MORT
Pour apprécier équitablcment Vanini, il faut le placer pamii ses contemporains, dans son pays et dans son siècle.
Le X VF est un siècle de révolutions : il rompt avec le moyen-âge ; il cherche, il entrevoit la terre promise des temps nouveaux ; il n y parvient point, et s'épuise dans l'enfantement d'un monde qu'il n a pomt connu et qui le renie. Le XVII"' siècle, entièrement émancipé, na plus rien de commun avec le moyen-âge ; mais autant il s'en éloigne, autant et plus encore il diffère et tient à honneur de différer du siècle précédent. A son ardeur aventureuse il a substitué une énergie réglée, qui connaît son but et y mo K-??e avec ordre. Ici dominent la raison et la mesure, travaillant sur un plan arrêté et produisant des monumens d'une solidité et d'une beauté qui défient la critique et le temps ; là s agitait une imagination puissante, mais effrénée, impatiente du présent, en révolte contre le passé, et s'égarant à la poursuite d'un avenir inconnu. Du moins, à la place du moyen-âge, que l'on rejette, et faute de Tesprit nouveau, qui n'est pas venu encore, on a devant soi cette admirable antiquité païenne, sortant alors de ses mines. On l'imite donc, et parce qu'elle est belle, et surtout parce qu'elle est nouvelle ; on l'imite avec liberté, avec esprit, avec imagination, mais sans vraie grandeur; car toute imitation ou tout effort sans un but et sans une direction bien marquée ne conduit à rien de grand. Le génie, pour se déployer à son aise, a besoin d'un ordre de choses défini et déterminé, qui l'inspire et qu'il représente. Il s'agite en vain dans le vide, et ne produit que des œuvres d'un caractère indécis et d'une beauté douteuse.
Hâtons-nous d'appliquer ces considérations générales à la philosophie. La philosophie grecque et latine a vécu douze siècles, et elle a laissé des monumens immortels, à la fois divers et harmonieux, qui tous, au milieu des différences les plus manifestes, réfléchissent le môme caractère. La philosophie du moyen-âge qui lui succède, la scolastique, a son caractère aussi, parfaitement déterminé : achevée et accomplie en son genre, elle a son commencement, ses progrès et sa fin, sa barbarie, son éclat, sa décadence ; son époque classique est le XIIP siècle avec des saints pour philosophes, et avec ces travaux gigantesques, inspirés du même esprit, empreints du même caractère, des mêmes beautés et
La lie et les Ecrits de Vaiiinù 5
des mêmes défauts qui se voient encore dans rarchitecture et les cathédrales de ce grand siècle. La philosophie moderne, née en 1637 et bien jeune encore, a déjà sa grandeur et son unité cachée, mais réelle ; j'entends d'abord sa méthode, qui est à peu près la même dans toutes les écoles. Entre la philosophie moderne et la philosophie scolastique est celle qu'on peut appeler à bon droit la philosophie de la renaissance, parce que, si elle est quelque chose, elle est surtout une imitation de 1 antiquité. Son caractère est presque entièrement négatif : elle rejette la scolastique ; elle aspire à quelque chose de nouveau, et fait du nouveau avec l'antiquité retrouvée. A Florence, on traduit Platon et les Alexandrins ; on fonde une académie pleine d'enthousiasme, dépourvue de critique, où l'on mêle, comme autrefois à Alexandrie, Z oroastre, Orphée Platon, Plotin et Proclus, l'idéalisme et le mysticisme, un peu de vérité' beaucoup de folie. Ici on adopte la philosophie d'Epicure, c'est-à-dire le sensualisme; là, le stoïcisme, là encore le pyrrhonisme. Si presque partout on combat Aristote, c'est l'Aristote du moyen-âge, l'Aristote d'Albertle-Grand et de saint Thomas, celui qui, bien ou mal compris, avait servi de fondement et de règle p ^'- ' ^ chrétien ; mais on étudie en-
core, on invoque le véritable Aristote, et, à Bologne par exemple, on le tourne contre le christianisme. En fait, cette courte époque ne compte aucun homme de génie qui puisse être mis en parallèle avec les grands philosophes de l'antiquité, du moyen-âge et des temps modernes • elle n a produit aucun monument qui ait duré,et,si on la juge par ses œuvres on peut être avec raison sévère envers elle. Mais c'est l'esprit du X VI^ siècle qu'il faut considérer au milieu de ses plus grands égaremens. La philosophie de la renaissance a préparé la philosophie moderne ; elle a brise 1 ancienne servitude, servitude féconde, glorieuse même tantqu'elle était mapercue et qu'on la portait librement en quelque sorte, mais qui une fois sentie, devenait un insupportable fardeau et un obstacle à toul progrès. A ce point de vue, les philosophes du X VP' siècle ont une importance bien supérieure à celle de leurs ouvrages. S'ils n'ont rien établi, ils ont tout remué ; la plupart ont souffert, plusieurs sont morts pour nous donner la liberté dont nous jouissons. Ils n'ont pas été seulement les prophètes, mais plus d'une fois les martps de l'esprit nouveau. De là sur leur compte deux jugemens contraires, également vrais et également faux, parce qu'ils sont également incomplets. Quand Descartes et Leibnitz, les deux grands philosophes du X Vile siècle, rencontrent sous leur plume les noms des penseurs aventureux du XVI"^ moitié vérité, moitié calcul, ils les traitent fort dédaigneusement • ils ne veulent pas être confondus avec ces farouches révolutionnaires, e't ils oublient que, sans eux peut-être, jamais la liberté raisonnable dont ils font usage jamais le bill des droits de la pensée n'eût été possible. D'autre part, il y a encore aujourd'hui des brouillons et des utopistes «pii, con-
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fondant une révolution à maintenir avec une révolution à faire, nous rcniènent, dans leur audace rétrospective, au berceau même des temps modernes, et nous proposent pour modèles les entreprises déréglées où s'est consumée l'énergie du XV F" siècle. Pour nous, nous croyons être équitable en faisant peu de cas des travaux philosophiques de cet âge et en honorant leurs auteurs : ce ne sont pas leurs écrits c^i nous intéressent, mais leur destinée tout entière, leur vie et surtout leur mort. L'iiéroisme et le martyre même ne sont pas des preuves de la vérité : l'homme est si grand et si misérable qu'il peut doinier sa vie pour l'erreur et la folie comme pour la vérité et la justice ; mais le .dévouement en luimême est toujours sacré, et il nous est impossible de reporter notre pensée sur la vie agitée, les hifortunes et la fin tragique de plusieurs des philosophes de la renaissance, sans ressentir pour eux une profonde et douloureuse sympathie.
En France, le XIV^ siècle a eu ses philosophes indépendans, qui ont attaqué ou miné la domination d'Aristote et de la scolastique. Il serait utile et patriotique de disputer à l'oubli et de recueillir pieusement les noms et les écrits de ces honnncs ingénieux et hardis qui remplissent l'intervalle de Gerson à Desorates. Du moins il en est un que l'histoire n'a pu oublier, je veux dire Pierre de la Ramée.
Quelle vie, et surtout quelle fin ! Sorti des derniers rangs du peuple, domestique au collège de Navarre, admis par charité aux leçons des professeurs, puis professeur lui-même, tour à tour en faveur et persécuté, chassé de sa chaire, rappelé, banni, rentré en France, toujours suspect, il est massacré dans la nuit de la Saint-Barthélémy, comme protestant à la fois et comme platonicien. Son adversaire, le catholique et péripatéticien Charpentier dirigea les coups. On aurait peine à le croire, si un contemporain bien infonné, de Thon, ne l'attestait. " Charpentier, son rival, dit le véridique historien, excita une émeute et envoya des sicaircs qui le tirèrent du lieu où il était caché, lui prirent son argent, le percèrent à coups d'épée et le précipitèrent par la fenêtre dans la rue. Là des écoliers furieux, jwussés par leurs maîtres qu'animait la même rage, lui arrachent les entrailles, traînent son cadavre, le livrent à tous les outrages et le mettent en pièces." Voilà quel fut le sort d'un homme qui, à défaut d'une grande profondeur et d'une originalité puissante, possédait un esprit élevé, orné de plusieurs belles connaissances, qui introduisit parmi nous la sagesse socratique, tempéra et polit la rude science de son temps par le commerce des lettres, et le premier écrivit en français un traité de dialectique. Depuis on n'a pas daigné lui élever le plus humble monument qui gardât sa mémoire ; il n'a pas eu l'honneur d'un éloge public, et ses ouvrages même n'ont pas été recueillis. y^ C'est surtout en Italie que la réforme philosophique jeta un immense
La Vie et les Ecrits de Vanini.
éclat, et se fit jour à travers la persécution et les supplices. L'Italie joue un rôle assez médiocre dans la scolastique, car saint Thomas et saint Bonaventure, nés en Italie, se sont formés et ont enseigné en France ; leur école et leur gloire nous appartiennent. L'Italie paraît encore moins dans la philosophie moderne : elle a produit assurément plusieurs hommes de mérite, mais pas un génie du premier ordre ; elle est, à i)roprement parler, le théâtre de la philosophie de la renaissance. L'Italie était à cette époque le pays le plus avancé dans toutes les choses de l'esprit. Par plus d'un motif, le besoin d'une philosophie nouvelle devait y naître, et c'est de là qu'il se répandit d'un bout de l'Europe à l'autre. Les mathématiques, la physique, les sciences naturelles, y prirent de bonne heure un grand essor. C'est dans les" académies italiennes que Bacon vint apprendre les régeles de la physique expérimentale qu'il exprima plus tard dans un langage magnifique. Tout ce qui pense alors est pour une réforme, et pour une réforme profonde et radicale. On en déiinit assez mal l'objet. On la poursuit par les routes les plus opposées. Celui-ci la cherche dans l'expérience sensible exclusivement consultée, celui-là dans un mysticisme spéculatif et chimérique. A côté des vieilles universités s'élèvent de libres sociétés, dévouées à l'esprit nouveau : il pénétre jusque dans les couvons, ces antiques asiles de la scolastique, et ses plus ardens apôtres lui viennent du sem des ordres religieux. Il n'y a pas une partie de l'Italie qui ne fournisse son contingent à cette noble milice ; mais c'est à Naples que se rencontrent les réformateurs les plus illustres, les plus hardis, les pins malheureux.
Qui ne connaît les aventures et la triste destinée de Bruno et de Campanella ? C^étaient deux hommes d'un esprit vigoureux, d'une ame intrépide, d'une vive et forte imagination. Bien supérieurs à La Ramée, il ne leur a manqué qu'un autre siècle, des études plus régulières et la vraie méthode. Ce qui domine en eux, c'est l'imagination ; leur raison n'était pas encore assez mûre pour la contenir, et ils se laissent emporter à des systèmes qu'ils n'avaient pas sufiisamment étudiés, et qu'ils ne comprirent jamais bien.
Bruno s'éprit de Pythagore et de Platon, surtout du Pythagore et du il laton des Alexandrins. Touché et comme enivré du sentiment de v4-
Platoi
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l'harmonie universelle, il s'élance d'abord aux spéculations les plus ^*,^tjVoi'i'U sublimes où l'analyse ne l'a pas conduit, où l'analyse ne le soutient pas. ' ' *
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Errant sur des précipices qu'il a mal sondés, sans s'en douter et faute <^V^-^^^**^''
de critique il recule de Platon aux Eléates, anticipe Spinoza, et se perd ^;-^^"^'' • ?
dans l'abîme d'une unité absolue, destituée des caractères mtellectuels
et moraux de la divinité et iniérieure à l'humanité elle-même. Spinoza
est le géomètre du système, Bnmo en est le prête. Rendons-lui du |
moins cette justice, qu'avant Galilée il renouvela l'astronomie de Coper- i
8 La Vie et les Écrits de Fanini.
nie. L'infortuné, entré de bonne heure dans un couvent de Saint- Dominique, s'était réveillé un jour avec un esprit opposé à celui de son ordre, et il avait fui. Il était venu s'asseoir, tantôt comme écolier, tantôt comme maître, aux écoles de Paris et de Wittemberg, semant sur sa route des écrits ingénieux et chimériques. Le désir de revoir l'Italie l'ayant ramené à Venise, il est livré à l'inquisition, conduit à Kome, jugé, condamné, brûlé. Quel était le crime de Bruno ? Aucune des pièces de cette sinistre affaire n'a été publiée'; elles ont été détruites, ou elles reposent encore dans les archives du saint-office, ou dans un coin du Vatican, avec les actes du procès de Galilée. Bruno fut-il accusé d'avoir rompu les liens qui rattachaient à son ordre ? Mais une telle faute ne semblait pas devoir attirer une telle peine, et c'eût été d'ailleurs aux dominicains à le juger. Ou bien fut-il recherclié comme protestant, et pour avoir, dans un petit écrit, sous le nom de la Besiia irionfante, semblé attaquer la papauté elle-même ? ou bien encore fut-il accusé seulement de mauvaises opinions en général, d'impiété, d'athéisme, le mot de panthéisme n'ayant pas encore été inventé ? Cette dernière conjecture est aujourd'hui démontrée. Il y avait alors à Rome un savant allemand, profondément dévoué au saint-siége, qui se fit une fête d'assister au procès et au supplice de Bruno, et qui raconte ce qu'if a vu à un de ses compatriotes luthériens dans une lettre latine plus tard retrouvée et publiée, et où l'on voit avec une admiration mêlée d'horreur comment sait mourir un philosophe. Cette lettre est peu connue, et, comme elle n'a jamais été traduite en français, nous en donnerons ici quelques fragmens. Elle prouve que Jordano Bruno a été mis à mort, non comme protestant, mais comme impie, non ]>our tel ou tel acte de sa vie, sa fuite de son couvent ou l'abjuration de la foi catholique, mais pour la doctrine philosophique qu'il répandait par ses ouvrages et par ses discours.
