CONCLUSION GENERALE
Des principes exposés dans cet écrit, nous déduirons cette grande maxime qui nous â servi d'épigraphe :
Dans la Défense des Places fortes , la valeur et l'industrie ne suffisent point lune sans ï autre , mais elles peuvent tout étant réunies.
Valeur! Industrie! Toute la Défense des Places est dans -ces deux mots, qui ont fait chacun le sujet d'une des deux parties de cet Ouvrage. Mais ou a du remarquer dans tout ce qui a été dit ? que pour être efficaces, il faut qu'elles agissent toujours de concert ; qu'elles ne cessent jamais de se seconder mutuellement.
En effet , quelle que soit la bravoure de l'assiégé ; puisque celle de l'assiégeant lui est supposée égale y il est évident que la petite troupe sera forcée de céder à la grande, à moins que la première n'ait une industrie qui lui soit propre , pour
T. 3 il
compenser l'infériorité du nombre: ainsi, en pareil cas, la bravoure seule ne saurait lui stiffîre.
L'industrie seule , ou faiblement se-.
condée, suffit encore moins» Car, d'après le calcul des plus savans ingénieurs , il n'est aucune place ? même fortifiée suivant les meilleurs principes , qui , abstraction faite des actes extraordinaires de vigueur , qu'on ne peut faire entrer dans le calcul, puisse tenir plus de 4° jours de tranchée- ouverte , contre une attaque régulière.
Mais s'il est vrai que , prises séparément, la valeur et l'industrie ne suffisent point ; d'un autre côté , les" fameuses défenses des anciens contre des ennemis aussi braves qu'eux ; celles qui onr eu lieu , lors de la chevalerie et jusqu'à l'invention de la poudre , contre des assaillaus non moins intrépides -, et enfin , plusieurs défenses également brillantes , qui appartiennent aux siècles postérieurs, prouvent que quand la valeur d'une garnison se joint au talent des chefs qui la dirigent , la défense peut se prolonger indéfiniment j en raison des subsistances et des approvisionnemens de la place.
La véritable cause de l'extrême diffe-
rence qui existe entre les belles défenses dont nous venons de parler ., et celles qui ont été calculées mathématiquement , vient évidemment de ce que ces dernières sont supposées s'opérer uniquement par le feu , et de ce qu'un ouvrage une fois enlevé/ est censé ne pouvoir jamais:
, être repris : tandis que les anciens ne, connaissaient pas même les armes à. feu ; que dans, le moyen tâge, on en emplo^ yait très-peu àlaguerre des sièges; qu'enfin^ au petit nombre de défenses .brillantes qui ont eu lieu dans les temps modernes , les* assiégés n'ont regardé les armes à feu que^ comme des moyens secondaires ; qu'ils* fondaient leurs moyens pricipaus sur l'emploi de l'arme blanche et les combats» corps à corps : c'est par ce genre de comrbats que , dans le cours d'un siège , le
I même ouvrage était pris et repris nombre de fois; (je qui est la vraie manière d'en, prolonger extraordinai rement la dunée,, et d'épuiser les forces de l'ennemi.
Or la bravoure est plus nécessaire . sana? doute j dans le combat corps à corps , que dans celui des armes à feu , soutenu derrière un parapet ; ainsi , quoique les troupes soient aujourd'hui aussi braves qu'elles l'aient jamais été, c'est bien réelle-
ment parce qu'on ne fait pas jouer à leur bravoure , dans la défense des places , le même rôle qu'autrefois, le même rôle .qu'on lui fait jouer encore dans la guerre de campagne, que les défenses modernes sont inférieures à ce qu'elles étaient ; et il demeure prouvé , comme on Ta dit ci-dessus , que ces deux /Siemens , la bravoure et l'industrie, qui , pris séparément ; ne sa uraiefit suffire , peuvent au contraire tout , lorsqu'ils sont combinés ; qu'alors ils se multiplient , pour ainsi "dire , l'un par l'autre , et qu'ils produisent des résultats supérieurs à ceux de l'attaque elle-même.
Il demeure également prouvé par suite de cette maxime , que si les armes à feu sont les plus favorables à l'assiégeant , les armes blanches au contraire , sont les plus favorables à l'assiégé ; et que celui-ci doit , autant qu'il le peut, ramener le système général de sa défense à une série non interrompue de coups de main. En effet , que peut-il y avoir de plus insignifiant 7 qu'une défense qui se borne à faire un feu continuel sur des tranchées où l'on ne voit personne , et à se retirer à mesure que l'ennemi avance, au moyen de la sape dans cette tranchée couverte? IS'est-il
pas évident que celui-ci marche presque sans aucune perte , -et qu'il exécute ses travaux presque aussi vite que si l'assiégé ne tirait pas un seul coup ? C'est cependant sur cette prétendue défense qu'est calculée la durée du siège dans les principes de M. de Cormontaingne et de ceux qui professent sa doctrine ; aussi de leur propre aveu , toute la perfection qu'ils ont pu ajouter au tracé #e M. de Vauban , se réduit à une prolongation de sept à huit jours au plus -, chétive amélioration que même on leur conteste , et qu'ils achètent par un surcroît de dépense. Convenons que ce n'est point en tirant force balles dans les parapets d'une sape qu'on peut en arrêter les progrès ; mais que c'est en attaquant de vive-force la tête de cette sape , en tuant les travailleurs qui y sont sans défense y et qui ne peuvent être que faiblement soutenus par les fusiliers qui Sont derrière eux ; c'est, dis-je, en harcelant perpétuellement cette tête de sape , soit par de petits détachemens qui tombent dessus à limproviste, soit en y jetant sans cesse des grenades , soit en la faisant sauter par de petites fougaces. Ainsi l'art doit se diriger essentiellement vers les moyens de loger ces petits détachemens
à couvert au plus près de ces têtes de sapes > et d'en assurer la retraite.
