ABSENCE DE CENTRALISATION ADMINISTRATIVE
La majorité nationale n'a pas Pidée de tout faire. — Elle est obligée de se servir des magistrats de la commune et des comtés pour exécuter ses Tolontés souveraines.
J*ai distingaé précédemment deux, espèces de centralisations ; j'ai appelé Tune gouverj^ementaie , et Tautre administrative.
La première seule existe en Amëriqu^^ la seconde y est à peu près inconnue.
Si le pouvoir qui dirige les sociétés américaines trouvait à sa dispositipn ces deux moyens de
gouvernement, et joignait au droit de tout commander la faculté et Thabitude de tout exécuter par lui-même ; si, après avoir établi les principes généraux du gouvernement, il pénétrait dans les détails de l'application, et qu'après avoir réglé les grands intérêts du pays , il pût descendre jusqu'à la limite des intérêts individuels, la liberté serait bientôt bannie du Nouveau-Monde.
Mais , aux Etats-Unis , la majorité , qui a souvent les goûts et les instincts d'un despote , manque encore des instruments les plus perfectionnés de la tyrannie.
Dans aucune des républiques américaines, le gouvernement central ne s'est jamais occupé que d'un petit nombre d'objets, dont l'importance attirait ses regards. Il n'a point entrepris de régler les choses secondaires de la société. Rien n'|udi« que qu'il en ail même conçu le désir. La majorité, en devenant de plus en plus absolue , n'a point accru les attributions du pouvoir central ; elle n'a fait que le rendre tout-puissant dans sa phère. Ainsi, le despotisme peut être très-lourd sur un point , mais il ne saurait s'étendre à tous. Quelque entraînée,, d'ailleurs, que puisse être, par se| passions , la majorité nationale ; quelque ardente qu'elJQ soit dans ses projets , elle ne saurait faii^^ue, en tous lieux, de la même manière et au même moment , tous les citoyens se plient à ses désirs. Quand le gouvernement central qui la représente a ordonné souverainement, il doit s'en
rapporter, pour Texécution de son commanderaent, à des agents qui souvent ne dépendent point de lui , et qull ne peut diriger à chaque instant. Les corps municipaux et les administrations des comtés forment donc comme autant d'écueils cachés , qui retardent ou divisent le flot de la volonté populaire. La loi fût-elle oppressive , la liberté touverait encore un abri dans la manière dont on exécuterait la loi ; et la majorité ne saurait descendre dans les détails ^ et , si j'ose le dire , dans les puérilités de la tyrannie administrative. Elle n'imagine même pas qu'elle puisse le faire, car elle n'a point l'entière conscience de son pouvoir. Elle ne connaît encore que ses forces naturelles , et elle ignore jusqu'où l'art pourrait en étendre les bornes.
Ceci mérite qu'on y songe. S'il venait jamais à se fonder une république démocratique comme celle des Etats-Unis, dans un pays où le pouvoir d'un seul aurait déjà établi et fait passer dans les. habitudes , comme dans les lois , la cenmlisation administrative, je ne crains pas de le dire, dans, une semblable république, le despotisme deviendrait plus intolérable que dans aucune des monarchies absolues de l'Europe. Il faudrait passer en Asie pour trouver quelque chose à lui corn-* parer.
DB L £SPAIT LEGISTE AOX BTATS-UMIS, ET GOMMENT IL SERT DE GONTEE-POIDS A LA DEMOCRATIE.
Utilité de rechercher quels sont les instincts naturels de Pesprit légiste. — Les légistes appelés à jouer un grand rôle dans la société qui cherche à naître. — Gomment le genre de travaux auxquels se livrent les légistes donne une tournure aristocratique à leurs idées. Causes accidentelles qui peuvent s^opposer au développement de ces idées. — Facilité que trouve Paristocratie à s^unir aux légistes. — Parti qu*un despote pourrait tirer des légistes. — Gomment les légistes forment le seul élément aristocratique qui soit de nature à se combiner avec les éléments naturels de la démocratie. — Causes particulières qui tendent à donner un tour aristocratique a Tesprit du légiste anglais et américain. — L*aristocratie américaine est au banc des avocats et sur le siège des juges. — Influence exercée par les légistes sur la société américaine. — Comment leur esprit pénètre au sein des législateurs , dans Tadministration , et finit par donner au peuple lui-même quelque chose des instincts du magistrat.
Lorsqu'on visite les Américains , et qu'on étudie leur&Jois , on voit que l'autorité qu'ils ont donnée aux légistes , et l'influence qu'ils leur ont laissé prendre dans le gouvernement, forment aujourd'hui la plus puissante barrière contre les écarts de la démocratie.
Cet effet me semble tenir à une cause générale qu'il est utile de rechercher ; car elle peut se reproduire ailleurs.
Les légistes ont été mêlés à tous les mouvements de la société politique , en Europe , depuis cinq cents ans. Tantôt ils ont servi d'instrument
aux puissances politiques , tantôt ils ont pris les puissances politiques pour instrument. Au moyenâge , les légistes ont merveilleusement coopéré à étendre la domination des rois ; depuis ce temps , ils ont puissamment travaillé à restreindre ce même pouvoir. En Angleterre on les a tus s'anir intimement à Faristocratie ; en France, ils se sont montrés ses ennemis les plus dangereux. Les légistes ne cèdent-ils donc qu'à des impulsions soudaines et momentanées , ou obéissent* ils plus ou moins , suivant les circonstances , à des instincts qui leur soient naturels , et qui se reproduisent toujours ? Je voudrais éclaircir ce point ; car peut-être les légistes sont-ils appelés à jouer le premier rôle dans la société politique qui cherche à naître.
Les hommes qui ont fait leur étude spéciale des lois ont puisé dans ces travaux des habitudes d'ordre , un certain goût des formes , une sorte d*amour instinctif pour Fenchainement régulier des idées , qui les rendent naturellement fort opposés à Fesprit révolutionnaire et aux passions irréfléchies de la démocratie.
Les connaissances spéciales que les légistes acquièrent en étudiant la loi leur assurent un rang à part dans la société ; ils forment une sorte de classe privilégiée parmi les intelligences. Ils retrouvent chaque jour Fidée de cette supériorité dans Fexercice de leur profession; ils sont les maîtres d'une science nécessaire , dont lacon-
naissance n'est point répandue ; ils servent d'arbitres entre les citoyens , et l'habitude de diriger vers le but les passions aveugles des plaideuiis , leur donne un certain mépris pour le jugement de la foule. Ajoutez à cela qu'ils forment naturellement un corps. Ce n'est pas qu'ils s'entendent entre eux , et se dirigent de concert vers un même point ; mais la communauté des études et l'unité des méthodes lient leurs esprits les uns aux autres , comme l'intérêt pourrait unir leurs volontés.
On retrouve donc cachés au fond de l'âme des légistes une partie des goûts et des habitudes de l'aristocratie. Ils ont comme elle un penchant instinctif pour l'ordre, un amour naturel des formes ; ainsi qu'elle , ils conçoivent un grand dégoût pour les actions de la multitude, et méprisent secrètement le gouvernement du peuple.
Je ne veux point dire que ces penchants natures des légistes soient assez forts pour les enchaîner d'une façon irrésistible.
Ce qui domine chez les légistes , comme ches tous les hommes, c'est l'intérêt particulier, et surtout l'intérêt du moment.
Il y a telle société où les hommes de loi ne peuvent prendre dans le monde politique , un rang analogue à celui qu'ils occupent dans la vie privée; on peut être assuré que dans une société organisée de cette manière , les légistes seront
des agents très-actifs de révolution. Mais il faat rechercher si la cause qui les porte alors à détruire ou à changer naît , chez eux , d'une disposition permanente ou d'un accident. Il est vrai que les légistes ont singulièrement contribué à renverser la monarchie française en 1789. Reste à savoir s'ils ont agi ainsi parce qu'ils avaient étudié les lois, ou parce qu'ils ne pouvaient con* courir à les faire.
Il y a cinq cents ans, l'aristocratie anglaise se mettait à la tète du peuple, et parlait en son nom ; aujourd'hui elle soutient la trône , et se fait le champion de l'^htorité royale. L'aristocratie a pourtant des instincts et des penchants qui lui sont propres. :»
Il faut bien se garder aussi de prendre des membres isolés du corps pour le corps luimême.
Dans tous les gouvernements libres , qu'elle qu'en soit la forme , on trouvera des légistes aux premiers rangs de tous les partis. Cette même remarque est encore applicable à l'aristocratie. Presque tous les mouvements démocratiques qui ont agité le monde ont été dirigés par des nobles.
Un corps d'élite ne peut jamais suffire à toutes les ambitions qu'il renferme ; il s'y trouve toujours plus de talents et de passions que d'emplois ; et on ne manque point d'y rencontrer un grand nombre d'hommes qui , ne pouvant grandir assez.
- lî -
vite en se servant des privilèges du corps , cherchent à le faire en attaquant ces privilèges.
Je ne prétends donc point qu'il arrive une époque où tous les légistes , ni que dans tous les temps, la plupart d'entre eux doivent se montrer amis de Tordre et ennemis des changements.
Je dis' que , dans une société où les légistes occuperont sans contestation la position élevée qui leur appartient naturellement, leur esprit sera éminemment conservateur , et se montrera anti*démocratique.
Lorsque Taris tocratie fi^me ses rangs aux légistes , elle trouve en eux des ennemis d'autant plus dangereux , qu'au- dessom d'elle par leur richesse et leur pouvoir, ils sont indépendants d'elle par leurs travaux, et se sentent à son ni« veau par leurs lumières.
Mais toutes les fois que les nobles ont voulu faire partager aux légistes quelques-uns de leurs privilèges, ces deux classes ont rencontré pour s'unir de grandes facilités, et se sont pour ainsi trouvés de la même famille.
Je suis également porté à croire qu'il sera toujours aisé à un roi de faire , des légistes , les plus utiles instruments de sa puissance.
Il y a infiniment plus d'affinité naturelle entre les hommes de loi et le pouvoir exécutif, qu'entre eux et le peuple , quoique les légistes aient souvent aidé à renverser le premier ^^ de même
qu'il y a plas d'affinité naturelle entre les nobles et le roi , qu'entre les nobles et le peuple , bî^i que souvent on ait vu les classes supérieures de la société s'unir aux antres , pour lutter contre le pouvoir royal.
Ce que les légistes aiment par-dessus toutes choses c'est la vue de l'ordre , et la plus grande garantie de l'ordre est l'autorité. Il ne faut pas d'ailleurs oublier que , s'ils prisent la liberté , ils placent en général la légalité bien au-dessus d'elle ; ils craignent moins la tyrannie que l'arbitraire, et pourvu que le législateur se charge lui-même d'enlever aux hommes leur indépendance, ils sont à peu près contents.
Je pense donc que le prince qui , en présence d'une démocratie envahissante, chercherait à abattre le pouvoir judiciaire dans ses Etats , et à y diminuer l'influence politique des légistes , commettrait une grande erreur. Il lâcherait la substance de l'autorité pour en saisir l'ombre.
Je ne doute point qu'il ne lui fût plus profitable d'introduire les légistes dans le gouvernement. Après leur avoir confié le despotisme sous la forme de la violence, peut-être le retrouveraitil en leurs mains sous les traits de la justice et de la loi.
Le gouvernement de la démocratie est favorable à la puissance politique des légistes ; lorsque le riche, le noble et le prince sont exclus du gouvernement , les légistes y arrivent pour ainsi dire
de plein droit; car ils forment alors les seul» hommes ëcairés et habiles que le peuple puisse choisir hors de lui.
Si les légistes sont naturellement portés par leurs goûts vers raristocratie et le prince , ils le sont donc naturellement vers le peuple par leur intérêt.
Ainsi , les légistes aiment le gouvernement de la démocratie , sans partager ses penchants , et sans imiter ses faiblesses ; double cause pour être puissant par elle et sur elle.
Le peuple , dans la démocratie , ne se défie point des légistes , parce qu'il sait que leur intérêt est de servir sa cause ; il les écoute sans colère, parce qu'il ne leur suppose pas d'arrière- pensées. En effet , les légistes ne veulent point renverser le gouvernement que s'est donné la démocratie ; mais ils s'efforcent sans cesse de le diriger suivant une tendance qui n'est pas la sienne , et par des moyens qui lui sont étrangers. Le légbte appartient au peuple par son intérêt et par sa naissance, et à l'aristocratie par ses habitudes et par ses goûts. Il est comme la liaison naturelle entre ces deux choses , comme l'anneau qui les unit.
Le corps des légistes forme le seul élément aristocratique qui puisse se mêler , sans efforts , aux éléments naturels de la démocratie , et se combiner d'une manière heureuse et durable avec eux. Je n'ignore pas quels sont les défauts inhérents à l'esprit légiste ; sans ce mélange de l'esprit
légiste avec Tesprit démocratique , je donte ce- ))endant que la démocratie pût gouTcrner longtemps la société , et je ne saurais croire que de nos jours une république pût espérer de conserrrer son existence, si l'influence des légistes, dans les affaires , n*y croissait pas en proportion du pouvoir du peuple.
Ce caractère aristocratique , que j'aperçois dans l'esprit légiste , est bien plus prononcé encore aux États-Unis et en Angleterre, que dans aucun autre pays. Cela ne tient pas seulement à l'étude que les légistes anglais et américains font des lois, mais à la nature même de la législation , et à la position que ses interprètes occupent chez ces deux peuples.
Les Anglais et les Américains ont conservé la législation des précédents ; c'est-à-dire qu'ils continuent à puiser, dans les opinions et les décisions légales de leurs pères , les opinions qu'il doivent avoir en matière de loi , et les décisions qu'ils doivent rendre.
Chez un légiste anglais ou américain , le goût et le respect de ce qui est ancien se joint donc presque tolajours à l'amour de ce qui est régulier et légaL ^
Ceci a encore une autre influence sur le tour d'esprit des légistes, et, par suite , sur la marche de la société.
Le légiste anglais ou américain recherche ce qui a été fait ; le légiste français , ce qu'on a dû
Tonloir faire ; l'un veut des arrêts , l'aatre des raisons.
Lorsque tous ëeoutez un légiste anglais ou amérieain , tous êtes surpris de lui voir citer si souvent l'opinion des autres , et de l'entendre si peu parler de la sienne propre , tandis que le contraire arrive parmi nous.
Il n'est pas de si petite affaire que l'avocat français consente à traiter , sans y introduire un système d'idées qui lui appartienne , et il discutera jusqu'aux principes constitutifs des lois , à cette fin qu'il plaise au tribunal reculer d'une toise la borne de l'héritage contesté.
Cette sorte d'abnégation que fait le légiste anglais et américain de son propre «ens , pour s'en rapporter an sens de ses pères ; cette espèce de servitude , dans laquelle il est obligé de maintenir sa pensée, doit donner à l'esprit légiste des habitudes plus timides , et lui faire contracter des penchants plus stationnaires , en Angleterre et en Amérique , qu'en France:
Nos lois écrites sont souvent difficiles à comprendre , mais chacun peut y lire; il n'y a rien , au contraire, de plus obscur pour le vtilgaire , et dK moins à sa portée , qu'une législation fondée sur des précédents. Ce besoin qu'on a du légiste en Angleterre et aux États-Unis ; cette haute idée qu'on se forme de ses lumières , le sépare de plus en plus du peuple , et achève de le mettre dans une classe à part. Le légiste français jt'es^ qu'un
Mvant ; tnais Thomme de loi anglais ou américaiii ressemble en quelque sorte aux prêtres de TÊgypte; comme eux, il est l'unique interprète d'une science occulte.
La position que les hommes de loi occupent , en Angleterre et en Amérique , exerce une influence non mois grande sur leurs habitudes et leurs opinions. L'aristocratie d'Angleterre , qui a eu le soin d'attirer dans son sein tout ce qui avait quelque analogie naturelle avec elle , a fait aux légistes une très-grande part de considération et de pouvoir. Dans la société anglaise , les légistes ne sont pas au premier rang , mais ils se tiennent pour contents au rang qu'ils occupent. Ils forment comme la branche cadette de l'aristocratie anglaise , et ils aiment et respectent leurs aînés , sans partager tous leurs privilèges. Les légistes anglais mêJent donc aux intérêts aristocratiques de leur profession , les idées et les goûts aristocratiques de la société au milieu de laquelle ils vivent.
