‹ De la démocratie chez les prédicateurs de la Ligue [microform]Chapitre 12 sur 196 · INTRODUCTION, § II. XXXI · texte numérisé non relu

INTRODUCTION, § II. XXXI

Noël Beda, attaquaient toutes les innovations au hasard jusqu'à tonner contre l'enseignement public du grec au Collège royal, du grec, cette langue des hérésies, comme il la nommait (1). Le Parlement était à chaque instant forcé d'intervenir et d'enjoindre au clergé de se tenir dans les limites de l'enseignement catéchétique (2).

On sait avec quel agrément , avec quelle exquise ironie , Érasme dans V Éloge de la folie, s'est moqué des prêcheurs qui prouvent la nécessité de l'abstinence parles douze signes du zodiaque, la foi par la quadrature du cercle, et la charité

(1) Ellies Du Pin Seizième siècle, part, m, p. 533.— Cf. Goujet, Mém, sur le Coll. royal, part. i,p. 8.— En 1536, Beda osa en chaire accuser le roi de favoriser l'hérésie ; il fut condamné à faire amende honorable devant le portail de Notre-Dame et il alla ensuite mourir dans les prisons du Mont-Saint-Michel,

(2) Longueval, Hist. de l'Église Gallicane, t. XVIII, p. 3. — Dès que le concordat de Léon X et de François I" eut enlevé au clergé ses libertés et ses privilèges, le Parlement chercha à étendre de ce côté sa juridiction, notamment à l'égard de la chaire. En 1525, aussitôt qu'on connut le désastre de Pavie, le président Jean de Selves eut ordre de h Cour « de mander les prédicateurs en sa maison pour leur dire la manière dont ils dévoient prescher sur Testât des affaires. » Les orateurs s'y rendirent avec empressement, et, trois jours après, ils remercièrent le Parlement de ses bons conseils, et s'engagèrent « à donner avis des propos qu'ils entendroient. » Ce bon accord ne dura guère; le clergé inférieur, dans sa turbulence, ne tarda pas à se montrer impatient de toute autorité, même de l'autorité épiscopale. En 15i2, un arrêt déclara que « c'estoit à l'évesque à mettre ordre aux invectives des prédicateurs les uns contre les auitres. » En 1556, la cour fit de nouveau défense expresse à tout prêtre de monter en chaire sans avoir soumis à l'évèque « ses sermons et doctrines. » Ainsi les prélats étaient réduits à invoquer contre leurs subordonnés l'appui d'un tribunal séculier. Le Parlement prit bientôt des mesures en son nom ; dès cette même année 1556, le procureur -général donna ordre d'informer «contre ceux qui avoienl tenu en leurs sermons propos scandaleux. » La royauté dut aussi, à plusieurs reprises, intervenir contre la violence de la chaire. En 1563, par exemple, on voit Charles IX faire défense « de sermons convicieux pour exciter le peuple à esmotion, sédition et désobéissance à l'autorité. » (7. Leber, de VEtat réel de la presse et des pamphlets depuis François /", Paris, Techener» 183i, in-80, p. 12 et suiv.) Mais n'anticipons pas sur les temps; nous touchons presque à ces tribuns de la Ligue que nous retrouverons tout à l'heure.

par les branches du Nil. Si la chaire chrétienne s'était défendue contre les envahissements du schisnoe par des arguments aussi détournés, ce n'eût rien été encore, ce n'eût été qu'un ridicule littéraire. Par malheur, on ne s'en tint pas là. Il suffira de citer un exemple : dans l'une des stalles de l'église de Saint-Sernin à Toulouse , on voit un porc en chaire, orné du bonnet et du surplis , et prêchant un auditoire d'ânes mitres et crosses , avec ces mots : Calvin le porc preschant: eh bien, l'artiste , dans la grossièreté de sa pensée, n'a fait que reproduire, n'a fait que mettre en scène ce qu'il avait sans nul doute entendu dire aux orateurs de son temps. C'est en de pareils termes , c'est avec de semblables images, c'est avec des arguments de cette nature que la prédication catholique , empruntant le langage de ses adversaires, abdiquant toute retenue, compromettait la cause de la vérité.

