DE L^DÉB DES DROITS AUX ETATS-UNIS
11 n\ a pas de grands peuples sans idée des droits. — Quel est le moyen de donner au peuple Tidée des droits. — Respect des droits aux États-Unis. — I>*où il naît.
Après Vidée générale de la vertu , je n'en sais pas de plus belle que celle des droits , ou plutôt ces deux idées se confondent. L'idée des droits n'est autre chose que l'idée de la vertu introdaite dans le monde politique.
C'est avec l'idée des droits que les hommes ont
défini ce qu'ëtaient Ift licence et la tyrannie. Éclaire par elle ) obacnn â pu le teontrei^ indé« pendant sans arrogance, et soamis sans bassesse. L'homme qui obéit â la violence se plie et s'a* baisse ; mais quand il se soumet au droit de commander, qu'il reconnaît à son semblable , il s'élève, en quelque sorte , au-dessus de celui même qui lui commande. Il n^est pas de grands bommc|S sans vertu ; sans respect des droits , il n'y a pas de* grand peuple ; on peut presque dire qu'il n'y a pas de société : car qu'est-^e qu'une réunion d'êtres rationnels et intelligents dont la force est le seul lien ?
Ce qui arrîTe à l'enfant pour ses jouets, am?e fhÈB tard à Thomme poar tons les objets qui Ini appartiennent ; pourquoi, en Amérique , pays de démocratie par excellence , personne ne fait-il entendre contre la propriété en général ces plaintes qui souvent retentissent en Europe ? Est-il besoin de le dire? C'est qu'en Amérique il n'y a point de prolétaires. Chacun ayant un bien particulier à défendre reconnidt en principe le droit de propriété.
Dans le monde politique , il en est de même. En Amérique , l'homme du peuple a conçu une haute idée des droits politiques , parce qu'il a des droits politiques ; il n'attaque pas ceux d'autrui, pour qu'on ne viole pas les siens. Et, tandis qu'en Europe ce même homme méconnaît jusqu'à l'autorité souveraine , l'Américain se soumet sans murmurer au pouvoir du moindre de ses magistrats.
Cette vérité parait jusque dans les plus petits détails de l'existence des peuples. En France , il y a peu de plaisirs exclusivement réservés aux classes supérieures de la société ; le pauvre est admis presque partout où le riche peut entrer; aussi le voit-'On se conduire avec décence et respecter tout ce qui sert à des jouissances qu'il partage. En Angleterre , où la richesse a le privilège de la joie comme le monopole du pouvoir, on se plaint que , quand le pauvre parvient à s'introduire furtivement dans le lieu destiné aux plaisirs ^du ri- II. 90
che , il aime à y causer des dë^ts inutiles. Comment s'en étonner? on a pris soin qu'il n'ait rien à perdre.
Le gouvernement de la démocratie fait descen<^ dre ridée des droits politiques jusqu'au moindre des citoyens , comme la division des biens met ridée du droit de propriété en général à la portée de tous les hommes. C'est là un de ses plus grands mérites à mes yeux.
Je ne dis point que ce soit chose aisée que d'apprendre à tous les hommes à se servir des droits politiques; je dis seulement que, quand cela peut être , les effets qui en résultent sont grands.
Et j'ajoute que s'il eàt un siècle où une pareille entreprise doive être tentée, ce siècle est le nôtre.
Ne voyez-vous pas que les religions s'affaiblissent , et que la notion divine des droits disparait? Ne découvrez-vous point que les mœurs s'altèrent, et qu'avec elles s'efface la notion morale des droits?
N'apercevez-vous pas de toutes parts les croyances qui font place aux raisonnements, et les sentiments aux calculs? Si, au milieu de cet ébranlement universel , voas ne parvenez à lier l'idée des droits a l'intérêt personnel qui s'offre comme )e seul point immobile dans le cœur humain , que TOUS restera-t-il donc pour gouverner le monde , sinon la peur?
Lors donc qu'on me dit que les lois s^t fai^
blés, ef les gouvernés turbulents; que les pas« sions sont vives et la vertu sans pouvoir, et que, dans cette situation , il ne faut point songer à augmenter les droits de la démocratie, je réponds que c'est à cause de ces choses mêmes que je crois qu'il faut y songer; et, en vérité, je pense que les gouvernements y sont plus intéressés encore que la société , car les gouvernements périssent , et la société ne saurait mourir.