" Gaspard Schoppe a son ami Conrad Rittershausen.
« Ce jour me fournit un nouveau motif de vous écrire :
Jordano Bruno, pour cause d'hérésie, vient d'être brûlé vif en public, dans le Champ-de-Flore, devant le théâtre de Pompée. . . Si vous étiez à Rome en ce moment, la plupart des Italiens vous diraient qu'on a brûlé un luthérien, et cela vous confirmerait sans doute dans l'idée que vous vous êtes formée de notre cruauté. Mais, il faut bien que vous le sachiez, mon cher Rittershausen, nos Italiens n'ont pas appris à distinguer entre les hérétiques de toutes les nuances; quiconque est hérétique, ils l'appellent luthérien, et je prie Dieu de les maintenir en cette simphcité qu'ils ignorent toujours en quoi une hérésie diffère des
autres *
. . . J'aurais peut-être cru moi-même, d'après le bruit général.
La Vie et les Kcrits de Vaiiiiù.
que ce Bruno était brûlé pour cause de luthéranisme, si je n'avais été présent à la séance de l'inquisition où sa sentence fut prononcée, et si je n'avais ainsi appris de quelle hérésie il était coupable . . . (Suit un récit de la vie et des voyages de Bruno et des doctrines qu'il enseignait.) ... Il serait impossible de faire une re\iie complète de toutes les monstruosités qu'il a avancées, soit dans ses livres, soit dans ses discours. Pour tout dire, en un mot, il n'est pas une erreur des philosophes païens et de nos hérétiques anciens ou modernes qu'il n'ait soutenue... A Venise enfin, il tomba entre les mains de l'inquisition ; après y être demeuré assez long-temps, il fut envoyé à Rome, interrogé à plusieui-s reprises par le saint-office, et convaincu par les premiers théologiens* On lui donna d'abord quarante jours pour réfléchir ; il promit d'abjurer, puis il recommença à défendre ses folies, puis il demanda encore un autre délai de quarante jours; enfin il ne cherchait qu'à se jouer du pape et de l'inquisition. En conséquence, environ deux ans après son arrestation, le 9 février dernier, dans le palais du grand inquisiteur, en présence des très illustres cardinaux du saint-office (qui sont les premiers par l'âge, par la pratique des affaires et la connaisance du droit et de la théologie), en présence des théologiens consultans et du magistrat séculier, le gouverneur de la ville, Bruno fut introduit dans la salle de l'inquisition, et là il entendit à genoux la lecture de la sentence pi énoncée contre lui. On y racontait sa vie, ses études, ses opinions ; le zèle que les inquisiteurs avaient déployé pour le convertir, leurs avertissemens fraternels, et l'impiété obstinée dont il avait fait preuve. Ensuite il fut dégradé, excommunié et livré au magistrat séculier, avec pi i Ire toutefois qu'on le punît avec clémence et sans effusion de sang. A tout cela Bruno ne répondit que ces paroles de menace : ** La sentence que vous ** portez vous trouble peut-être en ce moment plus que m «." Les gardes du gouverneur le menèrent alors en prison : là, on s'efforça encore de lui faire abjurer ses erreurs. Ce fut en vain. Aujourd'hui donc, on l'a conduit au bûcher. Comme on lui montrait l'image du Sauveur crucifié, il l'a repoussée avec dédain et d'un air farouche. Le malheureux est mort au milieu des flammes, et je pense qu'il sera allé raconter, dans ces autres mondes qu'il avait imaginés, comment les Romains ont coutume de traiter les impies et les blasphémateurs. Voilà, mon cher ami, de quelle manière on procède chez nous contre les hommes, ou plutôt contre les monstres de cette espèce
« Rome, le ] 7 février 1600."
Campanella, dominicain comme Bruno et novateur comme lui, est un esprit d'une autre trempe. Il a déjà plus de raison et de lumières. Tout aussi ardent que Bruno contre Aristote, son platonisme est plus réfléchi, et la réforme qu'il entreprend est à la fois plu» sobre et plus
La Vie et les Écrits de Vaninï,
vaste. Elle mérite encore aujourd'hui d'être étudiée. Plein d'enthousiasme pour le bien, il combattit les doctrines morales et politiques de Machiavel ; du fond de sa prison, il défendit le système de Copernic et fit une apologie de Galilée pendant le procès que faisait à celui-ci l'inquisition : victime héroïque, écrivant en faveur d'une autre victime dans l'intervalle de deux tortures ! On a de lui un très bon livre contre Tathéisme. Sa pensée est toujours chrétienne, et, loin d'attaquer l'église, il la glorifie partout. Mais il paraît qu'à force de lire Platon et saint Thomas, il y puisa une telle horreur de la tyrannie et une telle passion pour un gouvernement fondé sur l'esprit et sur la vertu, qu'il rêva de délivrer son pays du despotisme espagnol, et trama dans les couvens et dans les châteaux de la Calabre une conspiration de moines et de gentilshommes qui, n'ayant pas réussi, le plongea dans un abîme d'infortunes. De profondes ténèbres couvrent encore toute cette affaire. Le dernier historien de Campanella, M. Baldacchini de Naples,* a en vain cherché dans toutes les archives le procès de son célèbre compatriote ; tout a disparu, et nous en sommes réduits au témoignage de ses ennemis. Tous du moins sont unanimes sur sa constance et son inébranlable courage. Une fois mis en prison pour crime politique, on y mêla d'autres accusations théologiques et philosophiques : il demeura vingt-sept ans dans les fers. Un auteur contemporain et digne de foif raconte que Campanella soutint, pendant trente-cinq heures continues, une torture si cruelle, " que, toutes les veines et artères qui sont autour du siège ayant été rompues, le sang qui coulait des blessures ne put être arrêté, et que pourtant il soutint cette torture avec tant de fermeté que pas une fois il ne laissa écha])per un mot indigne d'un philosophe." Campanella lui-même fait ainsi le récit de ses souffrances dans la préface de V Athéisme vaincu :
" J'ai été renfermé dans cinquante prisons et soumis sept fois à la torture la plus dure. La dernière fois, la torture a duré quarante heures. Garrotté avec des cordes très serrées et qui me déchiraient les os, suspendu, les mains liées derrièrç le dos, au-dessus d'une pointe de bois aigu qui m'a dévoré la seizième partie de ma chair et tiré dix livres de sang ; guéri par miracle après six mois de maladie, j'ai été plongé dans une fosse. Quinze fois j'ai été mis en jugement. La première fois, quand on m'a demandé : " Comment donc sait-il ce qu'il n'a jamais appris? a-t-il donc un démon à ses ordres?" j'ai répondu: Pour
♦ Vita e Filosofia di Tommaao Campanella y àsk Michèle Baldacchini, 2 vol. in 8vo. Napoli, 1840 et 1843.
t J.-N. Erythrwus (Roasi), dans sa PinacQtheca Imaginum tlluitrtum,
La Vie et les Ecrits de Vanini, ] 1
apprendre ce que je sais, j ai usé plus d'huile que vous n'avez bu de vin. Une autre fois, on m'a accusé d'être l'auteur du livre Des trois Imposteurs^ qui était imprimé trente ans avant que je fusse sorti du ventre de ma mère. On m'a encore accusé d'avoir les opinions de Démocrite moi qui ai fait des livres contre Démocrite. On m'a accusé de nourrir de mauvais sentimens contre l'église, moi qui ai écrit un ouvrage sur la monarchie chrétienne, où j'ai montré que nul philosophe n'avait pu imaginer une république égale à celle qui a été établie à Rome sous les apôtres. On m'a accusé d'être hérétique, moi qui ai composé un dialogue contre les hérétiques de notre temps. . . Enfin on m'a accusé de rébellion et d'hérésie pour avoir dit qu'il y a des signes dans le soleil, la lune et les étoiles, contre Aristote, qui fait le monde éternel et incorruptible. . . C'est pour cela qu'ils m'ont jeté comme Jérémie dans le lac inférieur où il n'y a ni air ni lumière. . ."
Toutefois, en protestant contre les chefs de l'accusation qui lui est intentée, Campanella convient qu'il a pu faillir : " Je ne prétends pas, dit-il, que je sois irréprochable ... Tout ce que je soutiens, c'est qu'il n'y a pas de quoi me punir ainsi."
Vanini est bien au-dessous de Bruno et de Campanella. Il n a le sérieux de l'un ni de l'autre, ni la vaste imagination du premier, ni l'enthousiasme énergique du second. Napolitain comme eux, mais rebelle à lesprit idéaliste de la Grande-Grèce, il appartient plutôt à l'école de Bologne. Il est anti-platonicien déclaré, et disciple ardent d' Aristote, interprété à la manière d'Averroës et de Pomponat. Ce n'est pas la plus noble expression du XVI ' siècle. Il en a l'imagination et l'esprit, il en a aussi le désordre, et ce désordre paraît avoir été dans sa conduite comme dans sa pensée; mais il a du moins ressemblé à ses deux grands compatriotes par son audace et par ses malheurs.
Nous le sentons, un tel jugement a besoin de preuves ; car Vanini est encore un problème sur lequel on a entassé les dissertations et les conjectures les plus contraires. Un cri d'horreur s'élève contre le bûcher infâme dressé à Toulouse au commencement du XVIIe siècle. On maudit les bourreaux, on plaint la victime, mais on ne sait pas bien encore pourquoi elle fut condamnée. Le même voile qui couvre les procès de Campanella et de Bruno est aussi étendu sur celui de Vcn'ni. Le pariement de Toulouse s'est bien gardé de publier les actes de cette odieuse affaire. Jusqu'ici nulle pièce authentique n'a vu le jour, et on ne possède que le récit obscur d'un témoin intéressé qui fut un des juges de Vanini. Mais, grâce à Dieu, plusieurs documens nouveaux sont tombés entre nos mains, et nous avons pu nous procurer une pièce officielle, la pièce décisive, qui nous permettra de voir plus clair dans ces ténèbres sanglantes.
12 La Vie et les Écrits de Vaninu
Examinons d'abord les ouvrages de Vanini. Ils sont assez rares pour qu'il ne paraisse pas déplacé d en donner ici une analyse étendue.
D'après son propre témoignage, il était né à Taurisano, près de Naples ; sa mère s'appelait Beatrix Lopez de Noguera, et son père, Jean-Baptiste Vanini. Il paraît que son vrai nom était Lucilio ; mais il prend dans tous ses ouvrages le titre de Jules-César. Il étudia successivement à Naples, à Rome et à Padouc. Parmi les maîtres dont il dit avoir suivi les coui-s, il cite ])articulièrement les deux carmes Barthélemi Argotti et Jean Baccon. Il visita presque tous les pays de l'Europe où la philosophie était cultivée. Il parle de son séjour en Allemagne, en Hollande, en Belgique, à Genève, en Angleterre. On le voit, c'est à peu près la même vie que celle de Bruno. Il doit avoir été engagé dans les ordres, car il avait fait des semions. Arrivé en France, il séjourna quelque temps à Lyon et à Paris avant son fatal voyage à Toulouse.
