INTRODUCTION, § II. XXIX
parole, ou bien ils faisaient faire leurs sermons à des laïques pour les réciter ensuite dans les églises.'C'est ainsi que l'abbé de Rroviler avait recours à la plume sceptique de Corneille Agrippa , dont nous possédons deux sermons sur les reliques, sermons fort édifiants sans doute, mais qui font singulière figure au milieu des œuvres bizarres de ce hardi douteur (1). Au lieu de prêcher, les évêques^ les abbés passaient leur temps à la cour, loin des diocèses (2). Ce soin de l'enseignement religieux laissé par le haut clergé au clergé inférieur, ne pouvait produire alors que deux résultats, à savoir : des prédications violentes et grotesques, quand parlaient des hommes de conviction qui , peu instruits et sortis des derniers rangs du peuple, voulaient lutter à armes égales contre le langage brutal de la Réforme ; ou des sermons superstitieux lorsque montaient en chaire des moines ignorants qui transformaient la foi éclairée des grands siècles chrétiens en une étroite crédulité. On sait avec quelle verve pétillante, avec quelle impitoyable causticité cette double manière a été ridiculisée dans X Apologie pour Hérodote. Quand Grandgousier interroge les pèlerins qui avaient été sur le point d'être mangés en salade , et qu'après leur avoir fait raconter les sermons des capharts et f aulx prophètes de leur pays, il s'écrie : « M'esbahys si vostre roy les laisse prescher par son royaulme telz scandales,» c'est aussi une évidente insinuation de Rabelais contre les sermonnaires de son temps.
La raillerie burlesque est le langage de ceux qui attaquent ; ce n'aurait pas dû être celui des hommes qui défendaient une cause noble et sainte. La chaire chez les catholiques n'était plus guère sérieuse , et l'habitude semblait y avoir consacré le ton des Maillard et des Menot ; le grave
(1) V. la spirituelle notice de M. Louandre sur Agrippa. [Journ. génér. de VInstr.pubL du 31 août et du 4 sept. 1839). l ^
(2) V. Prantôme 45e j)isc. sur Franc. /", éd. de Baslien,t. V, p. 224.
L'Hôpital lui-même se laissait aller à dire à propos des qualités que doit avoir un sermon :
Sit mixtum gravi tate, vocet risu que jocisque (1).
Reuchlin,dans le traité qu1l écrivit sur la prédication, releva avec amertume ces bouffonneries oratoires; et Erasme, qui dans son Ecclesiastes sive Concionator evangelicus^ voulait donner des préceptes de cicéronianisme aux prédicateurs, Erasme glissait avec malice cette phrase : « Les réprésentations théâtrales ont été exclues des églises, mais elles sont impudemment imitées dans beaucoup de chaires (2). » Le coup portait si juste que les moralités et sotties firent bientôt concurrence aux sermons, et qu'on dut avoir recours à l'autorité civile. Longtemps le théâtre et la chaire s'étaient, pour ainsi dire , confondus. Beaucoup de tnystères, en effet, sont précédés ou accompagnés d'un sermon.yll fallut que la prédication patronat d'abord le tliéûtre ; puis ce fut le théâtre qui prêta son langage à la prédication macaronique. Plus tard la chaire renia hautement cette solidarité. En 1541, dans un réquisitoire du procureur-général du Parlement, il était exposé entre autres griefs contre la confrérie : «Que tant que les dictz jeux durent, le commun peuple, dès huit à neuf heures du matin es jours de festes , délaisse la messe paroissiale, sermons et vespres, pour aller es dictz jeux garder sa place, et y estre jusques à cinq heures du soir, et cessent les prédications, car n'auroient les prédicateurs aucuns auditeurs (3). » Ainsi l'abaissement de la chaire était tel que le théâtre devenait pour elle un véritable rival.
Dans la colère que ce délaissement et que le progrès de la R.^formation leur inspiraient , les orateurs catholiques se rejetaient avec violence dans la politique, ou, comme
(1) Epist. 1. III, de libert.dicendi.
(2) Nunc autem quiim theatrici mores e templis ejecli sunt, tamen non desiint qui niminus fréquenter, ne dicam impudenter, iniitanlur fabulam. (Erasmi Opéra, 1704 ; in-foi. T. V, p. 860.)
(3) Sainte-Beuve. Tabl. de lapoés. au XVI'^ siècle, in-S*», p. 247.