Autrefois ou n'attaquait guère que de vive-force , on se défendait de même, et les plus mauvaises places tenaient des années entières: aujourd'hui les attaques se font pied à pied, la défense suit le même procédé, et les meilleures places de guerre tiennent à peine un mois. D'où vient cela ? Ce n'est point de la supériorité de l'artillerie des assiégeans 3 puisque l'on voit encore de temps entempsdes défenses comparables à celles des anciens; mais ces défenses n'ont lieu que quand on prend le parti de se défendre comme eux , c'est-à-dire , par des coups de main. Il faut donc , si l'on veut conserver ses places , en revenir à ce mode; il faut rétablir dans la défense des remparts l'usage des, combats à l'arme blanche, reconnus déjà pour si décisifs partout ailleurs pour la valeur française ; il faut qu'au lieu d'être accessoires , comme on a vu que le suppose M. de Cormontaingne pour établir ses calculs, ces combats aient essentiellement partout la prééminence ; qu'enfin le système des constructions , l'usage de l'artillerie , l'emploi des contre-mines, toutes les ressources en un mot que peut sug-
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gérer l'art , suivant les diverses circonstances , soient rapportées et constamment subordonnées à cette défense majeure , à ce but principal.
On se convaincra facilement qu'ici la théorie doit être d'accord avec l'expérience ; car dans l'emploi des armes à feu, il est naturel que l'assiégeant ait touîe la supériorité ; son artillerie est toujours beaucoup plus nombreuse -. comme il enveloppe le front d'attaque , ses feux sont convergeus , et l'assiégé prête de toutes parts le flanc aux ricochets. Mais à l'arme blanche , c'est le contraire dans la mêlée , l'assiégeant ne peut plus faire usage de son feu , parce qu'il se détruirait lui-même ; il ne peut se présenter à la brèche sur un front plus grand que celui de l'assiégé , celui- ci ne peut être pris en flanc ni sur les derrières \ il occupe la hauteur et ne peut être abordé que par un chemin escarpé et miné , sur lequel il peut faire rouler des poutres , des pierres, des bombes, des feux d'artifice; enfin il voit lui-même en flanc les colonnes de son ennemi , et avec un peu d'industrie, il peut les battre de revers ; l'assiégé a donc tout l'avantage dans ce genre de combats.
L'art de la défense n'est donc point, comme l'ont imaginé quelques personnes, celui d'éluder .le choc à la faveur d'un rempart, mais au contraire celui de pouvoir se battre avec avantage corps à corps un.
contre dix; celui d'être sans cesse agresseur , lorsqu'on semblait condamné par les circonstances , à être constamment chassé et poursuivi > à chercher perpétuellement quelque retraite nouvelle pour éviter d'être accablé par un ennemi supérieur. L'industrie est de convertir le système général de la défense en une suite d'attaques partielles , mais multipliées et combinées de manière à opposer toujours le fort au faible , sans cependant jamais compromettre une partie trop considérable de ses forces. .
Si pour éviter l'avantage que donnent à l'assiégé les attaques faites de vive-force par son adversaire, celui-ci prend le parti de procéder méthodiquement et de s'emparer pied à pied de toutes les défenses de la place ; ce qui constitue le grand principe des attaques de M. de Vauban ; l'assiégé ne sera pas forcé pour cela de renoncer aux coups de main, qui doivent faire toujours la base de son système défensif, niais il devra les combiner avec l'emploi
des armes à feu ; de manière cme par le jeu alternatif des uns et des autres, il empêche l'ennemi de s'établir jamais solidement en aucun point.
Le véritable esprit de la défense ne consiste , ni à livrer des combats intempestifs et trop inégaux , ni à faire de ^continuel les retirades , en se contentant de retarder la marche de l'assiégeant par une série de petits obstacles ; mais à épier toutes lesoccasions de prendre celui-ci sur le temps, par un coup de main inopiné , lorsqu'il s'affaiblit quelque part > pour s'étendre et pour embrasser par son développement les ouvrages de la place , et au contraire à le laisser tout d'un coup exposé au plus grand feu de la place préparé pour cela , lorsqu'on le voit se réunir en masse. En général on peut dire , que contre les .attaques faites par coups de main, il faut se détendre pied à pied , et contre les attaques faites pied à pied , il faut se défendre par coups-de-main.
