‹ De la démence mélancolique [electronic resource]Chapitre 5 sur 79 · PREMIÈRE OBSERVATION · texte numérisé non relu

PREMIÈRE OBSERVATION

M™' Dup..., âgée de 56 ans, est entrée à l'Asile le 18 avril

Antécédents héréditaires. — Les antécédents héréditaires de cette malade sont assez obscurs ; les renseignements que nous avons pu recueillir à cet égard, soit auprès d'elle, soit auprès de ses parents, sont très incomplets. Les aïeux sont inconnus; le père est mort à 75 ans, probablement d'une attaque d'apoplexie; la mère est morte jeune, peut-être d'une affection gastro-intestinale. Aucun renseignement pour les collatéraux du père et de la mère. M'"^Dup.... n'avait qu'un frère, mort au Sénégal, où il était militaire. Elle a eu quatre enfants et a fait une fausse coucbe : l'aîné est mort h 1 an, d'une lésion abdominale; le deuxième est une fille âgée de 25 ans, bien portante, mais cbez laquelle prédomine le tempérament nerveux ; le troisième est un fils actuellement soldat et bien portant; le quatrième était une fille morte à 2 ans : clic avait un pied bot congénital et mourut d'une tumeur abdominale dont la nature nous est inconnue.

Antécédents personnels. — M"-" Dup.... n'a jamais eu aucune maladie ; d'une forte constitution, elle se livrait à des travaux très fatigants ; la puberté s'est établie sans trouble ; il en est de môme de la ménopause. Les règles revenaient régulièrement ; pas de céphalalgie, pas de migraine ; son intelligence était bien développée, elle était nerveuse et impressionnable.

M*"^ Dup... était sans aucune fortune ; son mari, infirme, ne pouvait travailler, et elle était obligée de subvenir en grande partie, par son seul travail, à sa subsistance et à celle de son mari. Il y a quelque temps, son fils dut partir comme soldat; M""" Dup... en fut vivement impressionnée : «Voyant, nous dit-elle, mon mari infirme, voyant mon fils partir, me sentant sans appui et dans la misère, je ne pus supporter cette idée ». C'est alors qu'éclata le délire.

DÉMENCE MÉLANCOLIQUE. »l

Début de la maladie actuelle. — Le délire apparut brusquement. Un soir, M^^Dup... se couche bien portante; lematin, 1»' février 1881, en se réveillant, elle se plaint d'avoir des fourmillements dans les doigts et des douleurs dans le bras et l'épaule gauches ; tout mouvement de ce membre est impossible. Elle a alors toute sa connaissance. Oet état dure deux jours, disparaît complètement, puis brusquement apparaît une violente agitation avec impulsions suicidiqucs très marquées : « Tout est perdu, dit-elle, ses enfants sont détruits, on va la tuer » . Elle cherche à s'étrangler, veut se jeter parla fenêtre, et tente de se donner des coups de couteau. Elle voit des ombres passer devant ses yeux, montre aux. personnes qui l'entourent des hommes noirs qui sont devant elle. Ses parents ne se sont pas aperçus que M"^''Dup... ait eu, soit des vertiges, soit des attaques; cependant ils ont remarqué, dans les premiers jours de son agitation, qu'un peu d'embarras de la langue avait existé chez elle.

État de la malade pendant son séjour à l'Asile. — Le 22 avril, c'est-à-dire quatre jours après son entrée à l'Asile, nous examinons attentivement M™' Dup. . . Voici ce que nous constatons. Cette rnalade offre toutes les apparences extérieures d'une lypémanie anxieuse, elle pleure, se lamente ; ses parents l'ont abandonnée, on l'a amenée ici pour la foire mourir, on va la tuer, etc. Plusieurs fois déjà, depuis son entrée, elle a cherché à se suicider en s'introduisant les doigts ou des chiffons dans la bouche, et en se serrant le cou avec les cordons de son tablier. Chaque fois qu'elle voit le médecin ou la surveillante en chef, elle court à eux et, les mains jointes, les supplie de ne pas lui faire de mal. Elle veut sortir, elle n'est pas folle et ne comprend pas pourquoi on l'a amenée avec des aliénées, car elle se rend parfaitement compte de l'état mental dans lequel se trouvent les personnes qui l'entourent. Elle refuse de manger, soit parce que, dit-elle, il est inutile qu'elle mange, elle va mourir ; soit parce qu'elle craint qu'on veuille l'empoisonner. Elle s'imagine qu'on va faire mourir ses enfants, son mari. Nuit et jour. M""" Dup.... gémit. Le bruit qui se fait autour d'elle accroît encore sa frayeur; elle s'attribue toutes les grossièretés que crient les autres malades et transforme des

lambeaux de phrases qu'elle leur entend dire. Elle nie toute perversion sensorielle et refuse de répondre aux questions qu'on lui pose, parce qu'elle n'est pas folle et qu'on se moque d'elle.

La physionomie de M""" Dup.... exprime l'intelligence, son regard est vif, et quand on lui demande pourquoi elle cherche à se suicider, elle répond que c'est pour rire qu'elle le fait.