L'Église ne tarda pas à apercevoir l'inconvénient de ces prédications triviales, de ces sorties acrimonieuses contre les puissances séculières et ecclésiastiques. En 1536, au concile de Cologne , on ordonna aux prêtres d'enseigner simplement l'évangile, en s'abstenant des plaisanteries grotesques, des récits diffus, surnaturels et apocryphes , des fables légendaires , ainsi que des attaques et des injures contre la magistrature et le clergé. Cependant cette réforme fut longue à s'opérer, puisqu'à l'ouverture du concile de Trente, de cette réunion qui était destinée à rendre sa sévérité à la discipline et à lutter contre l'hérésie, l'évêque de Bitonto (1) donna le plus mauvais exemple aux orateurs de son temps, en un sermon dont le moins ridicule passage était la preuve de la nécessité des conciles par cette raison que dans XÉnéïde Jupiter assemble les dieux, et qu'à la création de l'homme et à la tour de Babel, Dieu s'y prit en forme de concile. Différentes autres réunions sacerdotales , comme

(1) Voir sur Cornelio Musso X^Dict. de Bayle.

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celle de Narbonne en 1550, celle de Cambrai en 1565 , et celle de Bourges en 1584 (1), effrayées de cet état de la chaire, ordonnèrent aux prédicateurs de mettre toujours leurs discours sous l'invocation de la Vierge et de s'éloigner des dogmes fabuleux, fabuloso dogmate, dans leurs discussions avec les schismatiques : cencionatores ahhorreant aniles fabulas. Voilà quelles instructions on était réduit à donner aux prêtres contre la Réforme.

Ces injonctions furent vaines. Les Sérées de Bouchet , le Cymbalum mundi de Des Periers , ^e singulier recueil des Gesta Romaiiorum^ le Baldns de Folengo, le Moyen depar^ venir, tous les contes gais et graveleux, toutes Jes épigrammes lestes, tous les livres « de haulte gresse, » comme dit le Gargantua , qui apparurent en si grand nombre au xvp si<'cle et dont Rabelais devait être l'adniirable et monstrueux couronnement, toutes ces débauches de l'esprit influaient trop directement sur la chaire pour ne pas laisser aux prédicateurs , outre les traditions de Maillard , des exemples de parole bouffonne qui ne devaient disparaître qu'après les fureurs de la Ligue. Ainsi s'explique la naïveté légendaire et en même temps la forme cynique des sermonnaires du xvr siècle. Tout en employant le style familier, ils se souvenaient de la Légende dorée de Jacques de Vorage. Par malheur la Réforme , positive et sèche , proscrivait la poésie des légendes , et les traditions merveilleuses des saints, comme elle brisait leurs reliquaires.

Quant aux prédicateurs qui, fidèles aux restes mourants d'une scholastique barbare , n'empruntaient pas le langage macaroniqueet se bornaient à l'enseignement vulgaire, plein de divisions et de subtilités , ils puisèrent tous dans les Thesauri, les Pohjanthea et dans les nombreux recueils d'érudition banale dont la Gemma prœdicans de Denyse est l'ennuyeux et oublié modèle.

(1) Odespun, Concilia novissima Galliœ^ 1646. in-fol., p. 399.

A la venue de la Réforme il y avait donc dans la chaire deux écoles bien diverses : l'école scholastique et l'école grotesque ; leur durée devait être courte, parce que la première appartenait à une société finie, parce que la seconde était le résultat d'un de ces conflits d'idées heureusement courts pour les sociétés qui y sont en proie.

Ces deux écoles étaient également insuffisantes pour soutenir la lutte; aussi les scènes les plus scandaleuses ne tardèrent-elles pas à se produire sur tous les points, au sujet de la prédication. Dans plusieurs villes, les deux partis se

disputèrent les chaires par la force.

Dès 1525, à Meaux, l'évêque Briçonnet ayant autorisé les sermons de Farel et de plusieurs luthériens, un procès fut intenté au curé Masuricr. Le Parlement l'acquitta, à la condition qu'il se ferait réfuter dans sa propre paroisse, ce qui eut lieu ; mais l'évêque réfuta à son tour l'orateur orthodoxe (1). Ailleurs il y avait collision en pleine église. A Bourges, par exemple, on s'empara violemment du lieu saint, on chassa les prêtres catholiques , et le bénédictin Jean de Saint-Michel se mit alors à prêcher. L'orateur ayant débuté parle Pater, un magistrat eut l'audace de se lever et de réciter, comme de coutume, V Ave Maria ; le peuple en fureur chassa l'interrupteur à coups de chaise (2).

Dans d'autres parties de la France, la Réforme ne se risqua que plus tard et à la longue dans les chaires. Ainsi, à Rouen, en 1552, les calvinistes n'avaient pas encore eu la hardiesse de prêcher ouvertement; seulement, quand un prêtre catholique parlait du purgatoire , on se mettait à crier : Au fol! aujol! et les enfants, auxquels on avait fait la leçon, imitaient le miaulement des chats. Longtemps, en cette même cité, les prédicants n'osèrent enseigner qu'en secret. Marlorat, par exemple, venu de Berne, tenait ses réunions, la

(1) Crévier, Hist. de VUniv., ann. 1525.

