‹ De la démence mélancolique [electronic resource]Chapitre 26 sur 79 · OBSERVATION XV · texte numérisé non relu

OBSERVATION XV

M'"" Ma..., 60 ans, est entrée à l'Asile le? juin 1879.

Antécédents héréditaires — Les renseignements que nous pouvons recueillir sur les antécédents héréditaires de M'"" Ma.., sont les suivants.

Une tante paternelle a été aliénée. Trois tantes paternelles étaient sujettes à des migraines. Une cousine germaine est actuellement en traitement à l'Asile.

Antécédents personnels. — M""" Ma... a un tempérament ner- A^eux et une tendance marquée au pessimisme. Elle était très intelligente. Depuis la ménopause, cette malade est sujette àdes migraines violentes d'une durée inaccoutumée, quatre à cinq jours et quelquefois même plus. Dans les dernières années, elle a eu des chagrins domestiques qu'elle concentrait beaucoup ; il y a quelque temps, sa 011e, à laquelle elle avait donné, en la mariant, une grande partie de sa fortune, ût de mauvaises affaires ; notre malade dut lui donner peu à peu tout ce qui lui restait d'argent, et cela à l'insu de son mari.Oe fut là pour M™" Ma... une source de soucis permanents.

Mode de début de la maladie actuelle. — L'accès d'aliénation mentale pour lequel W^" Ma. . a été conduite à l'Asile s'est produit assez rapidement, et cela sous l'influence de la vive émotion que ressentit cette malade lorsque son mari s'aperçut des détournements d'argent qu'elle faisait au profit de sa fille. Le délire se traduisit par une lypémanie anxieuse très marquée. M™^ Ma... a peur, elle s'imagine qu'elle est perdue ainsi que son mari et sa fille ; s'approche-t-on d'elle, immédiatement elle se met à crier : a Laissez-moi, laissez-moi ! je n'ai rien fait ! » Elle a ruiné sa famille, c'est à cause d'elle que cette dernière va être réduite à la misère, etc.. Sous l'influence de ces idées diverses, la malade refuse absolument toute alimentation et cherche plusieurs fois à se suicider en sautant par la fenêtre. Quelques jours après, M""" Ma... était amenée à l'Asile.

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État de la malade pendant son séjour à V Asile. — M*"® Ma... frappe tout d'abord par l'aspect de tristesse répandu sur toute sa physionomie : l'anxiété est intense, les sentiments de crainte sont excessivement marqués ; constamment elle supplie qu'on ne lui fasse pas de mial ; elle a peur. De quoi? Elle n'en sait rien. C'est là un sentiment général qui l'enveloppe et qui s'impose. Elle ne peut rester un moment tranquille : toute la journée, elle parcourt la cour et le chauIToir de long eu large, en gémissant, et, la force-t-on à s'asseoir, constamment elle remue les jambes et les bras ; il existe des secousses dans les muscles de l'avant-bras gauche. M™" Ma... refuse de manger : il est inutile qu'elle mange, elle est perdue, et on met dans ses aliments des substances qui la rendent plus malade. (Après chaque repas, à cause du grand état de faiblese dans lequel est la malade, elle est plus agitée.) Insomnie, cauchemars. Ni illusions ni hallucinations, mais faux jugements multiples et pour ainsi dire continuels; elle s'attribue tout ce que disent les autres malades. Etat physique très mauvais, émaciation très considérable ; traits flasques, yeux battus, baleine mauvaise, lèvres sèches, peau sèche et chaude; pouls fréquent, rebondissantjlégèrementdicrote et facilement dépressible. Il existe évidemment un certain état fébrile.

Lalypémanie est continue, mais à certains moments se produisent des accès, et quand M™^ Ma... est plus calme, elle nous dit qu'elle ne comprend pas comment tant d'idées bizarres peuvent entrer dans son esprit: cela vient, ajoute-t-elle, tout d'un coup; alors les idées de peur augmentent, et en môme temps en naissent d'autres, toutes plus bizarres les unes que les autres ; mais parmi elles, il en est quelques-unes qui sont comme une tentative de Ja malade à expliquer le pourquoi de son état. Ainsi, elle s'imagine que son mari a épousé une autre femme et que c'est là la raison pour laquelle on l'a mise ici ; cependant, ajoute-t-elle, a je n'y crois pas ». L'idée lui vient encore qu'elle n'a pas été suffisamment religieuse et que le diable la punit.

