OBSERVATION II
M'°* R.., âgée de 44 ans, entre à l'Asile le 25 novembre 1881.
Antécédents héréditaires. Asceiidants : Le père vit; il est aveugle (amaurose).
La grand'mère maternelle de M"" R..e8tmorte, à l'âge de 70 ans environ, d'une attaque d'apoplexie ; antérieurement elle avait eu
des attaques de môme oaturc. La mère de la malade, d'un tempérament très nerveux, était extravagante et très emportée. Un oncle maternel a été soigné à l'Asile pour une démence paralytique à la production de laquelle l'alcoolisme avait beaucoup contribué.
Collatéraux : La malade a eu trois frères ou sœurs; une sœur morte h 2 ans 1/2 à la suite d'une fièvre cérébrale s'accompagnantde convulsions ; une autre morte à l'âge de 19 ans, succombant à une fièvre typboide à forme plus particulièrement gastrointestinale, semble-t-il ; un frère vit : le tempérament nerveux prédomine chez lui, il est extravagant et très vif.
Descendants : La malade n'a eu qu'un enfant, aujourd'hui âgé de 23 ans, qui est sourd et imbécile.
Antécédents ^personnels. —Dans le courant de sa vie, M-^'R... n'a jamais été sérieusement malade ; la menstruation s'est établie chez elle régulièrement ; deux fois, avant son mariage, cette malade a vu ses règles se suspendre pendant une durée de cinq mois : une première fois sous l'influence d'un refroidissement, une seconde fois sous l'inOuence d'une émotion ; à la suite de ces suppressions, des congestions sanguines s'accompagnant de violents maux de tête se produisirent du côté du cerveau. A l'âge de 21 ans environ, après l'accoucliement de son unique enfant, la menstruation devient irrégulière ; pendant le temps du sevrage, elle revenait deux fois par mois ; plus tard, au contraire, la malade restait deux, trois, quatre mois même sans voir apparaître ses règles, qui ee produisaient alors sous forme de véritables métrorrhagies. Depuis le développement de l'aliénation mentale, la menstruation se fait régulièrement.
M°" R. . . était sujette à des liémicrânies gauches fréquentes ; elle était vive, écervelée, extravagante; d'un caractère très emporté, elle se laissait aller complètement à ses premières impressions.
Quatre ans environ avant le développement de l'aliénation mentale. M"" R... perdit sa mère. Cette perte lui causa un violent chagrin ; des questions d'intérêt consécutives à celte mort mirent la désunion entre elle et sa famille. A partir de ce moment, l'émotivité devient chez elle très grande, un rien lui fait impression, elle est encore plus emportée qu'autrefois. Quelque temps avant
i'éclosion de la folie, M'"" R... entreprend un commerce de vins qui ne lui réussit pas et lui suscite des ennemis qui ne manquent aucune occasion de l'insulter ; un d'entre euK menace môme un jour de la frapper. Ces excitations souvent répétées sont le point de départ de la manifestation extérieure du délire.
Début de la maladie actuelle. — Les excitations dont je viens de parler produisaient chez M""* R... des congestions du côté de la tète ; elle duraient depuis deux mois environ lorsque le délire éclata et prit rapidement une intensité assez considérable.
L'insomnie est complète, l'agitation très marquée ; M""^ R... veut continuellement sortir pour poursuivre ses persécuteurs, dont elle entend les voix, qui lui crient des injures, l'appellent voleuse, etc. D'autres fois au contraire elle a peur, craint qu'on veuille lui faire du mal et tente une fois de se jeter par la fenêtre, pour en finir, dit-elle, avec la vie. On est obligé de la conduire à l'hôpital, et trois mois après on l'amenait à l'Asile.