(2) Longueval , Hist. de l'Église gallicane^ t. XVIII, p. 296-

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nuit, en plein air. Des hommes enveloppés de grands manteaux, et le visage couvert de chapeaux à larges bords, arrivaient à la dérobée. On faisait cercle, on chantait à demivoix les psaumes traduits par Marot, puis l'orateur prenait la parole. Ces mystères sans doute étaient un texte aux interprétations calomnieuses, aux attaques du clergé de Rouen, et, à cette occasion, le jacobin Du Puis, dans sa colère, s'échauffa jusqu'à dire « qu'à leur presche, les femmes s'aban-

donnoientàquivouloitabuserd'elles(l)»;maiscesprécaulions mêmes, ces allures secrètes, excitaient la curiosité; et, d'un autre côté, ces représailles grossières, ces exagérations, donnaient des partisans aux idées nouvelles.

Ces scandales, dans leur variété bizarre, se reproduisaient partout ; partout , comme dans les temps de révolution , la parole eut une grande part, une grande influence.

Je le répète, l'église gallicane fut mal défendue par la chaire contre les attaques du calvinisme. Malgré le talent du cardinal de Lorraine, malgré la science de Claude d'Espence (2), malgré la modération de quelques docteurs, on peut dire que les sermonnaires , loin de répondre par des arguments solides et sérieux, loin de retrouver l'éloquence des apôtres de la Gaule, ne sortirent guère des violences triviales, ou des arguties théologiques. L'évêque Vigor (3) se montra au premier rang par ses déclamations sanguinaires : les exécutions isolées ne lui suffisaient pas (4) ; il aurait

(1) Floquet, Hist. du parlem. de Normandie^ in-8, t. II, p. 258, 307, 365.

(2) Il osait clans ses sermons appeler la Légende dorée la légende de fer. ( Teissier, El. des hommes ill., t. Il, p. 37i. ) C'est de Claude d'Espence que Bossuet a dit : « C'étoit un homme de bon sens et docte pour un temps où les natures n'étoient pas encore éclaircies. » {Variât. , 1. IX, S 96.)

(3) F. plus loin, p. 13.

(4) Ce lut lui qui accompagna Anne Dubourg au supplice. Cette scène est racontée dans ses propres sermons. Vigor avoue que Dubourg lui reprocha, en ces suprêmes instants, « d'avoir acheté ses bulles. » {Serm, cath. pour tous les jours de carême, éd. de 1597, in-8, p. 316.)

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voulu un massacre général des huguenots, roturiers ou nobles (l). La Saint-Barthélémy ne fut que la conséquence des doctrines soutenues dans ses Sermons. Les chansonniers de la Réforme ne l'ont pas oublié :

Seneschal, Ilugonis, Vigor, Toujours crient à cry et cor (2).

Mais n'anticipons pas sur les temps ; Vigor nous mène presque à ce P. Le Picart que nous retrouverons tout à rheure.

La publication de Y Apologie pour Hérodote, en 1566, dans laquelle la manière des Maillard et des Menot était ridiculisée avec amertume, vint couper court aux traditions de l'école grotesque. De la forme, la violence passa dans le fond: nous voilà au seuil de notre sujet.

Je dois m'arrcter. Les deux éléments principaux des sermons de la Ligue sont constatés, à savoir: une grande hardiesse d'idées et un grand cynisme de langage.

Pour être juste, pour ne pas faire peser uniquement sur les prédicateurs des règnes de Henri IH et de Henri IV la responsabilité des doctrines sanguinaires que nous leur verrons soutenir, il fallait dire de quelles traditions parénétiques ils avaient hérité; il fallait indiquer la solidarité qu'il y a entre Petit et Boucher, entre les docteurs Bourguignons et les docteurs de la Ligue.

(1) Voici un passage bien caractérisliciue des sermons de Vigor : «Nostre noblesse ne veut frapper... N'est-ce pas grande cruauié, disentils, de tirer le Cousteau contre son oncle, contre son frère? —Viens, çà ! Davantage lequel l'est plus propre, ton frère catholicque et chrestien, ou bien ton frère charnel huguenot? La conjonction ou aflinilé spirituelle est bien plus grande que la charnelle , et parlant je dis que, puisque tu ne veux pas frapper contre les huguenots, tu n'as pas de religion. Aussi quelque malin, Dieu en fera justice, et permettra (juc ceste bastarde noblesse sera accablée par la commune. Je ne dis pas qu'on le fasse, mais que Dieu le permettra. » ( Voy. Serm. cath. sur les dimenches et festes^ édit. de l.ï87, in-8, t. Il, p. 25.)

(2) Leber, loc. cit., p. 86.

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