INTRODUCTION, § I. VII
graphies vinssent successivement élucider ces points obscurs et vagues. Déterminer exactement, comme on dit aujourd'hui, l'élément espagnol, l'élément italien de l'Union, restituer leur vrai rôle aux parlements , aux communes , redire les menées , la diplomatie, les actes, les projets de la maison de Lorraine et des divers prétendants, faire la part de la noblesse, du clergé, du tiers-état; voilà quelques-unes des nombreuses questions préliminaires qui demanderaient une solution.
D'Aubigné a dit quelque part : a II y en a qui se gorgent de lettres et de harangues, d'autres qui s'en dégoustent et donnent du pouce au feuifiet pour aUer chercher les combats (1)». J'ai fait comme les premiers, et laissant la partie stratégique et diplomatique, je me suis attaché à la partie oratoire, aux harangues religieuses et politiques, aux doctrines , j'ai cherché à reconstruire l'histoire de la chaire au temps de la Ligue. Il m'a semblé qu'il y avait là plus particulièrement une lacune chez les écrivains qui se sont occupés de cette époque.
En effet, si en parcourant les travaux modernes qui traitent de la France à la fin du xvr siècle, le lecteur est frappé de l'importance considérable conquise alors par la chaire , il l'est bien plus pourtant, quand il recourt aux sources mêmes, de l'influence trop restreinte encore qu'accordent les historiens aux prédicateurs. J'ai donc essayé ici de mettre dans son vrai jour un ordre de faits trop négligé à mon sens ; en un mot, j'ai voulu retracer le rôle de l'éloquence rehgieuse depuis le commencement de l'Union , en 1576 , jusqu'à l'avènement définitif de Henri IV. Si ce but est atteint , il ressortira implicitement de ces pages que les sermonnaires sont un des éléments indispensables de l'histoire des guerres de religion sous Henri de Valois et sous le Béarnais.
(l) Hist. univ , préf.
Gabriel Naudé, qui était initié à toutes les finesses, à toutes les ruses d'état, à toute la stratégie des gouvernements, se souvenait sans doute de la Ligue, quand il disait : « C'est un grand chemin ouvert aux politiques pour tromper et séduire la sotte populace que d'avoir des prédicateurs et de se servir d'hommes bien disants, n'y ayant rien de quoi Ton ne puisse facilement venir à bout par ce stratagème (1) ». L'expérience , en effet, avait démontré , sous les précédents règnes, comment la chaire pouvait s'emparer violemment des esprits et diriger les événements par l'opinion.
Les historiens du temps sont d'accord avec les critiques sur la singulière omnipotence, sur l'espèce de dictature exercée par les sermonnaires de la Ligue. De Thou,Davila, Lestoile (2) , l'attestent tout comme la Satire Ménippée. L'inépuisable et perçante érudition de Bayle se joint sur ce point à la curiosité toujours éveillée du collecteur Le Duchat, dans ses savants et diffus commentaires sur la Ménippée et sur la Confession de Sancy.
Une des héroïnes de l'Union , M"^*^ de Montpensier (3) , disait dès 1587 : « J'ai fait plus par la bouche de mes préor dicateurs qu'ils ne font tous ensemble avec toutes leurs « pratiques, armes et armées. » Deux ans plus lard, en 1589, l'auteur du Conseil salutaire s'écriait [k] : a Les prédicateurs séditieux ont fait plus de mal que tout le reste , » et Henri IV écrivait : « Tout mon mal vient de la chaire (5). » Cela dura pendant toute la Ligue , et dans les derniers temps de l'Union, Cromé en son célèbre Dialogue ^ n'exa-
y(l) Coups eCÉtaty chap. IV.
(2) Lestoile se mettait fort assiduement an courant des prédications : «Beaux sermons de Paris contre le roy, dit-il, la plupart desquels j'ay extraits de la bouche propre des prédicateurs que j'allois ouïr fort soingneusement. » V. Journ. de Henri IV, édit. Champ., gr. in-S», 1839 , j£^. iiO B.
V (3) Lestoile, Journ. de Henri HI, éd. Champollion, p. 231 B.
(4) Pag. 61. — V. plus loin, p. 50.
