‹ De la democratie en AméricqueChapitre 33 sur 48 · TTRANNIB DB LA MAJORITE · texte numérisé non relu

TTRANNIB DB LA MAJORITE

Comment il faut entendre le principe de la souveraineté du peuple. — Impossibilité de concevoir un gouvernement mixte. — Il faut que le souverain pouvoir soit quelque part. — Précautions qu^on doit prendre pour modérer son action. — Ces précautions n^ont pas été prises aux États-Unis. — Ce qui en résulte.

Je regarde comme impie et détestable cette maxime, qu'en matière de gouvernement la ma- 11. 22

jorilë d'un peuple a le droit de tout faire, et pour* tant je place dans les volontés de la majorité l'o^ rigine de tous les pouvoirs. Suis-je en* contradietion aveo moi-même?

Il existe une loi générale qui a été fiiite oti du moins adoptée , non pas> seulement par Itf majorité de tel ou tel peuple , mais par la ma-» jorité de tous les hommes. Cette loi, c'est la |u»* tice^

' La justice forme donc la borne du droit de chaque peuple.

Une nation est comme un jury chargé de représenter la société universelle et d'appliquer la justice qui est sa loi. Le jury , qui représente la société , doit-il avoir plus de puissance que la société elle-même dont il applique les lois?

Quand donc je refuse d'obéir à une loi injuste, je ne nie point à la majorité le droit 4e comman-* der; j'en appelle seulement de la souTcraineté du peuple à la souveraineté du genre humain.

Il y a des gens qui n'ont pas craint de dire qu'un peuple , dans les objets qui n'intéressaient que lui-même , ne pouvait sortir entièrement des» limites de la justice et de la raison , et qu'ainsi on ne devait pas craindre de donner tout pou^ voir à la majorité qui le représente. Mais c'est le un langage d'esclave.

Qu'est-ce donc qu'une majorité prise collecti-' vement, sinon un individu, qui a des opinions et le plus souvent des intérêts contraires à un autre'

îndiyidff qv.*<» nomme la minorité. Or , n toas admettes qii'«n homme, rerètii de la toute-pnisttace, peut en abuser contre ses adversaires, pourquoi n'admetlez-Tous pas la môme diose poi|r une «oitJQrité? Les hommes, en se rëunusant, ont-ils changé de caractère? sont-ils devenais plus patientsdanaleaohstacle9endefenantp1nsforts(l)? Pour moi , je ne saurais le croire ; et le pouvoir de tout &ire , que je refuse à un seul de mes sembla* blés» je ne l'accorderai jamais à plusieurs.

Ce n'est pas que, pour conserver la liberté , je croie qu'on puisse mélanger plusieurs principes dans un même gouvernement , de manière à les opposer réellement l'un à l'autre.

Le gouvernement qu'on appelle mixte m'a tou<* jours semblé une chimère. Il n'y a pas, à vrai dire y de gouvernement mixte (dans le sens qu'on donne à ce mot) , parce que dans chaque société, on finit par découvrir un principe d'action qui domine tous les autres.

L'Angleterre du dernier siècle , qu'on a parti* oulièrement citée comme exemple de ces sortes de gouvernements, était un état essentiellement

(I) Personne ne Youdrait soutenir qa*un peuple ne peut abuser de la force Tid^-yis d*un autre peuple. Or , les partis forment comme autant de petites nations dans une grande ; ib sont entre eux dans des rapports d^étrangers.

aristocratiqae, bien qa'il se troayAt dans son sein de grands éléments de démocratie ; car les lois et les mœurs y étaient ainsi établies, qae Taristocratie devait toujours, à la longue , y prédominer et diriger a sa volonté les affaires publi« ques; ,

L'erreur est venue de ce que, voyant sans cesse les intérêts des grands aux prises avec ceux du peuple , on n'a songé qu'à la lutte , au lieu de faire attention au résultat de cette lutte, qui était le point important. Quand une société en vient a avoir réellement un gouvernement mixte , e'est« à-dire également partagé entre des principes contraires , elle entre en révolution ou elle se dis* sont.

Je pense donc qu'il faut toujours placer quel* que part un pouvoir social supérieur à tous les autres ; mais je crois la liberté en péril lorsque ce pouvoir ne trouve devant lui aucun obstacle qui puisse retenir sa marche , et lui donner le temps de se modérer lui-même.

La toute • puissance me semble en soi une chose mauvaise et dangereuse. Son exercice me parait au-dessus des forces de l'homme , tel qu'il soit, et je ne vois que Dieu qui puisse sans danger être tout-puissant , parce que sa sagesse et sa jus« tice sont toujours égales à son pouvoir» Il n'y a donc pas sur la terre d'autorité si respectable en elle-même , ou revêtue d'un droit si sacré, que je voulusse laisser agir sans contrôle et domiser

sans obstables. Lors donc qaejeTOÛ accorder le droit et la faculté de tout faire à une puissance quelconque, qpi'on l'appelle peuple ou roi , démocratie ou aristocratie, qu'on l'exerce dans une monarchie ou dans une république, je dis: La est le gerrae de la tyrannie 9 et je cherche à aller ti- Tre sous d'autres lois.

Ce que je reproche le plus au gouvernement démocratique , tel qu'on l'a organisé aux États- Unis , ce n'est pas , comme beaucoup de gens le prétendent en Europe, sa faiblesse, mais au contraire s»force irrésistible. Et ce qui me répugne le plus en Amérique , ce n'est pas l'extrême liberté qui y règne, c'est le peu de garantie qu'on y trouve contre la tyrannie. .

