INTRODUCTION
Diversité des opinions sur la Ligue. — Nécessité des monographies.
But et plan de ce travail.
Pour rester fidèle au bon sens et à la vérité , un esprit droit est-il forcé , en histoire , d'accepter sans examen tous les jugements reçus, de ne jamais se séparer des idées émises, ou, en d'autres termes, d'adhérer incessamment , et sur tous les points , à la tradition scientifique ? Outre qu'on aurait affaire par là à beaucoup d'opinions contradictoires et qu'on risquerait de tomber dans une sorte de syncrétisme historique , ne serait-on pas nécessairement amené à accorder à ses prédécesseurs, qui étaient pourtant dans des conditions analogues, une sorte d'infaillibilité qu'on se refuserait à soi-même? Il semble au contraire que le propre de l'érudition véritable soit de contrôler les assertions antérieures , de les redresser quand elles sont fausses par des recherches plus approfondies , par des investigations plus sérieuses. Cette perpétuelle intervention de la science dans ses propres conquêtes est légitime et nécessaire. Les jugements en histoire ne sont pas toujours sans appel , les arrêts ne sont pas toujours inflexibles, et les générations se montrent quelquefois plus indulgentes pour les morts que n'étaient les tribunaux solennels de l'Egypte.
Mais tout en reconnaissant à Térudition le droit de revenir sur elle-même, de s'amender quelquefois, de se compléter; tout en récusant la prescription en histoire , il importe de protester, au nom de la simple raison et par la logique des faits, contre ces systèmes aventureux qui, trouvant trop étroit encore le domaine du présent , se rejettent volontiers sur les temps accomplis et transportent, comme périodiquement, dansle passé, des théories individuelles et absolues. Cest surtout des réhabilitations que je me défie ; en littérature elles ne peuvent blesser que le goût : en histoire elles ont chance de porter atteinte à la morale.
De notre temps, si on a essayé de rabaisser beaucoup de gloires , on a en revanche refait un piédestal à bien des réputations compromises, on a justifié plus d'un souvenir désastreux : plusieurs ont pris à tâche de décrier ce que les précédents historiens avaient loué, et d'admirer où ils avaient été sévères. Ici, pour être nouveau, il a fallu absoudre avec enthousiasme , là dénigrer avec aigreur.
Si ces tendances à contredire systématiquement l'opinion reçue ont jamais été manifestes, c'est à propos de la Ligue. Le xviii*' siècle avait gardé sur ce triste épisode de notre histoire l'avis défavorable des écrivains de Louis XIV. On n'a tenu aucun compte de cette tradition de deux siècles. La Ligue a été rehabilitée de notre temps , rehabilitée au nom de l'absolutisme, au nom de la théocratie, au nom des idées radicales. Cela peut paraître étrange ; je vais citer : il ne s'agit pas de noms obscurs.
On lit dans un livre de M. de Bonald, publié en 1817 : « Nos rois, depuis Henri IV, et nos philosophes, ont de concert décrié la Ligue ; ceux-ci , parce qu'elle avait empêché la démocratie calvinienne de s'établir en France, ceux-là, parce qu'elle avait fait de la religion de l'État une condition nécessaire de la royauté ; ce qui, au reste, a été fait en Angleterre et ailleurs pour la religion protestante. En effet , si les ligueurs de la cour voulaient un roi lorrain ou espagnol , les ligueurs
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de la France voulaient un roi catholique. Quand la religion était attaquée, on ne séparait pas la royauté de la religion. Aujourd'hui que la légitimité est méconnue , on ne sépare pas la royauté de la légitimité. La France voulait alors, comme elle veut aujourd'hui, la royauté, et consacrée par la religion, ou affermie par la légitimité. L'objet est le même, les motifs sont différents ; les ligueurs de ce temps seraient les royalistes du nôtre, et l'auteur connaît des familles qui en offrent l'exemple (1). »
M. de La Mennais , à son tour, dans le plus entraînant de ses pamphlets ultramontains : Des Progrès de la révolution et de la guerre contre VÉglise (2) , disait en 1829 : « Jamais on n'aperçut mieux à quel point le catholicisme empreint dans les âmes le sentiment de la liberté , sans néanmoins altérer le principe nécessaire de la soumission au pouvoir légitime, qu'à l'époque trop peu connue de la Ligue, l'une des plus belles de notre histoire. » M. de La Mennais continue longtemps sur ce ton , et si sa sympathie pour les ligueurs est sobre de preuves, elle n'est pas sobre d'affirmations ; c'est tout un développement historique où l'éclat de la forme , par malheur, ne suffit pas à couvrir ce qu'il y a au fond d'inexact et de paradoxal.