Aussi est-ce surtout en Angleterre qu'on peut voir en relief ce type légiste que je cherche à pein^ dre : le légiste anglais estime les lois , non pas tant parce qu'elles sont bonnes que parce qu'elles sont vieilles ; et s'il se voit réduit à les modifier en quelque point , pour les adapter aux changements que le temps fit subir aux sociétés , il recourt aux plus incroyables subtilités , afin de se persuader qu'en ajoutant quelque chose a l'œuvre m. «^
de ses pères , ii ne fait que développer leur pen« sëe et compléter leurs travaux. N'espérez pas lui faire reconnaître qu'il est novateur ; il consentira à aller jusqu'à l'absurde avant que de s'avouer coupable d'un si grand crime. C'est en Angleterre qu'est né cet esprit légal , qui sembl* indifférent au fond des choses pour ne faire attention qu'à la lettre , et qui sortirait plutôt de la raison et de l'humanité que de la loi.
La législation anglaise est comme un arbre an^ tique , sur lequel les légistes ont greffé sans cesse les rejetons les plus étrangers , dans l'espérance que tout en donnant des fruits différents , ils confondront du moins leur feuillage avec la tige vénérable qui les supporte.
En Amérique , il n'y a point de nobles ni de littérateurs, et le peuple se défie des riches. Les légistes forment donc la classe politique supérieure , et la portion la plus intellectuelle de la société. Ainsi , ils ne pourraient que perdre à innover : ceci ajoute un intérêt conservateur au goût naturel qu'ils ont pour l'ordre.
Si l'on me demandait où jejplace l'aristocratie américaine , je répondrais sans hésiter que ce n'est point parmi les riches, qui n'ont aucun lien commun qui les rassemble. L'aristocatie américaine est au banc des avocats et sur le siège des juges.
Plus on réfléchit à ce qui se passe aux Etats- Unis , et plu» l'on se sent convaincu que le corps des légistes forme dans ce pays le plus puissant,
et , pour ainsi dire , Fanique contre-poids de la démocratie. C'est aux États-¥nis qu'on découvre "^tiSans peine combien l'esprit légiste , par ses qualités et je dirai même , par ses défauts , est propre à neutraliser les vices inhérents au gouvernement populaire.
Lorsque le peuple américain se laisse enivrer par ses passions , ou se livre à l'entraineinent de ses idées , les légistes lui font scnlir un frein presque invisible qui le modère et l'arrête. A ses instincts démocratiques , ils opposent secrètement leurs penchants aristocratiques ; à son amour de la nouveauté, leur respect superstitieux de ce qui est ancien ; à l'immensité de ses desseins , leurs vues étroites ; à son mépris des règles , leur goût des formes ; et à sa fougue , leur habitude de procéder avec lenteur.
Les tribunaux sont les organes les plus visibles dont se sert le corps des légistes pour agir sur la démocratie.
Le juge est un légiste qui , indépendamment du goût de l'ordre et des règles qu'il a contracté dans l'étude des lois , puise encore l'amour de la stabilité dans l'inamovibilité de ses fonctions. Ses connaissances légales lui avaient déjà assuré une position élevée parmi ses semblables ; son pouvoir politique achève de le placer dans un rang à part, et de lui donner les instincts des classes privilégiées.
Armé du droit de déclarer les lois inconstitu-
tionnelles , le magistrat américain pénètre sani cesse dans les afiairw politiques (1). Il ne peut pas forcer le peuple a faire des lois, mais du moins ilJK. le contraint à ne point être infidèle à ses propres lois , et à rester d*accord avec lui-même.
Je n'ignore pas qu'il existe une secrète tendance aux États-Unis , qui porte le peuple à réduire la puissance judiciaire; dans la plupart des constitutions particulières d'État, le gouvernement , sur la demande des deux chambres , peut enlever aux juges leur siège. Certaines constitutions font élire les membres des tribunaux, et les soumettent à de fréquentes réélections. J'ose prédire que ces innovations auront tôt ou tard des résultats funestes , et qu'on s'apercevra un jour qu'en diminuant ainsi l'indépendance des magistrats, on n'a pas seulement attaqué le pouvoir judiciaire , mais la république démocratique elle* même.
Il ne faut pas croire, du reste, qu'aux États- Unis l'esprit légiste soit uniquement renfermé dans l'enceinte des tribunaux ; il s'étend bien au delà.
Les légistes , formant la seule classe éclairée dont le peuple ne se défie point, sont naturellement appelés à occuper la plupart des fonctions publiques. Ils remplissent les législatures, et sont
à la tète des administrations ; ils exercent donc une grande influence sur la formation de la|Ioî et sur son exécution. Les légistes sont pourtant obli* gés de céder au courant d'opinion publique qui les entraine ; mais il est facile de trourer des indices de ce qu'ils feraient s*ils étaient libres. Les Américains, qui ont tant innové dans leurs lois potitiques , n'ont introduit que de légers changements, et à grand'peine, dans leurs lois civiles , quoique plusieurs de ces lois répugnent fortement à leur état social. Cela vient de ce qu'en matière de droit civil la majorité est toujours obligée de s'en rapporter aux légistes ; et les légistes américains ^ livrés a leur propre arbitre , n'innovent point.
C'est une chose fort singulière pour un Français que d'entendre les plaintes qui s'élèvent, aux Etats-Unis , contre l'esprit stationnaire et les préjugés des légistes en faveur de ce qui est établi.
L'influence de l'esprit légiste s'étend plus loin encore que les limites précises que je viens de tracer.
Il n'est presque pas de question politique , aux États-Unis, qui ne se résolve tôt ou tard en question judiciaire. De là , l'obligation où se trouvent les partis, dans leur polémique journalière, d'emprunter a la justice ses idées et son langage. La plupart des hommes publics, étant ou ayant d'ailleurs été des légistes , font passer dans le maniement des afiaires les usages et le tour d'idées qui leur sont propres. Le jury achève d'y familiariser
toutes les classes. La langue judiciaire devient ainsi, en quelque sorte, la langue vulgaire; l'esprit légiste , né d^ns l'intérieur des écoles et des tribunaux, se répand donc peu à peu au delà' de leur enceinte ; il s'infiltre , pour ainsi dire , dans toute la société, il descend dans les derniers rangs, et le peuple tout entier finit par contracter une partie des habitudes et des goûts du magistrat.
Les légistes forment, aux États-Unis, une puissance qu'on redoute peu, qu'on aperçoit a peine^ qui n'a point de bannière à elle , qui se plie avec flexibilité aux exigences du temps , et se laisse aller sans résistance à tous les mouvements du corps social ; mais elle enveloppe la société tout entière, pénètre dans chacune des classes qui la composent, la travaille en secret, agit sans cesse sur elle à son insu, et finit par la modeler suivant ses désirs.
DU JUBt AUX ETATS-UNIS GONSlBBRE GOMME INSTITUTION POLITIQUE.
Le jury, qui est un des modes de la souveraineté du peuple, doit être mis en rapport avec les autres lois qui établissent cette souveraineté. — Composition du jury aux États- Unis. — Effets produits par le jury sur le caractère national. — Éducation qu^il donne au peuple. — Comment il tend à établir rinfluence des magistrats et à répandre Pesprit légiste.
Puisque mon sujet m'a naturellement amené a parler de la justice aux États-Unis, je n'abandonnerai pas cette matière sans in'occuger du jury.
Il faut distinguer deux choses dans le jury : une institution judiciaire et une institution politique.
S'il s'agissait de savoir jusqu'à quel point le jury , et turtout le jury en matière civile , sert à la bonne administration de la justice, j'avouerais que 8^ utilité pourrait être contestée.
L'insttition du jury a pris naissance dans une société peu avancée , où l'on ne soumettait guère aux tribunaux que de simples questions de fait ; et ce n'est pas une tâche facile que de l'adapter aux besoins d'un peuple très-civilisé , quand les rapports des hommes entre eux se sont singulièrement multipliés , et ont pris un caractère savant et intellectuel (1)*
(1) Ce serait déjà une chose utile et curieuse que de considérer le juiy comme institution judiciaire ; d'apprécier les effets qu'il produit aux États-Unis , et de rechercher de quelle manière les Américains en ont tiré parti. On pourrait trouver dans Texamen de cette seule question le sujet d'un livre entier et d'un livre intéressant pour la France. On y rechercherait, par exemple, quelle portion des institutions américaines refdtives au jury pourrait être introduite parmi nous , et à l'aide de quelle gradation. — L'État américain qui fournirait le plus de lumières sur ce sujet serait l'État de la Louisiane. La Louisiane renferme une population mêlée de Français et d'Anglais. Les deux législations s'y trouvent en présence comme les deux peuples , et s'amalgament peu à peu l'une avec l'autre. Les livres les plus utiles à consulter seraient le recueil des lois de la Louisiane en deux volumes , intitulé : Digeste dçslQf's^de JaLoui-
Mon bat priiicipal|, en ce moment , est d'envi- «ager le oôtë politique du jury : une autre voie m'écarterait de mon sujet. Quant au jury considéré comme moyen judiciaire, je n'en dirai que deux mots. Lorsque les Anglais ont adopté Tinstitution du jury, ils formaient un peuple à demi barbare ; ils sont devenus depuis Tune des nations les plus éclairées du globe , et leur attachement pour le jury a paru croître avec leurs lumières. Ils sont sortis de leur territoire, et on les a vus se répandre dans tout l'univers : les uns ont formé des colonies; les autres des États indépendants; le corps de la nation a gardé un roi , plusieurs des émigrants ont fondé de puissantes républiques ; mais partout les Anglais ont également préconisé l'institution du jury (1). Ils l'ont
aiane; et plus encore peut-être un cours de procédure civile , écrit dans les deux langues et intitulé : Traité sur les règles des actions civiles y imprimé en 1850 à la Nouvelle-Orléans , chez Buisson. Cet ouvrage présente un avantage spécial ; il fournit aux Français une eu&^ation certaine et authentique des termes légaux angl^Bb langue des lois forme comme une langue a part chezTOns les peuples, et chez les Anglais plus que chez aucun autre.
(1 ) Tous les légistes anglais et américains sont unanimes sur ce point. M. Story , juge à la cour suprême des États- Unis , dans son Traité de la constitution fédérale y revient encore sur l*exceUence de Tinstitution du jury en matière civile, a The inestimable privilège of a trial by jury in civil cases, dit'il, a privilège scarcely inferior to that in €nminal cases which U eoanted by ail pcrsons io be es-
établie partout , ou se sont hâtés de la rétablir. Une institution judiciaire qui obtient ainsi les suffrajfes d'un grand peuple durant une longue suite de siècles , qu'on reproduit avec zèle à toutes les époques de la civilisation , dans tous les climats et sous toutes les formes de gouvernement, ne saurait être contraire à l'esprit de la jus* tice (1).
tential to political aod cÎTil liberty » (Story , liv. ii) , chap. xxxyiu ).
(1) Si Ton Toulait établir quelle est Tutilité du jury comme institution judiciaire , on aurait beaucoup d^autres arguments à donner, et entre autres ceux-ci :
A mesure que vous introduisez les jurés dans les affaires, TOUS pouvez , sans inconvénient , diminuer le nombre des juges : ce qui est un grand avantage. Lorsque les juges sont très-nombreux, chaque jour la mort fait un vide dans la hiérarchie judiciaire , et y ouvre de nouvelles places pour ceux qui survivent. L^ambition des magistrats est donc continuellement en haleine , et elle les fait naturellement dé. pendre de la majorité ou de Thommequi nomme aux emplois vacants; on avance alors dans les tribunaux comme on gagne des grades dans une armée. Cet état de choses est entièrement contraire à la bonne administration de la justice et aux intentions du législateur. On veut que les juges soient inamovibles pour qu*ils restent libres ; mais qu^importe que nul ne puisse leur ravir leur indépendance , si eux-mêmes en font volontairement le sacrifice ?
Lorsque les juges sont très-nombreux^ il est impossible quMl ne 8*en rencontre pas parmi eux beaucoup d^ncapablés ; car un grand magistrat n*est point un homme ordinaire. Or, je ne sais si un tribunal à demi éclairé n*est pat
Mais quittons ce sujet. Ce serait singalièrement rétrécir sa pensée que de se borner a envisager Je jury comme une institution judiciaire; car, s'il exerce une grande influence sur le sort des procès , il en exerce une bien plus grande encore sur les destinées mêmes de la société. Le jury est donc avant tout une institution politique. C'est à ce point de vue qu'il faut toujours se placer pour le juger.
J'entends par jury un certain nombre de citoyens pris au basard et revêtus momentanément du droit de juger.
Appliquer le jury à la répression des crimes me parait introduire dans le gouvernement une institution éminemment républicaine. Je m'explique.
L'institution du jury peut être aristocratique ou démocratique , suivant la classe dans laquelle on prend les jurés; mais elle conserve toujours un caractère républicain , en ce qu'elle place la direciion réelle de la société dans les mains des gouvernés ou d'une portion d'entre eux , et non dans celles des gouvernants.
La force n'est jamais qu'un élément passager de
la pire de toutes les combinaisons , pour y arri?er aux fins qu'on se propose en établissant des cours de justice.
Quant à moi , j*airaerais mieux abandonner la décision d'un procès à des jurés ignorants dirigés par un magistrat habile , que de la livrer à des juges dont la majorité n'aurait qu'une connaissance incomplète de la jurisprudence et des lois. ^
Jigitized by VjOO
succès : après elle vient aussitôt Tidëe du droite Uu gouvernement réduit à ne pouvoir atteindre ses ennemis que sur le champ de bataille serait bientôt détruit. La véritable sanction des lois politiques se trouve donc dans les lois pénales , et si la sanction manque , la loi perd tôt ou tard sa force. L*homme qui juge au criminel est donc réellement le maître de la société. Or, l'institution du jury place le peuple lui-même, ou du moins une classe de citoyens, sur le siège du juge. L'institution du jury met donc réellement la direction de la société dans les mains du peuple ou de cette classe (1).
En Angleterre, le jury se recrute dans la portion aristocratique de la nation. L'aristocratie fait les lois , applique les lois et juge les infractions aux lois (B). Tout est d'accord; aussi l'Augleterre forme-t-elle , à vrai dire , une république aristocratique. Aux États-Unis, le même système est appliqué au peuple entier. Chaque citoyen américain est électeur, éligibleet juré {€)* Le s^'stème
(1) Il faut cependant faire une remarque importante.
LUnslitulion du jury donne , il est vrai , au peuple un droit général de contrôle sur les actions des citoyens , mais elle ne lui fournit pas les moyens d^exercer ce contrôle dans totis les cas ni d^une manière toujours tyrannique.
Lorsqu^un prince absolu a la faculté de faire juger les crimes par ses délégués , le sort de Taccusé est pour ainsi dire fixé d'avance. Mais le peuple , fut il résolu à condamner la composition du jury et son irresponsabiUié offrirait encore des chances favorables à Tinnoceiicft. , ^ ^ -
.dn jurf , tel qu'on Tentend en Amériqae , me pa* rait une conséquence aussi directe et aussi extrême du dogme de la souveraineté du peuple que le vote universel. Ce sont deux moyens également puissants de faire régner la majorité.
Tous les souverains qui ont voulu puiser en eux-mêmes les sources de leur puissance et diriger la société au lieu de se laisser diriger par elle, ont détruit l'institution du jury ou^Xont énervée. Les Tudors envoyaient en prison les jurés qui ne voulaient pas condamner , et Napoléon les faisait choisir par ses agents.
Quelque évidentes que soient la plupart des vé* rites qui précèdent elles ne frappant point tous les esprits , et souvent parmi nous , on ne semble encore se faire qu'une idée confuse de l'institution du jury. Veut-on savoir de quels éléments doit se composer la liste des jurés? on se borne à discuter quelles sont les lumières et la capacité de ceux qu'on appelle à en faire partie , comme s'il ne s'agissait que d'une institution judiciaire. En vérité , il me semble que c'est là se préoccuper de la moindre portion du sujet; le jury est avant tout une institution politique ; on doit le considérer comme un mode de la souveraineté du peuple; il faut le rejeter entièrement quand on repousse la souveraineté du peuple , ou le mettre en rapport avec les autres lois qui établissent cette souveraineté* Le jury forme la partie de là iHition Aiargée d'assui^or rexécution des lois,
mmm
comme les chambres sont la partie de la nation chargée de faire. les lois; et, pour que la société soit gouTcmée d'une manière fixe et uniforme, il est nécessaire que la liste des jurés s'étende ou se resserre avec celle des électeurs. C'est ce point de Tue qui, suivant moi, doit toujours attirer l'attention principale du législateur. Le reste est, pour ainsi dire , accessoire.
