CHAPITRE V, § II
Henri IV contre la liberté de la chaire et les obstacles qu'il eut à vaincre de ce côté , donnons un dernier souvenir aux tristes héros que nous avons si longtemps écoutés, à ces tribuns dont Tavénement des Bourbons vint renverser les plans et ruiner les espérances. — Renouons donc , comme elles se présenteront et sans trop de méthode, ces biographies interrompues. L'ordre , tout à l'heure , et la chronologie auront leur tour.
Parmi les prédicateurs de la Ligue, quelques-uns, on se le rappelle, Crespet et Génébrard, avaient quitté de bonne heure la scène politique. Crespet n'y revint pas ; en 1590, il suivit à Rome le cardinal Gaëtano ; de retour en France, deux ans plus tard, il obtint un prieuré dans le Vivarais, et y mourut en 159i (1).
Quand Génébrard vit que le parti de la Ligue s'affaiblissait, il aima mieux se retirer à Avignon que de rentrer dans les voies de la fidélité (2). C'est là qu'il écrivit son traité sur les élections canoniques (3), que Niceron jugeait encore a le meilleur ouvrage contre le concordat (4). »
Au point de vue historique, ce livre n'est pas sans intérêt; il montre, en droit canonique, les idées libérales et tout à fait démocratiques du clergé ligueur. Non seulement Génébrard sou ient le droit des églises pour l'élection des évêques contre le concordat de Léon X, mais il attribue fatalement tous les malheurs de la maison de Valois aux usurpations que François I*^' avait faites (5) des privilèges des clercs. Selon lui, l'assassinat de Henri IIÏ était en germe dans l'affaire de la pragmatique. Génébrard est un logicien, et sa doctrine remarquable éclaire la Ligue d'un jour nouveau. Par là
(1) Mém. du P. Niceron, t, XXIX, p. 253.
(2) Teissier, Èlog. des hommes sav.^ t. IV, p. 306.
(3) De sacrarum Electionum jure et necessitate. Paris, 1593, in-S».
(4) Niceron, t. XXII, p. 17.
(5)... Electiones ad se rapuit penitus, scelus in suam genlem inferens, quod non potuit e\piari , nisi potius i)osteritatis ejus prodigioso ioteritu atque pernicie.. (p. 25, édit. de 1601.— Bibl. Sainte-Geneviève, B, 3098.)
phie complaisante. Feuardent renonça à ses emportements, dès qu'ils purent lui être nuisibles; il se jeta alors dans la politique pacifique. Ses liaisons avec le cardinal d'Ossat étaient un acheminement vers la faveur. Henri IV oublia si bien les fureurs du sermonnaire, qu'il le louait en pleine cour et lui octroyait une pension (1).
Sn.
Fin de la biographie des prédicateurs.— Crespet va mourir dans le Vivarais. — Génébrard.— Son traité De sacrarum Electiomtm jure condamné par le parlement d'Aix.— Misère de Launay dans ses derniers jours.— Quelques sermonnaires de la Ligue se réfugient dans l'érudition. — LeUre de Casaubon à Porthaise. — Lettre de Juste Lipse au Petit- Feuillant. — Traditions sanglantes sur Bernard de Montgaillard , abbé d'Orval. —Texte contraire de Matthieu — Panégyrique du Petit- Feuillant, par Valladier —Colonie de ligueurs en Flandre.— Boucher, chanoine de Tournay.— Analyse de son Apologie pour Jean Chàtel et de son Oraison funèbre de Philippe //.—Boucher veut aller à Rome. —Le Saint-Père refuse de le recevoir.— Lettre de D'Ossat à ce sujet.— Vieillesse prolongée de Boucher.— Ses habitudes, ses derniers écrits.— On lui attribue à tort un pamphlet contre Louis XIIL— Re|)entir tinal de Boucher.- Guill. Rose est réintégré par Henri IV dans l'évéché de Senlis. — Il prêche contre l'édit de Nantes.— Arrêt du Parlement. — Rose fait amende honorable dans la grand' chambre.— Sa mort.
Puisque nous voilà ramenés tout naturellement aux détails individuels , achevons cette partie de notre tâche. Ce qu'il reste à dire de la prédication sous Henri IV, môme dans ses rapports avec la Ligue, ne se rapportera plus guère aux orateurs que nous avons vu figurer jusqu'ici sur la scène, mais bien plutôt à leurs élèves, à ceux qui auront hérité de leurs traditions et de leurs doctrines. Il y a donc ici interruption réelle. La restauration monarchique changea les rôles et dispersa les acteurs. Avant de reprendre 1^ suite des événements, avant de redire les mesures que prit
(1).... Eumque, ctsi multnm sibi adversatus tuisset,coram auliciscollaudavit et pensione annua donavit. (Bail, Sapientia foris prœdicans^ part. III, p. 478).