OBSERVATION XLVI
Femme, 49 ans, célibataire ; couturière.
Physionomie triste, hébétée. Engourdissement, taciturnité, refus de manger, démence. Période de calme ; puis agitation, incohérence; puis taciturnité, immobilité, refus de manger; diarrhée. Mort.
Autopsie. — Hyperémie du cerveau, induration de la substance corticale.
Les parties supérieures et latérales moyennes des hémisphères sont très développées. Les circonvolutions, dans cette région qui correspond aux pariétaux, sont larges, volumineuses, serrées les unes contre les autres.
observation xlvii.
Homme, 48 ans.
Incohérence. Hallucinations, accès de fièvre; est méchant, dangereux; se plaint qu'on le tourmente, qu'on lui fait du mal; demande qu'on le remette dans son naturel. Diarrhée, accidents cérébraux.
Autopsie.— Epaississement des membranes. Congestion de la substance cérébrale.
Les lobes antérieurs et les postérieurs sont aplatis et atténués en pointe. Les lobes moyens sont renflés latéralement. La partie moyenne de la région supérieure des hémisphères est bombée.
observation xlviii.
Femme, 50 ans, mariée.
Tristesse, mauvaise humeur. La malade ne consent qu'avec peinea se laisser observer ; dit qu'elle n'est pas malade, qu'on lui a
changé son nom; on lui met toujours des esprits sur elle, et cela la fatigue. Elle attribue sou malaise à l'artifice, à la danse et au cbat. Morte dans le coma.
Autopsie. — llyperémie de la pie-mère et de la substance blanche -, mollesse do la couche corticale.
Les lobes antérieurs sont étroits ; les régions temporales sont développées, et au niveau de la scissure de Sylvius le cerveau est comme étranglé.
Les observations que nous venons de résumer, d'après Parchappe, se rapportent à d'anciens aliénés dont la durée de la folie se compte par années. Tous présentaient un délire à forme mélancolique encore très appréciable au moment de la mort, quoique alors la démence fût très marquée. A l'autopsie, on constate un développement parfois considérable des circonvolutions des régions temporales, lesquelles, nous le savons , contribueraient, d'après nos recherches, à l'élaboration des idées de tritesse.
Certainement ces observations sont incomplètes : les antécédents des malades, la connaissance de leur état psychique antérieur à la manifestation de l'aliénation mentale, le développement de celle-ci, sont autant d'éléments qu'il eût été intéressant pour nous de connaître et qui manquent ; mais, telles qu'elles sont, ces observations apportent, au point de vue de la localisation des idées de tristesse, un puissant appui à celles empruntées à la périencéphalite diffuse et à la périeîicéphalite localisée. Si les faits de cet ordre viennent à se confirmer, ils éclaireront en outre d'une vive lumière certains points de la grande et encore si obscure question de l'hérédité en aliénation mentale.
Malheureusement, nous no pouvons ajouter presque aucun fait à ceux recueillis par Parchappe ; cependant
nous en rappellerons un qu'il nous a été donné d'observer à la clinique médicale de l'Hôtel Dieu Saint-Éloi, Il concerne une femme de 40 ans qui pendant le cours de sa vie avait toujours eu un caractère très impressionnable et présentait en outre certains troubles nerveux indiquant un état de névropathie marqué. Il y a dix-huit mois environ , sous l'influence d'une lésion péri-utérine, l'état nerveux prit des proportions considérables, l'émotivité s'exagéra, cette malade se lamentait ét gémissait continuellement, et il se produisit des crises de nerfs à forme hystérique. Elle succomba à une lésion tuberculeuse des poumons, et à l'autopsie nous retrouvâmes du côté du cerveau un développement exagéré des lobes sphénoïdaux, développement qui frappa plusieurs des personnes qui assistaient à l'autopsie, et qui ne connaissaient en aucune façon l'importance que nous pouvions attacher à un pareil état.
