la guerre de la révolution ; il n'y a peut-être pas eu un seul exemple , d'un approvisionnement complet pour attaquer. Cependant il ne faut dans ce cas qu'un peu de ténacité; car l'ennemi ne peut attaquer que mollement, ses moyens sont épuisés avant qu'il soit parvenu à la moitié de, ses travaux ; il fait sommer la ville avec de grandes menaces , prêt à s'en aller lui-même , si on lui montrait une ferme résolution. Mais il a compté sur la faiblesse et l'ignorance des cbefs , et il réussit à leur faire signer une capitulation d'autant plus honteuse réellement, qu'elle est conçue en termes plus honorables; car c'est précisément parce qu'il sent qu'on "peut se défendre encore , et peut - être
lui faire lever le siège , qu'il accorde tout ce qu'on veut.
11 aurait fallu se de'fendre encore , ne fût-ce que pour gagner l'arrière-saison; et consommer le reste des approvisionnemens , afin d'empêcher l'ennemi d'en profiter , et lui faire consommer les siens; car avec ces approvîsionnemens réunis, il peut; lorsque la saison n'est pas encore fort avancée , attaquer tout de suite une place de la seconde ligue , avant quelle n'ait eu le temps de s'approvisionner ellemême , la réduire prornptement comme la première passer à la troisième prise au dépourvu , et achever ainsi la trouée en une seule campagne > lorsqu'il eût .suffi, d'un peu de constance pour le faire échouer , ou au moins l'arrêter plusieurs années ', et lui faire user tous les moyens de continuer la guerre offensive.
Les peuples de la haute antiquité étaient Lien forcés de défendre leurs villes jusqu'à la dernière extrémité : il j allait pour chacun des individus , de tout ce qu'il pouvait posséder au monde : tout J'Empire était , pour ainsi dire , concentré dans une seule place. Cette capitale prise, les biens et les personnes devenaient la proie de l'ennemi ; il se partageait le butin,
l'Empire changeait de maître , le peuple était emmené en captivité , et. le prince vaincu avec toute sa famille , était attaché au char de son superbe vainqueur pour orner son triomphe.
Ainsi les places n'avaient aucun rapport au système général de la guerre : on allait au-devant de son ennemi , on livrait une bataille ordinairement décisive ; si le sort des armes était contraire ; on se retirait dans sa capitale ; on s'y renfermait avec ce qui restait de plus précieux , et on s'y défendait avec l'arme du désespoir.
Les villes de Troye y IVinive, Babylone y Ecbaîane , etc, , nous offrent des exemples célèbres de semblables éveil emens.
Les Grecs , les Romains , les Carthaginois lièrent davantage leurs forteresses à leur système de guerre : ils en firent des clefs de leurs vastes possessions , et cependant leur importance n'étant guère moindre que dans les temps antérieurs , la guerre de l'attaque et de la défense des places j continua chez eux à jouer un rôle égal au moins à celui de la guerre de campagne , et leurs sièges furent aussi célèbres que leurs batailles: tels furent ceux de Syracuse , Veïes f Tyr , Lylibée ,
Sagonte > Carthage , Numance , Alise , Jérusalem , Palmjre.
Les peuples modernes d'Europe se sout pour la plupart mis à l'abri de cef terribles expéditions , en multipliant beaucoup davantage leurs places fortes. Le sort de ces peuples ne dépend plus aujourd'hui du succès d'une seule bataille. Une place prise n'entraîne qu'un malheur partiel et réparable ; on peut même perdre sa capitale et la recouvrer, parce que la frontière offre une multitude d'asiles de sûreté ; trois lignes de places fortes , les unes derrière les autres y arrêtent la trop grande ambition d'un conquérant, et le ruinent en détail.
Mais peut-être que cette grande multiplicité de forteresses fait qu'on attache moins d'importance à chacune d'elles en particulier , et qu'on les défend avec moins d'obstination. Cependant, si elles nous garantissent dfs fléaux qu'entraînaient les guerres d'autrefois y c'est à condition que du moins les points attaqués se défendront comme faisaient les-places anciennes ; autrement le mal ne serait que retardé et non empêché; car l'ennemi , après la prise de trois ou quatre places , se trouverait au cœur de l'Etat , et bientôt au-
raient lieu les mêmes désastres que ceux dont l'histoire ancienne est remplie. INos forteresses concentrent les hostilités et les circonscrivent sur un local de peu d'étendue ; voilà leur avantage. Mais ce local étroit, il faut en convenir , n'est souvent guère moins malheureux que n'étaient autrefois les contrées envahies. Ce local est sacrifié momentanément au salut de tous \ mais pour que tout le reste soit sauvé en effet , il faut que dans ce lieu concentré l'ennemi trouve la même résistance, la même obstination que celles qui devraient avoir lieu si la nation entière y était réunie, et qu'il fallût y défendre sa vie, sa famille 7 sa liberté ; aussi n'est - ce pas un mérite médiocre que celui d'une belle défense , et peut-être qu'une des causes principales de la faible résistance que font les places actuelles y vient de ce qu'on a semblé jusqu'à ce jour n'attacher qu'une considération secondaire à ceux des officiers supérieurs qui en sont chargés. On donne souvent ces coinmandemens , comme par forme de retraite 7 à d'anciens officiers qui ne peuvent plus supporter les fatigues d'une campagne active; on n'y envoie quelquefois que des vétérans, des dépôts, des troupes de non-
velle levée , pour y tenir garnison : on semble supposer que le service n'en est pas aussi essentiel que celui des armées mobiles. Ce concours de circonstances diminue trop souvent l'opinion qu'on doit avoir de l'importance du poste .qu'il faut défendre. Mais si les corps les pins exercés et les plus actifs doivent être en effet plus généralement employés en ligne , c'est parce qu'il n'y a que ceux-ci quipuisr sent exécuter avec précision les manœuvres de la tactique ; tandis que les autres peuvent très-bien servir dans les villes de guerre , pourvu qu'il s'y trouve un noyau de troupes bien exercées ; c'est même là l'un des avantages les plus remarquables des places : mais s'il y faut moins de tactique ? il n'y faut pas moins de courage ni de constance à supporter toutes les privations y ni de cette vertu d'autant plus héroïque > qu'elle est nécessairement moins remarquée qu'en un champ de bataille , sous l'œil du Souverain lui-même ; ou d'une grande partie de ses compagnons de gloire ? et en présence .d'Une grande armée toute entière.
Quen'a-t-on pas à souffrir dans une place assiégée , lorsqu'on est résolu d'en pousser la défense à toute extrémité? Je
ne rappellerai point à ce sujet, ce qu'on peut voir dans toutes les descriptions de semblables événemens ; qui a jamais pu les lire sans émotion ? C'est aux hommes destinés à une pareille défense qu'un gouverneur y marchant à leur tête , peut bien adresser , comme autrefois un capitaine romain à ses soldats , ces paroles sublimes : Ed eundum est , milites, undè redire non necesse est.
Quelle récompense ne méritent pas des soldats dignes d'entendre ^de semblables paroles ! le chef qui les prononce ! C'est au Souverain seul, c'est au héros dont la présence a si souvent , au milieu des périls y enflammé les guerriers du plus noble enthousiasme , qu'il appartient d'apprécier ces faits militaires , et d'en placer, les auteurs au rang de gloire qui leur appartient..