Je suis si convaincu que le jury est avant tout une institution politique , que je le considère en^ core de cette manière lorsqu'on l'applique en matière civile.
Les lois sont toujours chancelantes tant qu'eU les ne s'appuient pas sur les mœurs ; les mœurs forment la seule puissance résistante et durable chez un peuple.
Quand le jury est réservé pour lef-affaires cri-> minelles, le peuple ne le voit agir que de loin en loin et dans les cas particuliers ; il s'habitue à s'en passer dans le cours ordinaire de la vie , et il le considère comme un moyen et non comme le seul moyen d'obtenir justice (1).
Lorsque , au contraire , le jury est étendu aux afiaires civiles , son application tombe à chaque instant sous les yeux; il touche alors à tous les in-» térèts ; chacun vient concourir à son action ; il pénètre ainsi jusque dans les usages de la vie ; il
(1) Ceci est à plqs forte raison vrai lorsque le jury ii'e«t > appliqué qu^à certaines affaires criminelles • ^
plie l'esprit humain à ses formes , et se confond , pour ainsi dire, avec Vidée même de la jastice.
L'institution du jury , bornée aux affaires criminelles , est donc toujours en péril ; une fois introduite dans les matières civiles, elle brave le temps et les efforts des hommes. Si l'on eût pu enlever le jury des mœurs des Anglais aussi facilement que de leurs lois , il eût entièrement succombé sons les Tudors. C'est dono le jury civil qui a réellement sauvé les libertés de l'Angleterre.
De quelque manière qu'on applique le jury , il ne peut manquer d'exercer une grande influence sur le caractère national ; mais cette influence s'accroît infiniment à mesure qu'on l'introduit plus avant dans les matières civiles.
Le jury , et surtout le jury civil, sert à donner à l'esprit de lous les citoyens une partie des habitttdes de l'esprit du juge ; et ces habitudes sont précisément celles qui préparent le mieux le peuple à être libre.
Il répand dans toutes les classes le respect pour la chose jugée et l'idée du droit. Otez ces deux choses, et l'amour de l'indépendance ne sera plus qu'une ])assion destructive.
Il enseigne aux hommes la pratique de l'équité. Chacun, en jugeant son voisin , pense qu'il pourra être jugé à son tour : Cela est vrai surtout du jury en matière civile : il n'est presque personne qui craigne d'être un jour l'objet d'une poursuite crmiinelle; mais tout le monde peut avoir un procès .
Le jary apprend à chaque homme a ne pas re* caler devant la responsabilité de ses propres ao» tes ; disposition virile sans laquelle il n'y a pas de vertu politique.
Il revêt chaque citoyen d'une sorte de magi«* trature ; il fait sentir à tous qu'ils ont des devoirs à remplir envers la société, et qu'ils entrent dans son gouvernement : en forçant les hommes à s'occuper d'autre chose que de leurs propres affaires , il combat l'égoîsme individuel , qui est comme la rouille des sociétés.
Le jury sert incroyablement à former le juge* ment et à augmenter les lumières naturelles du peuple. C'est là, à mon avis, son plus grand avantage. On doit le considérer comme une école gratuite et toujours ouverte , où chaque juré vient s'instruire de ses droits , où il entre en communication journalière avec les membres les plus- in* struits et les plus éclairés des classes élevées , où les lois lui sont enseignées d'une manière pratique , et sont mises à la portée de son intelligence par les efforts des avocats, les avis du juge et les passions mêmes des parties. Je pense qu'il faut principalement attribuer l'intelligence pratique et le bon sens politique des Américains au long usage qu'ils ont fait du jury en matière civile.
Je ne sais si le jury est utile à ceux qui ont des procès ; mais je suis sûr qu'il est très-utile à ceux qui les jugent. Je le regarde couune. l'un des
tnoyens les pins efficaces dont puisse se servie Id société pour Féducation du peuple.
Ce qui précède s'applique à toutes les nations; mais voici ce qui est spécial aux Américains, et en général aux peuples démocratiques.
J'ai dit plus haut que, dans les démocraties^ les légistes, et, parmi eux, les magistrats, forment le seul corps aristocratique qui puisse modérer les mouvements du peuple* Cette aristocratie n'est revêtue d'aucune puissance matérielle ; elle n'exerce son influence conservatrice que sur les esprits. Or, c'est dans l'institution du jury civil qu'elle trouve les principales sources de son pourvoir.
Dans les procès criminels, où la société lutte contre un homme , le jury est porté à voir dans le juge l'instrument passif du pouvoir social , et il se défie de ses avis. De plus , les procès criminels reposent entièrement sur des faits simples , que le bon sens parvient aisément à apprécier. Sur ce terrain, le juge et le juré sont égaux.
Il n'en est pas de même dans les procès civils : le juge apparaît alors comme un arbitre désintéressé entre les passions des parties. Les jurés le voient avec confiance et ils l'étoutent avec respect, car ici son intelligence domine entièrement la leur. C'est lui qui déroule devant eux les divers arguments dont on a fatigué leur mémoire, et qui les prend par la main poar les diriger à travers •les détours de la procédure ; c'^t lui qui les cir-
conscrit dans le point de fait et lenr enseigne la réponse qu'ils doivent faire a la question de droit. Son inflaence sur eux est presque sans bornes^
Faut-il dire enfin pourquoi je me sens peu ému des arguments tirés de l'incapacité des jurés en matière civile?
Dans les procès civils , toutes les fois du moins qu'il ne s'agit pas de question de fait , le jure n'a que l'apparence d'un corps judiciaire.
Lesjurés prononcent l'arrêt que le juge a rendu. Us prêtent à cet arrêt l'autorité de la société qu'ils représentent , et lui , celle de la raison et de la loi (C).
En Angleterre et en Amérique, les juges exercent sur le sort des procès criminels une influence que le juge français n'a jamais connue. Il est facile de comprendre la raison de cette différence : le magistrat anglais ou américain a établi son poupoîr en matière civile, il ne fait que l'exercer ensuite sur un autre théâtre; il ne l'y acquiert point.
Il y a des cas, et ce sont souvent les plus importants, où le juge américain a le droit de pro* noncersenl (1). Il se trouve alors, par occasion, dans la position où se trouve habituellement le juge français , mais son pouvoir moral est bien plus grand : les souvenirs du jury le suivent en-
(1) Les juges fédéraux tranchent presque toujours seuls les questions qui touchent de plus près au gouTemement
core, et sa voix a presque autant de paîssanoe que celle de la société dont les jurés étaient l'or-* gane.
Son influence s'étend même bien au delà de l'enceinte des tribunaux : dans les délassements de la vie privée comme dans les travaux de la vie politique , sur la place publique comme dans le sein des législatures, le juge américain retrouve sans cesse autour de lui des hommes qui se sont habitués à voir dans son inlelligence quelque chose de supérieur à la leur; et, après s'être exercé sur le procès , son pouvoir se fait sentir sur toutes les habitudes de l'esprit et jusque sur l'âme même de ceux qui ont concouru avec lui à les juger.
Le jury, qui semble diminuer les droits de la magistrature, fonde donc réellement son empire; et il n'y pas de pays où les juges soient aussi puissants que ceux où le peuple entre en partage de leurs privilèges.
C'est surtout à l'aide du jury en matière civile que la magistrature américaine fait pénétrer ce que j'ai appelé l'esprit légiste jusque dans les der^ niers rangs de la société.
Ainsi le jury , qui est le moyen le plus énergique de faire régner le peuple , est aussi le moyen le plus efficace de lui apprendre à régner.
(3!itii!?3<î?iaa sr^a
DS$ CAUSES PRINCIPALES QUI TENDENT A MâlNTBNIR LA RÉPUBLIQUE DÉMOCRATIQUE AUX ETATS-UNIS.
La république dëmocratique subsiste aux États- Unis. Le but principal de ce livre a été de faire comprendre les causes de ce phénomène.
Parmi ces causes , il en est plusieurs à côté desquelles le courant de mon sujet m'a entraîné malgré moi , et que je n'ai fait qu'indiquer de loin en passant. Il en est d'autres dont je n'ai pu m'occuper ; et celles sur lesquelles il m'a été permis de m'étendre sont restées derrière moi comme ensevelies sous les détails.
J'ai donc pensé qu'avant d'aller plus loin et de parler de l'avenir, je devais réunir dans un cadre étroit toutes les raisons qui expliquent le présent.
Dans cette espèce de résumé je serai court, car j'aurai soin de ne faire que rappeler très-sommairement au lecteur ce qu^il connaît déjà ; et , parmi les faits que je n'ai féà encore eu Toc-
casion d'exposer , je ne choisirai que les princi* paax»
J*ai pense que toutes les causes qui tendent au maintien de la république démocratique aux £tats*Unis pouvaient se réduire à trois :
La situation particulière et accidentelle dans laquelle la Providence a placé les Américains forme la première ]
La seconde provient des lois ;
La troisième découle des habitudes et des mœursé
bSd CAUSES ACCIDENTELLES CD PIELOVIDENTIELLES QVÎ CoM- TRIBDEKT AIT MAINTIEN DE LA fiéPUBLIQUE DEMOCBATI'- QUE AUX ÉTATS-UNIS.
L^Union n*a pas de Yoisins. — Point de grande capitale. — Les Américains ont eu pour eux le hasard de la naissande. ' — L'Amérique est un pays vide. — Comment cette circonstance sert puissamment au maintien de la république démocratique. — Manière dont se peuplent lés déiserts de l'Amérique. — Avidité des Anglo* Américains pour sVmparer des solitudes du Nouveau-Monde. — Influence du bien-être matériel sur les opinions politiques des Américains â
Il 7 a mille circonstances indépendantes de la volonté des hommes qui, aux Etats-Unis, rendent la république démocratique aisée. Les unes sont connues, les autres sont faciles à faire connaître : je me bornerai à exposer les principales.
Les Américains n'ont pas de yoisijfis ^ jpar con*
sëquent point de grandes guerres , de crise fi&ancière , de ravages ni de conquêtes à craindre ; ils n'ont besoin ni de gros impôts ^ ni d'armée nombreuse, ni de grands généraux ; ils n'ont presq«ie rien à redouter d'un fléau plus terrible pour les républiques que tous qeux-là ensemble ^ la gloire militaire.
Gomment nier l'incroyable influence qu'exerce la gloire militaire sur l'esprit du peuple ? Le général Jackson, que les Américains ont cboisi deux fois pour le placer à leur tète, est un homme d'un caractère violent et d'une capacité moyenne ; rien y dans tout le cours de sa carrière , n'avait jamais prouvé qu'il eût les qualités requises pour gouverner un peuple libre ; aussi la majorité des classes éclairées de l'Union lui a toujours été contraire. Qui donc l'a placé sur le siège du président et l'y maintient encore? le souvenir d'une victoire remportée par lui , il y a vingt ans , sous les murs de la Nouvelle-Orléans; or, cette victoire de la Nouvelle-Orléans est un fait d'armes fort ordinaire, dont on ne saurait s'occuper longtemps que dans un pays où l'on ne donne point de batailles; et le peuple qui se laisse ainsi entraîner par le prestige de la gloire est , à coup sûr, le plus froid , le plus calculateur^ le moins militaire , et , si je puis m'exprimer ainsi , le plus prosaïque de tons les peuples du monde.
L'Amérique n'a point de grande capitale (1) (1) ^Amérique n'a point encore de capitale , mai» ^elle a
dont Tinflaence directe ou indirecte se fasse Ben-tir snr toute l'étendue du territoire, ce que je considère comme une des premières causes du maintien des institutions républicaines aux États- Unis. Dans les villes , on ne peut guère empêcher les hommes de se concerter , de s'échauffer en
déjà de i^andes villes. Philadelphie comptait, en 1830, 10] ,009 habitants, et New-Tork 202,000. Le bas peuple qui habite ces yastes cités forme une populace plus dangereuse quecelle même d*£urope. Elle se compose d*abord de Nègres affriiDchis, que la loi et Topinion condamnent à un état de dégradation et de misère héréditaires. «^ On rencontre aussi dans son sein une multitude d'Européens que le malheur et Pinconduite poussent chaque jour sur les rivages du Nouveau-Monde : ces hommes apportent aux États-Unis nos pins grands vices , et ils n^ont aucun des intérêts qui pourraient en combattre Tinfluence. Habitant le pays sans en être citoyens , ils sont prêts à tirer parti de toutes les passions qui l'agitent : aussi avons-nous vu depuis quelque temps des émeutes sérieuses éclater à Philadelphie et à New-York, Be pareils désordres sont inconnus dans le reste du pays, qui ne s^en inquiète point, parce que la population des villes n*a exercé jusqu'à présent aucun pouvoir ni aucune influence sur celles des campagnes.
- so -
commun , de prendre des résolotions subites et passionnées. Les villes forment comme de grandes assemblées dont tous les habitants sont membres. Le peuple y exerce une influence prodigieuse sur ses magistrats , et souvent il y exéente sans intermédiaire ses volontés.
Soumettre les provinces à la capitale , c'est donc remettre la destinée de tout l'empire , nonseulement dans les mains d'une portion du peuple, ce qui est injuste, mais encore dans les mains du peuple agissant par lui-même , ce qui est fort dangereux. La prépondérance des capitales porte donc une grave atteinte au système représentatif. Elle fait tomber les républiques modernes dans le défaut des républiques de l'antiquité , qui ont toutes péri pour n'avoir pas connu ce système.
Il me serait facile d'énumérer ici un grand nombre d'autres causes secondaires, qui ont favorisé rétablissement , et assurent le maintien de la république démocratique aux Etats Unis. Mais, au milieu de cette foule de circonstances heu< reuses , j'en aperçois deux principales , et je me bâte de les indiquer.
J'ai déjà dit précédemment que je voyais dans l'origine des Américains , dans ce que j'ai appelé leur point de départ , la première et la plus efficace de toutes les causer auxquelles on puisse attribuer la prospérité actuelle des Etats-Unis. Les Américains ont eu pour eux le hasard de la nais-
s«ice. Lecu» pères ont jadis importe surle-sol qa*ik habitent l'égalité des conditions et cdile des intelligences , d'où la république démocratique devait sortir un jour comme de sa source natu< relie. Ce n'est pas tout encore ; avec un état social républicain, ils ont légué à leurs descendants les habitudes , les idées et les mœurs les plus propres à faire fleurir la république. Quand je pense à ce qu'a produit ce fait originel, il me semble voir toute la destinée de l'Amérique renfermée dans le premier puritain qui aborda sur ses rît. vages , comme toute la race humaine dans le pre-< mier homme.
Parmi les circonstances heureuses qui ont encore favorisé l'établissement et assurent le maintien de la république démocratique aux États- Unis, la première en importance est le choix du pays lui-même , que les Américains habitent. Leurs pères leur ont donné l'amour de l'égalité et de la liberté ; mais c'est Dieu même qui , en leur livrant uii continent sans bornes , leur a accordé les moyens de rester longtemps égaux et libres.
Le bien-être général favorise la stabilité de tous les gouvernements, mais particulièrement du gouvernement démocratique , qui repose sur les dispositions du plus grand nombre , et principalement sur les dispositions de ceux qui sont le plus exposés aux besoins. Lorsque le peuple gouverne, il est nécessaire qu'il soit heureu:i^ ^ po"^
qu-ii ne bouIoYene pas l'État. La misère produit 6bez lai ce qae Fambition fait chez les rois. Or , les causes matërielles et indépendantes des lois qui peuvent amener le bien-être sont plus nombreuses en Amérique qu'elles ne l'ont été dans aucun pays du monde , à aucune époque de l'his* toire*
Aux états-Unis , ce n'est pas seulement la législation qui est démocratique ; la nature ellemême travaille pour le peuple.