État de la malade pendant son séjour à l'Asile. — Lorsque M^^R... se présente à nous, on constate nettement des idées de persécutions ; elle accuse des hallucinations de la vue et se plaint que ses ennemis la poursuivent môme à l'Asile et lui disent des injures ; elle prend les uns pour les autres et croit que certaines personnes qui l'entourent sont des personnes qu'elle a connues au dehors. Cependant les idées de persécutions ne semblent pas à ce moment former le fond du délire et paraissent plutôt donner une couleur à celui-ci. A ce moment, en effet, la surexcitation maniaque est très nette, la vivacité et l'animation du regard, la netteté des réponses, font plutôt penser à une manie avec prédominance d'idées de persécutions qu'à une folie des persécutions proprement dite, et la malade est regardée comme une maniaque.
Quelques ombres existent cependant au tableau précédent , ombres se rattachant à l'état somatique. Les traits sont fatigués et flasques, les pommettes colorées par des stases sanguines ; les yeux battus et les paupières inférieures légèrement boursouflées présentent des rides qui ne sont en rapport ni avec l'âge de la malade ni avec l'ancienneté de la maladie. De plus, les paupières recouvrent ou semblent recouvrir plus que de raison les globes
oculaires et la commissure labiale paraît légèrement entraînée du côté droit. Mais ces différents symptômes, qui s'accentuent forcément par la transcription, sont très légers, et surtout pour ce qui concerne la chute des paupières et l'entraînement de la commissure labiale, on peut se demander si oo n'est pas là en présence d'un état physiologique.
L'agitation ne tarde pas à tomber; il se produit à certains moments une faible surexcitation de courte durée, et peu à peu certains symptômes se confirment et d'autres apparaissent.
M™' R... Conserve toujours les mêmes idées de persécutions. Tantôt l'une, tantôt l'autre des malades ou des surveillantes sont incriminées par elle, comme lui disant des grossièretés. De là des haines qui disparaissent assez vite. C'est qu'en effet la mémoire de la malade commence à faiblir pour les choses récentes : elle oublie facilement ; de plus, son intelligence s'embrouille. Veuton lui faire expliquer quelque chose, elle se perd souvent, même pour ce qui concerne ses idées délirantes. Son délire est niais, et tout dans l'ensemble de l'état mental de cette malade indique un certain degré de déchéance intellectuelle ; les sentiments affectifs sont chez elle profondément atteints, et lorsqu'au mois de janvier dernier on lui annonce que son mari a failli se tuer à la suite d'un accident, elle répond simplement : « Tant pis pour lui ».
En même temps que se dégagent ces troubles psychiques, se précisent les troubles somatiques que nous signalions tout à l'heure. La chute des paupières devient très nette, principalement du côté droit, et pas plus que la déviation delà commissure labiale elle ne peut être rapportée à un état physiologique. Les traits contiimcnt à être flasques et les stases sanguines du côté des pommettes et des ailes du nez, sans être très marquées, restent nettement appréciables. Léger émoussement du sens olfactif.
Depuis le mois de janvier jusqu'àaujourd'hui (novembre 1882), l'état précédent est resté à peu près stationnaire, ralTaiblissemcnt intellectuel s'est légèrement augmenté, la malade a accusé pendant quelque temps au niveau des doigts des fourmillements qui ont disparu. Jamais cependant on n'a constaté chez elle ni attaque ni
vertiges. La santé physique do M'"" R... est bonne, le lympbatisme touchant à la scrofule prédomino chez cette mîiladc, On ne trouve rien de particulier du côté des différents organes.
Chez R..., exisf,e une aliénation mentale qui revêt assez bien, dans les premiers temps, le masque de la manie avec prédominance d'idées de persécutions. Mais, dès les premières périodes de la maladie, on remarque dans ce cas, comme chezDup..., des signes accusateurs d'un affaiblissement radical de l'intelligence et des troubles somaliques (chute des paupières, déviation de la commissure labiale, etc.) qui révèlent une lésion organique du cerveau. L'agitation du début tombe, l'apparence maniaque disparaît, les troubles paralytiques restent localisés, et l'affaiblissement radical de l'intelligence fait de lents progrès.