Du reste , je ne veux point abuser de l'exemple de l'Amérique.
En Amérique , le peuple a été revêtu de droits politiques à une époque où il lui était difficile d'en faire un mauvais usage ^ parce que les citoyens étaient en petit nombre et simples de mœurs. En grandissant, les Américains n'ont point accru , pour ainsi dire , les pouvoirs de la démocratie ; ils ont plutôt étendu ses doDMines.
On ne peut douter que le moment où l'on ac» corde des droits politiques à un peuple qui en a été privé jusqu'alors ne soit un moment de crise, crise souvent nécessaire, mais toujours dangereuse.
L'enfant donne la mort quand il ignore le prix de la vie ; il enlève la propriété d'autruî avant de connaître qu'on peut lui ravir la sienne. L'homme du peuple, à l'instant où on lui accorde des droits politiques , se trouve , par rapport à ces droits , dans la même position que l'enfant vis-à« vis de toute la naturo , et o'est le cas de lui
appliquer ce mot célèbre : Homo puer robustus.
Cette vérité se découvre en Amérique même« Les États où les citoyens jouissent le plus anciennement de leurs droits sont ceux où ils savent encore le mieux s'en servir.
On ne saurait trop le dire : il n'est rien de plus fécond en merveilles que l'art d'être libre. Mais .il n'y a rien de plus dur que l'apprentissage dç la liberté. Il n'en est pas de même du despotisme* Le despotisme se présente souvent comme le réparateur de tous les maux soufferti^ ; il est l'appui du bon droit , le soutien des opprimés et le fondateur de l'ordre. Les peuples s'endorment au sein de la prospérité momentanée qu'il fait naitre, et , lorsqu'ils se réveillent , ils sont misérables^ La liberté , au contraire , nait d'ordinaire au milieu des orages ; elle s'établit péniblement parmi les disQprdes civiles , et ce n'est que quand elle est déjà vieille qu'on peut connaître ses bienfaits.
DU RESPECT POUR LA LOI AUX BTA,T8-UIfI8.
Respect des Américains pour la loi. — Amour paternel qa*il8 ressentent pour elle. — Intérêt personnel que cha- , cun trouve à au^^enter la puissance de la loi.
Il n'est pas toujours loisible d'appeler le peuple entier, soit directement , soit indirectement, à ia confection de la loi; mais on ne saurait nier qtte4
^and cela eut praticable , Ja loi n'en acquière tttie grande autorité. Cette origine populaire^ qui •nuit souvent a la bonté et à la sagesse de la légisiatîon , contribue singulièrement à sa puissance^
Il y a dans l'expression des volontés de tout an peuple une force prodigieuse. Quand elle se dé» couvre au grand jour , l'imagination même de ceux qui voudraient lutter eonhre elle en eH eomkne accablée.
La vérité de eeci est bien connue des partis.
Aussi les voit-on contester la majorité partout m ils le peuvent. Quand; elle leur manque parmi «eux qui ont voté , ils la placent parmi ceux qui se sont abstenus de voter ; et , lorsque là encore elle vient à leur échapper , ils la retrouvent au «ein de ceux qui n'avaient pas le droit.de voter*
Aux Etats-Unis, excepté les esclaves, les do<mestiques et les indigents nourris par les communes , il n'est personne qui ne soit électeur , et qui , à ce titre , ne concoure indirectement à la loi. Ceux qui veulent attaquer les lois sont donc réduits à faire ostensiblement l'une de ces deux eboses : ils doivent ou changer l'opinion de la nation , ou fouler aux pieds ses volontés.
Ajoutez à cette première raison cette autre plus directe et plus puissante : qu'aux Etats^'Unis, chacun trouve une sorte d'intérêt personnel à oe que tous obéissent aux lois ; car celui qui aujourd'hui ne fait pas partie de la^ majorité sera pent^ être demain dans ses rangs; et. ce respect ^'il
professe maintenant pour les volonté» da législateur, il aura bientôt occasion de Fexiger ponr les siennes. Quelque fâcheuse que soit la loi , l'habitant des Etats-Unis s'y soumet donc sans peine, non-seulement comme à l'ouvrage du plus grand nombre , mais encore comme au sien propre ; il la considère sous le point de vue d'un contrat , dans lequel il aura été partie.
