CHAPITRE V, § II
quelque crédit auprès de Le Duchat(l). Le corps d'un des moines du couvent d'Orval fut trouvé consumé dans une forge, et le bruit se répandit en France que c'était là une vengeance de l'abbé, pour certaines médisances que le malheureux religieux se serait permises sur les mœurs de son supérieur. Une autre fois, depuis, Montgaillard fut accusé par un gentilhomme d'avoir voulu le faire assassiner; mais la protection familière de l'archiduc Albert (2) mit le vieux ligueur à couvert.
On a vu plus haut qu'en 1589, le Petit-Feuillant avait fait imprimer une réponse injurieuse à la lettre que lui avait écrite son bienfaiteur Henri IH pour lui reprocher ses prédications calomnieuses. Eh bien ! je trouve dans l'historien Matthieu un passage où Montgaillard n'est pas nommé , mais qui évidemment se rapporte à lui (3). Il faut citer: «... Je ne sçay si c'estoit le zèle de Dieu et du salut du roy qui fit dicter ceste lettre, mais je sçay que depuis il en a jeté des larmes de sang, toutes les fois qu'il se souvenoit d'avoir si bassement ravalé la grandeur de la majesté du prince et descrié la candeur et sincérité de ses actions en toutes les chaires de Paris , où pour son éloquence il estoit fort admiré. Le bon sens à la fin et l'amandement qu'il désiroit au roy luy défaillit, il s'esgara des règles de sa profession, et si je n'avois plus de respect à sa robe qu'il n'en a eu à la vive image de Dieu, je le nommerois et marquerois le lieu de Turin où il se plongea jusques aux oreilles dans les délices du monde, ayant envoyé essorer son froc pour quelque temps ; aussi la volupté avoit effacé tous les traicts et linéaments d'un religieux en son âme , lesquels, depuis, la péni-
(1) Not. ad Ménipp. t. II, p. 63.— Cf. Bayle.
(2) On n'a précisément du Petit-Feuillant qu'un seul écrit, et c'est un panégyrique de l'Archiduc, sous ce litre ridicule : Le soleil éclipséy Bruxelles, 1623 , in-S». Rien de plus plat ; il n'y a pas une phrase à en extraire. Montgaillard reçut néanmoins 250 florins pour faire imprimer ce dithyrambe emphatique.
(3) Matthieu, Hist. de France, 1. 1, p. 770. — V. plus haut pag. 89.
tence et la conversion ont reOguré et portraict aussi beaux qu'auparavant, et de guespe qu'il estoit, voletant çà et là, il est devenu une abeille et fait ses rayons de miel en la ruche de son monastère. »
J'avais d'abord songé, à cause de Turin , dont il est question dans le passage de Matthieu, qu'il s'agissait, ou du Savoyard Garin , ou de Christin de Nice. Mais Matthieu parle positivement d'une réponse au roi imprimée, et il en cite un passage. Or, ce passage se retrouve dans la lettre du Petit-Feuillant dont il a été parlé ; c'est donc, sans aucun doute, du Petit-Feuillant qu'il est question.
Comment concilier ce repentir Gnal , ces largues de sang versées par Montgaillard, avec les crimes dont la.tradition a souillé sa mémoire. Je ne sais, et à la distance où nous sommes des hommes et des événements, il serait impossible d'éclaircir ce mystère. Pour l'honneur de l'humanité , j'aime à croire au récit de Matthieu.
Ce récit est d'ailleurs conGrmé par les témoignages (fort emphatiques , il est vrai ) qu'a donnés de la vertu de Montgaillard son panégyriste posthume, l'un des prédicateurs les plus en renom du règne de Louis XIII , ce Valladier si célèbre par l'exagération de ses métaphores et l'abondance de ses images bizarres. Valladier ne consacra pas moins de trois jours à prononcer, en 1628, l'apothéose funèbre du Petit-Feuillant , mort quelques mois auparavant. C'est un hymne interminable , qui a été imprimé (1). Le ton en est si ridicule qu'il est impossible de rien citer. Qu'il me suffise de dire que l'orateur fait intervenir des miracles dans la vie de son saint. Ce qu'il y a de plus bouffon , c'est que Guillaume Rose est le héros d'un de ces actes surnaturels. Le Petit-Feuillant avait la langue prise par un catarrhe, et il allait mourir; mais l'évèque de Senlis l'ayant touché, le malade recouvra immédiatement la parole. Il fallait que les auditeurs de Valladier eussent une foi singulièrement robuste.
U) SainUê coîHnet éFOrval. Luxembourg, 4629, in-8o.