Ou trguver , parmi les souvenirs de l'homme , rien de semblable à ce qui se passe sous nos yeux dans l'Amérique du Nord ?
Les sociétés célèbres de l'antiquité se sont toutes fondées au milieu de peuples ennemis qu'il a fallu vaincre pour s'établir à leur place. Les modernes eux-mêmes ont trouvé , dans quelques parties de l'Amérique du Sud , de vastes contrées habitées par des peuples moins éclairés qu'eux , mais qui s'étaient^ di^à* approprié le sol en le cultivant. Pour fonder leurs nouveaux États , il leur a fallu détruire ou asservir des populations nombreuses, et ils ont fait rougir la civilisation de ses triom-» phes.
Mais l'Amérique du Nord n'était habitée que par des tribus errantes qui ne pensaient point à utiliser les richesses naturelles du sol. l'Amérique du Nord était encore, à proprement parler, un continent vide , une terre déserte , qui attendait dea habitants, gzed byGoo^
Tout est extraordinaire cbez les Amérieaiiis , leur état social comme leurs lois ; mais oe cpii est plus extraordinaire encore , c'est le sol qui les porte.
Quand la terre fut livrée aux hommes par le Créateur, elle était jeune et inépuisable, mais ik étaient faibles et ignorants ; et , lorsqu'ils eurent appris à tirer parti des trésors qu'elle renfermait dans son sein , ils en couyraient déjà la face , et bientôt il leur fallut combattre pour acquérir le droit d'y posséder un asile et de s'y reposer en liberté.
C'est alors que l'Amérique du Nord se-déeoa* yre , comme si Dieu l'eût tenue en réserve , et qu'elle ne fit que sortir de dessous les eaux du déluge.
Elle présente , ainsi qu'aux premiers jours de la création , des fleuves , dont la source ne tarit point, de yertes et humides solitudes, dbs champs sans bornes que n'a point encore retournés le soc du laboureur. En cet état , elle ne s'offre plus à l'homme isolé , ignorant et barbare des premiers âges, mais à l'homme déjà maître des secrets les plus importants de la nature , uni à ses semblables, et instruit par une expérience de cinquante siècles. ^
Au moment où je parle , treize millions d'£n« ropéens civilisés s'étendent tranquillement dans des déserts fertiles dont eux-mêmes ne connaissent pas encore exactement les ressources ni l'é*
teaAie* Tmis on quatre raille soldats pousseal tdeTasrt eox la race errante des indigènes; derrière les hommes armés s'avancent des bûcherons <qui percent les forêts , écartent les bétes farouches, explorent le cours des fleuves, et préparent la nKiPche triomphante de la civilisation a travers le désert.
Souvent, dans le cours de cet ouvrage , j'ai fait allusion au bien-être i»atériel dont jouissent les Américains ; je Fai indiqué comme une des gran* des causes du succès de leurs lois. Cette raison Avait déjà été donnée par mille autres avant moi^: o'est la seule qui , tombant en quelque sorte sous le 80ns das Européens, soit devenue populaire parmi nous. Je ne m'étendrai donc pas sur un sujet si souvent traité et si bien compris ; je ne ferlai qu'ajouter quelques nouveaux faits.
On se figure généralement que les déserts de l'Amérique se f euplent à l'aide des éi^igrants européens qui descendent ehaque année sur les rivages du Nouveau-Monde, tandis que la population américaine croit et se multiplie sur le sqI qu'ont occupé ses pères : c'est là une grande erreur. L'Européen qui aborde aux Etats-Unis y arrive sans amiaet souvent sans ressources; il est obligé, pour vivre, de louer ses services, et il est rare de lui voir dépasser Ja grande zone industrielle qui s'étend le long de l'Océan. On ne saurait défricher le désert sans un capital ou du crédit; avant de se risquer au milieu des forêts,
il faut qae le corps se soit habitaé «nx rigsevi d'un climat nouveau. Ce sont donc des Améftotes qui , abandonnant chaque jour le lieu de leur naissance , vont se créer au loin de vastes domaines. Ainsi TEuropéen quitte sa chaumière pour aller habiter les rivages transatlantiques, et-TA^ méricain, qui est né sur ces mêmes bords, s'enfonce à son tour dans les solitudes de FAménque centrale. Ce double moUiVeraent d'émigration ne s'arrête jamais : il commence au fond de l'Europe, il se continue sur le grand Océan, il se suit à tra*' vers les solitudes du Nouveau-Monde< Des millions d'hommes marchent à la fois vers le même point de l'horizon; leur langue, leur relâpon^ leurs mœurs diflfèrent ; leur but .est commi|i[|« On leftr a dit que la fortune, se trouvait quelque part ver» l'ouest , et ils se rendent en hâte au devant d'elle.
Rien ne saurait se comparer à ce déplacement . continuel de l'espèce humaine , ânon peut-être ce qui arriva à la chute de l'empire romain. On vit alors comme aujourd'hui des hommes accourir tons en foule vers le même point et serencoa- •trer tumultueusement dans les mêmes lieux; mais les desseins de la Providence étaient différents. Chaque nouveau-venu traînait à sa suite la des. traction et la mort : aujourd'hui chacim d'eux apporte avec soi un germe de prospérité et de vie.
Les conséquences éloignées de cette migration des Américains vers l'occident jioujsjsontenispr»
cacKëes par ravenir ; mais les rësaltats immédiats sont lacilesà reconnaître : une partie des anciens habitants s'éloignant chaque année des États où ils ont reçu la naissance, il arrive que ces Etats ne se peuplent qae très-lentement , quoiqu'ils yieillissent ; c'est ainsi que , dans le Connecticut qui ne compte encore que cinquante-neuf habi'tants par mille carré,la population n'a crû que d'un quart depuis quarante ans, tandis qu'en Angleterre elle s'est augmentée d'un tiers durant la même période. L'émigrant d'Europe aborde donc toujours dans un pays à moitié plein, où les bras manquent à l'industrie ; il devient un ouvrier aisé ; son fils -Ta chercher fortune dans un pays vide , et il devient un propriétaire riche. Le premier amasse le capital que le second fait valoir , et il n'y a de misère ni chez l'étranger ni chez le natif.
La législation, aux Etats-Unis, favorise autant que possible la division de la propriété, mais une cause plus puissante que la législation empêche que la propriété ne s'y divise outre mesure (1). On s'en aperçoit bien dans les États qui commencent enfin à se remplir. Le Massachusets est le pays le plus peuplé de l'Union ; on y compte quatre-vingts habitants par mille carré, ce qui est infiniment moins qu'en France , où il s'en trouve cent soixante-deux réunis dans le même espace.
(1 ) Bans la Nouvelle-Angleterre, Ift sol est partagé en trèspetits domaines ; mais il ne se divise plus. ^ -
Au Massachusetts, cependant , il est déjà i^ré qu'on divise les petits domaines : Falné prend en général la terre^ les cadets vont chercher fortune au désert. La loi a aholi le droit d'aînesse ; mais on peut dire que la ProTidence l'a rétabli sans que personne ait a se plaindre , et cette fois, du moins , il ne blesse pas la justice*
On jugera, par un seul fait, du nombre prodigieux d'individus qui quittent ainsi la Nouvelle^Ângle-* terre pour aller transporter leur foyers au désert. On nous a assuré qu'en 1 830 , parmi les membres du congrès , il s'en trouvait trente-six qui étaient nés dans le petit État du Connecticut. La popula* tion du Connecticut, qui ne forme quejla quarante troisième partie de celle des États-Unis, fournis • sait donc le huitième de leurs représentants.
L'État de Connecticut n'envoie cependant luimême que cinq députés au congrès : les trente -un autres y paraissent comme les représentants des nouveaux États de l'Ouest. Si ces trente-un individus étaient demeurés dans le Connecticut , il est probable qu'au lieu d'être de riches propriétaires ils seraient restés de petits laboureurs, qu'ils auraient vécu dans l'obscurité sans pouvoir s'ouvrir la carrière politique, et que, loin de devenir des législateurs utiles , ils auraient été de dangereux citoyens.
Ces considérations n'échappent pas plus à l'esprit des Américain qu'au nôtre.
m On ne saurait douter, dit le chancelier Kent,
« duns son Traité sur le Droit amérieftin (toL IY, ^ p, 980), qae la division des domaines ne doive » produire de grand maux quand elle est portée » àrextrème, detellesorte que chaque portion de » terre ne puisse plus pourvoir à Tentretien d'une » ftmille; mais ces inconvénients n'ont jamais été n ressentis aux Etats-Unis ; et bien des générations M fi'écoulerwdtavant qu'on les ressente. L'étendue » de notre territoire inhabité, l'abondance des ter* M res qui nous touchent, et le courant continuel n d'émigrations qui, partant des bords deTAtlan- » tique, $e dirigent sans cesse vers l'intérieur du n pays, suffisent et suffiront longtemps encore pour » empêcher le morcellement des héritages. » Il serait difficile de peindre Tavidité avec la* quelle l'Américain se jette sur cette proie immense que lui offrela fortune.Pour la poursuivre, il brave sans crainte la flèche de l'Indien et les maladies du désert ; le silence des bois n'a rien qui l'étonné ; l'approche des bêtes farouches ne l'émeut point : une passion plus forte que l'amour de la vie l'aiguillonne sans cesse. Devant lui s'étend un continent presque sans bornes , et on dirait que crai* gnant déjà d'y manquer de place, il se hâte de peur d'arriver trop tard. J'ai parlé d'émigration des anciens Etats; mais que dirai-je de celle des nouveaux? Il n'y a pas cinqllEinte ans que l'Ohio est fondé ; le plus grand nombre de ses habitants n'y a pas vu le jour ; sa capitale ne compte pas trente années d'existence , et une immense^éten-
due de champs déserts coayre encore son terri* toire : déjà cependant la population de l'Ohio s'est remise en marche vers Fouest : la plupart de ceux qui descendent dans les fertiles prairies de riUinois sont des habitants de l'Ohio. Ces hom- Sies ont quitté leur première patrie pour êtrebien; ils quittent la seconde pour être mieux encore : presque partout ils rencontrent la fortune , mais ~non pas le bonheur. Chez eux le désir du bienêtre est devenu une passion inquiète et ardente qui s'accroît en se satisfaisant. Ils onl jadis brisé les liens qui les attachaient au sol natal ; depuis , il n'en ont point formé d'autres. Pour eux, l'émigrafion a commencé par être un besoin ; aujourd'hui elle est devenue à leurs yeux une sorte de jeu de hasard dont ils aiment les émotions autant que le gain.
Quelquefois l'homme marche si vite que le désert reparait derrière lui. La forêt n'a fait que ployer sous ses pieds , dès qu'il est passé , elle se relève. Il n'est pas rare , en parcourant les non* veaux états de Fouest , de rencontrer des demeures abandonnées au milieu des bois ; souvent on découvre les débris d'une cabane au plus profond de la solitude , et l'on s'étonne , en traversant les défrichements ébauchés qui attestent tout à la fois la puissance etPinconstance humaines. Parmi ces champs délaissés sur ces ruines d'un jour , l'antique forêt ne tarde point à pousser des rejetons nouveaux; les animaux reprennent possession
die leur empirai f la ntture vient en riant couvrir 4e rameaux verts et de fleurs les vestiges de rhomme , et se bâte de faire disparaître sa trace éphémère.
Je me souviens qu'en traversant Pnn des can« tons déserts qui couvrent encore FÉtat de New- Tork , je parvins sur les bords d'un lac tout environné de forêts comme au commencement dti monde. Une petite lie s'élevait au milieu des eaux. ' hff bois qui la couvrait , étendant autour d'elle son feuillage , en cachait entièrement les bords. Sur les màa du lac , rien n'annonçait la présence de l'homme; seulement on apercevait à Tborikon une colonne de fumée, qui, allant perpendiculairement de la cime^es arbres jusqu'aux nuages, semblait pendre du haut du ciel, plutôt qu'y Clouter.
Une pirogue indienfte était tirA sur le sable ; 3'en profitai pour aller visiter l'île qui avait d'abord attiré ndis regards , et bientôt après j'étais parvenu sur son rivage. L'ile entière formait une de ces délïbieuses solitudes du Nouveau-Monde, qtoÈéont presque regretter à l'homme civilisé la vie sauvage. Une^égétation vigoureuse annonçait par mé merveilles les richesses incomparables du «ol.'ll'^ régnait, comme dans tous les déserts de l'Amérique d<i Nord , un silence profond qui n'était isiterrompu que pai^e roucoulement monotone des xamiers , ou par les coups que frappait le pic re^ sur l'éoorçe des arb)^. J'étais bien loin de
croire que oe lieu eût étëhiibité jadis, tant U nature y semblait encore abandonnée à elle-mêmo; mais, parvenu au centre de l'ife, je crus tout à coup rencontrer les vestiges de Thomme. J'examinai alors avec soin tous les objets d'alentour, ot bientôt je ne doutai plus qu'un Européen ne fût venu cbercher un refuge en cet endroit. Mais combien son œuvre avait changé de face ! le boisque jadis il avait coupé à la hâte pour s'en fisiire un abri , avait depuis poussé des rejetons ; saa clôtures étaient devenues des haies vives » et sa cabane était transformée en un bosquet. Au railieu de ces arbustes , on ape^cevaît'encore quelques pierres noircies par le feu , répandues autour d'un petit tas de cendre : V^était sans doute daM ce lieu qu'était le foyer : la cheminé^ , en s'écroulant , l'avait couvert de ses débris. Qudqut* temps j'admirai , en silenœ , les ressources de Ik nature et la faiblesse de l'homme ; et'lorsque enfin il fallut m'éloigner de ces Heur endiantés , je répétais encore avec tristesse : .Quoi ! déjà des ruines ! "
En Europe , nous sommes habitués i regarder comme' un grand danger social l'inquiétude de l'esprit, le désir immodéré des richesses , l'amour extrême de l'indépendance. Ce sont précisëment toutes ces choses qui garantissent ' aux républiques américaines un longuet paisible avenir. San» ces pifâsions inquiètes , là'population se concentrerait autour de cer^ns lieux , et éprouverait
bientèt , comme parmi nous , des besoins difficiles à satisfaire. Heureux pays que le Nouveau- Monde , où les vices de l'homme sont presque aussi utiles à la société que ses vertus !
Ceci exerce une grande influence sur la ma* nière dont on juge les actions humaines dans les deux hémisphères. Souvent les Américains appellent une louable industrie ce que nous nommons l'amour du gain , et ils voient une certaine lâcheté de cœur dans ce que nous considérons €omme la modération des désirs.
En France , on regarde la simplicité des goûts, la tranquillité des mœurs , l'esprit de famille et l'amour du lieu de la naissance , comme de grandes garanties de tranquillité et de bonheur pour l'État. Mais en Amérique rien ne parait plus préjudiciable à la société que de semblables vertus. Les Français du Canada , qUi ont fidèlement conservé les traditions des anciennes mœurs , trouvent déjà de la difficulté à vivre sur leur territoire ; et ce petit peuple , qui vient de naître , sera bientôt en proie aux misères des vieilles nations. Au Canada , les hommes^qui ont le plus de lumières , de patriotisme et d'hUmanité , font des efforts extraordinaires pour dégoûter le peuple do simple bonheur qui lui suffit encore. Ils célèbrent les avantages de la richesse , de même que parmi nous ils vanteraient peut-être les charmes d'une honnête médiocrité; et ils mettent plus de soin à aiguillonner les passions humaines qu'ail-
leur« on n'emploie d'efforts poorles calmer* Echanger les plaisirs purs et tranquilles que la patrie présente au pauvre lui-même contre les stériles jouissances que donne le bien-être sons un ciel étranger ; fuir le foyer paternel et les champs où reposent ses aïeux ; abandonner les vivants et les morts pour courir après la fortune , il n'y a rien qui , à leurs yeux , mérite plus de louanges.
De notre temps , FÂmérique livre aux hommes un fonds toujours plus vaste que ne saurmt Têtre l'industrie qui le fait valoir.