On ne voit donc pas, aux Etats-Unis, une foule nombreuse et toujours turbulente , qui , regardant la loi comme un ennemi naturel , ne jette sur elle que des regards de crainte et de soupçons^ Il est impossible , au contraire , de ne point apercevoir que toutes les classes montrent une grande confiance dans la législation qui régit le pays, et ressentent^ pour elle une sorte d'amour pa* terneL
Je me trompe en disant toutes les classes. En Amérique , l'échelle européenne des pouvoirs étant renversée , les riches se trouvent dans une position analogue à celle des pauvres en Europe : ce sont eux qui souvent se défient de la loi* Je Fai dit ailleurs ; l'avantage réel du gouvernement démocratique n'est pas de garantir les intérêts de tous , ainsi qu'on l'a prétendu quelquefois , mais seulement de protéger ceux du plus grand nombre. Aux états-Unis 9 où le pauvre gouverne, les riches ont toujours à craindre qu'il n'abuse contre eux de son pouvoir.
Cette disposition de l'esprit des riches peut pro-
dnire an mécontentement sourd ; mais la société n'en est pas TÎolemment troublée ; car la même raison qui empêche le riche d'accorder sa confiance au légfislateur l'empêche de braver ses commandements» Il ne fait pas la loi parce qu'il est riche , et il n'ose la violer à cause de la richesse. Chez les nations civilisées , il n'y a en général que ceux qui n'ont rien à perdre qui se révoltent. Ainsi donc , si les lois de la démocratie ne sont pas toujours respectables , elles sont presque toujours respectées ; car ceux qui en général violent les lois ne peuvent manquer d'obéir à celles qu'ils ont faites et dont ils profitent, et les citoyens qui pourraient avoir intérêt à les enfreindre sont portés par caractère et par position à se soumettre aux volontés quelconques du législateur. Au reste, le peuple , en Amérique , n'obéit pas seulement à la loi parce qu'elle est son ouvrage , mais encore parce qu'il peut la changer, quand par hasard elle le blesse ; il s'y soumet d'abord comme à un mal qu'il s'est imposé à lui-même, et ensuite comme à un mal passager i.
ACTIVITE QUI aÈGIIB DANS tOOTBS DBS PAaTIBS DV COBM . PpUTIQUB AOX ETATS-UNIS ; INFLtlBNGE ^^BILB EXBBOB SUR LA SOGIBTB.
11 est plus difficile de concevoir Tactivité politique qui règne
< aux États-Unis , que la liberté on Tégalité qu*on y ren^-
- contre. — Le grand mouvement qui agite sans cesse les
législateurs n^est qu*un épisode , un prolongement de ce
. monvement uoiversel. — Difficulté que trouve rAméFt«>
cain à ne s^occuper que de ses propres affaires. — L*agi-
talion politique se propage dans la société civile. — Ac-
tWifé induatrielle des Américains Tenant en partie de
cette cause. — Avantages indirects que retire la société
du gouvernement de la dém'ocratie.
Qaand on passe d*an pays libre dans nn antre qui ne l'est pas , on est frappe d'un spectacle fort extraordinaire: là, tout est activité et mouvement; ici, tout semble calme et immobile. Dans l'un , il n'est question que d'amélioration et de progrès ; on dirait que la société dans l'autre , après avoir acquis tous les biens , n'aspire qu'à se reposer pour en jouir. Cependant , le pays qui se donne tant d'agitation pour être heureux est en général plus riche et plus prospère que celui qui parait si satisfait de son sort. Et , en les considérant l'un et l'autre , on a peine à concevoir comment tant de besoins nouveaux se font sentir chaque jour dans le premier, tandis qu'on semble en éprouver si peu dans le second.
Si cette remarque est applicable aux pays libres qui ont conservé la forme monarchique et à ceux où l'aristocratie domine , elle l'est bien plus en«
€ore aux rë{>abt!ques démocratiques. Là , oe nfest plus une portion du peuple qui entreprend d'améliorer l'état de la société ; le peuple entier se charge de ce soin. Il ne s'agit pas seulement de pourvoir aux besoins et aux commodités d'une classe , mais de toutes les classes en même temps.
Il n'est pas impossible de concevoir l'immense liberté dont jouissent les Américains ; on peaft aussi se faire une idée de leur extrême égalité 9 mais oe qu'on ne saurait comprendre sans en avoir déjà été le témoin , c'est l'activité politique qui régne aux Etats-Unis.
