CHAPITRE I, § VI
ger de perdre la vie. Il attesta, moyennant finances, qu'il avait confessé et fait communier ce huguenot. Les Seize le surent et le lui reprochèrent , se plaignant de n'avoir pu traîner ce réformé à la rivière.
Plusieurs prédicateurs étrangers vinrent successivement s'adjoindre aux curés de l'Union et les aider dans leur œuvre ; c'était Pierre Ghristin, de Nice, « de qui l'éloquence (comme d'un Démosthènes) tenoit et manioit les cœurs (1); » c'était Jean Garin (2), cordelier savoyard, apostre apostat, comme l'appelle la Ménippée, homonotœ impudentiœ ac terneritatis, dit De Thou, qui, depuis la nouvelle de la trêve de Henri III avec le roi de Navarre, ne cessa de fulminer contre le Valois et le Béarnais des malédictions effrontées; c'était surtout le franciscain Panigarolle , dont les gestes libres et élégants, la parole insinuante et spirituelle, séduisaient les plus modérés.
Avec tant et de si divers orateurs, qui tenaient incessamment le peuple en haleine, la Ligue put se fortifier à Paris après la mort de Henri ÏII et tenir son successeur en échec pendant cinq ans, sous les murs de la capitale.
Toutes les cures de Paris appartenaient à des Ligueurs, à Texception de trois : celle de Saint-Eustache, remplie par René Benoist; celle de Saint-Sulpice, occupée par Chavagnac ; celle de Saint-Méry, confiée à Morenne ; et encore verrons-nous l'impuissance de ces royalistes qu'on insultait et qu'on persécutait sans cesse. On remarquait dans les autres : Jean Prévost, à Saint-Séverin ; Aubry, à Saint-André-des-Arcs; François Pigenat, à Saint-Nicolasdes-Champs; Boucher, à Saint-Benoît; Hamilton, à Saint- Cosme; Faber, à Saint-Paul; Cueiily, à Saint-Germain-
(1) V. le carme espagnol Corneio, Èvén. du siège de Paris, ap. JJfe'm. de la Ligue, t. IV, p. 282.
(2) Thuan., 1. CIX, § 3; t. V, p. 349. — Ménipp., t. I, p. 55. — Mém. delà Liguent. V, p. 51t.
l'Auxerrois; Julien, à Saint-Leu; Guincestre, à Saint-Gervais, et Pelletier, à Saint-Jacques-la-Boucherie. Chacune de ces paroisses était un foyer de sédition. Le chanoine Launay, les évoques Rose, Aymar Hennequin, Panigarolle et Génébrard (1) ; le jésuite Commelet, le feuillant Bernard , le cordelier Feuardent ; le prieur des carmes Simon Fillieul ; les docteurs Lucain , Martin, Josse (2) et Muldrac; le célestin Crespet; le dominicain Bourgoing complétaient cette église vraiment militante , comme ils disaient, et se succédaient dans tous les quartiers de Paris avec une infatigable persévérance. Il n'y avait pas une chapelle où l'on ne prêchât plusieurs fois par jour.
La plupart des noms que je viens de citer nous sont maintenant familiers et nous connaissons tous nos héros. C'est à peine si quelques nouveaux personnages, comme Chessé, Bourgoing , Hylaret , de Sainctes , Porthaise , viendront encore çà et là mêler subitem.ent leur biographie à l'histoire. Reprenons donc la suite de notre récit, et, quand les événements auront marché , quand la volonté ferme et la bravoure de Henri IV auront amené un dénouement , quand nos prédicateurs enfin cesseront d'intervenir dans les affaires de l'Etat, nous rentrerons aussi avec eux dans la vie individuelle ; nous verrons ce qu'aura laissé à chacun de regrets ou de haines, de calme ou d'agitation , une existence mêlée de tant de passions, et où le véritable christianisme avait tenu si peu de place.
(1) La Ligue le fit archevêque d'Aix, en 1592.
(2) Je ne trouve presque rien sur ce Josse, docteur de Sorbonne, que Lestoile donne pour un des plus criards prédicateurs de l'Union. Il était de Toulouse, et mourut fort misérablement à l'Hôtel-Dieu en pleine Ligue, vers septembre 1592. F. Journ. de Henri IV, p. 91 A.