En 1829, M. de La Mennais assurait que la Ligue « avait replacé la monarchie sur ses bases », et, par secret instinct peut-être de l'avenir, il louait alors au nom de la royauté ce qu'il aurait pu louer depuis, ce qu'on a loué à ses côtés au nom de la démocratie. Un autre écrivain, en effet, qui remue aussi beaucoup d'idées et qui veut faire procéder la réforme politique de la conservation religieuse , a attribué à la Ligue le salut de la France ; c'est la Ligue selon lui qui nous a donné l'unité : « Sans la résistance qu'elle lui opposa.
(1) Pensées sur divers sujets et Discours politiques, par M. de Bonald, 1817, in-80, t. I, p. 17.
(2) V. OEuvres complètes de M. de La Mennais, 18â7, in-8o, t. IX, p. 48 et suiv.
le protestantisme eût partagé le pays en petites principautés indépendantes, en cercles, ainsi que le fut TAllemagne (1) ».
Ce n'est pas le moment d'examiner s'il y a quelque chose de plausible dans cette dernière opinion ; constatons seulement un point : la Ligue a pu être approuvée simultanément au point de vue monarchique, au point de vue papal, au point de vue républicain. Qu'est-ce à dire? et à qui faut-il croire? quelle bannière suivre? comment démêler la vérité? Est-il vrai que la Ligue ait été tout cela à la fois, ou bien les écrivains dogmatiques ont-ils voulu retrouver, après coup et à plaisir, la conGrmation de leurs systèmes dans les faits accomplis? ont-ils cherché à faire, pour ainsi dire, des événements les pièces justificatives de leurs théories ? Quelque chose des contradictions et du pêle-mêle de la Ligue semble s'être reproduit , à notre époque , chez la plupart de ceux qui en ont parlé.
Ce n'était pas dans le dessein d'arriver à un rapprochement perfide et d'amener le sourire par la malice du contraste que je rappelais tout à l'heure des opinions si opposées , la divergence de sympathies en même temps que l'unité d'admiration qu'ont montrée à l'égard de la Ligue quelques auteurs contemporains , quelques esprits spéculatifs et absolus ; tant de vues diverses sur une même période, vues également hasardées , je le crains , ont bientôt passé des philosophes aux historiens , puis aux publicistes de second ordre , aux compilateurs de bas étage et même aux abréviateurs scholaires. Ce qui n'était qu'une assertion jetée au hasard dans un écrit théorique, au profit d'un parti ou d'une secte, s'est trop souvent transformé en aphorismes dans les livres élémentaires. Il est maintenant de bon goût, il est presque à la mode de trouver qu'il y a eu du bon dans la Ligue, et que le xviii' siècle, qu'on aime à déclarer incompétent en pareille matière , s'est complètement raé-
(l) Bûchez, Hist. parlement, de la Révolut. franc., 1834, in-8o, l. I, pag. 136etsuiv.
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pris sur cette phase de notre histoire. A quelque point de vue qu'on se place , je crois, pour ma part, qu'il y a beaucoup à rabattre de cette réhabilitation , tentée tour à tour au nom de la monarchie des Bourbons, au nom de l'omnipotence du saint-siège , au nom de la démocratie catholique.
