‹ De la démocratie chez les prédicateurs de la Ligue [microform]Chapitre 192 sur 196 · I. — LE PROCÈS · texte numérisé non relu

I. — LE PROCÈS

Sur quoi poita précisément le procès ? Les livres de Vanini furentils incriminés, ou ses leçons, ou ses mœurs, ou tout cela ensemble ? C'est ici surtout qu'il faut écarter les conjectures arbitraires, les anecdotes qui ne reposent sur aucum fondement, et tous ces bruits mensongers que mêle à la vérité l'imagination populaire on une malveillance intéressée, et qui, accueillis et répandus ])ar la crédulité, finissent au bout de quelque temps par composer la tradition et l'histoire. Nul document authentique n'ayant été publié, réduits à des témoignages qui souvent diffèrent, c'est un devoir étroit de les peser avec le dernier soin. Peut-on ajouter foi aux récits du jésuite Garasse* et du minime Mersenne, qui écrivaient, il est vrai, à peu de distance de l'événement, mais qui n'y avaient point assisté, et ne répètent que des ouï-dire, très probablement les ouï- dire de leurs confrères de Toulouse, ennemisnécessaires de Vanini ? Eux-mêmes, s'ils ne manquent pas de lumières, ils sont remplis de passion, et ils servent d'échos aux passions de leur ordre. Leur but avoué était d'efirayer le monde des progrès de l'athéisme. Pour eux, l'impie est un monstre sur lequel ils ne se font point scrupule d'accueillir les plus mauvais bruits. Le Pa tinta na est un amas d'anecdotes très peu sûres. Le journal de voyage de Borrichius ne contient que ce qui lui fut raconté à son passage à Toulouse, vers 1660. Je ne prétends pas qu'il n'y ait rien de vrai dans ce que disent ces auteurs ; mais comment y faire le discernement du vrai et du faux ? Le AI er cure de France ^ gazette plus ou moins officielle, dans V Histoire de l'année 1619, consacre une ou deux pages au procès et à la mort de Vanini. Cette brève narration représente ce qu'on en disait alors, et ce que le gouvernement jugeait à propos d'en faire savoir. Ce sont les faits les plus certains, mais sans aucun détail. Si ce récit ne peut égarer, il n'instruit guère, et après tout l'auteur ne sait rien par lui-même, et il écrit sur la foi d'autrui.

Heureusement pour l'histoire, il y avait alors au parlement de Toulouse un jeune conseiller qui avait connu Vanini dans le monde, qui assista à tout le procès, même à l'exécution, et qui, devenu plus tard premier président du parlement, écrivant une histoire de France contemporaine, y mit le procès de Vanini : je veux parler de Gramond,

• Doctrine curieuse des beaux esprits de ce temps ou prétendus telsy combattue et renversée par le père François Garasse, de la compagnie de Jésus. ln-4", Paris, 1G24.

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Cet historien réunit en sa personne toutes les conditions ((uc la critique la plus sévère peut imposer à un parfait témoignage : il a tout vu, il ne raconte que ce qu'il a vu, et, quel que soit son zèle religieux, m les lumières ni l'intégrité ne lui ontmanquépour bien voir et pour rapporter ce qu'il a vu avec exactitude. Enfin toutes les pièces de la procédure étaient à sa disposition. Nous admettons donc sans réserve les fait^ qu'il raconte, et par conséquent, sous le bénéfice de ce contrôle assure, nous admettons éi^mlement les autres récits, tant qu'ils s'accordent avec celui-là. Mais nous sommes forcé de ne tenir aucun compte de tout ce qui excède le témoignage de Gmmond, faute de tout moyen de venhcation Traduisons littéralement le récit du président historien.

" A peu près dans ce temps, fut condamné par arrêt du parlement de Toulouse Lucilio Vanini, que la plupart ont regardé comme un hérésiarque, et que moi je regarde comme athée ; car ce n est pas être hérésiarque que de nier Dieu. H faisait métier d enseigner la médecine ; en réalité il séduisait l'imprudente jeunesse ; il se moquait des choses sacrées, il exécrait l'incarnation du Christ, il ne connaissait point de Dieu ; il attribuait tout au hasard, il adorait la nature, comme la mère excellente et la source de tous les êtres : c'était là le prmcipe de toutes ses erreurs, et il renseignait avec opiniâtreté à Toulouse cette yille sainte. Et comme les nouveautés ont de l'attrait, surtout dans la première jeunesse, il eut bientôt un grand nombre de sectateurs panni ceux qui venaient de quitter les bancs de l'école. Italien de nation, il avait fait ses premières études à Rome, et s'était appliqué avec un grand succès à la philosophie et à la théologie ; mais étant tombe dans l'impiété et dans le sacrilège, il souilla son caractère de prêtre en publiant un livre infâme intitulé : Des Secrets de la Nature on il ne rougit pas de proclamer la nature la déesse de l'univers. Réfugie en France pour un crime dont il avait été accusé en Italie, il vint à Tonlouse II n'y a point de ville en France où la loi soit plus sévère envei^ les hérétiques ; et quoique l'édit de Nantes ait accordé aux calvinistes une protection publique, et les ait autonses a commercer avec nous et à participer à l'administration, jamais ces sectaires n ont osé se fier à Toulouse ; ce qui fait que, seule parmi toutes les villes de France, Toulouse est exempte de toute hérésie, n'ayant donne le droit de cité à personne dont la foi soit suspecte au saint-siége. Vanini se cacha pendant quelque temps, mais la vanité le poussa à mettre d abord en question les mystères de la foi catholique, puis à s en moquer ; et nos jeunes gens d'admirer le novateur : car ce qui leur plaît, ce sont les nouveautés, celles surtout qui ont un petit nombre d'approbateurs Ils admiraient tout ce qu'il disait, l'imitaient, s'attachaient a Im. I tu accusé de corronqne la jeunesse par des dogmes nouveaux. 11 m