Cest à Lyon qu'il publia, en ICI 5, son premier écrit, avec ce titre singulièrement emphatique : Amphithéâtre de la Providence éternelle, magique et divin, chrétien et physique, astrologico-catholique, contre les anciens philosophes, les athées, les épicuriens, les péripatéticiens et les stoiciem, par Jules-César Vanini, philosophe, théologien, docteur en droit civil et en droit canon Le livre est dédié à son excellence don François de Castro, ambassadeur d'Espagne auprès du samt-siége. Il est revêtu de l'approbation civile et de l'approbation ecclésiastique. Deux censeurs ecclésiastiques ditférens, l'un vicaire-général de l'archevêque de Lvon, l'autre professeur en théologie, prédicateur et délégué par l'archevêcpie, déclarent que l'écrit de Vanini ne renferme rien qui soit contraire à la foi catholique ; le dernier même y trouve " des raisoimemens pleins de force et de finesse, fondés sur la saine doctrine des théologiens les plus autorisés," et il s'exprime sur le ton de l'admiration. Suivent les témoignages de diverses personnes, et des éloges en vers de l'ouvrage et de l'auteur. Que dire en vérité de ce cortège d'approbations, si V Amphithéâtre est un monument d'impiété et
d athéisme ?
En apparence au moins, c est tout le contraire. D'abord, quant à la religion, Vanini s'en porte i^artout le défenseur. Dans sa préface, il prétend avoir composé une apologie pour la loi mosaïque ci chrétienne contre les physiciens, les astronomes et les politiques, ainsi qu'une apologie en dix-huit livres du concile de Trente contre les hérétiques. Ces écrits sont-ils réels ou supposés ? Nous l'ignorons. Toujours est-il qu'il les cite assez souvent. Il s'appelle Im-même " le fils de la sainte mère l'église cathohque." Il prétend qu'd a fadh en Angleterre subir le martvre pour la foi, et qu'il serait mort bien volonUers pour une si belle cause. 11 tait l'éloge de la société de Jésus,
La Vie et les Écrits de Vanini,
qu'il nomme " le palladium de l'église romaine, la colonne de toute religion, l'ancre du salut du gei\re humain." Enfin, en i)arcourant attentivement tout le livre, je n'ai pas rencontré un seul mot qui démentît les approbations des deux censeurs lyonnais. Je n'y trouve de suspect que le ton emphatique et outré; quelquefois même on ])ourrait soupçonner une ironie mal dissimulée. Ainsi, après avoir cité cinquante versets de l'Ecriture pour réfuter un athée, il ajoute : " Cette réponse est très édifiante ; par malheur, les athées ne se font pas grand scrupule de la rejeter, car ils accordent aux saintes Écritures la même foi que je puis accorder aux fables d'Esope, ou à des rêves de bonnes femmes, ou aux superstitions de l'Alcoran." Il parle en ces termes de l'inquisition : " J'aime mieux attirer sur moi la colère d'Horace que celle de nos inquisiteurs, que je considère et que je vénère comme les gardiens de la vigne du Seigneur."
En philosophie, Vanini se montre adversaire ardent de la scolastique. Il l'attaque partout, la tourne en ridicule, et n'épargne Albert ni saint Thomas. " Que d'autres, dit-il, admirent les scolastiques ; pour moi, je n'en fais pas le moindre cas." Il traite toutes leurs idées de " chimères, nées de l'ignorance, nourries par l'obstination et par la sottise." Voilà bien le philosophe du XVP siècle, plein de mépris pour le moyen-âge. Dans l'antiquité, il se sépare ouvertement de Platon et de Cicéron, qu'il traite à peu près comme les scolasticiues. "Je ne m'appuierai pas, dit-il, sur les déclamations usées de Cicéron, ni sur les rêveries de vieille femme de Platon." Et il se prononce pour Aristote commenté par Averroës et par Pomponat. Il appelle Aristote " son divin précepteur, le coryphée des philosophes, génie abondant en fruits divins, le père de la sagesse humaine, le souverain dictateur de toutes les sciences, l'oracle vénérable de la nature ;" et ce novateur indépendant avoue qu'il a été " instruit à jurer sur la parole d'Averroës, à l'école de Jean Baccon, carmélite anglais, le prince des averroïstes." Pierre Pomponat est pour lui "le plus ingénieux des philosophes," et " Pythagore aurait dit que l'ame d'Averroës était passée dans son corps." C'est ici le langage diamétralement opposé à celui de La Ramée, de Bruno et de Campanella. Cependant Vanini s'accorde avec ce dernier pour combattre Machiavel, qu'il nomme "le prince des athées." Il n'a pas assez d'invectives contre Cardan. Est-ce là encore une exagération calculée ? Mais en mettant sous les paroles d'un auteur d'autres pensées que celles qu'elles expriment, que fait-on autre chose que des conjectures?
Voici le plan de X Amphithéâtre : il se divise en cinquante chapitres appelés exercices. Vanini établit d'abord l'existence et la nature de Dieu. Il détermine l'idée de la providence, et il en donne les preuves
La Vie et les Écrits de Fanini.
La Vie et les Ecrits de Vanini,
tout au long. Après avoir posé les principes, il discute les objections ; il réfute l'argumentation de l'athée Diagoras, contre l'existence d'une Providence, ainsi que celle de Protagoras et de ses modernes imitateurs. Il résout les difficultés que Cicéron élève sur la conciliation de la liberté de l'homme avec la divine Providence. Il défend la Providence et l'immortalité de l'ame attaquées par les épicuriens. Outre la Providence générale admise par Aristote et par les averroïstes, il établit la doctrine d'une Providence spéciale qui veille sur chaque chose et sur chacun de nous. Enfin, après avoir réfuté plusieurs opinions des stoïciens, il termine par un acte d'entière soumission au chef de l'église et par un hymne à la Divinité.
VAnphihéâfre devait avoir une seconde partie, où Vanini promet de répondre à d'autres objections ; elle n'a jamais paru.
Tel est, fidèlement et loyalement retracé, le plan du premier ouvrage de Vanini. Maintenant comment l'a-t-il rempli ? Est-il aussi pur, aussi irréprochable dans l'exécution c^ue dans la conception? Ici encore abstenons-nous de toute hypothèse, et renfennons-nous dans le texte même de Y Amphithéâtre.
Aristote, au commencement du chapitre VI du Xllme livre de la Mé- ^flp^^5/7?/e,admetdeux preuves de l'existence de Dieu: l'une qu'il effleure à peine, l'autre qu'il expose avec quelque étendue et qu'il reprend et développe dans le premier livre de la Physique. Cette dernière preuve est la preuve célèbre par le mouvement. "D'où viendra le mouvement s'il n'y a pas un principe essentiellement actif? En efi'et ce n'est pas la matière qui se mettra elle-même en mouvement, etc." Cette preuve excellente, et que les meilleurs génies ont adoptée, Vanini la rejette par des raisons subtiles et quintessenciées, et il s'attache à 1 autre argument d' Aristote, à savoir que des êtres finis et contingens supposent un être infini et éternel. "Tout être, dit Vanini, est fini ou infini, temporaire ou éternel ; s'il est dans le temps, il a donc commencé d'être ; il n a donc pu se produire lui-même, autrement il aurait été avant d'être. Puis donc que nous voyons des êtres commencer, il faut accorder qu'il y a un être éternel d'où ils tirent leur origine ; car s'il n'y avait point d'être éternel, il n'y aurait que des êtres qui auraient commencé, c'est-à-dire que rien n'existerait, ce qui est impossible. Il est donc impossible qu il n'y ait pas uu être éternel. " Vanini résume l'argimient dans ce syllogisme : " D après ce qui a été dit, toute existence d'un être qui commence suppose un être étemel ; or, il y a des êtres qui commencent. Donc et nécessairement, il y a un être étemel ; c'est cet être que nous appelons Dieu. '* Cette preuve est bonne, elle est fort solide, et elle se retrouve dans toutes les grandes philosophies. Vanini l'admet, donc Vanini n'est pas athée. Mais Vanini n'admet que celle-là : il le déclare expressément au commencement de V Amphithéâtre ^ et nulle part il n'en admet
aucune autre. De là ime théodicée très imparfaite. En effet, si tout être fini suppose un être étemel, il reste à savoir quel est cet être éternel. Puisque l'argument du mouvement est rejeté, cet être éternel ne peut plus être la cause de rien ; il n'est plus que la substance de tout. Cette substance éternelle que les êtres finis supposent, mais qui ne les a pas faits, ne peut avoir d'autres attributs que ceux qui se déduisent de son essence, de 1 éternité et de l'infinité, et rien de plus. Comme l'être infini, en tant qu infini, n'est pas un moteur, une cause il n'est pas non plus un principe de justice, ni encore bien moins un principe d'amour. Encore une fois, s'il était tout cela, s'il possédait tous ces attributs, il ne les tiendrait pas de l'éternité et de l'infinitude, et on n'a pas le droit de les lui imputer en vertu de cette unique argument : tout être contingent suppose mi être qui ne l'est pas, tout être fini suppose un être infini. Le dieu que donne cet argument est donc, à la rit^ueur; mais il est presque comme s'il nétait pas, pour nous du moins qui l'apercevons à peine dans les hauteurs inaccessibles d une éternité et d'une existence absolue, vide de pensée, d'activité, de liberté, d'amour, semblable au néant même de l'existence, et mille fois inférieure, dans son infinitude et son éternité, à une heure de notre existence finie et périssable, si pendant cette heure fugitive nous savons que nous sommes, si nous pensons, si nous aimons quelque autre chose que nous-mêmes, si nous nous sentons capables de sacrifier librement à une idée le peu de minutes qui nous ont été accordées. " L'homme n'est qu'un roseau, mais c'est un roseau pensant. " J'ajoute : c'est un roseau voulant et aimant. " C'est de là qu'il faut nous relever, non de l'espace et de la durée, que nous ne saurions remplir. " Sous peine de mettre en Dieu moins qu'il n'y a réellement en l'homme, il faut, par un argument analogue à celui du mouvement, après avoii- considéré Dieu comme le principe des mouvemens qui ont lieu dans le monde, le considérer encore comme le principe de la pensée, de 1 activité libre et de l'amour désintéressé qui est en nous, et lui restituer ces grands attributs intellectuels et moraux qui font de Dieu, non pas seulement l'auteur de l'univers, mais le père de l'humanité.
Ainsi, pour avoir mutilé la théodicée déjà bien étroite d'Aristote, Vanini est arrivé à un Dieu très imparfait, dont on a épuisé l'essence quand on a dit qu'il est l'être des êtres. Je ne m'étonne donc pas que,"^ passant du premier exercice au second, de l'existence de Dieu à sa nature, Vanini s'exprime ainsi : « Vous me demandez ce que Dieu est ; si je le savais, je serais Dieu, car nul ne connaît Dieu, et nul ne sait ce qu'il est, sinon Dieu lui-même." Et il n'ajoute pas grand'chose à cet aveu de son impuissance, il ne sort pas du cercle dans lequel il s'est enfermé lui-même, lorsqu'il termine ainsi ce chapitre :
1(5 La Vie et liS Écrits de Vanini,
« J'oserai donc (entreprise peut-être téméraire) décrire ainsi Dieu : Ce qui est à soi-même son principe et sa fin, sans avoir ni principe ni fin, n'ayant besoin ni de l'un ni de l'autre, la source et l'auteur de l'un et de l'autre. Il est, sans être dans le temps : pour lui, point de passé qui s'enfuie, point d'avenir qui s'avance. Il règne partout sans être nulle part, immobile sans être en place, rapide sans être en mouvement. Il est tout entier hors de toutes choses et dans toutes choses ; dans tout, sans y être renfermé ; hors de tout, sans en être exclus. Il est au sein de cet univers qu'il gouverne, et il l'a créé hors de lui. Il est ]>on sans avoir de qualité, grand sans quantité, un tout sans parties, immuable et changeant tout le reste ; vouloir pour lui, c'est pouvoir, et sa volonté est action. Il est simple ; en lui rien n'est en puissance; tout est en acte, ou plutôt il est lui-même l'acte pur, premier, moyen et dernier. Enfin il est tout, au-dessus de tout, hors de tout, en tout, indépendamment de tout, avant tout, après tout, et tout entier. "
Toutes ces qualifications ne sont que des variantes de l'infini. Il en est pourtant quelques-unes qui excèdent le principe auquel elles se rapportent. Quand Vanini dit de son dieu : " Pour lui, vouloir c'est pouvoir,'* nous lui demanderons de quel droit il attribue à l'être infini une volonté, et une volonté efficace. Déjà, en lui ôtant la force motrice, il lui a ôté la vraie puissance. Comment donc peut-il après coup mettre en lui la volonté, c'est-à-dire le fond même et le principe de ce qu'il lui a ôté ? De loin en loin, on rencontre dans V Amphilhé.'itre de belles maximes, mais toujours entachées de ce vice, d'être exclusives et bornées ou inconséquentes.