Lorsqu'un homme ou un parti souffre d'une injustice aux Etat-Unis , à qui voulez vous qu'il «'adresse ?• A l'opinion publique ? c'est elle qui forme la majorité ; au corps législatif? il représente la majorité et lui obéit aveuglément ; 'an pouvoir exécutif? il est nommé par la majorité et lui sert d'instrument passif; à la forcé publique ? la force publique n'est autre chose que la majorité sous les armes ; au jury ? le jury c'est la majorité revêtue du droit de prononcer des arrêts : les juges eux-mêmes , dans certains Etats , sont élus par là majorité. Quelque inique ou déraisonnable que soit la mesure qui vous frappe , il faut donc voas y soumettre (1).

(1) On ^ît à Baltimore, lors de la çaéTré de lolz , un

• SappoMi, an contraire, mu corps oompofië de telle manière qu'il représente la ma* jorité, sans être nécessairement l'esclaTe de ses passions; on pouvoir exécutif qui ait une force qui lui soit propre, et une puissance judiciaire

exemple frappant des excès que peut amener le despotisme de la majorité. A cette époque , la guerre était très-populaire à Baltimore. Un journal , qui s'y montrait fort opposé, excita par cette conduite l'indignation des habitants. Le penpie s^asseijabla , brisa les presses , et attaqua les maisons des journalistes.. On iroulut réunir la mitio«»,' mais elle ne répondit point à Tappel. Afin de sauver les malheureux que menaçait la fureur publique, on prit le parti de les conduire en prison , comme des criminels. Cette précaution fut inutile : pendant la nuit , le peuple s^assembla de nou* Teau ; les magistrats ayant encore échoué pour réunir la milice , la prison fut forcée, un des journalistes fut tué sur la place , les autres restèrent pour morts : Iqs coupables déférés au jury furent acquittés.

Je disais un jour à un habitant de la Pensylvanie : -^ Expliquez-moi , je yous prie , comment , dans un État fondé par des quakers , et renommé pour sa tolérance , les Nègres affranchis ne sont pas admis à exercer les droits de citoyens* lis payent Timpôt , n*est-il pas juste qu'ils votent? — Ne nous faites pas cette injure , me répondit-il , de croire que nos législateurs aient commis un acte aussi grossier d'injustice et d'intolérance. — Ainsi, chez vous , les Noirs ont le droit de voter ? — Sans aucun doute. — Alors , d'où vient qu'au collège électoral ce matin je n'en ai pas aperçu ur seul dans l'assemblée ? -7 Ceci n'est pas la faute Je la loi , me dit l'Américain; les Nègres ont, il est vrai , le droit de se présenter aux élections ; mais ils s'abstiennent volontairement d'y paraître. — Voilà bien de la modestie de leur

iadtfpendaiite dea deux antres ponvoin; voûê àii** Tel encore un gouyernement démocratique , mais il n'y aura presque plus de chances poar la tyrannie»

le ne dis pas que dans le temps actuel on fasse en Amérique un fréquent usage de la tyrannie , je dis qu'on n'y déoouTre point de garantie con* ire elle , et qu'il faut y chercher les causes de la douceur du gouTemement dans les circon* stances et dans les mœurs , plutôt que dans les lois.

BFFETS I>E L^OMNIPOTBNCE DE LA MAJORITE 6UB l\k- BITBAIRE DES FONCTIONNAIRES PUBLICS AUERICAINS.

Liberté que laisse la loi américaine aax fonctionnaires dans le eercle qa>lle a tracé. — Leur puissance.

Il faut bien distinguer l'arbitraire de la tyrannie. La tyrannie peut s'exercer au moyen de la loi même, et alors elle n'est point arbitraire ; l'ar-

{Nirt. — Oh! ce n^est pas qu^ils refusent d*y aller ; mais ils craignent qu^on les y maltraite. Chez nous , il arrive quelquefois que la loi manque de force , quand la mujorif é ne Tappuie point. Or, la majorité est imbue des plus grands préjugés contre les Nègres, et les magistrats ne se sentent pas la force de garantir à ceax-ci les droits que le législateur leur a conférés. — Hc quoi ! la majorité , qui a le pri vilége de faire la loi , veut encore avoir celui de désobéir à

bitraire peut s'exercer dans rintérét des gouver-' nés , et alors il n'est pas tyranniqae.

La tyrannie se sert ordinairement de l'arbi-» traire , mais au besoin elle sait s'en passer.

Aux États-Unis Fomnipotence delà majorité, en môme temps qu'elle favorise le despotisme légal du législateur, favorise aussi l'arbitraire du magistrat. La majorité, étant maîtresse absolue de faire la loi et d'en surveiller l'exécution, ayant un égal contrôle sur les gouvernants et sur les gouvernés, regarde les fonctionnaires publics comme ses agents passifs , et se repose volontiers sur eux du soin de servir ses desseins. Elle n'entre donc point d'avance dans les détails de leurs devoirs , et ne prend guère la peine de définir leurs droits. Elle les traite comme pourrait faire un maître de ses serviteurs, si, les voyant toujours agir sous ses yeux , il pouvait diriger ou corriger leur conduite à chaque instant.

En général, la loi laisse les fonctionnaires amé« ricains bien plus libres que les nôtres dans le cercle qu'elle trace autour d'eux. Quelquefois même il arrive que la majorité leur permet d'en sortir. Garantis par l'opinion du plus grand nombre et forts de son concours , ils osent alors des choses dont un Européen , habitué au spectacle de l'arbitraire, s'étonne encore. 11 se forme ainsi au sein delà liberté des habitudes qui un jour pourront lui devenir funestes.

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