La Vie et les Écrits de Vanini,

d'abord le catholique orthodoxe, et gagna du temps ; il allait même être relâché, faute de preuves suffisantes, lorsqu'un gentilhomme nommé Francon, d'une haute probité, comme cela seul le marque assez, déposa que Vanini lui avait souvent nié l'existence de Dieu, et s'était moqué des mystères de la foi chrétienne. On confronta le témoin et l'accusé ; Francon soutint ce qu'il avait avancé. Vanini est amené à l'audience suivant la coutume, et, étant sur la sellette, on lui demande ce qu'il pense de Dieu. Il repond qu'il adore un seul Dieu en trois personnes, tel que l'adore l'église, et que la nature elle-même prouve évidemment qu'il y a un Dieu. En disant cela, ayant par hasard aperçu à terre une paille, il la ramasse, et la montrant aux juges : " Cette paille, dit-il, me force à croire qu'il y a un Dieu ;" puis, arrivant à la Providence, il ajoute : " Le grain jeté en terre semble d'abord languir et mourir ; il tombe en pourriture ; puis il blanchit, il verdit, sort de terre, s'accroît insensiblement, se nourrit de la rosée du matin, se fortifie de la pluie qu'il reçoit, s'arme d'épis pointus qui chassent les oiseaux, s'arrondit et s'élève en forme de tuyau, se couvre de feuilles, jaunit tout-à-fait, baisse la tête, languit et meurt ; on le bat, et le fruit étant séparé de la paille, celui-ci sert à la nourriture de l'homme, celle-là à la nourriture des animaux créés pour l'usage du genre humain." D'où il concluait que Dieu était l'auteur de la nature. Si l'on objecte que la nature est la cause de tout cela, ij remontait du grain de blé au principe qui l'a produit, en argumentant de cette manière : " Si la nature a produit ce grain, qui a produit celui qui l'a précédé immédiatement ? Et si on rapporte encore celui-là à la nature, qui a produit le précédent ?" Et toujours ainsi, jusqu'à ce qu'enfin il arrivât à un premier grain qui nécessairement devait avoir été créé, puisqu'on ne pouvait plus trouver d'autre principe de sa production. Il prouvait par beaucoup d'argumens que la nature est incapable de créer, et il concluait que Dieu est le créateur de tous les êtres. Lucilio parlait ainsi jioiir montrer son savoir, ou par crainte, plutôt que par -conviction. Cependant, les preuves contre lui étant manifestes, il fut condamné à mort par un arrêt solennel, après un procès qui avait duré six mois."

Nous omettons la suite du récit de Gramond, où l'exécution de Vanini est racontée. Le récit entier se termine ainsi :

" J'ai vu Vanini en prison, je le vis au supplice, je l'avais vu avant qu'il fût arrêté. Quand il était libre, il menait une \ie déréglée, et cherchait avidement les voluptés. En prison catholique, au dernier moment abandonné par la philosophie, il mourut en furieux. Vivant, il cherchait les secrets de la nature, et faisait jdutôt jirofession de mé-

La Vie et les Ecrits de Vanini.

La Vie et les Ecrits de Vaiiini.

decine que de tliéologie, quoiqu'il aimât à passer pour théologien. Lorsqu'on saisit ses meubles en même temi)s que sa personne, on trouva un énonne crapaud renfermé dans un vase de cristal plein d'eau. Sur cela, accusé de sortilège, il répondit que cet animal, consumé vivant au feu, fournissait un remède à un mal qui autrement serait mortel. Pendant sa prison, il s'approcliait fréquemment des sacremens, dissimulant astucieusement ses principes. Dès qu'il vit qu'il n'y avait plus d'aspoir, il leva le masque, et moumt comme il avait vécu."