Dans l'exercice troisième, Vanini rejette toutes les définitions de la Providence. Saint Thomas avait dit : La Providence est la raison finale de l'ordre des choses. Vanini traite cela d'absurde. Vives avait dit : C'est une volonté gouvernant tout avec sagesse. Vanini se moque de Vives, et je le conçois, dans le système de la pure infinitude comme unique essence de la divinité, et il aboutit à cette définition de la Providence, où il n'y a plus ni raison, ni volonté, ni sagesse : " La Providence est la force divine toujours présente à elle-même, et antérieure à tout le reste. " La force même est ici de trop, et cette définition si étroite est trop large encore.
Vanini prouve très bien, contre Aristote et Averroës, que le monde n'est pas éternel. " Le monde, dit-il, a un anteur on il n'en a pas : s'il a un auteur, il n'est pas éternel, car rien de ce qui a été fait n'est contemporain de ce qui l'a fait. S'il n'a pas d'auteur, il a toujours été de lui-même ; mais il est ridicule de donner ce qui est fini comme le principe de l'être. Rien de ce qui est fini n'est premier : or le monde est quelque chose de fini, cela est manifeste ; il n'est donc pas de lui-mê-
La Vie et l s Ecrits de Vanini,
me ; il n*est donc pas étemel. ** Vanini suit Averroës dans les détours de sa subtile dialectique, et à ses argumens alambiqués il oppose ceux d'Algazel, ou plutôt ceux qu'Algazel a reçus du chrétien J. Philopon.
Loin d'affaiblir les argumens des athées, Vanini les développe avec tant de force, qu'on y a vu le secret dessein de les faire prévaloir dans l'esprit de ses lecteurs ; mais ce n'est là qu'une conjecture. Si les réponses de Vanini ne sont pas tout ce qu'elles pourraient être aujourd'hui, il faut songer que nous sommes au XVP siècle, hors de la scolastique, et avant la philosophie cartésienne.
Objection de Diagoras : " Si une Providence gouvernait le monde, chacun serait traité selon ses mérites, et une balance égale distribuerait les biens aux bons et les maux aux médians. Mais comme les choses vont tout difi'éremment, je ne vois pas dans le monde cette Providence dont on parle, et ne sais en quoi elle peut consister." Les stoïciens niaient la mineure et soutenaient que l'homme vertueux est très heureux, et le méchant malheureux. Boëce reprend la thèse stoïcienne en lamodifiant; il place le bonheur et la misère des hommes vertueux et des médians, non dans les biens et les maux sensibles, mais dans la vertu et dans le vice qui sont à eux-mêmes leur châtiment et leur récompense. Vanini combat tout cela, et même avec assez de vivacité, et il n'a pas l'air de faire grand cas de l'argument de l'autre vie : " La sainte Ecriture, dit-il, nous montre les châtimens et les récompenses toujours assurées à qui les mérite dans un autre monde ; " mais il se hâte d'ajouter que cet argument n'est pas à l'usage des athées, puisqu'ils méprisent les saintes Ecritures. Quand il en vient à répondre pour son propre compte à Diagoras, sans prétendre avec les stoïciens que l'homme vertueux est souverainement heureux, et le vicieux toujours malheureux, il fait voir que les plus grands biens, même en cette vie, sont accordés à la vertu, ce qui est très vrai, et que les tribulations, qui ne lui sont pas épargnées, lui servent d'épreuve utile et même désirable. Dieu, au contraire, punit le méchant par l'excès même de ses plaisirs, qui lui rendent insupportable la moindre contrariété, et engendrent la misère au sein du bonheur apparent. Toutefois il faut convenir que l'ensemble de ce chapitre est loin de produire sur l'ame un effet salutaire.
Les chapitres qui suivent, contre Protagoras, me semblent meilleurs. "S'il est un Dieu, dit Protagoras, d'où vient donc le mal ?— Je iéi)onds : de notre libre volonté." Il est vrai que dans le développement cette excellente réponse est plutôt affaiblie que fortifiée.
Dans le problème de la conciliation difficile de la divine Providence et de la liberté humaine, Cicéron se décide contre la Providence en faveur de la liberté. Voici quel est l'argument de Cicéron : " La Providence de Dieu et la liberté de l'homme sont incompatibles; or,
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18 La Vie et les Ecrits de Fanini.
certainement la liberté humaine existe, car nous en avons la conscience; donc il n'y a point de Providence." Et il prouvait sa majeure par trois argiimens principaux qui reviennent à ceci : La Providence de Dieu doit être infaillible ; elle ne peut se tromper dans ses prévisions, donc tout ce qu'elle prévoit doit aniver nécessairement ; donc la liberté humaine est impossible. Vanini accorde que la Providence ne se trompe pas, qu'elle aperçoit l'avenir, et que l'avenir se fait comme elle l'aperçoit ; mais il explique ce que c'est que la prévoyance de l'avenir. " Les actions futures de l'homme, dit-il, étant libres de leur nature, s'accomplissent librement. Dieu les voit donc d'avance telles qu'elles seront, c'est-à-dire dans leur liberté et dans leur contingence. Elles n'ont pas lieu parce que Dieu les prévoit, mais Dieu les prévoit telles qu'elles seront, et telles qu'elles sont d'avance pour lui ; car pour lui il n'y a réellement ni passé ni avenir, mais un présent éternel. Nousmêmes nous connaissons quehpiefois l'avenir sans le déterminer : û en est ainsi de Dieu." La différence qui sépare notre prévoyance et la Providence divine, c'est que notre prévoyance est circonscrite dans d'étroites limites d'espace et de temps. Dieu voit très certainement et très clairement l'avenir le plus lointain, non comme avenir, mais comme présent. Son éternité n'admet point la différence des temps ; elle est tout entière en elle-même avec toutes les parties dans lesquelles nous la divisons. Vanini s'engage à perte de vue dans les développemens les plus subtils et les plus raffinés de cette réponse plusou moins concluante, sans avoir l'air de se douter qu'il les emprunte à la Scolastique, et qu'il est à son insu le disciple de ce docteur angélique pour lequel U affecte un
si grand mépris.
Si Dieu, dit Epicure, s'occupe de nous, il n'est pas paifaitement heureux. Or il l'est : il ne s'occupe donc pas des affaires des hommes. Vanini répond à Epicure d'une manière triomphante. " L'opinion épicurienne est la plus absurde de toutes les absurdités. Dire en effet que Dieu existe, mais qu'il ne s'occupe pas des hommes, n'est-ce pas dire que le feu existe, mais qu'il n'échauffe pas ? car qu'est-ce que Dieu, sinon un être supérieur qui veille sur tout, meut et gouverne tout ? " Contentons-nous de faire remarquer à notre philosophe que ces derniers attributs, qu'il ajoute fort raisonnablement à l'infinité de Dieu, n'en découlent pas.
Vanini prouve ensuite à merveille que mettre l'absolu bonheur de la Divinité dans l'absolu repos, c'est la dépouiller de son attribut essentiel, la puissance infinie ; c'est la ravaler au-dessous de l'humanité, c'est faire Dieu inférieur à un Alexandre qui, dans son infatigable activité, se plaignait du sommeil. Cardan a écrit que tout esprit jouit de l'éternel repos : " Non, dit Vanini, mais de l'éternel mouvement. La matière se lasse, et par conséquent le repos lui convient; elle ne se
La Vie et les Écrits de Vanini,
meut que pour se reposer. Mais l'esprit est dans une action continue : sa fin n'est pas le repos, mais une force étemelle. Qu'est-ce que la connaissance de Dieu, qu'est-ce que l'amour qui en découle, sinon un désir insatiable de participer à son infinité ? Cette noble activité de l'ame est si éloignée du repos, qu'elle aspire à ne cesser jamais." Sur l'immortalité de l'ame, Vanini est bien moins assuré :
" Le fondement, dit-il, sur lequel roule la doctrine d' Epicure est la "mortalité de l'ame. Plusieurs docteurs chrétiens ont ici combattu les athées, mais avec tant de légèreté et si peu de raison, qu'en lisant les commentaires des plus grands théologiens, on sent s'élever des doutes en soi-même. J'avoue ingénument que l'immortalité de l'ame ne peut être démontrée par des principes physiques ; car c'est un article de foi, puisque nous croyons à la résurrection de la chair. Le corps en effet ne ressuscitera pas sans l'âme, et de quelle manière pourrait être l'ame, si elle n'était pas ? Moi donc, chrétien et catholique, si je ne l'avais appris de l'église, qui nous enseigne certainement et infailliblement la vérité, j'aurais de la peine à croire à l'immortalité de l'ame. Loin de rougir de cet aveu, je m'en fais gloire ; car j'accomplis le précepte de saint Paul, en retenant mon esprit sous le joug de la foi...."
Cependant, pour faire preuve de bonne volonté, il essaie de prouver l'immortalité de l'ame, d'abord par sa simplicité, ensuite par sa nature céleste et par conséquent incorruptible, enfin par le principe : rien ne se fait de rien ; or, si un être ne peut se faire de rien, un être aussi ne peut retourner à rien.
Vanini ne répond pas si mal aux stoïcens. A-t-il bien connu leur véritable doctrine ? Peu importe ; il est certain qu'il repousse avec force et avec un grand air de conviction les en-eurs qu'il leur attribue. Partout il revendique la liberté de l'homme, et répète que l'acte dépend entièrement de notre volonté, et que c'est nous qui méritons et qui déméritons.
Dans un temps où l'astrologie était la croyance universelle, depuis Kepler jusqu'à Campanella, il ne faut pas s'étonner qu'un péripatéticien comme Vanini, imbu de la doctrine que toutes les idées de l'intelligence viennent des sens, ait accordé plus qu'il ne faut à l'influence des astres ; cependant il réserve toujours et presque entièrement la volonté. Les hommes, disaient les stoïcens du XYV siècle, n'agissent que d'après l'influence des astres qui président à leur naissance. C'est donc aux astres et non pas à la volonté qu'il faut attribuer le mal. " Nos actions, répond Vanini, ne sont pas soumises directement aux astres, elles relèvent de notre seule volonté qui, étant immatérielle, ne peut dépendre des corps célestes. Ils ne forcent pas nos actions ; tout ce
êO
La Vie et les Ecrits de VcminL
qu'on peut dire, c'est qu'ils les inclinent et de la manière suivante : notre volonté suppose l'intelligence, celle-ci dépend des sens, les sens sont directement soumis à l'influence dea corps célestes ; de là une certaine inclination et disposition de la volonté, mais nulle contrainte.
" Les péchés dans le monde sont nécessaires : donc c'est à Dieu qu'il les fant mpporter. Je réponds que l'antécédent de cet argument est faux, qu'il est même contradictoire ; car qui dit péché dit liberté, c'està-dire le contraire de la nécessité.... C'est ainsi que nous retournons contre nos adversaires leurs propres armes, les poignards de plomb {plumbeos pngiones) avec lesquels ils défendent leurs subtilités {suas
raliunculas.)
" Les stoïciens se sont trompés du tout au tout, lorscju'admettant la divine Providence, ils prétendent que Dieu gouverne l'univers et l'humanité, non d'après sa volonté, mais selon la nécessité... Aristote aussi a enseigné que Dieu agit nécessairement, sur ce motif que, si on suppose Dieu libre dans la fomiation du monde, il fiiut supposer qu'il était avant de faire le monde, et qu'ainsi cet acte a été un changement en lui, tandis que l'essence de Dieu est l'immutabilité."
