CHAPITRE V, § II
de Porthaise ne vit pas seulement par les honteuses apostasies que j'ai rappelées. Dans ses derniers jours, et déjà bien vieux, en 1603, Porthaise jouissait encore de quelque renom scientifique. On trouve dans les lettres d'Isaac Gasaubon une épître très flatteuse qui lui est adressée. C'est à propos d'une questionde rabbin : il s'agit de l'origine de la critique juive, de la Massore. Le célèbre commentateur ne tarit pas en éloges. En faisant la part des aménités d'érudit et des banalités épistolaires, on voit, par les termes de Gasaubon, sous lesquels d'ailleurs perce l'orgueil du pédant, que Porthaise avait su s'attirer une estime réelle par sa science (i).
La lettre de Gasaubon est au moins modérée dans le langage ; mais j'en rencontre une autre de Juste-Lipse , également adressée à un de nos sermonnaires , et où l'hyperbole louangeuse et l'enthousiasme obséquieux atteignent leurs limites. G'est à Bernard de Montgaillard (le Petit-Feuillant), eximio ecclesiastico, qu'est écrite cette missive. Elle porte la date de janvier 1601. Le Petit-Feuillant était alors dans les Pays-Bas, aux gages de l'Espagne, qui le payait bien, puisqu'il recevait six cents florins pour un seul sermon prêché à Bruxelles en 1598, sans compter que Philippe II avait déjà récompensé ses services de la Ligue par l'abbaye d'Orval, l'une des plus riches du Luxembourg, au dire de Dumay (2), et qui , au temps de Le Duchat, avait encore cent bernardins.
L'épître de Juste-Lipse est curieuse. Malgré l'exagération, elle constate un grand talent de parole chez le Petit- Feuillant. Le savant auteur du traité sur la Constance avait
(1) Ego vero, mi Porthaesi, le consnlere quam a te consuli malim. Tu enim major; tibi me est aequura cedere : quod et libentissime facio : Dec tibi solum vel propter aîtaiem (ut de eruditione nihii dicam) viro venerando, sed vero etiam cuivis e trivio qui me aliquid docere fuerit paratus...Ingentem enim et prope infinitam discendi cupiditatem qua flagramus... Vale et nos ama. (Casaub. Epistolœ, Roterd., 1709, in-fol., p. 173, ep. 329, feb. 1603. )
(2) Note sur les Coups d'état de Naudé, t. II, p. 139.
connu Montgaillard durant sa jeunesse, et dès lors Fardent religieux excitait Tenthousiasme dans la chaire, et lui rappelait le mot d'Homère : la voix coule de ses lèvres plus douce que le miel. Juste-Lipse ne fait qu'un souhait, c'est d'entendre , encore le prédicateur, c'est de goûter le miel de sa parole , regustare mella; c'est de laisser enchaîner son esprit par les liens de cette éloquence, velut catenis. Il se flatte, d'ailleurs, de saisir et de s'approprier mille beautés qui échappent au vulgaire, et que, sans amour-propre, un érudit de profession peut se vanter de mieux sentir (1).
Sans doute il faut rabattre de cette emphase d'apologiste et de cette boursoufflure d'amplification. Mais les termes de Juste-Lipse constatent néanmoins, chez le Petit-Feuillant , cet art soudain de la parole, ce don fugitif et instantané de l'émotion, du verbe, qui, dans les tempsde luttes politiques, donnent tant d'autorité et de relief.
Des accusations odieuses, que rien ne justifie bien clairement, mais que rien n'atténue non plus, pèsent sur la mémoire de Montgaillard. Palma Cayet, dans sa Chronologie novennaire, va jusqu'à lui reprocher d'avoir donné 400 écus à un misérable qui , au lieu de tuer Henri IV, comme il s'y était engagé, aurait gardé l'argent. Mais cela semble peu probable. En revanche, il y a deux autres faits qui ont trouvé
(1) Quanti te merito tuo seiiiper fecerim qui me norunt sunt testes : quibus crebro aliquid de ingenii et eloquii tui laudibus fuit audiendum. Quod si est, quid ambiges quin abeo quem sic lestimem etamem votivum mihi sit aniari ? Atque ego, ex fama communi, raro fallaci arbitra, primum te noveram : ipsum deinde vidi, conveui, quod ante omnia pono, in ^ publico audivi. Quem ? Homericum non senem , sed, quod admirationem àugeat , juvenem:
TcO xai à-ô "yXwaff-/iç pteXiroç YX'j/Ctwv pssv àu^Y].
Tu ille es qui velut catenis devinctos trahis audientium animos, in quani partem cumque tibi visum. O utinam mihi fas regustare mella tua! quia ii qui a dipsade percussi sunt, magis magisque sitiunt... Maneo in voto ut audiam... In vulgus quam multa pereunt? Apud nos aliter, sine superbia... Quod caput est possumus arripere et imitari... (Justi Lipsii Opéra omnia, 1637, in-fol. t. II, p. 355. Cent, ad Germet Gall. ep. LXXLX. )