‹ De la démence mélancolique [electronic resource]Chapitre 40 sur 79 · OBSERVATION XXIII · texte numérisé non relu

OBSERVATION XXIII

M"' V..., âgée de 31 ans, entre à l'Asile le 16 janvier 1878, présentant les signes de la lypémanie avec perversions sensorielles de la vue, de l'ouïe et delà sensibilité générale.

V... nous vient de la Maison Centrale, où elle subissait une condamnation pour assassinat, depuis le mois de novembre 1875.

Nous ne pouvons savoir quel a été, chez -cette malade, le mode de développement de l'aliénation mentale ; ce que nous savons, c'est qu'on remarqua que M"' V... devenait de plus en plus distraite, qu'elle supportait très mal les observations des religieuses, qu'elle se laissait aller aux plus grossières injures, et qu'elle refusait toute alimentation, ce qui entraîna un état d'inanition très marqué.

Relativement à l'étiologie de sa maladie, V. . . nous apprend qu'elle n'a connu ni son père ni sa mère ; que très jeune elle s'est livrée à la prostitution ; qu'elle a toujours eu un caractère fantasque, extravagant et très altier ; qu'elle était autoritaire et ne pouvait supporter aucun frein ; elle aimait le genre d'existence qu'elle menait.

Dans le courant de l'année 1874, sous l'inlluence d'une violente colère, elle tue d'un coup de revolver une femme dont elle avait à se plaindre, et cberclieàse suicider avec la même arme; la balle reste logée dans los temporal.

Pendant son séjour à l'Asile, c'est-tVdiredumois de janvier 1878 au mois de mars 1880, époque à laquelle M"° V... succombe aux

pro{^rès d'une phtisie pulmonaire, les troubles lypémaniaques et les perversions sensorielles que nous avons signalées plus haut, persistent. Seulement, à côté de ces troul)les existent des idées de supériorité, qui sont comme la continuation du caractère altier qu'a toujours présenté la malade. Depuis quelque temps déjà, avant la mort, l'intelligence était assez embrouillée.

Autopsie, 28 heures après la mort.

Aiipect extérieur du cadavre : Émaciation considérable, œdème des membres inférieurs. Au cou, il existe du côté gauche, immédiatement en dedans du bord inférieur de la branche horizontale du maxillaire inférieur et à la réunion des deux tiers antérieurs avec le tiers postérieur de cet os, une cicatrice blanchâtre ayant à peu près le diamètre d'une pièce de 20 centimes. A ce niveau, la peau est souple et n'est pas adhérente aux parties sous-jacentes. Le conduit auditif externe du même côté présente une teinte violacée et on constate les traces d'une suppuration abondante. Immédiatement en avant de l'oreille, il existe une tache noirâtre de 3 centim. de long sur 2 de large.

Cavité thoracique: Adhérences pleurales très fortes ; poumojis farcis de tubercules à tous les degrés et labourés de cavernes.

Cœur : Liquide de couleur citrine épanché dans le péricarde, 100 gram. environ. Muscle décoloré. Valvules normales.

Cavité abdominale: Épanchement péritonéal ; un litre de liquide cilrin. Ganglions mésentériques volumineux et remplis de tubercules.

Foie hypertrophié ; dégénérescence graisseuse. Rien du côté de la rate et des reins.

Tête: Les parois du crâne semblent un peu plus épaisses qu'à l'état normal. Léger épanchement sous-arachnoïdien. Les méninges paraissent normales, si ce n'est au niveau de la face antérieure du rocher du côlé gauche. Là, ou remarque d'abord, sur la face interne de la dure-mère, une coloration brunâtre difTuse;mais si l'on regarde plus attentivement celte membrane, on y voit alors de petits ilôts bruns, et au centre de ces îlots, des globules de pus. En ' la séparant de l'os, on constate que la coloration brunâtre est plus

212 DÉMEiyCE MÉLANCOLIQUE.

intense et les globules de pus en plus grande abondance que sur le côté opposé.

La pie-mère de la région spbénoïdale gaucbe est absolument adhérente à la substance corticale, et lorsqu'on cherche à détacher celte membrane, on enlève en môme temps des portions de pulpe cérébrale.