A peine êtes-vous descendu sur le sol de l'Amé- ^que , que vous vous trouvez au milieu d'une sorte de tumulte ; une clameur confuse s'élève de toutes parts; mille voix parviennent en même temps à votre oreille ; chacune d'elles exprime quelques besoins sociaux. Autour de vous tout se remue : ici, le peuple d'un quartier est réuni pour savoir si Ton doit bâtir une église ; là , on travaille au choix d'un représentant ; plus . loin, les députés d'un canton se rendent en toute hâte à la ville, afin d'aviser, à certaines améliorations locales ; dans un autre endroit, ce sont les cultivateurs d'un village qui abandonnent leurs sillons pour aller discuter le plan d'une ri»ute ou <l*une école. Des citoyens s'assemblent, dans le seul butde déclarer qu'ils désapprouvent Jta marche du gouvernement; tandis que d'autres se réunissent , afin de proclamer que les hommes en
place sont les pères dé la patrie. En voici d'autres encore qui , regardant l'ivrognerie comme la source principale des mauic de l'Etat, viennent s'engager solennellement à donner l'exemple de la tempérance (1).
Le grand mouvement politique qui agite sans cesse les législatures américaines , le seul dont on s'aperçoive au dehors , n'est qu'un épisode et une sorte de prolongement de ce mouvement universel , qui commence dans les derniers rangs du peuple, et gagne ensuite, de proche en proche, toutes les classes de citoyens. On ne saurait travailler plus lahorieusement à être heureux.
Il est difficile de dire quelle place occupent les soins de la politique dans la vie d'un homme aux Etats-Unis. Se mêler du gouvernement de la so*. ciété et en parler, c'est la plus grande afiPaire, et , pour ainsi dire , le seul plaisir qu'un Américain connaisse. Ceci s'aperçoit jusque dans les moindres habitudes de sa vie : les femmes elles-mêmes se rendent souvent aux assemblées publiques , et se délassent , en écoutant des discours politiques , des ennuis du ménage. Pour elles les clubs rem-
(1) Les sociétés de tempéraace sont des associations dont les nllîmfares s^engagpent à s^abstenir de liqueurs fortes. ~- A mon passage aux États-Unis , les sociétés de tempérance comptaient déjà plus de 270,000 membres , et leur effet avait été de diminuer^ dans le seul État de Pensylvanie , la consommation des liqueurs fortes de 500,000 gallons par «nnée. ^ ^ ^__
placent jnsqa'à un certain point les spectacles. Un Américain ne sait pas converser, mais il discute ; il ne discourt pas, mais il disserte. Il vous parle toujours comme à une assemblée ; et , s'il lui arrive par hasard de s'échauffer, il dira Messieurs, en s'adressant à son interlocuteur.
Dans certains pays , l'habitant n'accepte qu'ayeo une sorte de répugnance les droits politiques que la loi lui accorde ; il semble que ce soit lui dérober son temps que de l'occuper des intérêts communs ; et il aime à se renfermer dans un égoïsme étroit , dont quatre fossés surmontés d'une haie forment l'exacte limite.
Du moment , au contraire , où l'Américain serait réduit à ne s'occuper que de ses propres affaires, la moitié de son existence lui serait ravie ; il sentirait comme un vide immense dans ses jours, et il deviendrait incroyablement malheureux (1).
Je suis persuadé que si le despotisme parvient jamais à s'établir en Amérique, il trouvera plus de difficulté encore à vaincre les habitudes que la liberté a fait naître , qu'à surmonter l'amour même de la liberté.
Cette agitation, sans cesse renaissante, que le gouvernement de la démocratie a introduite dan»
(1 ) Le même fait fut déjà observé à Rome sous les pre* miers Césars. Montesquieu remarque quelque part que rien n^égala le désespoir de certains citoyens romains qui, après les agitations d^une existence politique , rentrèrent tout à coup dans le calme de la vie priyée. ^ y
le monde politique , passe ensuite dans la société eivile. Je ne sais si , à tout prendre , ce n'est pas là le plus grand avantage du gouTemement démocratique ; et je le loue bien plus à cause de ce qu'il fait faire que de ce qu'il fait.