Le délire revêt donc complètement la forme de la lypémanie anxieuse avec tendances au suicide. Si on cherche à savoir où en estquantau fond l'intelligence, voici ce que répond l'observation. Nous copions textuellement à cet égard les notes que nous avons

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prises le 29 juin 1879, c'est-à-dire trois semaines après l'entrée M"" Ma.... à l'Asile.

« La malade, interrogée, répond assez bien aux questions qu'on lui pose, sa physionomie exprime l'intelligence, et cependant elle ne sait pas l'année dans laquelle nous sommes, ne peut nous indiquer le jour de la semaine et ne se rend pas compte du milieu dans lequel elle se trouve ; mais ces dernières particularités tiennent peut-être à l'état d'anxiété extrême que présente M"*^ Ma... et qui lui empêche de faire attention à ce qui l'entoure. »

Sous l'inQuence d'une alimentation plus régulière et d'un traitement approprié, les phénomènes d'inanition et le mouvement fébrile que nous avions constatés, disparaissent ; une amélioration psychique se produit, et le 26 septembre 1879 nous notions :

«Une amélioration sensible s'est produite dans l'état de M™' Ma... Cette malade est actuellement beaucoup plus calme que par le passé ; l'acuité du délire a disparu, il n'existe plus dans sa tête ces idées délirantes bizarres qui s'y pressaient en foule ; toutefois les sentiments tristes persistent toujours, elle est inquiète et comme agacée, dit-elle ; de plus, elle se plaint de ne plus se souvenir des choses comme autrefois. Au début, nous avions déjà noté cette perte de la mémoire ; on pouvait alors l'attribuer aux préoccupations qu'entraînaient après elles les idées délirantes. Aujourd'hui , cette explication n'est plus possible ; il faut, je crois, rattacher cet état de choses à un certain degré d'affaiblissement intellectuel.

«L'état physique deM""» Ma... s'est, lui aussi, beaucoup amélioré, mais les traits restent flasques, les yeux battus; les paupières inférieures sont plissées, le teint est p!ile,des stases sanguines existent au niveau des pommettes. Je n'ai constaté aucune lésion organique du tube digestif et de ses annexes. A part les faux jugements, il ne me parait avoir existé, à aucun moment du délire, de perversions sensorielles ; la malade, qui actuellement se rend mieux compte de ce qu'elle ressent ou ressentait, les nie d'une manière absolue ; elle nous dit seulement qu'elle s'attribuait les grossièretés que pouvaient dire les autres malades. »

Le 28 septembre 1879, M"" Ma... sort de l'Asile. Son mari

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veut la garder auprès de lui ; mais bientôt, bous l'influence des excitations extérieures, un nouvel accès s'empare de la malade, et dix-sept jours après sa sortie on est obligé de la ramener à l'Asile. M'"* Ma.".." présente alors, moins la grande intensité, des symptômes délirants absolument semblables à ceux qui existaient lors de sou premier séjour dans l'Etablissement; nous n'y reviendrons donc pas. Bientôt les troubles révélateurs d'un affaiblissement intellectuel dont nous signalions plus haut l'existence, s'accentuent : non seulement la malade répète constamment les mômes CLioses;non seulement elle ne peut plus rendre exactement compte de ses idées délirantes dont le cercle se restreint, mais la mémoire est, elle aussi, profondément atteinte.

La physionomie conserve les caractères que nous lui connaissons; un nouveau symptôme s'est ajouté aux précédents, c'est une chute de la paupière du côté gauche.

Pendant l'année 1880, l'état mental de M™* Ma... subit peu de changement. Au mois de novembre de la même année, noue constatons pour la première fois certains troubles caractérisés par de violents maux de tête, par de l'affaissement, et par un état vertigineux. Ces troubles disparaissent du jour au lendemain sans laisser après eux de traces sensibles ; ils se reproduisent assez souvent dans le courant de l'année 1881, deviennent fréquents pendant le mois de mai 1882, et,le 19 de ce môme mois, la malade meurt à la suite d'une série d'attaques épileptiformcs avec paralysie de tout le côté gauche et déviation de la tête et des yeux de ce même côté.