Il existe en outre, sur tout le lobe temporal du cerveau du côte gauche, les lésions caractéristiques de la méningo-encéphalite.

Os temporal gauche : La face antérieure du rocher paraît soulevée. Sur cette môme face, il existe, en arrière et en dehors de l'hiatus de Fallope, une perte de substance qui permet l'introduction d'un stylet de trousse et qui communique avec l'oreille moyenne. De ce trou, partent deux Assures: une, en arrière, très courte ; la seconde, dirigée de dehors en dedans, s'étend jusqu'au trou ovale.

En disséquant les régions massétérine et temporale, on constate sur les deux tiers postérieurs du muscle masséter une coloration grisâtre, et les flbres qui présentent cette teinte se dissocient très facilement. Il en est de môme pour la portion aponévrotique du temporal. Au niveau de l'articulation temporo-maxillaire, on remarque que les ligaments de cette articulation se rompent avec beaucoup de facilité, et surtout le ligament latéral externe. Quant au libro-cartilage interarticulaire, il n'en reste qu'un rudiment.

La paroi antérieure du conduit auditif externe est complètement détruite, et ce conduit communique avec la caisse du tympan et la cavité glénoide. La chaîne des osselets n'existe plus. La cavité glénoïde, le tubercule zygomatique, le condyle articulaire et l'apophyse coronoïde du maxillaire inférieur, présentent les signes de la carie. Exostose ; parcelles de plomb incrustées dans l'os, sur les deux faces de l'angle de la mâchoire. Les traces de plomb s'étendent beaucoup plus haut sur la face externe que sur la face interne de la branche montante du maxillaire.

Quant à la balle, elle est logée dans la partie du rocher qui se trouve immédiatement en dedans de la cavité glénoïde.

Chez M"" Y..., quoique l'état antérieur de son esprit et son genre de vie la prédisposassent à l'aliénation men-

fale, il me paraît difficile de ne pas voir une relation de cause h effet entre la méningo-encéphalite traumatique constatée à l'autopsie et le développement de la folie. Dans ce cas, que nous aurions pu rapprocher, au point de vue étiologique comme au point de vue anatomique, de l'Observation xxi, à côté d'une lésion sphénoïdale gauche existait une altération très nette du lobe temporal.

Ce fait, ainsi que celui emprunté par nous à M. Yoisin, et de même que ceux qui font .le sujet du travail de M. Luys, tout en confirmant les données de nos propres observations, relativement à la production des idées de tristesse, nous amènent à attacher plus d'importance, dans la production de ces.idées, aux lobes temporaux, que les faits par nous recueillis nous avaient amené à le faire.

Encouragé ainsi par les travaux de l'École localisatrice et de M. Luys, dès le mois de mars 1882 je communiquais à la section de Médecine de l'Académie des Sciences et Lettres de Montpellier les données auxquelles me conduisaient mes observations au point de vue de la localisation des idées de tristesse.

Depuis lors, j'ai étendu mes recherches à cet égard, et j'ai fait appel à différents ordres de témoignage. Tout d'abord, j'ai cherché à réunir le plus grand nombre possible d'observations de démence mélancolique avec autopsie. Pour cela, j'ai dû m'adresser surtout aux travaux des autres; car si de nouvelles observations personnelles sont venues confirmer la réalité de l'existence du type clinique démence mélancolique, il ne m'a pas été donné jusqu'à présent de faire de nouvelles autopsies. D'ailleurs cette manière de faire ne peut avoir que des avantages.

En invoquant ainsi le téraoignago des ailleurs qui nous ont précédé, nous invoquons, en effet, le témoignage de Juges absolument impartiaux, puisqu'en recueillant leurs observations ces auteurs ne songeaient nullement à la possibilité de localiser les idées de tristesse en une région quelconque du cerveau.

Les observations de périencéphalite localisée e'exprimant sous la forme d'une démence mélancolique ne sont pas très nombreuses dans la science ; cependant j'en ai déjà réuni quelques-unes dans le cours de ce travail, et tout à l'heure nous en retrouverons encore d'autres.