II est incontestable que le peuple dirige souvent fort mal les affaires publiques ; mais le peuple ne saurait se mêler des affaires publiques sans que le cercle de ses idées ne vienne à s'étendre , et sans qu'on ne voie son esprit sortir de sa rou> fine ordinaire. L'homme du peuple qui est appelé au gouvernement de la société conçoit une certaine estime de lui-même. Comme il est alors une puissance , des intelligences très -éclairées se mettent au service de la sienne. On s'adresse sans cesse à lui pour s'en faire un appui ; et en cherehaht à le tromper de mille maniéré différentes , on i'éclaire. En politique, il prend part à des entreprises qu'il n'a pas conçues , mais qui lui donnent le goût général des entreprises. On lui indique tous les jours de nouvelles améliorations à ùàre à la propriété commune, et il sent naître le désir d'améliorer celle qui lui est personnelle. Il n'est ni plus vertueux ni plus heareux , peutêtre , mais plus éclairé et plus actif que ses devanciers. Je ne doute pas que les institutions démocratiques, jointes a la nature physique du pays , ne soient la cause , non pas directe , comme tant jde gens le disent , mais la cause indirecte du prodigieux mouvement d'industrie qu'on remarque
aax états-Unia. Ce ne sont pas les lois qui le font naître, mais le peuple apprend à le produire en faisant la loi.
Lorsque les ennemis de la démoeratie prëten-> dent qa'un seul fait^ mieux ce dont il se charge que le gouvernement dq tons , il me semble qu'ils ont raison. Le gouyernement d'un seul, en supposant de part et d'autre égalité de lumières, met plus de suite dans ses entreprises que la multitude ; il montre plus de persévérance , plus d'idée d*ensemble , plus de perfection de détail , un discernement plus juste dans le choix des hommes. Ceux qui nient ces choses n'ont jamais vu de république démocratique , ou n'ont jugé que sur un petit nombre d'exemples* La démocratie , lors même que les circonstances locales et les dis^ positions du peuple lui permettent de se maintenir, ne présente pas le coup d'œil de la régula* rite administrative et de l'ordre méthodique dan& le gouvernement ; cela est vrai. La liberté démo* cratique n'exécute pas chacune de ses entreprises avec la même perfection que le despotisme intelligent. Souvent elle les abandonne avant d'en avoir retiré le fruit, ou en hasarde de dangereuses^ mais à la longue elle produit plus que lui; elle fait moins bien chaque chose , mais elle fait plus de choses. Sous sou empire , ce n'est pas surtout ce qu*exécute l'administration publique qui est grande c'est ce qu'on exécute sans elle et en dehors d'elle. La démocratie, ne donne pas aa
peuple le gouverdement le plus habile, maia elle fait ce que le gouvernement le plus habile est souvent impuissant à créer ; elle répand dans tout le corps social une inquiète activité, une force surabondante, une énergie, qui n'existent jamais sans elle , et qui , pour peu que les circonstances soient favorables , peuvent enfanter de» merveilles. Là sont ses vrais avantages.
Dans ce siècle , où les destinées du monde chrétien paraissent en suspens , les uns se hâtent d'attaquer la démocratie comme une puissance ennemie, tandis qu'elle grandit encore; les autres adorent déjà en elle un Dien nouveau qui sort du néant : mais les uns et les autres ne connaissent qu'imparfaitement Tobjet de leur haine ou de leur désir; ils se combattent dans les ténèbres et ne frappent qu'au hasard.
Que demandez-vous de la société et de son gouvernement ? Il faut s'entendre.
Voulez-vous donner à l'esprit humain une certaine hauteur , une façon généreuse d'envisager les choses de ce monde? Voulez-vous inspirer aux hommes une sorte de mépris des biens matériels? Désirez-vous faire naître ou entretenir des convictions profondes , et préparer de grands /dévoûments ?
S'agit-il pour vous dépolir les mœurs, d'élever les manières, de faire briller les arts?
Voulez-vous de la poésie, du bruit, de la gloire? ^ ,
Pfëtendeï-Tous organiser un peuple de ma« nière à agir fortement sur tous les autres? Le destinez-Tous à tenter les grandes entreprises, et, quel que soit le résultat de ses efforts à laisser une trace immense dans l'histoire?
Si tel est, suivant vous, l'objet principal que doivent se proposer les hommes en société , ne prenez pas le gouvernement de la démocratie f il ne vous conduirait pas sûrement au but.