Sur ce principe , dans les points où l'on craint d'être attaqué de vive-force , il faut semer le plus d'obstacles possible, comme palissades, herses, chausse-trapes, étoiles à pointes, .mantclets, abattis; puis se retirer , pour laisser l'ennemi seul
exposé au plus grand feu de la place, pendant tout le temps qu'il sera à détruire ou écarter ces obstacles •. il faut de plus avoir des corps de réserve à couvert , et à quelque distance , pour tomber sur les premiers détachemens qui auraient franchi ces mêmes obstacles. Dans les points au contraire où l'ennemi pousse ses attaques pied à pied comme aux têtes des sapes ; il faut se loger au plus près de. lui , et nétoyer l'intervalle qui en sépare , afin de pouvoir tomber à chaque instant sur ses travailleurs , les surprendre , el avoir opéré sa retraite > avant que la force qui doit soutenir ces travailleurs puisse être arrivée.
Ce mode essentiel de défense doit cependant , par sa nature même ? être réservé pour la dernière période du siège : dans les premières , il ne pourrait avoir lieu , puisqu'il faudrait aller chercher l'ennemi trop loin pour pouvoit le surprendre , et revenir sans éprouver sa réaction, A cette distance, il serait absurde aussi de prétendre arrêter le progrès de ses tranchées , à force d'artillerie. Il faut donc ? pendant les premières périodes du siège, se borner à tirer suivies points négligés par l'ennemi , et à faire de temps en
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temps des sorties , ordinairement petites > pour disperser ses travailleurs; le rendre circonspect dans sa marche , et l'obliger -de donner à ses travaux «ne solidité' qui en empêche 1 avancement trop rapide.
D'ailleurs l'alternative continuelle du feu et de l'arme blanche, qui doit faire la base de la défense rapprochée, exige que l'on conserve son feu jusqu'à la fin , et qu'on ne l'expose pas , dès les premiers jours, au ravage des ricochets et des bombes. Ce principe résulte évidemment de ce que M. de Vauban , dont la méthode dans les attaques ? est avec raison regardée comme la meilleure , ne veut pas que l'assiégeant se porte sur le théâtre de cette défense rapprochée , que les feux de la place ne soient préalablement bien éteints. Et en effet? sans cette précaution, ses tranchées , ses parallèles , ses cavaliers } ses couronnemens de chemin couvert seraient bientôt détruits , et il n'y aurait aucune sûreté derrière ses minces parapets gabionnés , ou de terre remuée ? qui sont bien à l'épreuve du mousquet , mais non pas à l'épreuve du canon ni des obus. M. de Vauban le déclare lui-même : Il faut , » dit-il > ajouter une vérité constante , » c'est qu'il n j a aucun lieu sûr dans la
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» tranchée , quelque soin qu'on se puisse » donner de la bien faire. Comme il n'y » a rien qui puisse mettre à couvert des » Lombes et des pierres quand on est sous » leur portée et que la place en tire , il n'y 5) a point non plus de parapet de tranchée 3) qui ne puisse être percé par le canon , a » huit pieds au-dessous du sommet.»
La même observation est consignée dans les Mémoires de M. de Turenne.
a Ces fascines > ces tréteaux 7 dic-il , » vous dérobent à l'oeil de l'ennemi , qui » sans cela verrait tout ce qui se fait dans >5 la tranchée : ils vous mettent aussi à » couvert du mousquet , mais non pas du » canon. »
11 suit de là que tout le système des attaques de M. de \ au ban est à peu près anéanti , du moment que l'assiégé trouve les moyens de réserver une bonne partie de son artillerie pour la dernière période du siège, et certes cela ne lui est pas bien difficile. Car qui l'empêche de couvrir sur le rempart même chaque pièce par un blindage et de ne la mettre en batterie , qu'au moment où l'ennemi ayant couronné le chemin couvert, ne peut par sa position , faire feu avec son artillerie , ni de 'près ni de loin ? Il ne peut
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tirer de près , puisque venant cle couronner le chemin couvert , ses contrebatteries et ses Laiteries de brèche ne sont pas encore faites ; il ne peut tirer de loin , puisque ses batteries éloignées sont alors masquées par le couronnement même du chemin couvert , et qu'il tirerait sur lui-même. En prenant donc l'ennemi sur le temps dans cet intervalle , qui est de 36 heures , où il est réellement sans défense y et déployant contre lui une nombreuse artillerie réservée jusqu'alors intacte , on rasera sans difficulté son logement sur le glacis , ses cavaliers de tranchée , sa troisième parallèle , el on lui détruira un tiers de son armée, sans qu'on voie en aucune manière comment il peut se garantir d'un semblable événement.
DE L'ÉCRIT QU'ON VIENT DE LIRE , RÉ- SULTE JE CROIS BIEN ÉVIDEMMENT, CETTE VÉRITÉ TRANQUILLISANTE , C'EST QUE LES BARRIÈRES DE L'EMPIRE FRANÇAIS SONT ABSOLUMENT INEXPUGNABLES , POUR QUELQUE PUISSANCE OU RÉUNION DE PUISSANCES QUE CE SOIT, SI ELLES SONT BIEN DÉFENDUES : C'EST QU'UNE BONNE