Sur ce redoutable problême de la création, Vanini chancelle, il est vrai, mais comme tant d'autres. Il n'a pas connu en quoi consiste la liberté de Dieu dans la création, puisqu'il nie que de deux choses différentes. Dieu ait pu faire l'une ou l'autre dans un seul et même instant, ce qui est absurde ; car cette puissance qu'il refuse à Dieu, il aurait pu la trouver dans l'homme. En effet, on ne saurait trop le redire, ce qui constitue expressément notre libre arbitre, c'est que, dans le moment où nous nous décidons à faire telle ou telle chose, nous avons la conscience que nous pouvons faire le contraire, et que, si nous continuons l'action commencée, nous la pouvons suspendre, et réciproquement. Cette puissance qui se résout dans un sens, pouvant se résoudre dans un autre, est proprement la volonté libre. L'intelligence n'est pas libre, parce qu'il n'est pas en son pouvoir de juger mauvais ce qui est et lui paraît bon, ni bon ce qui est et lui jjai-aît mauvais, et c'est là en quoi l'mtelligence diffère essentiellement de la volonté ; mais quand l'intelligence, l'entendement, la raison, en un mot la faculté de connaître, a reconnu et prononcé qu'une chose est bonne ou mauvaise à faire ou à ne pas faire, si la volonté, pour s'accorder avec la raison qui est sa loi, se décide pour ce qui est ou lui j uraît bon, en se décidant ainsi, elle a la conscience de pouvoir se décider autrement, et de ne faire ce qu'elle fait que parce qu'elle le veut, et par cela seul qu'elle veut être raisonnable. Transportons ceci à Dieu. Dieu, par sa raison, et surtout (je me hâte de le dire avec Platon,) par sa bonté, a vu qu'il était bon de créer le monde et l'homme ; en même temps, il était libre de le créer ou de ne le créer pas, et de ne pas suivre sa raison et sa bonté ; mais il
La Vie et les Écrits de VaninL
a suivi l'une et l'autre, parce qu'il est la raison et la bonté même. Dans celui où tout est infini, l'intelligence^a bonté et la liberté sont également infinies, et dans celui qui est l'unité suprême, elles s'unissent infiniment, de telle sorte qu'il est impie de placer dans la liberté divine les misères de nos incertitudes et nos luttes intérieures. Dans l'homme, la diversité des pouvoirs de l'ame se trahit par la discorde et le trouble. Les différons pouvoirs, l'intelligence, la bonté ou l'amour, et la libre activité, sont déjà nécessairement dans l'auteur de l'humanité, mais portées à leur suprême puissance, à leur puissance infinie, distinctes et unies tout ensemble dans la vie de l'éternelle unité. La théodicée est entre l'écueil d'un anthropomorpliisme extravagant et celui d'un déisme abstrait. Le vrai dieu est un dieu vivant, un être réel, dont tous les attributs distincts se développent conformément à sa nature infinie, sans effort et sans combat. Otcz l'intelligence divine, la conception du plan de ces innombrables mondes est impossible. Otez à Dieu la bonté et l'amour, la création devient superflue à qui n'a besoin de rien et se suffit à lui-même. Otez à Dieu la liberté, le monde et l'homme ne sont plus que le produit d'une action fatale et en quelque sorte mécanique, comme la pluie qui tombe du haut des nuages, ou comme l'eau qui découle de sa source. L'homme libre ne peut avoir pour cause qu'une cause libre ; l'homme cabable d'aimer a un père qui aime aussi; l'homme doué d'intelligence atteste une intelligence suprême. Cette induction si simple et si solide, empruntée à une psychologie sévère, et fondant une théodicée subiime ; cette induction, si vieille dans l'humanité, si récente dans la science, et encore si violemment combattue par des adversaires différens, il ne faut pas la chercher au XVI'' siècle et dans Vanini. Notre philosophe s'égare donc plus d'une fois dans le labyrinthe des difficultés, des objections, et des réponses accumulées sur la création. Au fond, il nie la liberté divine, et cela par la confusion déplorable de l'intelligence et de l'action. Il voit bien que Dieu a nécessairement conçu, comme convenant à sa sagesse et à sa bonté, de créer un monde qui portât quelques signes de lui, et surtout un être fait à son image ; mais de cette nécessité tout intellectuelle et toute morale il conclut à la nécessité de l'action, ce qui paraît logique et cependant est contraire aux faits les plus manifestes qui se passent en nous et aux données les plus certaines de la plus simple psychologie. Embarrassé de toutes parts, Vanini commence et finit par en appeler de sa raison troublée aux décisions de l'église. On n'a donc après tout aucun reproche très sérieux à lui faire.
Il y a plus : au milieu de cette controverse ténébreuse, éclairée de loin en loin par la foi chrétienne, je trouve un argument qui brille parmi tous les autres comme une lumière admirable, et qui, si Vanini s'y était sohdement attaché, et s'il l'eût suivi jusqu'au
La Vie et les Écrits de Vanini,
La Vie et les Écrits de Vanini,
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bout, aurait pu lui découvnr toute la vérité et le conduire au sys tème des grandes inductions que nous venons d'indiquer. Laissonsle parler lui-même :
"Je dirai brièvement d'Aristote ce que j'en pense: il est ici en contradiction avec lui-même, car il prétend que Dieu agit nécessairement, et cependant, dans VÉthique et ailleurs, il fait l'homme libre. Ces deux opinions répugnent absolument et sont en quelque sorte réciproquement impossibles, car une cause nécessaire ne peut produire des etfets contingens, mais nécessaires ; de sorte que, si Dieu agit nécessairement, notre volonté n'est pas libre, ce que je prouve ainsi. J'adresse cette question à Aristote : Notre volonté peut-elle, oui ou non, prendre tel ou tel parti, sans que tel ou tel motif la déteraiine ? Si elle ne le peut, elle n'est pas libre, ce qui est contre Aristote lui-même ; si elle le peut. Dieu le peut aussi à plus forte raison ; donc Dieu peut produire le mouvement ou le monde sans aucun mouvement qui ait précédé. Ce qui a porté Aristote à soutenir que Dieu agit nécessairement, c'est qu'il ne peut comprendre qu'un mouvement se produise sans un mouvement antérieur. Mais ce i)rincipe est faux, si l'on admet la liberté humaine. ' Donc, si la volonté humaine est libre. Dieu n'agit pas nécessairement, comme réciproquement, si Dieu agit avec nécessité, la .volonté n'est pas libre. Il est donc évident qu' Aristote se contredit lui-même quand il affirme que Dieu agit nécessairement, et qu'eu même temps il reconnaît dans l'homme une volonté libre."
Vanini termine son livre en le soumettant sans réserve au pape Paul V, qui, " assis au gouvernail de l'église comme un sage modérateur, retrace en lui l'image de toutes les vertus répandues sur les siècles." Enfin, il ne veut pas quitter cet amphithéâtre de l'éternelle Providence sans entonner un h}Tinie à sa gloire, et cet h^niine est tout son système avec ses mérites et ses imperfections. Le Dieu que Vanini célèbre est le Dieu de l'univers bien ])lus que celui de l'ame ; aussi sa poésie, fidèle image de sa philosophie, a-t-elle souvent de la force, quelquefois de l'éclat, mais aucun charme.
" Animée du souffle divin, ma volonté emporte mon esprit : il va tenter une route inconnue sur les ailes de Dédale.
" Il entreprend de mesurer l'ineffable Divinité qui n'a ni commencement ni fin, et de la renfermer dans le cercle étroit de quelques vers.
" Orif^ine et fin de toutes choses, origine, source et principe de luimême. Dieu est son but et sa fin, sans avoir ni principe ni fin.
" En repos et tout entier partout, dans tous les temps et en tout lieu, distribué dans toutes les parties, et demeurant toujours et partout indivisible ;
" Il est en chaque endroit sans être contenu dans aucun, ni enchaîné dans aucimes limites ; répandu tout entier dans l'espace entier, il y circule librement.
"Son vouloir est la toute-puissance, son action une volonté invariable ; il est grand sans quantité, bon sans qualité.
" Ce qu'il dit, il l'accomplit en même temps ; on ne sait qui précède de la pa^role ou de l'œuvre ; dès qu'il a parlé, voici qu'à sa voix tout l'univers a pris naissance.
" Il voit tout, il pénètre tout ; un en lui-même,* seul il est tout, et dans son éternité il prévoit ce qui est, ce qui fut, ce qui sera.
" Toujours tout entier, il remplit tout son être, sans cesser d'être le même ; il soutient, meut et embrasse l'univers, et le gouverne d'un mouvement de son sourcil.
" Oh ! je t'invoque ! jette enfin sur moi un regard de bonté ! Unismoi à toi ]iar un nœud de diamant, car c'est la seule et unique chose qui puisse rendre heureux.
" Quiconque s'est uni à toi et s'attache à toi soûl, celui-là possède tout ; il te possède, source inépuisable de richesses, et à qui rien ne manque.
" Partout nécessaire, nulle part tu ne fais défaut, et de toi-même tu donnes tout à toutes choses : tu te donnes toi-même, toi en qui toutes choses doivent trouver tout.
" Tu es la force de ceux qui travaillent, tu es le port ouvert aux naufragés ....
" Tu es à nos cœurs le souverain repos et la paix profonde ; tu es la mesure et le mode des choses, l'espèce et la forme que nous aimons.
" Tu es la règle, le poids et le nombre, la beauté et l'ordre, l'ornement et l'amour, le salut et la vie, la volupté souveraine avec son nectar et son ambroisie.
" Tu es la source de la vraie sagesse, tu es la lumière véritable, tu es la loi vénérable, tu es l'espérance qui ne trompe pas, tu es l'éternelle raison, et la voie, et la vérité ;
" La gloire, la splendeur, la lumière aimable, la lumière bienfaisante et inviolable, la perfection des perfections, quoi encore ? le plus grand, le meilleur, l'un, le même."
En résumé, quelle conclusion faut-il tirer de l'ouiTage que nous venons de parcourir et d'analyser fidèlement ? Supposons que cet ouvrage soit seul ; en nous y renferaiant, y trouvons-nous la haine du christianisme et l'athéisme ? Nullement. Il y a, partout semées, des protestations peut-être outrées d'orthodoxie, une théodicée incomplète, fondée sur un
* Sens douteux, texte obscur.
La Vie et les Ecrits de Vaniiii.
La Vie et les Ecrits de Vanini,
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seul principe, par conséquent des réfutations quelquefois insuffisantes des mauvais systèmes répandus au XVI'-' siècle ; un déisme d'une qualité assez médiocre, et, comme on dirait aujourd'hui, des tendances équivoques ; le péripatétisme d'Aristote mal développé par celui d'Averroës et de Pomponat : mais de là à l'impiété et à l'athéisme il y a loin, et, si nous étions appelé à juger Vanini sur ce livre seul, en conscience et ne crevant pas permis de condamner qui que ce soit par voie de conjecture et d'hypothèse, nous prononcerions d'après ce hvre : Non, Vanini
n'est pas athée.
Passons maintenant à l'examen de son second et dernier ouvrage, qui parut à Paris, un an après V amphithéâtre, sous ce titre : Quatre livres de Jules-César Vanini, Napolitain, théologien, philosophe et docteur en l'un et l'autre droit, sur les secrets admirables de la Nature, reine et déesse desmortels. Ce titre pompeux couvre un traité de physique divisé en quatre h vres: le premier, sur le ciel et l'air; le deuxième, sur l'eau et la terre ; le troisième sur la génération des animaux; le quatrième, sur la génération des païens. Vanini, lui-même, nous apprend que cet écrit est un tihrégédeses Mémoiresphi/siques. Il avait aussi composé, à ce qu'il dit, des Mémoires de Médecine, ainsi que des commentaires sur le livre delà Génération d'Aristote. Il f\iit encore allusion à un autre ouvrage, dont il parle déjà dans X Amphithéâtre, et qu'il nomme Physico-Magique ; d l'appelle aussi un Traité d' Astronomie qu'il avait fait imprimer à Strasbourg, en caractères élégans. S'il a jamais existé réellement, ce livre n'est point parvenu jusqu'à nous. Celui que nous possédons n'est nullement méprisable au point de vue scientifique ; c'est encore, d est vrai, la physique péripatéticienne, mais interprétée et développée selon son véritable esprit, et non plus à la manière des scolastiques. N'oublions pas que nous sommes ici avant Galilée, le créateur de la physique moderne, qui le premier en détenuina la méthode, et lui donna pour règles l'expérience et le calcul. Galilée a été pour la physique ce qu'a été Descartes pour la métaphysique. Avant Descartes, tous les efforts pour sortir de la scolastique et arriver à la vraie phdosophie moderne sont impuissans; avant Galilée, on cherche avec ardeur la vraie physique ; on ne l'a pas trouvée. Une foule d'essais ingénieux et hardis paraissent incessament d'un bout à l'autre de l'Italie, et attestent au moins une fennentation puissante ; on étudie la nature un peu au hasard, mais avec liberté et avec passion, et, pour que la science se fasse, il ne manque plus qu'un homme de génie. Pour bien juger des hommes tels que Telcsio, Cesalpini, Cardan, .Pomponat, ce nest pas avec les sobres génies du XVII siècle, avec Galilée, Descartes et Newton, qu'il les faut comparer, c'est avec leurs devanciers du moyenâge. Les observations de détail s'accumulent, et les théories se préparent. Les hypothèses anticpies dominent encore l'esprit humain,
etl'idée même du calcul appliqué aux phénomènes fournis par l'expérience n'est pas encore née ; mais ces hypothèses même sont comme le passage nécessaire des ténèbres du moyen-âge à la lumière de la science moderne.