Mais s'il vous semble utile de détourner l'activité intellectuelle et morale de l'homme sur les nécessités de la vie matérielle , et de l'employer à produire le bien-être ; si la raison vous parait plus profitable aux hommes que le génie ; si votre objet n'est point de créer des vertus héroïques, mais des habitudes paisibles; si vous aimez mieux voir des vices que des crimes , et préférez trouver moins de grandes actions , à la condition de rencontrer moins de forfaits ; si , au lieu d'agir dans le sein d'une société brillante, il vous suffi de vivre au milieu d'une société prospère; si enfin l'objet principal d'un gouvernement n'est point , suivant vous , de donner au corps entier de la nation le plus de force ou le plus de gloire possible, mais de procurer à chacun des individus qui le composent le plus de bien-être , et de lui éviter le plus de misère , alors égalisez les conditions , et constituez le gouvernement de la démocratie.
Que s'il n'est plus temps de faire un choix , et
qu'une forbe supérieure à Thomme tous entraîne déjàt sans consulter vos désirs, vers Fun des deux gouvernements, cherches du moins à en tirer tout le bien qu'il peut faire ; et connaissant ses bons instincts ainsi que ses mauvais penchants, efforcez-vous de restreindre l'effet des seconds et de développer les premiers.
@jQ^s>a'!ïîaa ^^as»
DE L OMNIPOTENCE DE Lk MAJOBITB AUX ETATS-UNIS, ET DE SES EFFETS.
Force naturelle de la majorité dans les démocraties. — La plupart des constitutions américaines ont accru artificiellement cette force naturelle. — Comment. — Mandats impératifs. — Empire morale de la majorité. — Opinion de son infaillibilité. — Respects pour ses droits. — Ce qui Teugmente aux États-Unis.
Il est de l'essence même des gouvernements démocratiques , que l'empire de la majorité y soit absolu ; car en dehors de la majorité , dans les démocraties, il n'y a rien qui résiste.
La plupart des constitutions américaines ont encore cherché à augmenter artificiellement cette force naturelle de la majorité (1}«
(1 ) Nous avons tu , lors de Fexamen de la constitution fédérale , que les législateurs de TUnion ayaient fait des eiTorts contraires. Le résultat de ces efforts a été de rendre le gouvernement fédéral plus indépendant dans sa sphère que celui des États* Mais le gouvernement fédéral ne s*occupe guère que dos affaires extérieures : ce sont les gouvernements d*État qui dirigent réellement la société américaine. - - o -
La législature est , de tous les pouYOÎrs politiques , celui qui obéit le plus volontiers à la majorité. Les Américains ont voulu que les membres de la législature fussent nommés directement par le peuple , et pour un terme très- court, afin de les obliger à se soumettre, non-seulement aux vues générales , mais encore aux passions journalières de leurs constituants.
Ils ont pris dans les mêmes classes et nommé de la même manière les membres des deux chambres ; de telle sorte que les mouvements du corps législatif sont presque aussi rapides et non moins irrésistibles que ceux d'une seule assem^ blée.
La législature ainsi constituée, il ont réuni dans son sein presque tout le gouvernement*
En même temps que la loi accroissait la force des pouvoirs qui étaient naturellement forts, elle énervait de plus en plus ceux qui étaient naturellement faibles. Elle n'accordait, aux représentants de la puissance executive , ni stabilité ni indépefïidance ; et , en les soumettant complètement aux caprices de la législature , elle leur enlevait le peu d'influence que la nature du gouvernement démocratique leur aurait permis d'exercer.
Dans plusieurs États , elle livrait le pouvoir judiciaire à l'élection de la majorité et , dans tous, elle faisait , en quelque sorte , dépendre son existence de la puissance législative, en laissant aux
reprësentant» le droit de fixer chaque année le sa* laire des juges.
Les usages ont été plus loin encore que les lois.
Il se répand de plus en plus , aux État-Unis , une coutume qui finira par rendre vaines les ga* ranties du gouveniement représentatif : il arrive très-fréquemment que les électeurs, en nommant un député , lui tracent un plan de conduite et lui imposent un certain nombre d'obligations positi* ▼es dont il ne saurait nullement s'écarter. Au tumulte près , c'est comme si la majorité elle-même délibérait sur la place publique.
Plusieurs circonstances particulières tendent encore à rendre , en Amérique , le pouvoir de la majorité non-seulement prédominant , mais irrésistible.
