RACTÈRE NATIONAL DES AMERICAINS 3 DE L^ESPRIT DE COUR AUX ÉTATS-UNIS
Les effet» de la tyrannie de la majorité se font JHsqu^à présent plus sentir sur les mœurs que sur la conduite de la société. — Ils arrêtent le développement des grands caractères. — Les républiques démocratiques organisées comme celles des États-Unis mettent Tesprit de cour à la portée du grand nombre. — Preuves de cet esprit aux États-Unis. — Pourquoi il y a plus de patriotisme dans le peuple que dans ceux qui gouvernent en son nom.
L'influence de ce qui précède ne se fait encore sentir que faiblement dans la société politique ; mais on en remarque déjà de lacheuz effets sur le caractère national des Américains. Je pense que c'est à l'action toujours croissante du despotisme de la majorité , aux Etats-Unis , qu'il faut surtout attribuer le petit nombre d'hommes remarquables qui s*y montrent aujourd'hui sur la scène politique.
Lorsque la révolution d'Amérique éclata, ils parurent en foute ; l'opinion publique dirigeait
alors les volontés , et ne les tyrannisait pas. Les hommes célèbres de cette époque , s'associant librement au monvement des esprits , eurent une grandeur qui leur fut propre : ils répandirent leur éclat sur la nation, et ne l'empruntèrent pas d'elle.
Dans les gouvernements absolus, les grands qui avoisinent le trône flattent les passions du maître , et se plient volontairement à ses caprices. Mais la masse de la nation ne se prête pas à la servitude ; elle s'y soumet , souvent par faiblesse , par habitude ou par ignorance ; quelquefois par amour de la royauté ou du roi. On a vu des peuples mettre une espèce de plaisir et d'orgueil à sacrifier leur volonté à celle du prince , et placer ainsi une sorte d'indépendance d'âme jusqu'au milieu même de l'obéissance. Chez ces peuples , on rencontre bien moins de dégradation que de misère. Il y a d'ailleurs une grande difierenoe entre faire ce qu'on n'approuve pas, ou feindre d'approuver ce qu'on fait : l'un est d'un homme faible , mais l'autre n'appartient qu'aux habitudes d'un valet.
Dans les pays libres, ou chacun est plus ou moins appelé à donner son opinion sur les affaires de l'État; dans les républiques démocratiques, où la vie publique est incessamment mêlée à la vie privée , où le souverain est abordable de toutes parts, et où il ne s'agit que d'élever la voix pour arriver jusqu'à son oreille , on rencontre
beanooup plus de geirs qui cherchent à tpëcalei^ sur ses faiblesses, et à vivre aux dépens de ses passions, que dans les monarchies absolues* Ce n'est pas que les hommes y soient naturellement pires qu'ailleurs, mais la tentation y est plus forte , et s'offre, a plus de monde en même temps. Il en résulte un abaissement bien plus général dans les âmes»
Les républiques démocratiques mettent l'esprit de cour à la portée du grand nombre , et le font pénétrer dans toutes les classes à la fois. C'est un des principaux reproches qu'on peut leur faire.
Gela est surtout vrai dans les États démocratiques, organisés comme les républiques américai* nés, où la majorité possède un empire si absolu et si irrésistible , qu'il faut en quelque sorte renoncer à ses droits de citoyen, et, pour ainsi dire , à sa qualité d'homme , quand on veut s'écarter du chemin qu'elle a tracé.