Vanini est, en physique comme dans tout le reste, de l'école d'Aristote et de Pomponat. Il traite ici les platoniciens à peu près comme il l'a déjà fait dans X Amphithéâtre. Aristote est pour lui " le philosophe par excellence, le maître, le dictateur, le dieu de la philosophie ; " il l'appelle " le grand pontife de la sagesse;" il invoque ses mânes et son divin génie ; il se vante d'être son nourrisson. Alexandre d'Aphrodisée est nommé aussi avec de grands éloges. Parmi les modernes et les contemporains. Vives est traité avec dédain, Kepler avec honneur. Vanini loue souvent ses compatriotes Scaliger, Fracastor, Cardan, et surtout Pomponat, qui ici, comme dans V Amphithéâtre, est appelé son maUre. Peut-être ne serait-il pas sans intérêt de comparer la physique de Vanini avec celle du célèbre Bolonais. Il nous suffit de reconnaître (jue l'esprit qui préside aux recherches du premier anime celles de son audacieux et infortuné disciple. Partout le surnaturel est ramené le phis possible au naturel : les présages, les oracles sont expliqués par des causes physiques. Laissons à d'autres le détail. Ce n'est pas le physicien que nous étudions dans Vanini, c'est surtout le philosophe, et nous voulons savoir si ce nouvel ouvmge contient la même philosophie que le précédent. Ecartons encore toutes les conjectures et les interprétations diverses des historiens; n'écoutons que Vanini lui-même. Tout à l'heure nous l'avons \ni, en apparence au moins, zélé catholique et défenseur de la di^^ne Providence. Est-il le même ici ? est-il encore chrétien ? admet-il encore un Dieu ?
Répondons d'abord en disant que deux docteurs de Sorbonne, Edmond Corradin, frère gardien du couvent des franciscains de Paris, et Claude-le-Petit, docteur régent, chargés d'examiner le livre de Vanini, l'ont autorisé sans aucune réserve. Dans l'approbation imprimée, ils déclarent expressément qu'ils n'y ont rien trouvé de contraire ou de répugnant à la religion catholique, apostolique et romaine ; qu'ils le tiennent même comme un ouvrage plein d'esprit et très digne d'être livré au public *. Voilà donc la Sorbonne en quelque sorte caution de l'orthodoxie de Vanini. Mais passons plus avant, et considérons le livre en lui-même.
Comme nous l'avons déjà dit, c'est un traité de physique ; cependant la forme est loin d'en être aussi didactique que celle de X Amphithéâtre,
* Dial. Approbatio. — Rosset, Histoires tragiques, dit que plus tard la Sorbonne fit de nouveau examiner les Dialogues et les condamna au feu. Lui seul parle ainsi sans citer ses autorités. Cette condamnation tardive est une assertion gratuite ; l'approbation est certaine.
NO. I. — TOM. r. E
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La Vie et les Écrits de Vaninî,
La Vie et les Ecrits de Vanini.
Cest une suite de dialogues où l'auteur, sous le nom de Jules-César, donne à un de ses amis et de ses admirateurs, appelé Alexandre, toutes les explications que celui-ci lui demande sur des phénomènes de physique, en y introduisant bien d'autres choses selon le caprice de la conversation ou selon le dessein de l'interlocuteur principal.
Dans un Avis de Vimprimeur, on lit que ce livre a été dérobé à Vanini, copié et publié sans son consentement, mais non pas malgré lui, l'auteur ayant fini par donner les mains à tout ce qu'on avait fait. Si cette note dit vrai, un ou\Tage arraché à Vanini, et publié tel qu'il l'avait écrit pour lui-même, doit contenir sa secrète pensée. Quelle est donc
cette pensée ?
Le titre, en vérité, se présente assez mal : Des Secrets admirables de la Nature, reine et déesse des mortels ; c'est, ce semble, le contre-pied de celui-ci : Amphithéâtre de l'Eternelle Providence. Le livTe est dédié à Bassompicrre, homme de guerre et de plaisir, dont on ne s'attend pas à trouver le nom en tête d'un ouvrage de philosophie ; et on ne lui voit guère d'autre titre à cette dédicace que SI munificence connue. Vanini en fait un saint, et, jouant sur son nom, il nous donne Bassompierre comme la base de l église de saint Pierre. Le grand seigneur a pu rire un moment de ce jeu de mots, mais il a dû être bien autrement touché d'une flatterie d'an genre différent et mieux assortie à ses habitudes. Vanini, après avoir épuisé lénumération des qualités de son héros, en vient à sa beauté, " à cette beauté qui lui a gagné, dit-il, l'amour de mille héroïnes plus charmantes qu'Hélène." Pour être juste, il faut ajouter que ce galant compliment se termine en un argument théologique ; car la beauté de Bassompierre n'attire pas seulement les femmes, elle accable les athées qui, " frappés de l'éclat et de la majesté de ce visage, n'osent plus soutenir que l'homme n'est pas ISmage de Dieu." Nous savons que les dédicaces du commencement du XVIIe siècle, même sous d'autres plumes que celle de Vanini, sont en possession d'être fort ridicules ; cependant celle-ci passe la permission, et, jointe au titre, elle forme un assez triste préambule à un livre de philosophie.
Eh bien î le livre est digne du préambule. Nous l'avons lu d'un bout à l'autre avec attention, sans aucun préjugé, et dans l'ensemble comme dans les détails, dans le ton général comme dans les principes, nous trouvons à découvert ce que nous n'avions pas vu, ou plutôt le contraire de ce que nous avions vu dans V Amphithéâtre; et, avec la même sincérité que nous avions absous le précédent écrit, nous déclarons celui-ci coupable. Il est coupable envers le christianisme, envers Dieu, envers la morale. Nous pouvons dire aujourd'hui la vérité tout entière : nous ne témoignons pas devant le parlement de Toulouse, mais devant 1 histoire, qui, moins impitoyable que les hommes, parce qu'elle est plus
éclairée, ne peut assurément s'indigner et s'étonner de rencontrer dans un philosophe du XVI" siècle les erreurs et la Hcence de son temps. Disons-le donc sans hésiter : oui, dans les Dialogues^ Vanini est un ennemi mal dissimulé du christianisme. Il n'a guère d'autre Dieu que la nature. Sa morale est celle d'E picure, et, à l'en croire lui-même, sa doctrine a un peu passé dans ses mœurs. Il n'y a qu'à ouvrir au hasard les Dialogues, pour recueillir à pleines mains des preuves abondantes de ces assertions.
Sans doute Vanini enveloppe encore de quelques précautions ses attaques contre le christianisme ; mais les voiles sont de plus en plus transjxirens. Ici, comme dans X Amphithéâtre, il introduit des impies, tantiU belges, tantôt anglais, développant leurs maximes ; mais, dans X Amphithéâtre, il y fait souvent de solides réponses, tandis que, dans les Dialogues, il répond avec une faiblesse qui n'a pu lui échapper à lui-même. C'est Descartes qui le premier a élevé ce reproche ; il est fondé, mais il s'applique aux Dialogues seuls et non pas à X Amphithéâtre, Ces deux ouvrages sont entièrement différons et forment le contmste le plus singulier. Vanini nous apprend lequel des deux contient sa vraie pensée : " J'ai écrit beaucoup de choses dans X Amphithéâtre auxquelles je n'a^ joute pas la moindre foi ; multa in hoc libro scripta sunt, quilms à me nulla prœstaturfides. Cosi va il mondo. " Et son interlocuteur Alexandre s'empresse de répondre sur le même ton : " Ce monde est une prison de fous, questo mondo e una gabhia de matti," se hâtant d'ajouter, " A l'exception des princes et des papes. '' Cette déclaration tardive obscurcit à nos yeux tout X Amphithéâtre, et ne nous permet plus de «liscerner quand Vanini dit vrai et quand il ment; nous savons seulement et de lui-même qu'il ment beaucoup. Il a beau répéter qu'il se soumet à la sainte église romaine, il a beau en appeler à son Apologie pour la Religion mosaïque et chrétienne; quel respect pour le christianisme peut s'accommoder de toutes les plaisanteries et même de toutes les injures qu'il répand sur les objets les plus vénérés du culte chrétien? Lui-même, c'est-à-dire l'interlocuteur qui le représente, Jules-César, explique par l'action de la lune la résurrection de Lazare. Après avoir essayé de prouver qu'il n'y a point de démons, comme Alexandre lui fait cette objection: "S'il n'y a point de démons, comment les mages de Pharaon ont-ils pu faire tant de miracles?" il répond: ''Les philosophes qui nient les démons méprisent les histoires des Juifs." Ailleurs: '•Je ne veux pas nier la puissance de l'eau lustrale, puisque le pape l'a décorée d'innombrables privilèges...; mais, pour parler en philosophe, je dirai..." Quelquefois, il met son opinion dans la bouche d'un athée qu'il ne réfute pas ou qu'il réfute très mal. Ainsi, il développe avec complaisance d'assez mauvaises plaisanteries sur saint Paul et sur le mariage mystique du Christ avec l'église; il laisse dire, sans y faire la moindre objection, que
La Fie et les Ecrits de Fanini.
" les enfans qui iicaissent avec l'esprit faible sont par là d'autant ])lu8 propresà devenir de bons chrétiens." On comprend que, dans un ouvrage de controverse, même dans Y Amphithéâtre, il soit nécessaire et loyal de rappeler une foule de raisonnemens impies pour les réfuter; ici tous ces raisonnemens n'avaient que faire. Ils sont introduits gratuitement, et comme la plupart du temps Vanini ne leur fait d'autres réponses que de vagues protestations de soumission à l'autorité religieuse, ils produisent le plus mauvais effet, troublent ou égarent le lecteur. Pourquoi, par exemple, dans un livre de physique, agiter la question de la divinité de Jésus-Christ ? Voici un athée qui se confond en éloges suspects sur l'habileté du Christ, comme s'il s'agissait d'un politique ou d'un philosophe. Alexandre lui oppose cet argument: La mort de Jésus-Christ est celle d'un insensé ou celle d'un dieu. Or, d'après toimême, ce n était pas un insensé, donc il était Dieu. L'athée répond que ce n'était pas être insensé que d'acquérir l'immortalité de son nom par le sacrifice de quelques jours de cette vie. Jules-César intervient pour dire qu il a réfuté ces sottises dans un écrit : Du mépris de la Gloire; mais le lecteur na pas ce livre, et les argumens de l'athée subsistent. On pourrait citer une foule d'exemples semblables. Le dernier résultat est incontestablement une impression très défavorable au christianisme.