En Amérique , on ne saurait donc donner assez de lumière ; car toutes les lumières , en même temps qu'elles peuvent être utiles à celui qui les possède 9 tournent encore au profit de ceux qui ne les ont point. Les besoins nouveaux n'y isont pas à craindre , puisque tous les besoins s'y satis^ font sans peine ; il ne faut pas redouter d'y faire naître t^op de passions ^ puisque toutes les passions trouvent un aliment facile et salutaire ; on ne peut y rendre les hommes trop libres , parce qu'ils ne sont presc[ue jamais tentés d'y faire uu mauvais usage de 4a liberté.
Les républiques américaines de nos jours sont comme des compagnies de négociants formées pour exploiter en commun les terres désertes du Nouveau-Monde et occupées d'un commerce qui prospère.
Les passions qui agitent le jplus profondément
les Amërîcains sont des passions commerciales , et non des passions politiques, ou plutôt ils trahs* portent dans la politique les habitudes dc^négoce. Ils aiment l'ordre , sans lequel les affaires ne sauraient prospérer, et ils prisent particulièrement la régularité des mœurs , qui fonde les bonnes maisons ; ils préfèrent le bon sens qui crée les grandes fortunes , au génie qui souvent les dissipe; les idées générales effraient leurs esprits accoutumés aux calculs positifs, et, parmi eux , la pratique est plus en honneur que la théorie. . C'est en Amérique qu'il faut aller pour comprendre quelle puissance exerce le bien-être matériel sur les actions politiques et jusque sur les opinions elles-mêmes , qui devraient n'être soumises qu'à la raison. C'est parmi les étrangers qu'on découvre principalement la vérité de ceci. La plupart des émigrants d'Europe apportent dans le Nouveau-Monde cet amour sauvage de Tindépendanoe et du changement qui naît si souvent au milieu de nos misères. Je rencontrais quelquefois aux Etats-Unis de ces Européens qui jadis avaient été obligés de fuir leur pays pour cause dopinions politiques. Tous m*étonnaient par leurs discours; mais l'un d'eux me frappa plus qu'aucun autre. Comme je traversais l'un des districts les plus reculés de la Pensylvanie, la nuit
^e surprit , et j'allai demander asile à la porte d'un riche planteur. C'était un Français. Il me fit
j|8seoir auprès de son foyer, et nous nous mimes à m. 0
discourir librement, oomme il oonTient à des gens qui se retrouvent au fond d'un bois, à deux mille lieues d« pays qui les a vus naître» Je n'ignorais pas que mon hôte avait été un grand niveleur , il y a quarante ans , et un ardent démagogue. Son nom était resté dans Fhistoire.
Je fus donc étrangement surpris de l'entendre discuter le droit de propriété comme aurait pu le faire un économiste, j'allais presque dire un pro^ priétaire ] il parla de la hiérarchie nécessaire que la fortune établit parmi les hommes , de l'obéissance à la loi établie , de l'influence des bonnes mœurs dans les républiques, et du secours que les idées religieuses prêtent à l'ordre et à la liberté ; il lui arriva même de citer, comme par mégarde , à l'appui d'une de ses opinions politiques, l'autorité de Jésus -Christ.
J'admirais en l'écoutant l'imbécillité de la raison humaine» Gela est vrai ou faux : comment le découvrir au milieu des incertitudes de la science et des leçons diverses de l'expérience? Survient un fait nouveau qui lève tous mes doutes. J'étais pauvre, me voici riche : du moins, si le bien-être, en agissant sur ma conduite , laissait mon jugement en liberté ! Mais non , mes opinions sont en effet changées avec ma fortune , et, dans l'événement heureux dont je profite, j'ai réellement déoonvert la raison déterminante qui jusque-là m'a-t vait manqué.
L'influence du bien-être s'exerce plus libr^
ment encore sur les Améiricains que sur les étrangers. L'Américain a toujours vu sons ses yeux Tordre et la prospérité publiques s^enchainer Tun à Fautre et marcher du même pas ; 1 n'imagine point qu'ils puissent vivre séparément: il n'a donc rien à oublier, et ne doit point perdre , comme tant d'Européens , ce qu'il tient de son éducation première.
D> t INFLUENCE DBS LOIS SCtt LE MAINtlSV DE LA tiipVhïAQVt DEMOCRATIQUE AUX ETATS-UNIS.
Trois causes principales flu maintien de la république démocratique. — Forme fédérale* — Institutions communa* les. — Pouvoir judiciaire.
Le but principal de ce livre était de faire G<mnaitre les lois des Etats-Unis ; si ce but a été atteint , le lecteur a déjà p« juger lui«même quelles sont , parmi ces lois , celles qui tendent réellement à maintenir la république démocratique et celles qui la mettent en/ danger. Si je n'ai pas réussi dans tout le cours du livre , j'y réussirais encore moins dans un chapitre.
Trois choses semblent concourir plus que tourtes les autres au maintien de la république dëmocratique dans le Nouveau-Monde :
La première est la forme fédérale que les Américains ont adoptée , et qui permet à l'Union de jouir de la puissance d'une grande république et de la sécurité d'une petite ;
Je trouve la seconde dans les institutions com'munales , qui , modérant le despotisme de la majorité , donnent en même temps au peuple le goût de la liberté et Tart d'être libre;
La troisième se rencontre dans la constitution du pouvoir judiciaire ; j'ai montré combien les tribunaux servent à corriger les écarts de la démocratie , et comment , sans jamais pouvoir arrêter les mouvements de la majorité , «Is parviennent à les ralentir et à les diriger.
DB L\tfFLUENGE DES MOEUBS SUR LE MAlNtlEN DB LA RÉPUBLIQUE DÉMOCRATIQUE AUX BTATS-UNIS.
J'ai dit plus haut que je considérais les mœurs comme l'une des grandes causes générales auxquelles on peut attribuer le maintien de la république démocratique aux États-Unis.
J'entends ici l'expression de mœurs dans le sens qu'attachaient les sin^lSIff' m mot mores ;
non-senlement je Rapplique aax mœurs proprement dites , qa'on pourrait appeler les habitudes du cœur, mais aux différentes notions que*possèdent les hommes , aux diverses opinions qui ont cours au milieu d'eux et à Tenserable des idées dont se forment les habitudes de l'esprit.
Je comprends donc sous ce mot tout l'état moral et intellectuel d'un peuple. Mon but n'est pas de faire un tableau des mœurs américaines; je me borne en ce moment à rechercher parmi elles ce qui est favorable au maintien des institutions politiques.
DE I.A RELIGION CONSIDEBEE COMME INSTITUTION POLITIQUE , ET GOMMENT ELLE SEBT PUISSAMMENT AU MAINTIEN DE LA REPUBLIQUE DEMOCRATIQUE CHEZ LE AMERICAINS.
L^Amérique du Nord peuplée par des hommes qui professaient un christianisme démocratique et républicain. — Arrivée des catholiques. — Pourquoi de nos jours les catholiques forment la classe la plus démocratique et la plus républicaine.
A côté de chaque religion se trouve une opinion politique qui, par affinité^ lui est jointe.
Laissez l'esprit humain suivre sa tendance , et il réglera d'une manière uniforme la société politique et la cité divine; il cherchera, si j'ose le
dire, à harmonûer la terre avec le cîeL ^
La plus grande partie de rÂmérique anglaise a été peuplée par des hommes qui , après s'être son8tr»its à l'autorité du pape^ ne s'étaient soumis à aucune suprématie religieuse ; ils apportaient donc dans le Nouveau-Monde un christianisme que je ne saurais mieux peindre qu'en l'appelant démocratique et républicain : ceci favorisa singulièrement rétablissement de )a république et de la démocratie dans les affaires. Dès le principe , la
Solitique et la religion se trouvèrent d'accord, et epnis elles n'ont point cessé de l'être. 11 y a environ cinquante ans que l'Irlande commença à verser au sein.'lles États-Unis une population catholiquCé De son côté, le catholicisme américain fit des prosélytes : l'on l'encontre aujourd^iui dans l'Union plus d'un million de chrétiens qui professent les vérités de l'Église romaine. Ces catholiques montrent une grande fidélité dans les pratiques d'e leur culte , et sont pleins d'ardeur et décèle pour leurs croyances. Cependant ils forment la classe la plus républicaine et la plus démocratique qui soit aux Etats-Unis. Ce fait surprend au premier abord, mais la réflexion en découvre aisément les causes cachées.
Je pense qu'on a tort de regarder la religion catholique comme un ennemi naturel de la démocratie. Parmi les différentes doctrines chrétiennes , le catholicisme me paraît au contraire ISine des plus favorables à l'égalité des conditions. Chez les catholiques, la société Tçligieuse. ne se
compose que de deux éléments : le prêtre et le peuple. Le prêtre s*élève seul au-dessus des fidè* les : tout est égal au-dessous de lui.
En matière de dogmes , le catholicisme place le même niveau sur toutes les intelligences ; il astreint aux détails des mêmes croyances le savant ainsi que l'ignorant, Thomme de génie aussi bien que le vulgaire ; il impose les mêmes pratiques au riche comme au pauvre; inflige les mêmes austéri^s au puissant comme au faible ; il ne compose avec aucun mortel , et , appliquant à chacun des humains la même mesure , il aime à confondre toutes les classes ^e la société au pied du même autel , comme elles sont confondues aux yeux de Dieu.
Si le catholicisme dispose les fidèles à Tobéissance , il ne les prépare donc pas à l'inégalité. Je dirai le contraire du protestantisme qui , en général , porte les hommes bien moins vers l'égalité que vers l'indépendance.
Le catholicisme est comme une monarchie absolue. Otez le prince, et les conditions y sont plus égfiles que dans les républiques.
*%ouvent il est arrivé que le prêtre catholique est*sorti du sanctuaire pour pénétrer comme une puissance dans la société , et qu'il est venu s'y asseoir au milieu de la hiérarchie sociale ; quelquefois alors il a u(|é de son influence religieuse pour assurer la durée d'un ordre politique dont il faisait partie : alors aussi on a pu voir des ca-
tholiques partisans de l'aristocratie pat esprit de. religion.
Mais une fois que les prêtres sont écartes ou s'écartent du gouvernement, comme ils le font aux Etats-Unis , il n'y a pas d'hommes qui par leurs croyances , soient plus disposés que les catholiques à transporter dans le monde politique l'idée de l'égalité des conditions.
Si donc les catholiques des Etats-Unis ne sont pas entraînés violemment par la nature de leurs croyances vers les opinions démocratiques et répuhlicaines , du moins n'y sont ils pas naturellement contraires, et leur position sociale, ainsi que leur petit nombre, leur fait une loi de les embrasser.
La plupart des catholiques sont pauvres, et ils ont besoin qae tous les citoyens gouvernent pour arriver eux-mêmes au gouvernement. Les catholiques sont en minorité , et ils ont besoin qu'on respecte tous les droits pour être assurés du libre exercice des leurs. Ces deux causes les poussent , à leur insu même, vers les doctrines politiques qu'ils adopteraient peut-être avec moins dUki^ deur s'ils étaient riches et prédominants. • 'o[^
Le clergé catholique des Etats-Unis n'a pibint essayé de lutter contre cette tendance politique ; il cherche plutôt à la justifier. Les prêtres catholiques d'Amérique ont divisQ le monde intellectuel en deux parts : dans l'une , ils ont laissé les dogmes révélés , et ils s'y soumettent sans les dis-
enter; dans Tauti'e , ils ont placé la vérité politique , et ils pensent que Dieu Yj a abandonnée anx libres recherches des hommes. Ainsi, les catholiques des États-Unis sont tout à la fois les fidèles les plus soumis et les citoyens les plus indé^ pendants.
On peut donc dire qu'aux Etats-Unis il n'y a pas une seule doctrine religieuse qui se montre hostile aux institutions démocratiques et républi-^ cainesé Tous les clergés y tiennent le même langage; les opinions y sont d'accord avec les lois , et il n'y règne , pour ainsi dire, qu'un seul cou* rant dans l'esprit humain.
J'habitais momentanément l'une des plus gran-» des villes de l'Union, lorsqu'on m'invita à assister à une réunion politique dont le but était de venir au secours des Polonais , et de leur faire parvenir des armes et de l'argent.
Je trouvai deux à trois mille personnes réunies dans une vaste salle qui avait été préparée pour les recevoir. Bientôt après , un prêtre , revêtu de ses habits ecclésiastiques , s'avança sur le bord de l'estrade destinée aux orateurs. Les assistants, après s'être découverts , se tinrent debout ^ en si* lence , et il parla en ces termes :
« Dieu tout puissant ! IKeu des armées! toi qui )) as maintenu le cœur et conduit le bras de nos » pères lorsqu'ils soutenaient les droits sacrés de » leur indépendance nationale, toi qui les as fait )» triompher d'une odieuse oppression , et a|^.ac*
iv cordé à notre peuple les bienfaits de la paix cft Si de la liberté , ô Seigneur f tourne un œil favo^ » rable yers l'autre hémisphère ; regarde en pi- » tié un peuple héroïque qui lutte aujourd'hui » comme nous l'avons fait jadis et pour la défense >» des mêmes droits ! Seigneur , qui as créé tous » les hommes sur le même modèle , ne permets % point que le despotisme vienne déformer ton » ouvrage et maintenir l'inégalité sur la terre. n Dieu puissant ! veille sur les destinées des Polo - A nais , rends-les dignes d'être libres ; que ta san gesse règne dans leurs conseils; que ta force 31 soit dans leurs bras ; répands la terreur sur leur» » ennemis , divise les puissances qui trament leur » ruine, et ne permets pas que Pinjustice dont vs le monde a été le témoin il y cinquante ans, se Tit consomme aujourd'hui. Seigneur, qui tiens » dans ta maîn puissante le cœur des peuples » comme celui des hommes , suscite des alliés à w la cause sacrée du bon droit , fais que la nation » française se lève enfin , et sortant du repos dans » lequel ses chefs la retiennent , vienne combat- » tre encore une fois, pour la liberté du monde.
» 0 Seigneur ! ne détourne jamais de nous ta » face ; permets que nous soyons toujours le peu- H pie le plus religieux'lpnnie le plus libre.
» Dieu tout puissant! exauce aujourd'hui no- » treprière, sauve les Polonais. Nous te le deman- » dons au nom de ton fils bien-aimé , Notre Sein gneur Jésus*Christ, qui est mort sur la croix
» pour le salât de tons les hommes. Amen, » Toute rassemblée répéta Amén avec recueillement.
INFLUENCE INDIRECTE QD'EXEECENT LES CROYANCES RE- LIGIEUSES SUE LA SOCIÉTÉ POLITIQUE AUX ETATS-UNIS.
Morale dm christianisme qui se retrouve dans tontes les sectes. — Influence de la religion sur les mœurs des Améti*cains. — Respect du lien du mariage. — Gomment la religion renferme Timagination des Américains entre certaines limites et modère chez eux la passion dUnnover^ — Opinion des Américains sur Futilité politique de la religion. — Leurs efforts pour étendis et assurer son eiii'«> pire.
Je viens de montrer quelle était , aux États- Unis , Faction directe de la religion sur la politique. Son action indirecte me semble bien plus puissante encore , et c*est quand elle ne parle point de la liberté qu'elle enseigne le mieux aux Américains l'art d'être libres.
Il y a une multitude innombrable de sectes aux États-Unis. Toutes diffèrent dans le culte qu'il faut rendre au Créateur, mais toutes s'entendent sur les devoirs des hommes les uns envers les autres. Chaque secte adore donc Dieu à sa manière; mais toutes les sectes prêchent la même morale au nom de Dieu .S'il sert beaucoup à rhommecoinine
individu que sa religion soit vraie , il n'en est point ainsi pour la société. La société n'a rien à craindre ni à espérer de l'autre vie ; et ce qui lui importe le.plus, ce n'est pas tant que tous les citoyens professent la vraie religion, mais qu'ils professent une religion. D'ailleurs, toutes les sectes aux États-Unis se retrouvent dans la grande imité chrétienne , et la morale du christianisme est partout la même.
Il est permis de penser qu'un certain nombre d'Américains suivent, dans le culte qu'ils rendent à pieu , leurs habitudes plus que leurs convictions. Aux Etats-Unis d'ailleurs le souverain est religieux, et par conséquent l'hypocrisie doit être commune ; mais l'Amérique est pourtant encore le lieu du monde où la religion chrétienne a conservé le plus de véritable pouvoir sur les âmes ; et rien ne montre mieux combien elle est utile et naturelle à l'homme , puisque le pays où elle exerce de nos jours le plus d'empire est en même temps le plus éclairé et le plus libre.