En un mot, le délire revêt, chez M""» Dup..., le tableau d'une lypémanie anxieuse, et à première vue l'intelligence paraît conservée. Cependant quelques particularités donnent à réQéchir au point de vue de la conservation complète de cette dernière. Ainsi cette malade, qui refuse généralement toute nourriture, réclame constamment à boire et à manger ; elle qui se rend compte de l'état de déraison des autres malades, qui se rappelle parfaitement qui l'a amenée ici, ne croit pas avoir quitté Cette, où elle habitait.

De plus, physiquement, M"" Dup.... est assez fatiguée; elle est amaigrie, paraît plus âgée qu'elle ne l'est réellement; des stases sanguines existent au niveau des pommettes, le teint au contraire est pâle; les yeux sont fatigués et battus, les paupières semblent recouvrir plus que de coutume les globes oculaires, les conjonctives sont congestionnées, les traits sont flasques, il n'y a pas d'élévation de chaleur au niveau du front ; la conformation crânienne est bonne.

Le cœur parait intact, les pulsations sont régulières, le pouls est normal.

La matité du foie est considérablement diminuée, ce qui tient probablement à ce que cet organe a basculé. Rate normale.

Rien du côté du ventre à la palpation et à la percussion. La peau est fraîche, les jambes ne sont pas enflées, les gencives sont un peu ulcérées.

La sensibilité est conservée.

L'état psychique précédent se continue sans modifications bien marquées pendant les mois de mai, juin et juillet; cependant les tendances au suicide avaient assez rapidement disparu. Au mois d'août, les phénomènes aigus diminuent considérablenienl, et alors se précisent et augmentent certains troubles que, dès le début, nous

avions remarqués, mais qui, à ce moment, étaient assez peu prononcés pour que nous puissions avoir quelques doutes sur leur

signification. ,

Dès notre premier examen, une particularité nous avait frappe chez ISr^Dup... : les paupières tombaient plus que de raison. Au mois d'août, ces phénomènes se sont beaucoup accentués, surtout du côté gauche : une chute des paupières est évidente. La commissure labiale est légèrement abaissée du côté droit, et parfois existe, d'une manière très passagère, un léger tremblement des muscles des lèvres, principalement lorsque la malade commence une phrase ; la langue n'est pas déviée. Sens olfactif faiblement émoussé.

Au point de vue psychique, si chez M-" Dup... l'anxiété et l'agitation ont disparu, la tristesse persiste toujours. Cette malade continue à s'attribuer les propos grossiers que peuvent dire autour d'elle les autres malades, elle transforme toujours ce qu'elle entend ; tantôt elle s'imagine qu'on va la jeter dans un trou, tantôt qu'on va l'étoulTer sous un tas de vases, tantôt qu'où va l'attacher sur le toit, etc.; la nuit, elle se blottit sous ses couvertures et se couvre complètement la tête; elle s'imagine encore qu'on va faire du mal à sa famille ; mais ces différents troubles sont beaucoup moins intenses qu'autrefois ; elle mange et travaille régulièrement.

En même temps que ces symptômes indiquant une perversion intellectuelle, en existent d'autres qui ont évidemment une tout autre signification. Le délire a quelque chose de niais: la manière dont M™" Dup... s'imagine qu'on va la faire mourir, et que nous venons de signaler, en est une preuve. De plus, cette malade rabâche souvent la même chose. Enfin, si l'intelligence excitée répond assez bien, on constate cependant de l'affaiblissement : c'est ainsi qu'elle ne se souvient pas exactement du nombre d'enfants qu'elle a eus; elle ne peut à certains moments retrouver mon nom, qu'elle connaît cependant parfaitement ; elle ne peut me dire ni l'année ni le mois dans lequel nous sommes. Évidemment, il y a de la démence.

Depuis un an environ, à part une légère augmentation de l'allaiblissement intellectuel, l'état de M"'" Dup... reste à peu près stationnaire; les idées lypémaniaques, telles que nous venons de les

décrire, persistent; cette malade est toujours triste, elle a constamment peur qu'on lui fasse du mal ; les troubles paralytiques n'ont pas augmenté et restent toujours localisés; la santé physique a subi une faible détérioration.

A la suite de causes diverses, parmi lesquelles la fatigue physique et les soucis domestiques ont joué un grand rôle, apparaissent brusquement chez M™' Dup... des troubles cérébraux caractérisés par des fourmillements dans les doigts, par des douleurs dans l'épaule et le bras gauches, avec impossibilité de remuer le membre de ce côté, et par un léger embarras de la parole. Ces phénomènes s'effacent rapidement et font place à un déhre revêtant les caractères de la lypémanie anxieuse. Derrière ce délire apparaissent, pour ainsi dire dès le début delà maladie, des symptômes psychiques révélateurs d'un afîaiblissement radical de l'intelligence et quelques troubles somatiques de nature paralytique (chute des paupières, légère déviation de la commissure labiale). Ces troubles, d'abord vagues, vont se précisant et indiquent évidemment dans ce cas l'existence d'une lésion organique du cerveau.

La maladie évolue ; l'anxiété du début disparaît, la lypémanie persiste, l'affaiblissement radical de l'intelligence fait de lents progrès ; les troubles paralytiques ne s'étendent pas, ils restent localisés.

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