Xous avons déjà vu quelle est au fond la théodicée de Vanini; elle se réduit à concevoir à ce monde fini et limité un principe éternel et mfîni, principe qui n'est pas une cause, ni par conséquent une volonté, ni par conséquent encore une providence véritable avec les caractères qui lui appartiennent. Nous retrouvons ici cette même théodicée avec ses conséquences avouées. Les deux interiocuteurs, Alexandre et Jules-César, s'accordent à rejeter l'opinion d'Aristote, que Dieu a donné la première impulsion au monde, et, pour parler le langage péripatéticien, qu'il est le moteur du premier ciel. Alexandre: "J'ai lu cela, si je m'en souviens bien, dans le XIIMivre de la Philosophie première (la Métaphysique), mais je ne suis pas de cet avis. — Ni moi non plus, dit Vanini." Et on allègue l'autorité d'Alexandre d'Aphrodisée qui donne Dieu, non comme le moteur, mais comme la fin des choses; on 1 appelle un homme divin, ses paroles sont célestes, nectarea divini viri verbaj on traite de fable la doctrine des plus grands péripatéticiens, que l'nitelligence est la cause du mouvement de rotation du premier ciel. " S il en était ainsi, dit Vanini, l'intelligence serait au monde comme une bête de somme attachée à une meule qui tourne. D'ailleurs un moteur suppose un point d'appui, et sur quoi voulez-vous que s'appuie une pure intelligence? Enfin, d'après Aristote lui-même, tout ce qui meut est nécessairement mu ; or, rien n'est mu que ce qui est matériel, selon Averroës. L'intelligence, étant immatérielle, ne peut être mue, réci-
La Vie et les Ecrits de Vanini.
proquement elle ne peut être cause de mouvement." L'interiocuteur de Vanini propose timidement la vraie réponse à ces raisonnemens sophistiques: L'ame, qui est immatérielle, se meut elle-même; elle est bien la cause de ses propres mouvemens, elle se meut sans point d'appui, elle se meut sans être mue par un autre moteur; et il y a bien plus: tout immatérielle qu'elle est, en se mouvant elle-même, elle meut le corps qui est matériel. Pourquoi donc l'intelligence suprême ne pourrait-elle faire ce que fait la nôtre, se mouvoir elle-même et mouvoir le ciel? Jules-César se contente de répondre que ce n'est là qu'une mauvaise comparaison, et sans rien prouver, il affirme que l'ame ne se meut point elle-même, ce qui est contraire aux faits les plus ceitains, mais qu'elle meut le corps et qu'elle est mue par le corps, comme si dès qu'il accorde que l'ame meut le corps, il ne s'ensuivait pas qu'un être immatériel peut mouvoir un être matériel, à moins qu'au fond, sans le dire ici, on n'accorde pas que l'ame soit immatérielle. Quand Vanini prétend que la réponse d'Alexandre n'est qu'une mauvaise comparaison, nous lui dirons à notre tour que c'est à lui-même et à sa manière de' raisonner qu'il devrait adresser ce reproche. Il part des lois de l'ordre matériel, où en effet, la première impulsion étant supposée, tout corps qui meut a lui-même un moteur, tout ce qui est mu est corps, tout ce qui meut est corps aussi, et n'agit qu'avec un point d'appui matériel. Voilà bien les lois de l'ordre matériel. Transporter ces lois dans l'ordre intellectuel, c'est raisonner par voie d'analogie en choses essentiellement dissemblables ; c'est donc faire la plus défectueuse des comparaisons, tandis que conclure de l'ame à Dieu, c'est conclure, sinon du même au même, au moins du semblable au semblable, de l'ordre spirituel à l'ordre spirituel: induction rigoureusement légitime, pourvu qu'il soit tenu compte aussi des différences.
Une fois que Dieu n'est plus qu'une substance infinie, dépour\aie de puissance causatrice, qu'est-ce que l'homme, qu'est-ce que le monde par rapport à Dieu ?
Le monde est l'ensemble des êtres finis, que Dieu surpasse de son infinitude, mais qu'il n'a pas faits, qu'il n'a produits ni avec son intelligence ni avec sa volonté, car il n'a pas de volonté ; et son intelligence, si toutefois il en a, ne peut être un principe de mouvement ; de sorte que le monde, n'ajunt pas de cause, tout fini et borné qu'il est, est nécessairement éternel. Le monde est fini en tant qu'il est borné en grandeur et en puissance ; mais il est infini en durée, si Dieu n'a pu lui donner naissance. Voilà déjà le monde assez peu différent de Dieu.
" Dieu ne pouvait faire le ciel égal à lui et infini en puissance ; mais il le fit semblable à lui, et infini en durée. Il faut dire que le ciel est
La Vie et les Ecrits de Vamni,
fini en grandeur et en puissance, mais qu'il est infini en durée, parce que Dieu n'a pu faire un autre Dieu, et qu'il eût fait un autre Dieu, s'il eût fait le monde infini en puissance, mais qu'il le fit infini en durée, parce que c'est là la seule perfection que puisse avoir une chose créée. Exprimons la chose plus philosophiquement. Le premier principe ne pouvait produire quelque chose qui lui fût absolument semblable ou absolument dissemblable ; ni semblable, car tout ce qui est fait par un autre suppose quelque chose qui lui est supérieiu- ; ni dissemblable, parce qu'en Dieu l'agent et l'action ne différent pas. Ainsi, comme Dieu est un, le monde a été un sans l'être absolument; comme Dieu est tout, le monde a été tout et non pas tout ; comme Dieu est éternel, le monde a été étemel et non éternel. Parce que le monde est un, il est étemel, car il n'a ni semblable ni contraire ; et parce qu'il n'est pas un, il n'est' pas éternel, car il est composé de parties contraires qui se détruisent réciproquement et renaissent de cette corrni)tion mutuelle, eu sorte que l'éternité du monde consiste dans la succession, et son unité dans la continuité."
Et Alexandre s'écrie : " Ta sagesse est plus qu'humaine."— La moindre attention découvre ici une contradiction manifeste. Vanini déclare tour à tour que le monde est éternel et qu'il ne l'est pas. Il faut opter entre ces deux opinions. Vanini adopte tantôt l'une et tantôt l'autre. Ici, il rapporte et réfute tous les systèmes anciens qui aboutissent à identifier Dieu et le monde. Il attribue même à Platon cette extravagance, à laquelle Platon n'a jamais pensé. " Platon, dit-il, ne reconnaissant rien de parfait que Dieu, et admettant la perfection absolue du monde, a été forcé de faire du monde et de Dieu une seule et même chose." Pourtant il s'avise que Platon n'a pas dit tout-à-fait cela : " Chez Platon lui-même, le monde a commencé : il n'est donc pas absoment parfait, puisqu'il a eu besoin d'un premier principe pour être ce qu'il est." Ailleurs, s'il admet comme chrétien que le monde a commencé, il ne l'admet pas comme philosophe :....Je confesse ingénument que la religion seule me persuade que la mer aura une fin...Qiiant au commencement de la mer (s'il est permis à un philosophe de dire que le monde ait commencé), détestant, par soumission à la foi chrétienne, cette opinion que le monde est étemel, je dirais : Si le monde a eu un commencement, les fleuves, etc...."—" Pour moi, je conclurais de tout cela, si je n'étais pas chrétien, que le monde est éternel."
Ces derniers passages prouvent que, selon la plus sincère opinion de Vanini, le monde est étemel, c'est-à-dire infini quant à la durée. Le voilà déjà égal à Dieu en durée ; il n'y plus d'autre ditférence entre le monde et Dieu que celle de la grandeur et de la puissance. C'est encore quelque chose, mais c'est bien peu, et il ne faudra pas un grand
La Vie et les Écrits de Vanini,
SI
effort d'audace pour supposer que le monde, ce monde infini en durée, qui n'a pas eu de commencement et qui ne peut avoir de fin, se suflît à lui-même, est gouverné par des lois qui lui sont propres, et non par la volonté d'un être étranger. Déjà le titre du livre semble faire de la nature le seul vrai Dieu : la Nature reine et déesse des mortels. Dans l'oun'age même, Jules-César dit expressément de la loi naturelle, qu'elle a été " gravée dans le cœur de tous les hommes par la nature, qui est Dieu, ipsa natura, quœ Deus est." Voici qui est plus clair encore : " Si je n'avais été nourri dans les écoles chrétiennes, je tiendrais pour certain que le ciel est un être vivant mu par sa propre forme, laquelle est son ame...La figure circulaire était celle qui convenait le mieux à l'éternité et à la divinité de cet animal céleste," Et il invoque l'autorité d'Aristote dans le Mouvement des animaux^ et surtout dans le livre deuxième de tJme. Il s'appuie sur la définition péripatéticienne Vams est l'acte d'un corps organique doué de vie ; " cette définition, dit Vanini, convient parfaitement au céleste animal.... La masse du ciel (la totalité du monde) est mue circulairement par sa propre forme, comme les élémens.' L'interlocuteur de Vanini, Alexandre, essaie de tirer des lois certaines et fixes du monde la preuve de l'assistance d'une intelligence divine. Jules-César répond : " Comment, dans le grossier mécanisme d'horloges fabriquées par un Allemand ivre, ne trouve-t-on pas un mouvement certain et réglé ? Pour ne rien dire du mouvement de la fièvre tierce et de la fièvre quarte, qui arrive et s'en va à des intervalles certains, sans jamais dépasser d'un moment le point marqué ; le flux et le reflux de la mer à certaines époques fixes, en vertu de sa seule foraie, c'est-à-dire de la pesanteur, comme vous dites vous autres péripatéticiens. De même, lorsque je vois le ciel obéir toujours au même mouvement, je dis que c'est sa forme seule qui le meut, et non pas la volonté d'une intelligence. — Alexandre : J'en tombe d'accord." -'' Qu'est-ce que l'homme, et que deviennent dans un pareil système l'immatérialité et l'immortahté de l'ame ? Si Vanini n'ose pas dire " qu'esprit vient de respirer (spiritale à spirando\ et que respirer est un phénomène qui tient fort à la matière," il expose complaisamment cette théorie ; il prétend que tous les grands philosophes ont fait l'ame matérielle : Hippocrate, les stoïciens, Aristote, Platon même, et, après avoir autorisé le matériaHsme en lui donnant fort gratuitement de tels défenseurs, pour toute réfutation il en appelle à la religion. On a déjà vu que dans V Amphithéâtre Vanini laissait paraître quelques doutes sur l'immortalité de l'ame. Ici il refuse toute explication à cet égard, et le motif qu'il donne de son silence paraîtra, je crois, l'explication la moins équivoque. " Alexandre : Dis-moi, mon cher Jules, ton sentiment sur l'immortalité de l'ame. — Jules-César : Excuse-moi, je te prie. — Alex. : Pourquoi cela? — Jules- César : J'ai fait vœu à mon
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Dieu de ne pas traiter cette question avant d'être vieux, riche et Allemand.'*
S'il pouvait rester quelque incertitude sur le matérialisme de Vanini, lui-même prend soin de la dissiper par la triste morale qu'il professe ouvertement. Il ne fait pas difficulté de soutenir que la vertu et le vice ne sont autre chose que les fruits nécessaires du climat, et qu'ils dépendent de la constitution atmosphérique, du système de nourriture, des humeurs que les parens nous ont transmises, et surtout de l'influence des astres. En quoi certains alimens nuisent-ils à l'honnêteté? " Voici comment je raisomie: c'est de l'alimentation que dépendent les esprits animaux, par conséquent c'est d'elle que viennent la vertu et le vice. On le prouve ainsi : les esprits animaux sont les instmmens de l'ame sensible ; l'ame sensible est l'instrument de l'ame intelligente, et tout agent opère conformément à la nature de son instrument : donc, etc.'* Et ailleurs : " Nos vertu est nos vices dépendant des humeurs et des germes qui entrent dans la composition de notre être. '* Enfin, l'influence des astres est partout dans les Dialogues.
Du moins, on ne peut pas reprocher ci notre philosophe d'être inconséquent à ses prhicipes. Avec une pareille philosophie, en vérité, qu'avons-nous à chercher en cette vie, sinon les jilaisirs des sens ? Et en effet, telle est l'unique fin, l'unique règle, l'unique ressort que Vanini donne à toutes nos actions. Pas un mot sur la liberté, pas un mot sur la vertu désintéressée, pas un mot sur le bonheur d'une conscience honnête. En revanche, que de détails sur tous les plaisirs des sens, et en particulier sur ceux de l'amour ! Bien entendu qu'il ne s'agit point de ce noble sentiment qui unit deux âmes l'une à l'autre, en mêlant quelquefois à ce lien sublime un lien moins pur ; il s'agit seulement de l'amour sensuel, de la Vénus la plus vulgaire. C'est ici, il est vrai, un ouvrage de physique et de physiologie, dont un livre entier, le troisième, est consacré à l'explication des mystères de la génération ; mais le lanirao-e de la science, en traitant de pareilles matières, peut être chaste encore, et celui de Vanini ne l'est point. Nous ne repoussons aucune des expHcations scientifiques de Vanini, quoiqu'elles nous semblent un peu extraordinaires dans une bouche ecclésiastique ; ce que nous condamnons, ce sont les réflexions gratuitement indécentes qui y sont mêlées, c'est surtout l'épicuréisme effronté qui prodigue les maximes relâchées, les anecdotes licencieuses et les peintures déshonnêtes. Le lecteur voudra bien nous dispenser de fournir les preuves de ce que nous avançons ; nous le renvoyons à l'ouvrage même. L'interlocuteur de Vanini, Alexandre, transporté de tout ce qu'il entend, s'écrie qu'au lieu d'imiter Aristote, qui dépensa à l'étude des animaux l'argent que lui envoyait son illustre élève, il avait, lui, dépensé toute sa fortune pour acquérir et entretenii' un charmant petit animal. "Tu as fort bien fait," lui
La Vie et les Ecrits de Vanini,
Irépond Vanini. Et les deux amis résument le but de la vie dans ces vers de VAminte :
Est perdu tout le temps
Qui n'est pas employé à aimer.