J'ai dit que le% prêtres américains se pronon* cent d'une manière générale en faveur de la liberté civile , sans en excepter ceux mêmes qui n'admettent point la liberté religieuse; cependant on ne les voit prêter leur appui à aucun système politique en particulier. Ils ont soin de se tenir en dehors des affaires , et ne se mêlent pas aux combinaisons des partis. On ne peut donc pas dire qu'aux états-Unis la religion exerce une influence
surte lois ni sur le détail des opinions politiques^ mais elte dirige les mœurs; et c'est en réglant la famille qu'elle travaille à régler l'Etat.
Je ne dpute pas un instant que la grande sévérité, de mœurs qu'on remarque aux États-Uni» n'ait sa source première dans les croyances. La religion y est souvent impuissante à retenir l'homme au milieu des tentations sans nombre que la fortune lui présente. Elle ne saurait mo-* dérer en lui l'ardeiif de s'enrichir que tout vient aiguillonner , maiiiAhaftîfegne souverainemefk sur l'ame de la femme v^el c'est la femme qui fait les mœurs. L'Amérique est assurément le pays du monde où le lien du mariage est le plus respecté, et où l'on a conçu l'idée la plus haute et la plus juste du bonheur conjugal.
En Europe , presque tous les désordres de la so^ ciété prennent naissance autour du foyer domes-^ tique et non loin de la couche nuptiale. C'est là que les hommes conçoivent le mépris des liens naturels et des plaisirs permis , le goût du désordre , l'inquiétude du cœur, l'instabilité des désirs* Agité par les passions tumultueuses qui ont souvent troublé sa propre demeure , l'Européen ne se soumet qu'avec peine aux pouvoirs législateurs deTÉtat. Lorsqu'au sortir des agitations du monde politique , TAméricain rentre au sein de sa famille, il rencontre aussitôt l'image de Tordre et de la paix. Là , tous ses plaisirs sont simples et na^' turels, ses joies innocentes et tranquilles; et,
comme il arrive au bonheur par la régularité de la vie , il s'habitue sans peine « régler ses opinions aussi bien que ses goûts.
Tandis que l'Européen cherche à échapper à ses chagrins domestiques en troublant la société, FAméricain puise dans sa demeure l'amour de l'ordre, qu'il porte ensuite dans les affaireafde l'État.
Aux États-Unis , la religion ne règle pas seulement les mœurs , elle étend son empire jusque sur l'intelligence.
Pwnis les Anglo- Américains, les uns professent les dogmes chrétiens parcequ'ils y croient; les autres parce qu'ils redoutent de n'avoir pas l'air d'y croire. Le christianisme règne donc sans obstacles , de l'aveu de tous ; il en résulte , ainsi que je l'ai déjà dit ailleurs , que tout est certain et ar- . rêté dans le monde moral , quoique le monde politique semble abandonné à la discussion et aux essais des hommes. Ainsi l'esprit humain n'aperçoit jamais devant lui un champ sans limite :quelle que soit son audace , il sent de temps en temps qu'il <ioit s'arrêter devant des barrières insurmontables. Ayant d'innover , il est forcé d'accepter certaines données premières , et de soumettre ses conceptions les plus hardies à certaines formes qui le retardent et qui l'arrêtent.
L'imagination des Américains, dans ses plus grands écarts , n'a donc qu'une marche circonspecte et incertaine ; ses allures sont gênées et ses œuvres incomplètes. Ces habitudes de retenue se
retrouvent dans la société politique et favorisent •ingulièrement la tranquillité du peuple, ainsi que la durée des institutions qu'il s*est données. La nature et les circonstances avaient fait de Thal>itant des Etats-Unis un homme audacieux; il est facile d'en juger lorsqu'on voit de quelle manièijs il poursuit la fortune. Si l'esprit des Américains était libre de toute entrave , on ne tarderait pas à rencontrer parmi eux les plus hardis novateurs et les plus implacables logiciens du monde. Mais les révolutionnaires d'Amérique sont obligés de professer ostensiblement un certain respect pour la morale et l'équité chrétiennes, qui ne leur permet pas d'en violer aisément les lois, lorsqu'elles s'opposent à l'exécution de leurs desseins, et s'ils pouvaient s'élever eux-mêmes au-dessus de leurs scrupules, ils se sentiraient encore arrêtés par ceux de leurs partisans. Jusqu'à présent il né s'est rencontré personne, aux Etats-Unis , qui ait osé avancer cette maxime : que tout est permis dans Fintérê de la société. Maxime impie , qui semble avoir été inventée dans un siècle de liberté pour légitimer tous les tyrans à venir.
Ainsi donc , en même temps que la loi permet au peuple américain de tout faire, la religion l'empêche de tout concevoir et lui défend de tout oser.
La religion qui , chez les Américains , ne se mêle jamais directement du gouvernement de la société, doit donc être considérée comxne la pre-
JigitizedbyGOOQle
mière de leurs institutions politiques; car si elle ne leur donne pas le goût de la liberté, elle leur en facilite singulièrement l'usage*
Cest aussi sous ce point de Tue oue leshalntants des États-Unis eux-mêmes considèrent les croyances religieuses. Je ne sais si tous les Âmëricaiiiè ont foi dans leur religion; car qui peut lire aa fond des cœurs? mais je suis sûr qu'ils la croient nécessaire au maintien des institutions républi* caines. Cette opinion n'appartient pas à une classe de citoyens ou à nn parti j mais à la nation en-« tière ; on la retrouve dans tous les rangs.
Aux États-Unis ) lorsqu'un homme politique attaque une secte , ce n'est pas une raison pour que les partisans mêmes de cette secte ne le soutien-^ nent pas; mais s'il attaque toutes les sectes en-» semble , chacun le fuit , et il reste seul.
Pendant que j'étais en Amérique , un témoin se présenta aux assises du comté de Chester ( État de New- York), et déclara qu'il ne croyait pas à l'existence de Dieu et à l'immortalité de l'âme* Le pré* sident refusa de recevoir son serment, attendu, dit-il , que le témoin avait détruit d'avance tonte la foi qu'on pouvait igouter à ses paroles (1). Les
(1) Voici en quels termes le New-York Speciaior du 23 août 1831 rapporte le fait : u The court of common pleat « of Chester county (New-Turk) a few days since i^jeoted it a witness whodeclared his disbeliefinthe existence ofGod. 0 The presiding jadge remarked that he had not béfore been
joûrBavx rap|)ortèrent le &it Ans commentaire. Les Américains confondent si complètement dans leur esprit le christianisme et la liberté, qu*il est presque impossible de leur Caire conoe*- Toir l'un sans Tautre ; et ce n'est point cbez eux une dé ces croyances stérilet que le passé lègue au présent , et qui seœUe tooins vivre que v^éter au fond de l'àroe*
J'ai TU des Américains s'associer pour envoyer des prêtres dans les nouveaux États de l'ouest et pour y fonder des écoles et des églises ; ils craignent que la religion ne vienne à se perdre au mi* lieu des bois , et que le peuple qui s'élève ne puisse être aussi libre que celai dont il est sorti. J'ai rencontré des habitants riches do la Nouvelle- Angleterre 4 qui abandonnaient le pays de leur naissance dans le but d'aller jeter, sur les bords du Missouri ou dans les prairies des IlUhois , les fondements du christianisme et de la liberté* C'est ainsi qu'aux États-Unis le zèle religieux s'échauffe sans cesse au foyer du patriotisme. Vous pensez que ces hommes agissent uniquement dans la considéi^tîoa de Tautre vie, mais vous vous trompez : l'éternité n'est qu'un de leurs soins* Si vous interrogez ces missionnaires de la civilisation chré-
« aware that tkerS wa» a man lii^iDg Mfho dtd not bélier in « the existence of God ; that this belief constituted the sanctt Jtion. of ail testimony in a court of justice , and that he (t knew of no cause in a Christian country -where a witness tf had been permitted to testify withoUt such a belief. »
tienne 9 vons serei toat surpris de lenr entendre parler si sourent des biens de ce monde , et de troarer des politiques oÙToas croyiez ne voir qae des religieux. « Toutes les républiques amëricai- » nés sont solidaires les unes des autres , tous di* » ront-ils ; si les républiques de Touest tombaient » dans Tanarchie ou subissaient le joug du despo- » tisme , les institutions républicaines qui fleuris» n sent sur les bords de TOcéan Atlantique seraient >» en grand péril ; nous avons donc intérêt à ce }v que les nouveaux États soient religieux , afin » qu'ils nous permettent de rester libres. » ' Telles sont les opinions des Américains; mais leur erreur est manifeste : car chaque jour on me prouve fort doctement que tout est bien en Amérique, excepté précisément cet espritreligieux que l'admire; et j'apprends qu'il ne manque à la liberté et au bonheur de l'espèce humaine, de l'autre côté de l'Océan , que de croire avec Spinosa à l'éternité du monde, et de soutenir avec Cabanis *que le cerveau sécrète la pensée. A cela je n'ai rien à ré« pondre en vérité , sinon que ceux qui tiennent oq langage n'ont pas été en Amérique , et n'ont paa plus vu de peuples religieux que de peuples libres. Je les attends donc au retour.
Il y a des gens en France qui considèrent les institutions républicaines comme l'instrument passager de leur grandeur. Ils mesurent des yeux l'espace immense qui sépare leurs vices et leurs misères de la puissance et des richesses ; et ils
voudraient entasser des raines dans cet abiine pour essayer de le combler. Ceux-là sont à la liberté ce que les compagnies franches du moyenâge étaient aux rois ; ils font la guerre pour leur propre compte , alors même qu'ils portent ses couleurs : la république Tivra toujours assez longtemps pour les tirer de leur bassesse présente. Ce n'est pas à eux que je parle; mais il en est d'autres qui voient dans la république un état permanent et tranquille , un but nécessaire Vers lequel les idées et les mœurs entraînent chaque jour les sociétés modernes, et qui voudraient sincèrement préparer les hommes a être libres. Quand^ceux-Ià attaquent les croyances religieuses, ils suivent leurs passions et non leurs intérêts. C'est le despotisme qui peut se passer de la fo>, mais non la liberté. La religion est beaucoup plus nécessaire dans la république qu'ils préconisent que dans la monarchie qu'ils attaquent , et dans les républiques démocratiques que dans toutes les autres.. Comment la société pourrait-elle manquer de périr si , tandis que le lien politique se relâche , le lien moral ne se resserrait pas ? et que faire d'un peuple maître de lui-même , s'il n'est pas soumis à Dieu 7
PIS PRmGIPAI.ES 0ACSB8 <2fVI BtflVftKRT LA RfiMSlOlf PUI8SANTIE BN ABCBBIQtB.
Soint qu^ont pi is les Américains de séparer PÉgltse de TÉUt ,
— Les lois, Topinion publique, les efforts des prêtres euxmêmes , concuarent à ce résultat. — Cest à celte cause ^qu^il faut attribuer la puissance que la religion exerce aur les âmes aux États-Unis, — Pour quoi. — Quel est de nos jours Tétat naturel des hommes en matière de religion.
— Quelle cause particulière et accidentelle s^oppose, dantf certains pays , à ce que les hommes se conforment à cet état.
Les philosophes du XVIII" sièole expiiqtiaiettC d'une façon toute simple l'affaiblissement graduel des croyances. Le zèle religieux , disaient 41s, doit s^éteindreà mesure que la liberté et les Inmiérest augmentent. Il est fâcheux que les faits ne s'accordent point avec cette théorie.
Il y a telle population européenne dont Tincrédulité n'est égalée que par rabrutissement et l'ignorance, tandis qu'en Amérique on voit l'un des peuples les plus libres et les plus éclairés du monde remplir avec ardeur tous les devoirs extérieurs de la religion.
A mon arrivée aux États-Unis , ce fut l'aspect religieux du pays qui frappa d'abord mes regards. A mesure que je prolongeais mon séjour , j'apercevais les grandes conséquences politiques qui découlaient de ces faits nouveaux.
J'avais vu parmi nous l'esprit de religion et l'esprit de liberté marcher presque toujours en sens
contraire. Ici , je les retrouvais intimement unis
Tun à l'autre: ils régnaient ensemble surîe même
sol.
" Chaque jour je sentais croître mon dësir de con-
naitre la cause de ce phénomène.
Pour rapprendre, j'interrogeni les fidèles de toutes les communions ; je recherchai surtout la société des prêtres qui conservent le dépôt des différentes croyances et qui ont un intérêt per*sonnel à leur durée. La religiotl que je professe me rapprochait particulièrement du clergé catholique, et je ne tardai point à lier une sorte d'intimité avec plusieurs de ses membres. A chacun d'eux j'exprimais mon étonnement et j'exposais mes doutes : je trouvai que tous ces hommes ne différaient entre eux que sur des détails; mais tous attribuaient principalement à la complète séparation de l'Eglise et de l'Etat l'empire paisible que la religion exerce en leur pays. Je ne crains pas d'affirmer que , pendant mon séjour en Amérique , je n'ai pas rencontré un seul homme , prêtre ou laïque , qui ne soit tombé d'accord sur ce point.
Ceci me conduisit à examiner plus attentivement que je ne l'avais fait jusqu'alors la position que les prêtres américains occupent dans la société politique. Je reconnus avec surprise qu'ils ne remplissent aucun emploi public (!)• Je n'en vis pas
(1) A moins que Ton ne donne ce noiâ àlïfbà&^'àl^que
un seul dans radministration, etjedéooavris qu'ils u*ëtaieï3t pîis même représentés aa sein des assemblées,
La lot , dans plusieurs États , leur avait ferme la carrière politique (1) ; l'opinion ^ dans tons les autres «
Lorsque en6n je vins à rechercher qael était Tespiit du clergé lui-même, j'aperçus que la plupart de ses memhres semblaient s'éloigner volcmtairement du pouvoir , et mettre une sorte d'or- Ifueil de profession à y rester étrangers. . Je les entendis frapper d'anathème l'ambition et la mauvaise foi , quelles que fussent les opinions politiques dont elles prennent soin de se couvrir. Mais j'appris , en les écoutant , que les
beaucoup d^entre eux occupent dans les écoles. La plai grande partie de réducation est confiée au clergé.
(1) Voyea la constitution de New-York, art. 7, J 4.
Idem de la Caroline du Nord, art. 31 .
Idem de la Virginie.
Idem de la Caroline du sud, art. 1, $ 23.
Idem du Kentucky,art. 3, § 26.
Idem du Tennessee, art. 8. $ 1 .
Idem de la Louisiane, art. 2, § 22,
L'article delà constitution de New-York e«t ainsi conçu :
« Les ministres de TÊvangile , étant par leur profession » consacrés au service de Dieu, et livrés au soin de diriger » les âmes , ne doivent point être troublés dans Texercice n de ces importants devoirs j en conséquence aucun minis- » tre de TÉvangile ou prêtre , à quelque secte qu'il appar- » tienne, ne pourra être revêtu d'aucunes fonctions publi- » que», civiles ou militaires. » o -
hommes ne peaventêtre condamnables aux yeux de Dieu à cause de ces mêmes opinions lorsqu'elles sont sincères , et qu'il n*y a pas plus de péchéa errer en matière de gouvernement, qn'à se trom* per sur la manière dont il faut bâtir sa demeure ou tracer son sillon.
Je les vis se séparer avec soin de tous les partis, et en fuir le contact avec toute Tardeur de l'intérêt personnel.
Ces faits achevèrent de me prouver qu'on m'avait dit vrai. Alors je voulus remonter des faits aux causes : je me demandai comment il pouvait arriver qu'en diminuant la force apparente d'une religion, on vint à augmenter sa puissance réelle , et je crus qu'il n'était pas impossible de le découvrir.
Jamais le court espace de soixante années ne renfermera toute l'imagination de l'homme; les joies incomplètes de ce monde ne sufiQront jamais à son cœur. Seul , entre tous les êtres , l'homme montre un dégoût naturel pour ^existence et un désir immense d'exister : il méprise la vie et craint le néant. Ces différents instincts poussent sans cesse son âme vers la contemplation d'un autre monde , et c'est la religion qui l'y conduit. La religion n'est donc qu'une forme particulière de l'espérance , et elle est aussi naturelle au cœur humain que l'espérance elle-même. C'est par une espèce d'aberration de l'intelligence, et à l'aide d'une sorte de violence morale exercée sur lettr
propre nature , qae les hommes s'éloignent des croyances religieuses ; une pente invincible les y ramène. L'incrédulité est un accident; la foi seule est l'état permanent de l'humanité.