L'empire moral de la majorité se fonde en partie sur cette idée, qu'il y a plus de lumières et de sagesse dans beaucoup d'hommes réunis que dans un seul , dans le nombre des législateurs que danis le choix. C'est la théorie de l'égalité appliquée aux intelligences. Cette doctrine attaque l'orgueil de l'homme dans son dernier asile ; aussi la minorité l'admet-elle avec peine : elle ne s'y habitue qu'à la longue. Comme tous les pouvoirs, et plus peut-être qu'aucun d'entre eux, le pouvoir de la majorité a donc besoin de durer pour paraître légitime. Quand il commence à s'établir, il se fait obéir par la contrainte; ce n'est qg'après
avoir longtemps rëca sons ses lois qu'on com«« nience à le respecter.
L*idée du droit que possède la majorité , par ses lumières, de gouverner la société, a été appor« tée sur le sol des Etats-Unis par leurs premiers habitants. Cette idée, qui seule suffirait pour créer un peuple libre, est aujourd'hui passée dans les mœurs, et on la retrouve jusque dans les moindres habitudes de la vie.
Les Français , sous Tancienne monarchie , tenaient pour constant que le roi ne pouvait jamais faillir ; et , quand il lui arrivait de faire le mal , ils pensaient que la faute en était à ses conseillers. Ceci facilitait merveilleusement robéissance. On pouvait murmurer contre la loi , sans cesser d'aimer et de respecter le législateur. Les Américains ont la même opinion de la majorité.
L'empire moral de la majorité se fonde encore sur ce principe , que les intérêts du plus grand nombre doivent être préférés à ceux du petit. Or, on comprend sans peine que le respect qu'on professe pour ce droit du plus grand nombre augmente naturellement ou diminue suivant l'état des partis. Quand une nation est partagée entre plusieurs grands intérêts inconciliables , le privilège de la majorité est souvent méconnu , parce qu'il devient trop pénible de s'y soumettre.
S'il existait en Amérique une classe de citoyens que le législateur travaillât à dépouiller de certains avantages exclusifs, possédés pendant des
Biècles, et TOalût faire descendre d'une situation éleyée pour les ramener-dans les rangs de la multitude , il est probable que la minorité ne se soumettrait pas facilement à ses lois.
Mais les États-Unis ayant été peuplés par des hommes égaux entre eux , il ne se trouve pas encore de dissidence naturelle et permanente entre les intérêts de leurs divers habitants.
Il y a tel état social où les membres de la minorité ne peuvent espérer d'attirer à eux la majorité, parce qu'il faudrait pour cela abandonner l'objet même de la lutte qu'ils soutiennent contre elle. Une aristocratie , par exemple , ne saurait devenir majorité en conservant ses privilèges exclusifs , et elle ne saurait laisser échapper ses privilèges sans cesser d'être une aristocratie.
Aux Etats-Unis , les questions politiques ne peuvent se poser d'une manière aussi générale et aussi absolue y et tous les partis sont prêts à reconnaître les droits de la majorité, parce que tous ils espèrent pouvoir un jour les exercer à leur profit.
La majorité a donc aux Etats-Unis une immense puissance de fait et une puissance d'opinion presque aussi grande ; et, lorsqu'elle est une fois formée sur une question , il n'y a, pour ainsi dire , point d'obstacles qui puissent, je ne dirai pas arrêter , mais même retarder sa marche , et lui laisser le temps d'écouter les plaintes de ceux qu'elle écrase en passant, ^ -
Les conséqaences de cet état de choses sont funestes et dangereuses pour l'aveniré
GOMMEMT L OHKIPOTENGB DB LA MAJORITE AUQUEHTE , EN AMÉRIQUE, L^INSTABILITE LEGISLATIVE ET ADMI- NISTRATIVE QUI EST NATURELLE AUX DÉMOCRATIES,
Comment les Américains augmentant rinstabilité législative, qui est naturelle à la démocratie, en changeant chaque année le législateur , et en Tarmant d*un pouvoir presque sans bornes. — Le même effet produit sur Tadministration. — En Amérique on a|)porte aux améliorations sociales une force infiniment plus grande, mais moins continue qu'en Europe.
J'ai parlé précédemment des vices qui sont naturels au gouvernement de la démocartie ; il n'en est pas un qui ne croisse en même temps que le pouvoir de la majorité.