Voilà le fond de la théorie : les détails surpassent la plus grande liberté philosophique. Parmi les passages impudiques qui surabondent dans les Dialogues, il en est un que l'on peut citer à la rigueur: c'est celui où, à l'occasion de ce prétendu principe, que les enfans légitimes sont moins beaux que les enfans naturels, il en vient à regretter de n'être pas un enfant de l'amour, car alors il aurait reçu de la nature plus de beauté, de force et d'esprit. Il faut voir dans quel style tout cela est exprimé. Vanini a beau dire qu'il a fait ce souhait en songe : voilà, certes, un songe fort malhonnête. A notre grand regret, et pour remplir jusqu'au bout notre tâche d'historien fidèle, il nous faut ajouter que nous avons trouvé deux endroits d'un autre genre et plus fâcheux peut-être, qui prouvent qu'au moins l'imagination de Vanini participait à la dépravation des mœurs italiennes du XVI' siècle. Que le lecteur lise, s'il lui plaît, le discours qu'adresse à Vanini son domestique et son écolier, le jeune et beau Tarsius, et l'approbation que le maître donne à un étrange précepte de Galien. Hâtons-nous de dire cependant que sur ce point il n'y a dans les Dialogues que des maximes générales et non des aveux personnels. Soyons juste envers Vanini ; il ne parle que de ses maîtresses ; il se complaît à nous les faire connaître ; l'une, il le dit lui-même, s'appelait Laure, l'autre Isabelle ; il faisait pour celle-ci de jolies chansons, et il tient à ce que la postérité sache qu'il la nommait son œil gauche : car, il faut le dire, Vanini est tellement occupé de lui-même, qu'il nous entretient soigneusement de tout ce qui se rapporte à sa personne. Il nous parle de la noble origine de sa mère, de l'âge qu'avait son père lorsqu'il eut un tel fils ; il raconte les aventures qui lui sont arrivées dans son enfance et dans sa jeunesse * il nous dit où il était l'année dernière ; il nous apprend que, malgré les infirmités précoces nées de ses longues veilles, il est bien fait, d'un visage agréable qu'il doit à sa mère, d'une humeur enjouée qu'il doit à son père. Pom* son esprit, son savoir, son éloquence, il les fait louer avec excès par son interlocuteur Alexandre, et montre partout une vanité portée jusqu'au ridicule. Alexandre l'appelle " le prince des philosophes, le dictateur des lettres, l'Hercule de la vérité." Aristote et Albert-le-Grand ne sont rien auprès de lui. Enfin, après avoir épuisi toutes les formules de l'éloge, il termine ainsi : "Avec une telle sagesse, il ne me reste plus qu'à te dire : Tu es un dieu ou Vanini." Et Jules- César répond avec modestie : " Je suis Vanini."
Après cette analyse ingrate, mais fidèle, devant ces longs extraits
La Vie et les Écrits de Vanini,
La Vie et les Ecrits de Vanini.
d'une fatigante exactitude, et cet amas de témoignages empruntés à Vanini lui-même, dans l'impartialité la plus rigoureuse, est-il possible de ne pas conclure de tous ces passages authentiques : Oui, l'auteur des Dialogues est impie ? Le pâle déisme qui s'y trouve encore de loin en loin s'évanouit le plus souvent dans une sorte de déification de la nature, et dans ce qu'on appellerait aujourd'hui le panthéisme. Vanini n'admet philosophiquement ni l'immatérialité ni l'immortalité de l'ame. Sa morale, conforme à sa métaphysique, rejette la distinction essentielle du bien et du mal, et tire la vertu et le vice de circonstances extérieures, étrangères à la raison et à la liberté : elle se réduit à la recherche du plaisir avec assez peu de retenue et de scrupule. ' Tel est le jugement que nous arrachent irrésistiblement les Dialogues: il est bien différent de celui que nous avions porté de V Amphithéâtre. Ce sont en effet deux ouvrages qui paraissent difficiles à concilier. Ici, pas un mot qui ne respire une orthodoxie sévère et même le dévouement à l'église ; là, au contraire, les protestations de déférence trahissent une ironie manifeste. V Amphithéâtre glorifie la Providence ; les Dialogues sont bien près de confondre Dieu et le monde, non pas en montrant Dieu partout dans le monde, mais en faisant du monde un être éternel vivant de sa propre vie, un dieu. i: Amphithéâtre parle souvent de volonté et de liberté, du mérite et du démérite ; les Dialogues tirent toutes les actions du tempérament et du climat. Le premier de ces écrits renfcniiait déjà quelques principes équivoques, le second abonde en maximes corrompues. Sans doute ces différences frappantes couvrent, nous l'avons fait voir, une même doctrine métaphysique, la théodicée d'Aristote, encore nmtilée par Averroës et réduite à un seul ]irinci})e incapable d'atteindre les plus intimes attributs de la Divinité et d'expliquer les vrais rapports de l'univers et de Dieu ; mais, dans V Amphithéâtre, cette doctrine imparfaite, dominée et contenue par la foi chrétienne, n'a presque porté aucune mauvaise conséquence, tandis que, dans les Dialogues^ toutes les barrières, tous les voiles sont levés, et la funeste doctrine se montre au grand jour tout entière. En un mot, les deux ouvrages sont évidemment du même auteur, qui tantôt a mis un masque, et tantôt paraît à visage découvert.
C'est parce que Vanini a ces deux aspects différons qu'd a été jugé différement, selon qu'on Ta considéré sous l'une ou sous l'autre de ces deux ^faces. Il faut une bien grande sagacité pour voir l'athéisme dans V Amphithéâtre, et il en faut bien peu pour ne pas le voir dans les Diaîcgues. Il n'y a guère que l'extrême apologiste et l'extrême adversaire de Vanini, Arpe et Durand, qui le déclarent partout également coupable ou également innocent. Durand tire l'athéisme de Vanini de la définition même de Dieu, dans le premier et dan^
le second chapitre de V Amphithéâtre ; mais il faut convenir qu'il n'est pas difficile en fait d'athéisme. Que voulez-vous demander à un critique qui n'entend pas même ce qu'il critique, et fait des remarques de cette force : " Dieu est à lui même sou commencement et sa fin. C'est là un petit galamatias qui ne signifie rien."—" // est hors de tout sans^ être exclu. Autre jeu de mots."— // est bon sans qualité. La bonté de Dieu est spirituelle et morale; notre impie n'y pense pas avec sa qualité, etc. " De son coté, Arpe s'écrie : "Vanini a-t-il ignoré Dieu ? Qu'on lise, qu'on relise, qu'on .lise jusqu'au bout ses écrits ; si quelqu'un peut prouver que Vanini a ignoré Dieu, je donnerai à celui-là le nom de sorcier." Et pour prouver que Vanini n'a pas ignoré Dieu, Arpe cite tout au long cette même définition de Dieu, où Durand voit à plein l'athéisme. La foule des dissertateurs qui prennent parti pour ou contre Vanini le condamnent ou l'excusent sur V Amphithéâtre ou sur les Dialogues. Les plus célèbres historiens de la philosophie, embarrassés dans ce conflit et devant des apparences si contraires, ne savent quel parti prendre. Le savant et judicieux Brucker, déclare qu'il est difficile de décider entre les apologistes de Vanini ; il se plaint que ses ouvrages cachent plus qu'ils ne montrent sa vraie pensée ; et, après avoir sévèrement refevé sa vanité, sa légèreté, son extravagance, ces réserves faites, il l'absout de l'accusation d'athéisme. Tiedeman, qui d'ailleurs traite aussi fort mal Vanini, ne peut trouver certainement l'athéisme dans ses écrits. Bulile est de cet avis quant à l'Amphithéâtre ; mais il avoue que les Dialogues sont très suspects, et en somme il ne conclut pas. Fulleborn ne se prononce pas avec plus de précision. Enfin, le dernier historien de la philosophie, Kixner, soutient que, ni dans l'un ni dans l'autre des deux écrits de Vanini, on ne trouve aucune preuve d'un complet athéisme; il est vrai qu'il s'appuie surtout sur le premier chapitre de V Amphithéâtre et qu'il glisse sur les Dialogues. Le titre si malsonnant de ce dernier ouvrage n'est point à ses yeux une preuve suffisante. Sa conclusion est " que l'accusation intentée à Vanini est sur tous les points mal fondée," et il cite un bon nombre de passages de V Amphithéâtre et des Dialogues, "où, dit-il, il n'y a qu'un mauvais vouloir qui puisse découvrir l'athéisme."
Pour nous, sans mauvais vouloir, mais aussi sans aveuglement volontaire, après avoir soutenu que Vanini n'est pas athée dans V Amphithéâtre, nous ne craignons pas de reconnaître qu'il l'est à peu près dans les Dialogues, et que c'est dans les Dialogues qu'il faut chercher sa vraie pensée, comme il le déclare lui-même.
Résumons-nous sur Vanini. C'est un homme du XVl siècle en révolte contre les dominations de ce temps, poussant le mépns et l'horreur des superstitions malfaisantes jusqu'à fimpatience de toute rèo^le et de tout frein, tour à tour audacieux et pusillanime, circonspect
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et dissimulé jusqu'à l'apparence de l'hypocrisie, puis tout à coup faisant montre de ses pensées les plus secrètes jusqu'à la plus extrême licence; tantôt comme accablé par le sentiment pénible de l'oppression et de la misère dans laquelle il vit, tantôt insouciant et frivole, prodigue à la fois de louanges et de sarcasmes. Si ce n'est pas le Voltaire, c'est le Lucien dn XV!'* siècle: il en a l'esprit, l'éinidition légère, la mordante parole et trop souvent le cynisme. S'il fût venu un peu plus tard, moins persécuté, moins exaspéré par conséquent, il eût porté d'autres sentimens sous une doctrine semblable ; il eût fait partie delà discrète école de Gassendi, de Hobbes, de La Motlie-le-Vayer, de Sorbière, et de la société des libres penseurs et des joyeux convives du Temple ; il serait mort doucement, comme l'abbé de Chaulieu, en possession de quelque bénéfice, entre Laure et Isabelle. Au début du XYII*^ siècle, entre le bûcher de Bruno et le cachot de Campanella, sous une insupportable tyrannie, il passa sa vie dans une agitation perpétuelle, errant sans cesse d'excès en excès, cachant mal l'impiété sous l'hypocrisie, et il tinit par périr misérablement à la fleur de l'âge.
Après avoir analysé ses ouvrages, suivons-le dans les tragiques aventures où l'infortuné a laissé sa vie. Nous connaissons et sa doctrine et son caractère ; nous ne serons donc dupe d'aucune apparence, et nous n'aurons pas besoin de le croire chrétien sincère et adorateur de Dieu, pour couvrir d'opprobre la sentence exécrable qui pèse encore sur la mémoire du parlement de Toulouse.
Vanini avait à peine trente ans en 1 G 1 0, lorsqu'il publia les Dialogués. Quelque temps après, il quitta Paris, et, poussé par sa mauvaise étoile, il se rendit à Toulouse. Là, selon sa coutume, il gagna sa vie en donnant des leçons. Son esi)rit, sa vivacité italienne, ses manières engageantes lui firent bientôt de nombreux élèves. Il enseignait, à ce qu'il paraît, un peu de tout, mais particulièrement la médecine, et, sous le manteau, la philosophie et la théologie. Mais, en vérité, que pouvait-il enseigner, sinon ce qu'il pensait, avec plus ou moins de précautions ? Quelles étaient ses mœurs au milieu de cette ardente jeunesse, et dans cette ville où régnait le plaisir à l'égal de la dévotion ? Nous ne sommes pas tenté d'accuser par conjecture ; cependant il nous est impossible de ne pas nous souvenir des deux tristes
passages des Dialogues.
Toulouse était alors la ville catholique par excellence. L'inquisition, (jue tout le reste de la France avait repoussée, y était établie, et un zèle outré était à la mode. Bientôt les o]>inions de Vanini, indiscrètement répandues, excitèrent les ombrages de l'autorité. On l'arrête, on le traduit devant le parlement, et aju-ès une assez longue procédure il est condamné à être brûlé vif, et l'horrible sentence est exécutée le .0 février l(î 10.
La Vie et. les Ecrits de Vanini,
SI
Divisons en trois parties et comme en trois actes ce di'arae lugubre : le procès, la sentence, l'exécution.