En ne considérant les religions que sous un point de vue purement humain, on peut donc dire qae toutes les religions puisent , dans l'homme lui-» même un élément de force qui ne saurait jamais leur manquer , parce qu'il tient à l'un des prin-< cipes constitutifs de la nature humaine.
Je sais qu'il y a des temps où la religion peut ajouter à cettiQ influence qui lui est propre la puissance artificielle deé lois et l'appui des pouvoirs matériels qui dirigent la sociétés On a vu des religions intimement unies aux gouvernements de la terre dominer en même temps les âmes par la ti^rreur et par la foi ; mais , lorsqu'une religion contracte une semblable alliance , je ne crains pas de le dire , elle agit comme pourrait le faire un homme ; elle sacrifie l'avenir en vue du présent, et, en obtenant une puissance qui ne lui est point due, elle expose son légitime pou« voir.
Lorsqu'une religion ne cherche a fonder son empire que sur le désir d'immortalité qui tour* mente également le cœur de tous les hommes , elle peut viser à l'universalité ; mais quand elle vient à s'unir à un gouvernement, il lui faut adopter des maximes qui ne sont applicables qu'à <5ertains peuples. Ainsi donc, en s'alliant à on
pouvoir politique, la religion augmente sa puissance sar quelques-uns et perd Tespérance de régner sur tous.
Tant qu'une religion ne s'appuie que sur des sentiments qui sont la consolation de toutes les misères , elle peut attirer à elle le cœur du genre Iiumaia* Mêlée aux passions amères de ce monde, on la contraint quelquefois à défendre des alliés que lui a donnés l'intérêt plutôt que l'amour; et il lui faut repousser comme adversaires des hommes qui souvent Faiment encore , tout en combattant ceux auxquels elle s'est unie. La religion ne saurait donc partager la force matérielle des gouvernants, sans se charger d'une partie des haines qu'ils font naître.
Les puissances politiques qui paraissent le mieux établies n'ont pour garantie de leur durée, que les opinions d'une génération , les intérêts d'un siècle , couvent la vie d'un homme. Une loi peut modifier l'état social qui semble le plus définitif et le mieux affermi , et avec lui tout change.
Les pouvoirs de la société sont tous plus ou moins fugitifs, ainsi que nos années sur la terre , ils se succèdent avec rapidité comme les divers soins de la vie ; et l'on n'a jamais vu de gouvernement qui se soit appuyé sur une disposition invariable du cœur humain , ni qui ait pu se fonder sur un intérêt immortel*
Aussi longtemps qu'une religion trouve sa force dans des sentiments, des instincts , des passions ,
quVn Toitsereprodaire de la même manière à toQ« tes les époques de Thistoire , elle brave Teffort da temps , ou du moins elle ne saurait être détruite* que par une autre religion. Mais quand la religion veut s'appuyer sur les intérêts de ce monde , elle devient presque aussi fragile que toutes les puissances de la terre. Seule , elle peut espérer Timmortalité ; liée à des pouvoirs éphémères, elle suit leur fortune et tombe souvent avec les pas* sions d'un jour qui les soutiennent.
En s'unissant aux différentes puissances politiques , la religion ne saurait donc contracter qu'une alliance onéreuse. Elle n'a pas besoin de leur* secours pour vivre, et en les servant elle peut mourir.
Le danger que je viens de signaler existe dans tons les temps , mais il n'est pas toujours aussi visible.
Il est des siècles où les gouvernements paraissent immortels, et d'autres où l'on dirait que l'exi-^ stencedela société est plus fragile que celle d'un homme.
Certaines constitutions maintiennent les citoyens dans une sorte de sommeil léthargique, et d'autres les livrent à une agitation fébrile.
Quand les gouvernements semblent si forts et les lois si stables, les hommes n'aperçoiventpoint le danger que peut courir la religion en s'unissant au pouvoir.
Quand les gouvernements S6 montrent si faible
et les lois ci changeantes , le péril frappe tous les regards ; mais souvent alors il n'est pins temps de s*y soustraire. Il faut donc apprendre à Fapercevoir^eloin.
A mesure qu'une nation prend un état social démocratique , et qu'on voit les sociétés pencher ▼ers la république , il devient de plus en plus dangereux d'unir la religion à l'autorité ; car les temps approchent où la puissance va passer de main en main , où les théories politiques se succéderont, où les hommes, les lois, les constitutions elles-mêmes , disparaîtront ou se modifieront .chaque jour, et cela non durant un temps , mais sans cesse. L'agitation et l'instabilité tiennent à la nature des républiques démocratiques, comme l'immobilité et le sommeil forment la loi des monarchies absolues.
Si les Américains, qui changent le chef de r£tat tous les quatre ans , qui , tous les deux ans , font choix de nouveaux législateurs, et rempla» cent les administrateurs provinciaux chaque année ; si les Américains , qui ont livré le monde politique aux essais des novateurs , n'avaient|point placé leur religion quelque part au dehors de lui, à quoi pourrait-elle se tenir dans le flux et reflux des opinions humaines? au milieu de la lutte des partis, où serait le respect qui lui est dû? que deviendrait son immortalité quand tout périrait autour d'elle?
Les prêtres américains ont aperçu cette vérité
ayant toas les autres , et ils y eonfonnent leat conduite. Ils ont vu qu'il fallait irenonoer à Fin* flaence religieuse, s'ils voulaient acquérir une puissance politique ; et ils ont préféré perdre l'appui du pouvoir que partager ses vicissitudes.
En Amérique , la religion est peut-être moins puissante qu'elle ne l'a été dans certains temps et chez certains peuples , mab son influence est plus durable. Elle s'estréduite à ses propres forces, que nul ne saurait lui enlever, elle n'agit que dans un cercle unique , mais elle le parcourt tout entier et y domine sans effort.
J'entends en Europe des voix qui s'élèvent de toutes parts ; on déplore l'absence des croyances, et l'on se demande quel est le moyen de rendre à la religion quelques restes de son ancien pouvoir.
Il me semble qu'il faut d'abord rechercher attentivement quel devrait être , dé nos jours , Yétat naiurd des hommes en matière de religion. Connaissant alors ce que nous pouvons espérer et avons a craindre , nous apercevrions clairement le but vers lequel doivent tendre nos efforts.
Deux grands dangers menacent l'existence des religions : les schismes et l'indifférence.
Dans les siècles de ferveur, il arrive quelquefois aux hommes d'abandonner leur religion , mais ils n'échappent à son joug que pour se soumettre à celui d'une autre. La foi change d'objet , elle ne meurt point. L'ancienne religion excite alorf dans
tous les cœars d'ardents amours oa d'implacables haines ; les uns la quittent avec colère , les autres s'y attachent avec une noiivelle ardeur ; les croyances diffèrent, l'irréligion est inconnue.
Mais il n'en est point de même lorsqu'une croyance religieuse est sourdement minée par des doctrines que j^appellerai négatives, puisqu'en affirmant la fausseté d'une religion , elles n'établissent la vérité d'aucune autre.
Alors il s'opère de prodigieuses révolutions dans l'esprit humain , sans que l'homme ait l'air d'y aider par ses passions, et , pour ainsi dire, sans qu'il s'en doute. On voit des hommes qui laissent échapper, comme par oubli , l'objet de leurs plus chères espérances. Entraînés par un courant insensible contre lequel ils n'ont pas le courage de lutter, et auquel pourtant ils cèdent à regrc;^ , ils abandonnent la foi qu'ils aiment pour suivre le doute qui les conduit au désespoir.
Dans les siècles que nous venons de décrire, on délaisse ses croyances par froideur plutôt que par haine ; on ne les rejette point , elle vous quittent. En cessant de croire la religion vraie , l'incrédule ledtitinue à la juger utile. Considérant les croyan* fC^s religieuses sous un aspect humain , il recon^^ piaît leur empire sur les mœurs, leur influence sur les lois. Il comprend comment elles peuvent faire Tivre les hommes en paix et les préparer douce» ment & la mort. Il recette donc la foi après l'avoir perdue 9 et, privé aun bien dont il sait tout le
prix , il craint de Tenlever à ceux qui le possèdent encore.
De son côté , celui qui continue à croire ne craint point d'exposer sa foi à tons les regards. Dans ceux qui ne partagent point ses espérances, il voit des malheureux plutôt que des adversaires; il sait qu'il peut conquérir leur estime sans suivre leur exemple ; il n'est donc en guerre avec personne ; et , ne considérant point la société dans laquelle il vit comme une arène où la religioa doit lutter sans cesse contre mille ennemis achar* nés, il aime ses contemporains en même temps qu'il condamne leurs faiblesses et s'afflige de leurs erreurs.
. Ceux qui ne croient pas cachant leur incrédulité, et ceux qui croient montrant leur foi , il se fait une opinion publique en faveur de la religion; on l'aime, on la soutient, on l'honore, et il faut pénétrer jusqu'au fond des âmes pour découvrir les blessures qu'elle a reçues.
La masse des hommes , que le sentiment religieux n'abandonne jamais , ne voit rien alors qui l'écarté des croyances établies. L'instinct d'une autre vie la conduit sans peine au pied des autels etlivre son cœur aux préceptes et aux consolations de la foi.
* Pourquoi ce tableau ne nous est-il pas applicable ? J'aperçois parmi nous des hommes qui ont cessé de croire au christianisme sans s'attacher i aucune religion. ..ed^yGoogle
J*en vois d'autres qui sont arrêtés dans le doute, et feignent déjà de ne pins <»roire.
Plus loin , je rencontre des chrétiens qui croient encore et n'osent le dire.
. Au milieu de ces tièdes amis et de ces ardenta adversaires , je découvre enfin un petit nombre de fidèles prêts à braver tous les obstacles et à mépriser tous les dangers pour leurs croyances. Ceux-là ont fait violence à la faiblesse humaine pour s'élever au-dessus de la commune opinion. JEt , traînés par cet efibrt même , ils ne savent plus précbément où ils doivent s'arrêter. Comme ils 9nt vu que , dans leur patrie, le premier usage que l'homme a fait de l'indépendance a été d'atta* quer la religion , ils redoutent leurs contemporains , et s'écarlent avec terreur de la liberté que ceux-ci poursuivent. L'incrédulité leur paraissant une chose nouvelle, ils enveloppent dans une même haine tout ce qui est nouveau. Ils sont donc en guerre avec leur siècle et leur pays, et dans chacune des opinions qu'on y professe ils voient une ennemie nécessaire de la foi.
Tel ne devrait pas être de nos jours l'état naturel des hommes en matière de religion.
Il se rencontre donc parmi nous une cause accidentelle et particulière qui empêche l'esprit humain de*suivre sa pente , et le pousse au-delà des limites dans lesquelles il doit naturellement s*arrèter.
Je suis profondément convaincu que cette cause
particulière et accidentelle est Fanion intime de la politique et de la religion.
Les incrédules d'Europe poursuirent les chrétiens comme des ennemis politiques , plutôt que comme des adversaires religieux ; ils haïssent la foi comme l'opinion d'un parti bien plus que comme une croyance erronée ; et c*est moins le représentant de Dieu qu'ils repoussent dans le prêtr« que l'ami du pouvoir.
En Europe , le christianisme a permis qu'on l'unit intimement aux puissances de la terre. Aujourd'htii ces puissances tombent, et il est comme enseveli sous leurs débris. C'est un vivant qu'on a voulu attacher a des morts : coupez les liens qui le retiennent, et il se relève.
J'ignore ce qu'il faudrait faire pour rendre au christianisme d'Europe l'énergie de la jeunesse* Dieu seul le pourrait ; mais du moins il dépend des hommes de laisser à la foi l'usage de toutes les forces qu'elle conserve encore.
COHIiBHT LB« LUMIÈRES , LB8 HABITUDES ST L^BZPB- RIENCB PRATIQUE DES AMERICAIKS CONTRIBDBRT AU SUCCES DES lASTITUTIOMS DEMOCRATIQUES.
Ce qu^on doit entendre par leslumièrea da peuple américain. — L*esprit humain a reçu aux États-Unis une culture moins profonde qu*en Europe.'-- Hais personne n^est resté dani IMgnorance. — Pourquoi. — Rapidité avec laquelle la pensée circule dans les États, à moitié déserts, de rOnest.*— Comment Texpérience pratique sert plus encore aux Américains que les connaiMances littéraires.
Dans mille endroits de cet ouvrage , j'ai fait reraat^aer aux lecteurs quelle était l'influence exercée par les lumières et les habitudes des Américainssur le maintien de leurs institutions politiques* II me reste donc maintenant peu de choses nouvelles à dire.
L'Amérique n'a eu , jusqu'à présent , qu'un trèspetit nombre d'écrivains remarquables ; elle n'a pas de grands historiens et ne compte pas un poète. Ses habitants voient la littérature propre-^ ment dite avec une sorte de défaveur ; et il y a telle ville du troisième ordre en Europe qui publie chaque année plus d'œuvres littéraires que les vingt-quatre États de l'Union pris ensemble.
L'esprit américain s'écarte des idées générales; il ne se dirige point vers les découvertes théoriques. La politique elle-même et l'industrie ne lauraient l'y porter. Aux États-Unis on ûiit sans
cesse des lois nouvelles ; mais il ne s'est point encore trourë de grands écrivains pour y rechercher les principes généraux des lois.
Les Américains ont des jurisconsultes et des commentateurs; les publicistes leur manquent; et en politique ils donnent au monde des exemples plutôt que des leçons.
Il en est de même pour les arts mécaniques.
En Amérique, on applique avec sagacité les inventions de l'Europe; et, après les avoir perfectionnées, on les adapte merveilleusement aux besoins du pays. Les hommes y sont industrieux, mais ils n'y cultivent par la science de l'industrie. On y trouve de bons ouvriers et peu d'inventeurs. Fultoa colporta longtemps son génie chezlespeuples étrangers, avant de pouvoir le consacrer à son pays.
Celui qui veut juger quel est l'état des lumières parmi les Anglo-Américains , est donc exposé à voir le même objet sous deux différents aspects. S'il ne fait attention qa'aux savants , il s'étonnera de leur petit nombre ; et , s'il compte les ignorants , le peuple américain lui semblera le plus éclairé de la terre. .
. La population tout entière se trouve placée entre ces deux extrêmes : je l'ai déjà dit ailleurs.
Dans la Nouvelle-Angleterre , chaque citoyen reçoit les notions élémentaires des connaissances humaines ; il apprend en outre quelles sont les doctrines et les preuves de sa religion ; on lui foit connaître l'histoire de sa patrie^ et les traitsjprin-
eipaux de la constitution qai la rég^it. Dans le Connecticht et le Massachusetss, il est fort rare de trouver un homme qui ne sache qu'imparfaitement toutes ces choses, et celui qui les ignore absolument est en quelque sorte un phënomène.
Quand je compare les républiques grecque et romaine à ces républiques d'Amérique ; les bibliothèques manuscrites des premières et leur populace grossière, aux mille journaux qui sillonnent les secondes , et an peuple éclairé qui lès habite ; lorsque ensuite je songe à tous les efforts qu'on fait encore pour juger de l'un à l'aide des autres, et prévoir, par ce qui est arrivé il y a deux mille ans , ce qui arrivera de nos jours , je suis tenté de brûler mes livres , afin de n'appliquer que des idées nouvelles à un état social si nouveau.
Il ne faut pas, du reste, étendre indistinctement à toute l'Union ce que je dis de la Nouvelle-' Angleterre. Plus on s'avance à l'ouest ou vers le midi, et plus l'instruction du peuple diminue. Dans les Etats qui avoisinent le golfe du Mexique , il se trouve, ainsi que parmi nous,. un certain nombre d'individus qui sont étrangers aux éléments des connaissances humaines. Maison chercherait vainement , aux Etats-Unis , un seul canton qui fût resté plongé dans l'ignorance. La raison eu est simple : les peuples de l'Earope sont partis des ténèbres et de la barbarie pour s'avanter vers là civilisation et vers les lumières. Leurs
progrès ont été inégaux : les uns ont conra dan» cette carrière, les autres n'ont fait en quelque sorte qu'y marcher; plusieurs se sont arrêtés, et ils dorment encore sur le chemin.