Et , pour commencer par le plus apparent de tous :
L'instabilité législative est un mal inhérent au gouvernement démocratique , parce qu'il est de la nature des démocraties d'amener des hommes nouveaux au pouvoir. Mais ce mal est plus ou moins grand suivant la puissance et les moyens d'action qu'on accorde au législateur.
En Amérique , on remet à l'autorité qui fait les lois un souverain pouvoir. Elle peut se livrer ra-
pidement et irrésistiblement à chacun de ses désirs, et tout les ans on lui donne d*àntres représentants. C'est-à-dire qu'on a adopté précisément la combinaison qui favorise le plus l'instabilité démocratique et qui permet à la démocratie d'appliquer ses volontés changeantes aux objets les plus iitiportants.
Aussi l'Amérique est-elle de nos jours le pays du monde où les lois ont le moins de durée. Pres-^ que toutes les constitutions américaines ont été amendées depuis trente ans. Il n'y a donc pas d'Etat américain qui n'ait, pendant cette période, modifié le principe de ces lois.
Quant aux lois elles-mêmes , il suffit de jeter un coup d'œil sur les archives des différents Etats de rUnion , pour se convaincre qu'en Amérique l'action du législateur ne se ralentit jamais. Ce n'est pas que la démocratie américaine soit , de sa nature 9 plus instable qu'une autre ; mais on lui a donné le moyen de suivre , dans la formation des lois, l'instabilité naturelle de ses penchants (1).
(1) Les actes législatifs promulgués dans le seul État du Massachusetts, à partir de 1780 jusqu^à nos jours, remplissent déjà trois grands volumes. Encore il faut remarquer que le recueil dont je parle a été révisé en 1823, et qu^on a écarté beaucoup de lois anciennes ou deyenues sans objet. Or , rÉtat de Massachusetts , qui n*est pas plus peuplé qu'un de nos départements , peut passer pour le plus sta-ble de tovite PUnion , et celui qui met le plus de suite et de .aeeMC dan. ks entreprÏM.. ^^^^^ ,,GoogIe
L'omnipotence de la majorité et la manière ra«* pide*et absolue dont ses volontés s'exécutent aux États-Unis ne rend pas seulement la loi instable ; elle exerce encore la même influence sur l'exécution de la loi et sur l'action de l'administration publique.
La majorité étant la seule puissance à laquelle il soit important de plaire, on concourt avec ardeur aux œuvres qu'elle entreprend; mais du moment où son attention se porte ailleurs , tous les efforts cessent : tandis que dans les États libres de l'Europe y où le pouvoir administratif a une existence indépendante et une position assurée , les volontés du législateur continuent à b'exécuter, alors même qu'il s'occupe d'autres objets.
En Amérique , on apporte à certaines amélio^ rations beaucoup plus de zèle et d'activité qu'on, ne le fait ailleurs.
En Europe , on emploie à ces mêmes choses une force sociale infiniment moins grande , mais plus continue.
Quelques hommes religieux entreprirent , il y a plusieurs années , d'améliorer l'état des prisons. Le public s'émut a leur voix , et la régénération des criminels devint une œuvre populaire.
De nouvelles prisons s'élevèrent alors. Pour la première fois, l'idée de la réforme du coupable pénétra dans un cachot en même temps que l'idée du châtiment. Mais l'heureuse révolution à laquelle le public s'était associé avec tant d'ardeur^
etqneles efforts simaltanës des citoyens rendaient irrésistible , ne pouvait s'opérer en nn moment.
A côté dés nouveaux pénitenciers, dont le vœu de la majorité hâtait le développement, les an* ciennes prisons subsistaient encore et continuaient à renfermer un grand nombre de coupables. Celles-ci semblaient devenir plus insalubres et plus corruptrices à mesure que les nouvelles devenaient plas réformatrices et plus saines : ce double effet se comprend aisément.
La majorité , préoccupée par l'idée de fonder le nouvel établissement , avait oublié celui qui existait déjà. Chacun alors détournant les yeux de l'objet qui n'attirait plus les regards du maître, la surveillance avait cessé. On avait d'abord vu se détendre , puis , bientôt après', se briser les liens salutaires de la discipline. Et j à côté de la prison , monument durable de la douceur et des lumières de notre temps , se rencontrait un cachot qui rappelait la barbarie du moyen-âge.