L'autopsie ne peut être faite.

Dans l'obsorvation de M™" Ma..., nous retrouvons les symptômes principaux que nous avons rencontrés dans les autres observations de démence mélancolique. A côte du délire lypémaniaque évolue un affaiblissement radical do l'intelligence dont les symptômes, alors très effacés, se retrouvent cependant dès les premières périodes de la maladie; la physionomie do la malade, les stases sanguines

au niveau des pommettes, la chute des paupières, reflètent les caractères que nous signalions comme se retrouvant dans la démence mélancolique et comme indiquant l'existence d'un travail organique du cerveau. La démence fait des progrès ; des accidents vertigineux s'ajoutent aux troubles précédents et une série d'attaques épileptiformes viennent enlever la malade.

D'autres fois, avons-nous dit, la démence mélancolique peut se terminer par des accidents aigus de la base du cerveau. L'observation de Gib... (Obs. m) nous est un bel exemple de ce mode de terminaison. Dans ce cas, sur une périencéphalite chronique se greffe une inflammation aiguë des méninges donnant lieu à des troubles sur lesquels nous avons suffisamment insisté h propos de l'observation de cette malade, pour qu'il nous suffise de rappeler ici leur existence.

Un second mode de terminaison est celui dans lequel le travail organique semble rétrocéder ou tout au moins s'arrêter dans sa marche, et où les malades guérissent, ne conservant plus qu'un peu de débilité intellectuelle. Cette terminaison, vers laquelle doivent tendre naturellement tous les efforts du médecin, est jusqu'à présent très rare, mais il y a tout liea d'espérer qu'elle deviendra de plus en plus fréquente, au fur et à mesure que la démence mélancolique, mieux connue, permettra, dès les premières périodes, un traitement régulier basé sur des indications précises. Depuis que notre attention est attirée vers Texistence de la démence mélancolique, nous n'avons pas encore rencontré ce genre de terminaison. M. Voisin a été plus favorisé que nous : nous lui avons emprunté, on s'en

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seuvient. une observation on ne peut plus nette à cet égard. Il s'agit d'une femme de 46 ans (Obs. ix) cbez laquelle existaient : de la démence, un délire caractérisé par des idées de tristesse et de persécutions, avec ballucinations et tendances au suicide, une physionomie bébétée, une diminution .de l'odorat; en un mot, les différents symptômes delà démence mélancolique. Chez cette malade, l'état aigu disparaît assez vite, l'état mélancolique persiste longtemps; mais cinq ans environ après son admission à l'Asile, M™" Hug. .. peut être rendue à sa famille, ne conservant, pour me servir des expressions de M. Voisin, qu'un peu de débilité intellectuelle.

Un troisième mode de terminaison de la démence mélancolique est celui dans lequel cette maladie se termine par la démence paralytique. . Nous ne parlons pas ici de ces cas où la démence mélancolique n'est qu'un épisode passager de la paralysie générale, comme dans l'observation que nous avons empruntée à Galmeil (Obs. xiii), épisode qu'on peut comparer à ces fluxions au sommet des poumons, premiers symptômes parfois d'une tuberculose miliaire diffuse ; nous avons en vue ces faits dans lesquels le travail anatomique, se généralisant de plus en plus, aboutit à une paralysie généralisée. Lorsqu'il en est ainsi, on voit souvent la paralysie se produire progressivement, sans secousse ; on peut suivre pas à pas la marche du travail organique, qui met un temps plus ou moms long à se généraliser (Obs. x, xi). D'autres fois l'envahissement, tout en se faisant progressivement, est entrecoupe par des phénomènés de congestion ; du délire ambitieux (Obs xii) peut se manifester et dans certains cas remplacer complètement le délire mélancolique (Obs. xvi). D'autres

fois enfin, ce sont dos attaques apoplectifornics qui sont le point de départ de la généralisation du travail organique ; le fait suivant en est un exemple.

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