Parmi la foule immense qui , aux Etats-Unis , se presse dans la carrière politique , j'ai vu bien peu d'hommes qui montrassent cette virile candeur , cette mâle indépendance de la pensée, qui a souvent distingué les Américains dans les temps antérieurs, et qui, partout où on la trouve, forme comme le trait saillant des grands caractères. On dirait, au premier abord , qu'en Amérique les esprits ont tous été formés sur les mêmes modèles , tant ils suivent exactement les mêmes voies. L'étranger rencontre , il est vrai , quelque-
fois des Âméricams qui s^écartent de la rigueur des formules; il arrive à ceux-là de déplorer le vice des lois , la versatilité de la démocratie , et son manque de lumières; ils vont même souvent jusqu'à remarquer les défauts qui altèrent le caractère national, et ils indiquent les moyens qu'on pourrait prendre pour les corriger ; mais nul , excepté vous, ne les écoute , et vous, à qui il confie ces pensées secrètes vous n*ètes qu'an étranger, et vous passez. Ils vous livrent volontiers des vérités qui vous sont inutiles ; et , descendus sur la place publique, ils tiennent un autre langage.
Si ces lignes parviennent jamais en Amérique , je suis assuré de deux choses : la première, que les lecteurs élèveront tous la voix pour me condamner ; la seconde , que beaucoup d'entre eux m'absoudront au fond de leur conscience.
J'ai entendu parler de la patrie aux Etats-Unis. J'ai rencontré du patriotisme véritable dans le peuple ; j'en ai souvent cherché en vain dans ceux qui le dirigent. Ceci se comprend facilement par analogie : le despotisme déprave bien plus celui qui s'y soumet, que celui qui l'impose. Dans les monarchies absolues, le roi a souvent de grandes vertus ; mais les courtisans sont toujours vils.
Il est vrai que les courtisans, en Amérique , ne disent point Sire et Votre Majesté, grande et capitale différence , mais ils parlent sans cesse des lumières naturelles de leur maître ; ils ne mettent
point au concours la question de savoir quelle est celle des vertus du prince qui mérite le plus qu'on Tadmire ; car ils assurent qu'il possède toutes les vertus 9 sans les avoir acquises , et , pour ainsi dire, sans le vouloir ; ils ne lui donnent pas leurs femmes et leurs filles pour qu'il daigne les élever au rang de ses maîtresses ; mais en lui sacrifiant leurs opinions , ils se prostituent eux-mêmes.
Les moralistes et les philosophes, en Amérique, ne sont pas obligés d'envelopper leurs opinions dans les voiles de l'allégorie ; mais , avant de hasarder une vérité fâcheuse , ils disent : Nous savons que nous parlons à un peuple trop au-dessus des faiblesses humaines , pour ne pas toujours rester maître de lui-même. Nous ne tiendrions pas un semblable langage , si nous ne nous adressions à des hommes que leurs vertus et leurs lumières rendent seuls , parmi tous les autres , dignes de rester libres.
Gomment les flatteurs de Louis XIV pouvaientils mieux faire ?
Pour moi y je crois que dans tous les gouvernements , quels qu'ils soient, la bassesse s'attachera à la force , et la flatterie au pouvoir. Et je ne connais qu'un moyen d'empêcher que les hommes ne se dégradent : c'est de n'accorder à personne , avec la toute- puissance , le souverain pouvoir de les avilir.
QUE LE PLUS GRAND. DANGER DES REPUBLIQUES AMERI- CAINES TIETT DE L^OMNIPOTEEGB DE LA MAJORITE.
Cest par le mauvais .emploi de leur puissance, et non par impuissance, que les républiques démocratiques sont exposées à périr. — Le gouvernement des républiques américaines plus centralisé et plus énergique que celui des monarcbies de TEorope. — Danger qui en résulte. — Opinion de Madisson et de Jefferson à ce sujet.
Les goaremements périssent ordinairement par impuissance ou par tyrannie. Dans le premier cas , le pouvoir leur échappe ; on le leur arrache dansTautre.
Bien des gens , en voyant tomber les Etats démocratiques en anarchie , ont pensé qae le gouvernement , dans ces Etats , était naturellement faible et impuissant. La vérité est que, quand une fois la guerre y est allumée entre les partis , le gouvernement perd son action sur la société. Mais je ne pense pas que la nature d*un pouvoir démocratique soit de manquer de force et de ressources ; je crois , au contraire , que c*est presque toujours l'abus de ses forces et le mauvais emploi de ses ressources qui le font périr. L'anarchie naît presque toujours de sa tyrannie ou de son inhabileté , mais non pas de son impuissance.