Témoignage fourni 2mr V expérimentation sur les animaux, à la question de la localisation des idées de tristesse au niveau de certaine région déterminée du cerveau.
Sans vouloir attacher plus d'importance qu'elle n'en a réellement à l'expérimentation sur les animaux relativement à l'élucidation des phénomènes d'ordre psychique, nous pensons cependant que, dans l'espèce, cet ordre de preuves ne peut pas être négligé. La locahsation dont nous poursuivons l'étude n'est pas en effet la localisation d'une idée en particulier, mais celle d'un groupe d'idées, d'un grand sentiment, le sentiment de tristesse. Or, ainsi que je le disais, ce sentiment n'est pas exclusif à l'homme : tout le monde sait que certains animaux, le chien en particuHer, l'exprimentparfaitement, quoiqu'ils
n'aient pas pour cela h leur disposition les modalités diverses que possède l'homme.
L'utilité de ces expériences une fois admise, pour les entreprendre je partis naturellement de cette idée que, chez le chien, ce sentiment devait avoir pour siège, si siège il y avait, les mêmes régions que chez l'homme. Gomme chez ce dernier, mes observations me montraient que si les régions temporales étaient atteintes par le travail organique, celui-ci se concentrait surtout au niveau des lobes sphénoïdaux, je pensai que mes expériences devaient porter plus particulièrement sur ces lobes. Je m'arrêtais d'autant plus volontiers à cette idée que je pouvais facilement limiter les altérations à leur niveau, sans craindre d'intéresser d'autres parties de la couche grise périphérique, dont la lésion aurait pu rendre moins nets les résultats de mes expériences. C'est là ce qui se serait peut-être produit si, au lieu des régions sphénoïdales, j'avais choisi les régions temporales.
Guidé ainsi par mes recherches cliniques, relativement à la région sur laquelle mes expériences devaient plus particulièremont porter, il me restait à déterminer le modus faciendi et les conditions dans lesquelles ces expériences devaient être faites.
Tout d'abord, je craignis qu'il me fût difficile d'opérer sur une région située à la base du cerveau; mais bientôt je m'aperçus qu'il n'en était rien.
Si l'on veut bien se reporter à la fig. 1 de la Pl. X, on verra, en effet, qu'une ouverture 1, nM) pratiquée sur le crâne, au niveau d'un point se rapprochant autant que possible du bord supérieur de l'apophyse zygomati-
que, au moment où cette apophyse émerge de l'os temporal, conduit directement dans l'intérieur de la fosse sphénoïdale, qu'on atteint ainsi par sa partie postérieure (/î^. 1,D).
Ce fait connu, j'obtenais du même coup un point fixe pour la perforation du crâne et un point de repère facile à trouver chez le chien vivant. Restait à rendre l'opération aussi facile et aussi bénigne que possible.
Pour la perforation crânienne, je m'arrêtais à la construction d'un foret que la fig. 3 delà Pl. X représente de grandeur naturelle, et qui produit un trou dans lequel se meut facilement la canule d'une seringue de Pravaz ordinaire. La tige de ce foret porte un pas de vis et un écrou (a) permettant de régler d'une manière précise la longueur du foret qui doit pénétrer dans le crâne, afin de ne pas léser le cerveau. Cet écrou, j'en diminuai le plus possible le volume, pour qu'il ne vînt pas heurter contre l'apophyse zygomatique et faire dévier la pointe du foret. J'adapte celui-ci à un porte-forêt ordinaire (Pl. X, fig. 4).