(5) V. plus loin, p. 122.
INTRODUCTION, § î. IX
gérait pas quand il mettait ces mots dans la bouche du Maheustre : « Qui ne sçait qu'ils ont esté les trompettes de « sédition , vrais boutefeux , coulpables de tant de meurtres « qui ont esté commis par toute la France (1). »
Il s'agit donc ici bien plutôt d'histoire politique que d'histoire littéraire.
Toutefois , pas un des écrivains qui ont traité de la littérature religieuse au xW siècle, ne s'est étendu sur les prédicateurs de la Ligue. Ellies Du Pin lui-même , qui , dans sa prolixité, vise d'ordinaire à être complet , s'est renfermé dans un absolu silence.
Les historiens spéciaux de la chaire ont observé la même réserve. Je ne sache que deux érudits qui aient écrit en France sur l'histoire de l'éloquence parénétique , Bail , au xvir siècle , dans sa Sapicntia foris prœdicans (2) , et Romain Joly au xviii% dans son Histoire de la Prédication (3). Ces deux livres, plus que médiocres, sont oubliés', et ils le méritent par le vide absolu d'idées , de faits et même de noms propres. Bail a voulu faire une Somme, bien aride, bien rebutante, bien didactique, et il se contente, pour tout jugement, de citer les premières pages du premier sermon de chaque auteur dont il fait sèchement la biographie. De son côté , Joly a remplacé l'esprit critique par des phrases banales , et il s'est épargné toute espèce de recherches par des lieux communs déclamatoires.
Je n'ai rien pu tirer, on le sent, de la Sapientia foris prœdicans, ni de VHistoire de la Prédication. Pour tout renseignement sur la Ligue , Bail s'est borné à des notices parfaitement insignifiantes sur Hilaret et sur Feuardent , notices où il n'est môme pas question de l'Union. Joly, d'autre part , après avoir copié dans Bayle quelques détails sans valeur sur Maurice Poncet, se contente d'énumérer dans
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(1) Ap. Ménipp., éd. de Ratisboune, 1726, in-12, t. lll, pag. 553.
(2) Parisiis, 1666, in-i».
(3) Amsterdam, 1767, in-12.
une seule phrase les noms de Boucher, Guincestre , Feuardent, Rose, Pelletier, puis il ajoute pour toute appréciation : « La chaire était devenue la tribune de l'audace et de « la calomnie (1). »
Si je ne m'étais proposé qu'un but exclusivement littéraire, on pourrait trouver que je suis précisément tombé dans Texcès qu'a évité Joly. Il a fait une phrase, j'ai fait un volume. Mais, je le répète, ici c'est plutôt la politique que la littérature qui est en jeu ; il s'agit bien plus encore d'orateurs de parti que de prédicateurs. Les églises s'étaient pour ainsi dire , transformées en clubs, la chaire était devenue une tribune.
Le président Hénault a dit en parlant des innombrables écrits publiés au temps de la Ligue : « Nous sommes curieux, sur parole , de faits dont la plupart ne faisaient peut-être pas alors une grande nouvelle dans le monde. » Gela peut s'appliquer aux pamphlets : dans la pensée d,e Hénault , cela ne s'applique pas sans doute, ou s'applique à tort aux prédicateurs. Les paroles de la chaire étaient prises au sérieux par les contemporains ; nous verrons les résultats qu'elles amenèrent, nous verrons l'influence qu'elles purent exercer.
Comme les sermonnaires transformés en hommes politiques et le plus souvent en tribuns, parlaient de tout, annonçaient les premiers les nouvelles, dirigeaient les factions, et à côté du fait particulier donnaient toujours le précepte , il se trouve que par eux on touche successivement en quelque sorte à tous les côtés de la Ligue , aux événements comme aux doctrines. Leur enseignement de chaque jour, les nombreux traités qu'ils publiaient , leurs relations diverses avec les prétendants , leurs intrigues avec l'Espagne, leurs engagements envers le saint-siége, ces missionnaires venus d'Italie, ces singulières théories démocratiques ou ultramontaines, ces excès, ces violences, puis au dénouement la
(1) Pag. 399 et 401.