Ce récit en lui-même, et dégagé des réflexions de l'auteur, semble bien de la plus parfaite exactitude. Il n'y a rien qui soit contraire, ou plutôt qui ne soit confonne à ce que nous-même nous avons déjà vu dans les ouvrages de Vanini. Gramond, qui l'avait connu dans le monde avant qu'il fût arrêté, lui reproche le goût etfréné des plaisirs et des mœurs déréglées : qu'on se rappelle tant de passages des Dialogues^ et ceux que nous avons cités et ceux auxqnels à peine nous avons osé faire allusion. Gramond affirme que d'abord il contrefit le dévot, puis, qu'après avoir perdu tout espoir de sauver sa vie, il passa de l'h^-pocrisie à l'impiété. Cette double conduite est-elle invraisemblable dans un homme dont les ouvrages contiennent manifestement, l'un, le dévouement à l'église porté presque jusqu'au martyre, l'autre, les railleries les plus impies? Le plaidoyer de Vanmi, rapporté par Gramond, prouve l'impartialité de l'historien. Ce plaidoyer contient une théodicée bien différente de celle des Dialogues et même de V Amphithéâtre^ et dont le principe n'est point dans les ouvrages de Vanini. On allait l'absoudre, quand le témoignage de Francon vint l'accabler ; ce fut ce témoi<^na<^e qui le perdit. Jusque-là le récit de Gramond est très clair; mais où il ne l'est pas, c'est sur le point précis de l'accusation intentée à Vanini et sur le vrai fondement de sa condamnation. Vanini fut-il condamné comme hérésiarque ou comme athée ? Gramond dit que la plupart l'ont regardé comme un hérésiarque, et que lui le regarde comme un athée. La plupart désigne-t-il ici les juges, ou le public, ou les auteurs qui ont écrit sur cette affaire ? Cette remarque de l'historien, que pour lui il regarde Vanini comme un athée, ne signifiet-elle pas qu'il ne fut pas considéré comme tel par beaucoup de personnes, et que par conséquent ce ne fut pas là ce qui le fit accuser et condamner ? Gramond dit plus bas qu'il fut accusé de corrompre la jeunesse par des dogmes nouveaux. Cela est extrêmement vague : on ne marque pas quels étaient ces nouveaux dogmes. D'un autre côté, l'interrogatoire de Vanini sur Dieu semble attester qu'il fut accusé d'athéisme, puisqu'il s'en défendit. Enfin, comment le parlement de Toulouse connaissait-il du crime d'hérésie ou du crime d'athéisme, lorsqu'à Toulouse même était un tribunal spécial, institué pour juger ces

sortes de crimes, à savoir le saint-office, Tinquisition ? Entre ces deux juridictions, comment Vanini, ecclésiastique, accusé d'hérésie ou d'athéisme se trouva-t-il justiciable du parlement ? On le voit ; le récit de Gramond, qui paraît d'abord si clair et si détaillé, ne l'est pas assez et laisse encore de l'obscurité sur ce qu'il importe le plus de bien connaître, le chef même de l'accusation et de la condamnation, et ce qui détermina la juridiction du parlement. Dans ce silence du seul témoin authentique, nous serions fort embarrassé, si un autre témoin, jusqu'ici ignoré, et tout aussi digne de foi que Gramond, ne venait à notre secours.

M. Malenfant, greffier du parlement de Toulouse au commencement du XVII*^ siècle, a laissé des mémoires manuscrits sur les affaires les plus importantes auxquelles il assista. Ces mémoires sont conservées avec soin à Toulouse. Nous avons pu nous procurer une copie du passage oii est raconté le procès de Vanini. Malenfant avait assisté, comme Gramond, à toute la procédure ; il avait également à sa disposition et entre ses mains toutes les pièces. Il confirme pleinement le récit du président, et il y ajoute beaucoup. Par un heureux hasard, il est très court sur les points que Gramond nous fait connaître avec étendue, et il est très étendu sur ceux que Gramond effleure à peine. Il faut le dire, ce nouveau document est accablant contre les mœurs de Vanini; il met encore plus en relief la duplicité de sa conduite; il nous apprend bien des choses curieuses et importantes que Gramond avait tues : par exemple, que Vanini avait accès dans la maison du premier président, qu'il donnait des leçons à ses enfans, et qu'il en était très protégé ; que le conseiller chargé du rapport de cette affaire, et qui y fit l'office de procureur-général, était Guillaume de Catel, dont le zèle opiniâtre emporta la condamnation de Vanini. On y voit encore que ceux qui désiraient le sauver revendiquaient la juridiction de l'inquisition, parce qu'une condamnation de ce tribnnal n'eu* entraîné que des peines canoniques. Mais au lieu d'analyser cette pièce précieuse, il vaut mieux la donner ici tout entière.

Extrait des Mémoires manuscrits de Malenfant^ 1617-1619.

" Cette année, eûmes à Tholose le sieur Lucilio Vanini, de Taurezano, lieu du royaume de Naples, et l'ay beaucoup veu chez le P. P. Lemazurier, dont il dirigeoit les enfans. Jamais homme n'avoit en ces temps mieux parlé en langue latine, et quoiqu'à Tholose cette langue soit comme naturelle à tant ecclésiastiques, jurisconsultes, advocats qu'escoliers, au nombre de plus de six mille, si est-ce qu'on ne pouvoit lui comparer personne en ce genre d'éloquence, bien que le dict Vanini s'en servît en homme d'au-delà les monts, prononçant ou pour «. Et n'y avoit rien à dire en toute sa doctrine littéraire, mais y en avoit bien

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