Sans doute il ne faudrait pas dire avec un autre penseur, M. Ballanche, qu'au temps de la Ligue, « les principes sur lesquels repose toute société ( on sait ce qu'entend par là M. Ballanche,) n'avaient reçu aucune atteinte (1) ». Les événements, au contraire, firent alors aux doctrines les plus hardies en tout sens une condition telle , qu'aiguillonnées, les unes par l'esprit de conquête, les autres par l'esprit de résistance , elles durent se produire avec aigreur et dans toute leur force. Par là s'explique, jusqu'à un certain degré, comment , en considérant à leur point de vue particulier et sous des aspects divers, les troubles de la fin du \\v siècle, les écrivains de parti ont successivement retrouvé dans les idées contradictoires de la Ligue, la confirmation et , pour ainsi dire , les antécédents de leurs idées. L'auteur des Progrès de la révolution contre l'Église a raison de passer par la Ligue pour remonter à Hildebrand : il y a là , en effet , des passions ultramontaines. L'auteur de V Histoire parlementaire est également fidèle à ses tendances quand la souveraineté du peuple l'attire vers l'Union , car les Seize substituaient l'élection au droit divin. Il n'est pas enfin jusqu'à l'auteur de la Législation 'primitive qui n'ait eu le droit , quoiqu'à moins juste titre, de reconnaître çà et là chez les ligueurs quelques-uns de ses principes extrêmes. Aristocratie et monarchie , ces deux choses se confondent , ou au moins s'appellent nécessairement et se complètent aux yeux de M. de Bonald. Or, la Ligue, si elle n'était guère favorable à la royauté (au moins à une royauté nationale ) ,
(1) Essai sur les Instit. sociales. OEuv. in^S», t. II, p. 121.
la Ligue voulait Tinquisition , justifiait la Saint-Barthélémy, refusait le libre exercice des cultes et consacrait le privilège plus souvent que l'égalité ; cela eut suffi à l'absoudre, même aux yeux de Joseph de Maistre.
Par malheur, l'historien ne peut s'en tenir à ces jugements sommaires , partiels , et qui ne voient qu'un côté des choses ; n'ayant pas de théorie à compromettre ou à appuyer, il dit ce qui a été, tout ce qui a été ; il n'exalte pas uniquement les hommes ou les faits qui ont ses sympathies ; il ne choisit pas les événements, il ne supprime point ce qui contrarie ses idées ; la vérité est pour lui dans l'ensemble , et non pas dans telle donnée restreinte, dans tel point de vue particulier. C'est une œuvre de sectaire d'arranger la scène, historique comme un théâtre , et , qu'on me passe l'expression , de produire des effets de lumière en laissant les ténèbres à côté.
Je n'ai pas le moins du monde la prétention , on le suppose , de résoudre ici tous les problèmes difficiles que soulève l'histoire de la Ligue. Des esprits éminents ont touché à ces questions sans réussira persuader par la logique, ou à convaincre par l'évidence des faits ; leurs appréciations ont été tranchantes et exclusives. Dans la situation actuelle de la science , au milieu de tant d'opinions contradictoires, de tant de sources diverses et de documents presque innombrables, on peut dire que, par leur multiplicité môme et leur opposition , les éléments manquent à l'historien pour se prononcer tout à fait en connaissance de cause. La partie militaire de la Ligue, la turbulence des Seize sont connues, et la bravoure toute française de Henri IV a rendu populaire le récit de ses victoires : on sait aussi les émeutes de Paris , la guerre des partisans provinciaux. Toute l'histoire matérielle et extérieure, pour ainsi dire, est suffisamment éclairée; mais les doctrines, mais l'organisation des partis, et ce que j'appellerai volontiers les institutions de la Ligue, n'ont pas été assez étudiées , et il serait utile que des mono-