Invoquons d'abord les premières ; elles sont au nombre de six : quatre d'entre elles sont dues à MM. Yoisin et Burlureaux (Obs. vi, vu, viii, ix), une autre à Galmeil (Obs. xxi), et la sixième à M. Doutrebente (Obs. xiv). Parmi ces six faits, cinq sont accompagnés d'autopsie (Obs. VI, VII. VIII, XIV, xxi) ; ce sont les seuls dont nous nous occuperons. Déjà, à propos de l'anatomie pathologique, nous avons indiqué le siège qu'occupe la lésion dans ces différents cas. Rappelons-le brièvement ici.

Chez T.... (Obs. xiv) , les lésions atteignent tout particulièrement la partie antérieure des lobes sphénoïdaux et les lèvres de la scissure de Sylvius.

Chez M. Auguste (Obs. xxi), les lésions, reconnaissant comme point de départ une inflammation de l'oreille moyenne, ont leur siège principal au niveau du lobe sphénoïdal gauche, d'oii elles s'irradient vers la région postérieure et latérale de l'hémisphère du même côté.

Chez M.... (Obs. viii), nous trouvons des lésions s'étendant à tous les lobes frontaux inférieurs, mais ayant évidemment, ainsi que nous l'avons établi, leur point de

lMlYS10L0r.Il-: PATHOLOGIQUE. 215

déjDart au niveau des lobes sphénoidaux et de la scissure de Sylvius.

Chez Nie... (Obs. vu), M. Yoisinnous dit que l'inflaoïmation atteignait les méninges de la base.

Chez Gr.... (Obs. vi), l'altération est limitée à une région assez restreinte des lobes frontaux antérieurs.

Sur les cinq observations qui précèdent, une seule (Obs. vi) vient infirmer les enseignements que nous fournissent celles qui nous sont personnelles, relativement à la localisation des idées de tristesse. Parmi les autres, trois d'entré elles (Obs. viii, xiv, xxi) nous paraissent absolument confirmatives. On peut s'en convaincre en les comparant à celles que nous avons recueillies nous-même ; quant à l'Observation vu, elle pourrait prêter à la discussion , M. Voisin indiquant seulement dans ce cas une méningite de la base. Mais si, comme nous le disions plus haut, nous attachons une grande importance aux faits recueillis par les auteurs qui nous ont précédé , en ce sens que ces faits nous apportent un témoignage impartial, nous ne pouvons pas exiger de ces auteurs une précision, dans la délimitation des lésions, semblable à celle que nous sommes parvenu à donner nous-même, une fois notre attention attirée vers la possibilité d'une localisation des idées de tristesse au niveau de certaine région du cerveau. Aussi croyons nous pouvoir porter à l'actif de cette localisation l'Observation vu, d'autant plus que, comme dans cette dernière, parmi les faits qui nous sont personnels, il en est dans lesquels l'altération s'étendait à tous les lobes frontaux inférieurs.

Ainsi, sur cinq observations empruntées aux auteurs, quatre d'entre elles confirment le siège que nous avons

été amené à attribuer aux idées de tristesse. Pouvionsnous espérer davantage ? Évidemment non. Mais peutêtre est-ce affaire de pur iiasard si nous avons rencontré cette série de faits favorables ; poursuivons donc nos recherches, interrogeons davantage les auteurs; voyons si nous ne retrouverons pas encore dans leurs ouvrages d'autres observations pouvant rentrer dans le cadre de celles que nous étudions actuellement.

Dans la première partie de ce travail, nous disions qûe les observations de démence mélancolique, regardées au début comme des cas de folie simple, étaient ensuite rangées parmi les folies chroniques. Pour émettre cette opinion, nous nous appuyions surtout sur ce que nous avions vu ; nous aurions pu faire appel aussi au Traité de la Folie de Parchappe. Au nombre des observations réunies dans ce travail par le savant médecin aliéniste sous la rubrique de Folie chronique, il en est quelquesunes qui appartiennent en effet, ce me semble, complètement à la démence mélancolique : ce sont les Observations 55, 68, 73, qui méritent d'être rapportées ici.

Page 1