Ayant d'une part un point de repère aussi nettement appréciable que l'apophyse zygomatique, et d'autre part un appareil d'un aussi petit calibre et d'un aussi facile maniement que celui dont, je le répète, la fig. 3 de la Pl. X donne une représentation de grandeur naturelle, la plaie nécessaire pour arriver au niveau du crâne pouvait être très restreinte. En effet, immédiatement en arrière del'apophysezygomatique, jefaisune incision légèrement curviligne (Pl. X. fig. 2) et je pénètre jusqu'au niveau de l'os en produisant une plaie qui permet simplement l'introduction, dans son intérieur, du doigt indicateur, au moyen duquel je dénude l'os et qui me sort de conducteur pour l'introduction et la fixation du foret au niveau
. du point précis où doit être pratiquée la perforation. Pour faire cette opération, j'attache solidement le chien sur une table, et je lui fais respirer quelques bouffées de chloroforme, de manière à amener un léger sommeil ; sa tête est solidement maintenue par un aide sur le côté opposé à celui où je pratique l'incision. Lorsque celle-ci et la section des tissus ne portent pas sur une étendue trop considérable, il n'y a aucune hémorrhagie. Quand une hémorrhagie se produit, il est d'ailleurs facile de l'arrêter avec des pinces à compression : jamais cet accident ne m'a gêné dans mes expériences. L'os une fois dénudé, on fixe la pointe du foret à l'endroit voulu et on appuie légèreméht sur le porte-foret, de manière que le foret ne dévie pas. La perforation se fait très facilement. Celle-ci pratiquée, on retire l'instrument, et, le doigt servant toujours cle conducteur, on introduit dans l'intérieur du crâne, ce qui demande généralement quelques tâtonnements, l'aiguille de la seringue de Pravaz, qu'on dirige, ainsi que l'indique la flèche Y (Pl. X, f\g. 1), d'arrière en avant et un peu de haut en bas. On traverse facilement la dure-mère, et une fois arrivé au niveau de la région sur laquelle on veut opérer, on pousse le piston de la seringue, qui renferme une solution d'acide chlorhydrique étendu. — Le contact de cette solution avec la substance nerveuse produit une vive douleur et un mouvement brusque, duquel l'opérateur doit être prévenu afin d'éviter le bris de la seringue.
Le manuel opératoire connu, notons que, pour des expériences semblables à celles que nous entreprenons, il faut choisir des chiens intelligents et, dans le cas actuel, d'un caractère gai et expausif.
Ce n'est pas tout. En partant de l'idée que je devais di-
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riger mos expdriencos du côté des lobos sphénoidaux, j'étais guidé par la clinique ; mais si j'avais borné mes recherches à ces seules régions, on aurait pu m'objecter, avec juste raison, que si la lésion, au lieu de porter sur cette partie du cerveau, avait atteint d'autres points de cet organe, j'aurais peut-être obtenu les mêmes résultats. Cette objection toute naturelle, je devais la prévenir, et j'ai déterminé chez des chiens des altérations du cerveau dans des régions variables, et plus particulièrement au niveau de la convexité. — Dans ces cas, je n'ai jamais obtenu des phénomènes psychiques semblables à ceux qui existent à la suite des lésions des lobes sphénoidaux ; d'ailleurs, pour se convaincre de la différence, on n'a qu'à pratiquer chez un même chien, d'abord une lésion de la convexité du cerveau, puis plus tard une lésion de la base, et de cette manière on s'assurera facilement que dans les deux cas les troubles sont différents.
On le voit, les expériences que j'ai entreprises demandent beaucoup de précautions. Celles dont je me suis entoure sont-elles suffisantes ; ne me suis-je pas laissé entraîner par quelque idée préconçue ? Ce sont là tout autant de questions que je me pose. Aussi, quoique mes expériences soient encore en cours d'exécution, quoiqu'elles auraient beaucoup gagné à être rapprochées d'autres portant sur diverses régions du cerveau et vers lesquelles m'entraînent aussi mes recherches chniques, j'ai pensé que l'idée qui m'a amené à les entreprendre était suffisamment importante pour qu'elles soient dignes d'être vérifiées. Je n'ai doncpas hésité à indiquer la manière dont j'ai opéré, et à détacher d'une dizaine d'expériences que je possède, relativement à la lésion des lobes sphénoï-
' claux, les trois suivantes, qui me paraissent donner une juste idée des résultats que j'ai obtenus.