Il ne faut pas confondre la stabilité avec la force , la grandeur de la chose et sa durée. Dans les républiques démocratiques , le pouvoir , qui
dirige (1) la société, n'est pas stable ; car il change souvent de mains et d*objet. Mais partent où il se porte , sa force est presque irrésistible.
Le gouvernement des républiques américaines me parait aussi centralisé, et plus énergique, que celui des monarchies absolues de TEurope. Je ne pense donc point qu'il périsse par faiblesse (â).
Si jamais la liberté se perd en Amérique, il faudra s'en prendre à l'omnipotence de la majorité , qui aura porté les minorités au désespoir , et les aura forcées de faire un appel à la force matérielle. On verra alors l'anarchie , mais elle arrivera comme conséquence du despotisme.
Le président James Madisson a exprimé les mêmes pensées (Voyez le Fédéraliste , n" 81 ).
«Il est d'une grande importance , dans les ré- » publiques , dit«il^ non-seulement de défendre » la société contre l'oppression de ceux qui la gou- » vernent , mais encore de garantir une partie de » la société contre l'injustice de l'autre. La justice u est le but où doit tendre tout gouvernement ;
(1) Le pouvoir peut être centralisé dans une assemblée. Alors il est fort , mais non stable : il peut être centralisé danr un bomme , alors il est moins fort , mais il est plus stable.
(2) Il est inutile , je pense , d'avertir le lecteur qu'ici , comme dans tout le reste du cbapitre , je parle , non du gouyernement fédéral , mais des gouyernements particuliers de cbaquc État que la majorité dirige despotiquement.
» c'est le bnt que se proposent les hommes en se )> réunissant. Les peuples ont fait et feront tou- » jours des efforts vers ce but , jusqu'à ce qu'ils » aient réussi à l'atteindre , ou qu'ils aient perdu » leur liberté.
» S'il existait une société dans laquelle le parti
» le plus puissant fût en état de réunir facilement
» ses forces et d'opprimer le plus faible , on pour-
» rait considérer que l'anarchie règne dans une
n pareille société aussi bien que dans l'état de na*
» turc, où l'individu le plus faible n'a aucune
» garantie contre la violence du plus fort; et de
» même que dans l'état de nature , les inconvé-
» nients d'an sort incertain et précaire décident
» les plus forts à se soumettre à un gouvernement
» qui protège les faibles ainsi qu'eux-mêmes ;
» dans un gouyeruement anarchique , les mêmes
» motifs conduiront peu à peu les partis les plus
)> puissants à désirer un gouvernement qui puisse
» protéger également tons les partis , le fort et le
}) faible. Si l'État de Rhode-Island était séparé de
» la Confédération , et livré à un gouvernement
» populaire , exercé souverainement dans d'etroi-
» tes limites , on ne saurait douter que la tyrannie
î» des majorités n'y rendit l'exercice des droits tel-
» lement incertain qu'on n'en vint à réclamer un
n pouvoir entièrement indépendant du peuple.
» Les factions elles-mêmes , qui l'auraient rendu
)> nécessaire , se hâteraient d'en appeler à lui. »
Jefferson disait aussi : «c Le pouvoir exécutif ,
n dans notre gonvemement , n'est pas le àeol ; il » n'est peut-être pas le principal objet de ma sol- » licitude. La tyrannie des législateurs est actuel- >i lement et sera , pendant bîen des années en- )» core, le danger le plus redoutable. Celle du » pouvoir exécutif viendra à son tour; mais dans » une période plus reculée (1).
J'aime, en cette matière, à citer Jefferson de préférence à tout autre ; parce que je le considère comme le plus puissant apôtre qu'ait jamais eu la démocratie*
(1) Lettre de Jefferson à Hodiison , 15 mars 1789.
NOTES