Il n'en a point été de même aux Etats-Unis. .
Les Angio- Américains sont arrivés tout civilisés sur le sol que leur postérité occupe; ils n'ont point eu à apprendre , il leur a suffi de ne pas oublier» Or, ce sont les fils de ces mêmes Américains qui , chaque année , transportent dans le désert, avec leur demeure, les connaissances déjà acquises et l'estime du savoir. L'éducation leur a fait sentir l'utilité des lumières , et les a mis en état de transmettre ces mêmes lumières à leurs descendants. Aux États-Unis , la société n'a donc point d'enfance ; elle naît a l'âge viriL
Les Américains ne font aucun usage du mot de paysan; ils n'emploient pas le mot, parce qu'ils n'ont pas l'idée : l'ignorance des premiers âges, la simplicité des champs, la rusticité du village ne se sont point conservées parmi eux , et ils ne conçoivent ni les vertus , ni les vices , ni les habitudes grossières, ni les grâces naïve» d'une civilisation naissante.
Aux extrêmes limites des Etats confédérés, sur les confins de la société et du désert, se tient une population de hardis aventuriers qui , pour fuir la pauvreté prête à les atteindre sous le toit paternel , n'ont pas craint de s'enfoncer dans les itolitudes de l'Amérique i et d'y chercher une
noarelle patrie. A peine arrirë sur le liea qni doit lui servir d'asile , le pionnier abat quelques arbres à la bâte , et élève une cabane sous la feuillée. Il n'y a rien qui offre un aspect plus misérable que ces demeures isolées. Le voyageur qui s'en approche vers le soir, aperçoit de loin reluire , à travers les murs, la flamme du foyer; et la nuit , si le vent vient à s'élever, il entend le toit de feuillage s'agiter avec bruit au milieu des arbres de la forêt. Qui ne croirait que cette pauvre chaumière sert d'asile à la grossièreté et à l'ignorance? Il ne faut pourtant établir aucuns rapports entre le pionnier et le lieu qui lui sert d'asile. Tout est primitif et sauvage autour de lui, mais lui est, pour ainsi dire, le résultat de dixbuit siècles de travaux et d'expérience. Il porte le vêtement des villes, en parle la langue, sait le passé , est cnrieux de l'avenir, argumente sur le présent ; c'est un homme très-civilisé qui, pour un temps , se soumet à vivre au milieu des bois, et qui s'enfonce dans les déserts du Nouveau- Monde avec la Bible , une hache et des jour* naux.
Il est difficile de se figurer avec quelle incroyable rapidité la pensée circule dans le sein de ces déserts (1).
(1) J*ai parcouru une partie des frontières des États-Unis sur une espèce de charrette découverte qu*on appelajgj^, malle. Nous marchions grand train nuit et jour par demflw mÎDs à peine frayés , au milieu dHmmeoses forêts dVbres
Je ne crois point qu'il se fasse un aussi grand mouvement intellectuel dans les cantons de France les plus éclairés et les plus peuplés (1).
On ne saurait douter qu'aux États-Unis l'instruction du peuple ne serve puissamment aa maintien de la république démocratique. Il en sera ainsi , je pense , partout où l'on ne séparera point l'instruction qui éclaire l'esprit , de l'édu* cation qui règle les mœurs.
Toutefois, je ne m'exagère point cet avantage, et
verts; lorsque robscuritë devenait impénétrable, mon con* ducteur aRumait des branches de mélèze , et nous continuions notre route à leur clarté. De loin en loin on rencontrait une chaumière au milieu des bois : c^était l*hdtel de la Poste. Le courrier jetait i la porte de cette demeure isolée un énorme paquet de lettres, et nous reprenions n^e course au galop, laissant i chaque habitant du Yoisinage le soin de venir chercher sa part du trésor.
(1) En 1832, chaque habitant du Michigan a fourni 1 fr. 92 cent, i la taxe des lettres , et chaque habitant des Flortdes, 1 fr. 5 cent. (Yoy. National Calendar, 1833, p. 244). Dans la même année , chaque habitant du département du Nord a payé à TÉtat pour le même objet ,1 fr. 4 cent. (Voyez Compte général de l'adminiêtration des finances, 1835, page 623). Or, le Michigan ne comptait encore à cette époque que sept habitants par lieue carrée, et la Floride , cinq. L*lnstruction était moins répandue et Tactivité moins grande dans ces deux districts que dans la plupart des États de TUnion : tandis que le département du Nord , ^^irenferme 3,400 individus par lieue carrée , forme une W^ortioni les plus éclairées et les plus industrielles de France.
je suis plus loin encore de croire, ainsi qu'un grand nombre de gens en Europe , qu'il suffise d'apprendre aux hommes à lire et a écrire pour en faire aussitôt des citoyens.
Les rentables lumières naissent principale* ment de l'expérience, et, si l'on n'avait pas habitué peu à peu les Américains à se gouverner eux-mêmes , les connaissances littéraires qu'ils possèdent ne leur seraient point aujourd'hui d'un grand secours pour y réussir.
J'ai beaucoup vécu avec le peuple aux États- Unis, et je ne saurais dire combien j'ai admiré son expérience et son bon sens.
N'amenefpas l'Américain a parler de l'Europe ; il montrera d'ordinaire une grande présomption et un assez sot orgueil. Il se contentera de ses idées générales et indéfinies qui , dans tous les pays , sont d'un si grand secours aux ignorants. Mais interrogez-le sur son pays, et vous verrez se dissiper tout a coup le nuage qui enveloppait son intelligence : son langage deviendra clair , net et précis , comme sa pensée. Il vous apprendra quels sont ses droits , et de quels moyens il doit se servir pour les exercer ; il saura suivant quels usages se mène le monde politique. Vous apercevrez que les règles de l'administration lui sont connues , et qu'il s'est rendu familier le mécanisme des lois. L'habitant des États-Unis n'a pas puisé dans les livres ces connaissances pratique/i et ces notions positives : son éducation littéraire
a pu le préparer à les receroir, mais ne les lai a point fournies.
C'est en participant à la législation que l'Américain apprend à connaître les lois ; c'est en goa^ vernant qu'il s'instruit des formes du gouvernement. Le grand œuvre de la société s'accomplit chaque jour sous ses yeux , et, pour ainsi dire» dans ses mains.
Aux Etats-Unis, l'ensemble de l'éducation des hommes est dirigé vers la politique; en Europe , son but principal est de préparer à la vie privée.
L'action des citoyens dans les affaires est un fait trop rare pour être prévu d'avance.
Dès qu'on jette les regards sur les deux sociétés , ces différences se révèlent jusque dans leur aspect extérieur.
En Europe, nous faisons souvent entrer les idées et les habitudes de l'existence privée dans la vie publique ; et comme il nous arrive de passer tout à coup de l'intérieur dô la famille au goa» vemement de l'État , on nous voit souvent discuter les grands intérêts de la société de la même manière que nous conversons avec nos amis.
Ce sont au contraire les habitudes de la vie publique que les Américains transportent presque toujours dans la vie privée. Chez eux, l'idée du jury se découvre parmi les jeux de l'école, et l'on retrouve les formes parlementaires jusque dans l'ordre d'un banquet.
<tUB LES LOIS 8Bie^yBNT PLV8 AU «AINTIBN DB LA BBPilBtlQUB DÉMOCRATIQUE AUX ETATS-UNIS QUE LES CAU8B8 9Wt* SIQUBS ET LES MOBUES PLUS QUE LES LOiSi
Tous les peuples de T Amérique ont un état social démocratique. — Cependant les institutions démocratiques ne se soutiennent que chez les Anglo- Américains. Les Espagnols de TAmérique du Sud, aussi favorisés par la nature^ physique que les Anglo-Américains, ne peuvent support ter la république démocratique. — Le Mexique , qui a adopté la constitution des États-Unis, ne le peut. — Les Anglo-Américains de TOuest la supportent avec plus de peine que ceux de r£st. — Raisons de ces différences.
J'ai dit qu*il fallait attribuer le maintien des institations dëmocratiqaesdes Etats-Unis aox cir* constances, aux lois et aux moeara (!)•
La plupart des Européens ne connaissent que la première de ces trois causes, et ils lui donnent une importance prépondérante qu'elle n'a pas.
Il est vrai que les Anglo-Américains ont apporté dans le Nouveau-Monde l'égalité des conditions. Jamais on ne rencontra parmi eux ni roturiers , ni nobles; les préjugés de naissance y ont toujours été aussi inconnus que les préjugés de pro-
(1) Je rappelle ici ait. lecteur le sens général dans lequel je prends le mot de mœurs; j'entends par ce mot rensent* ble des dispositions intellectuelles et morales que les hommes fl|Mrtettt dans l'état de société. gtized by Goo .
fession. L'état social se trouvant ainsi déniocra-' tique 5 la dérooctatie n'eut pas de peine à établir son empire.
Mais ce fait n'est point particulier aux États* Unis : presque toutes les colonies d'Amérique ont été fondées par des hommes égaux entre eux ou qui le sont devenus en les habitant. Il n'y a pas une seule partie du Nouveau-Monde où les Européens aient pu créer une aristocratie.
Cependant les institutions démocratiques ne prospèrent qu'aux États-Unis.
L'Union américaine n*a point d'ennemis à combattre. Elle est seule au milieu des déserts comme une ile au sein de l'Océan.
Mais la nature avait isolé de la même manière les Espagnols de l'Amérique du Sud ^ et cet isolement ne les a pas empêchés d'entretenir des armées. Ils se sont fait la guerre entre eux quand les étrangers leur ont manqué. Il n'y a que la démocratie anglo-américaine qui , jusqu'à présent, ait pu se maintenir en paix.
Le territoire de l'Union présente un champ sans bornes à l'activité humaine; il offre un aliment inépuisable à l'industrie et au travail. L'amour des richesses y prend donc la place de l'ambition , et le bien-être y éteint l'ardeur des partis.
.Mais dans quelle portion du monde rencontre-t-on des déserts plus fertiles , de plus grands fleuves, des richesses pins intactes et^plusinégii»
sables que dans FAmëriqne do Sud? Cependant rAmérique du Sud ne peut supporter la démocratie. S*il suffisait aux peuples pour être Iteureux d'avoir été placés dans un coin de l'univers, et de pouvoir s'étendre à volonté sur des terres inhabitées, les Espagnols de l'Amérique méridionale n'auraient pas à se plaindre de leur sort. Et quand ils ne jouiraient point du même boubeur que les habitants des Etats-Unis , ils devraient du moins se faire envier des penses de l'Europe. Il n'y a cependant pas sur la terre de nations plus misérables que celle de l'Amérique du Sud.
Ainsi , non-seulement les causes physiques ne peuvent amener des résultats analogues chez les Américains du Sud et ceux du Nord , mais elles ne sauraient même produire chez les premiers qi^âk^ue chose qui ne fût pas inférieur à ce qu'on voit en Europe , où elles agissent en sens con-* traire.
Les causes physiques n'influent dond pas autant qu'on le suppose sur la destinée des nations.
J'ai rencontré des hommes de la Nouvelle- Angleterre prêts à abandonner une patrie où ils au^ raient pu trouver l'aisance , pour aller chercher la fortune au désert. Près de là , j'ai vu la population française du Canada se presser dans un espace trop étroit pour elle, lorsque le même dé* sert était proche ; et^ tandis que l'émigrant des États-Unis acquérait avec le prix de quelques journées de travail un grand domaine , le Cana-.
dien payait la terre aussi cher que s'il eût eneor» habité la France.
Ainsi , la nature , en livrant auxE uropëens les solitudes du Nouveau-Monde, leur offre des biens dont ils ne savent pas toujours se servir.
J'aperçois chez d'autres peuples de l'Amërique les mêmes conditions de prospérité que chez les Angio • Américains , moins leurs lois et leurs mœurs; et ces peuples sont misérables* Les lois et les mœurs des Anglo-Américains forment donc la raison spéciale de leur grandeur et la cause prédominante que je cbercbe.
Je suis loin de prétendre qu'il y ait une bonté absolue dans les lois américaines : je ne crois point qu'elles soient applicables a tous les peuples démocratiques ; et , parmi elles , il egifsst plusieurs qui , aux États-Unis mêmes , me semblent dangereuses*
Cependant on ne saurait nier que la législation des Américains, prise dans son ensemble , ne soit l)ien adaptée au génie du peuple qu'elle doit régir et à la nature du pays.
Les lois américaines sont d(mo bonnes , et il laut leur attribuer une grande part dans le succès qu'obtient en Amérique le gouveroemenl de la démocratie ; mais je ne pense pas qu'elles en soient la cause principale. Et si elles me paraissent avoir plus d'influence sur le bonheur social des Américains que la çature même du jpajs^ d'un
autre çètë j'aperçois des raisons de croire qu'elles en exercent moins que les mœurs.
Les lois fédérales forment assurément la portion la plus importante de la législation des États- Unis.
liC Mexique , qui est aussi heureusement situé que l'Union anglo*américaine , s'est approprié ces xnêmes lois , et il ne peut s'habituer au gouvernement de la démocratie.
Il y a donc une raison indépendante des causes physiques et des lois , qui fait que la démocratie peut gouverner les État8-Unû|^
Mais voici qui prouve pluf^^^re. Presque tous les hommes qui habitent le territoire de l'Union sont xÉus du même sang. Ils parlent la même langue , prient Dieu de la même manière , sont soumis aux mêmes causes matérielles ; obéissent aux mêmes lois. D'où naissent donc les différences qu'il faut observer entre eux ?
Pourqui, a l'est de l'Union , le gouvernement républicain se montre-t-il fort et régulier, et procède-t-il avec maturité et avec lenteur? Quelle cause imprime à tous ses actes un caractère de sagesse et de durée ?
]>'où vient , au contraire , qu'à l'ouest les pou^ voirs de la société semblent marcher au hasard ?
Pourquoi y règne-t-il , dans le mouvement des affaires, quelque chose de désordonné, de pas* sionné , on pourrait presque dire de fébrile , qai n' annonce point un long avenir ? ^^
Je ne compare plus le^ Anglo-Américains à daa peuples étrangers. J*oppose maintenant les Anglo-Américains les uns aux autres , el je cherche pourquoi ils ne se ressemblent pas. Ici tous les arguments tirés de la nature du pays et de la différence desioîdme manquent en même temps. Il faut rqcourir à quelque autre cause ; et cette cause , où la découTrirai-je , sinon dans les mœurs ?
C'est à l'est que les Anglo- Américains ont contracté le plus long usage du gouyemement de la démocratie , et qiCiU ont formé les habitudes et conçu les idées les puis favorables à son maintien. La démocratie y a peu à peu pénétré dans les usages , dans les opinions , dans les fornfts ; on la retrouve dans tout le détail de la vie sociale comme dans les lois. C'est à l'est que l'instruction littéraire et l'éducation pratique du peuple ont été le plus perfectionnées , et que la religion s'est mieux entremêlée à la liberté. Qu'est-ce que toutes ces habitudes , ces opinions , ces usages, ces croyances, sinon ce que j'ai appelé des mœurs?
A l'ouest , au contraire , une partie des mêmes avantages manque encore. Beaucoup d'Améri-* cains des États de l'ouest sont nés dans les bois , et ils mêlent à la civilisation de leurs pères les idées et les coutumes de la vie sauvage. Parmi eux , les passions sont plus violentes ; la morale religieuse , moins paissante ; les idées, moins arrêtées. Les hommes n'y exercent aucun contrôle
les uns sur les autres , car ils se conDaissent à peine. Les nations de l'ouest montrent donc, jus* qu*à un certain point, et Finexpërience et les habitudes déréglées des peuples naissants. Gepen*dant les sociétés , dans l'ouest , sont formées d'éléments anciens ; mais l'assemblage est nouveau.
Ce sont donc particulièrement les mœurs qui rendent les Américains des États-Unis , seuls , entre tous les Américains , capables de supporter l'empire de la démocratie ; et ce sont elles encore qui font que les diverses démocraties anglo-américaines sont plus ou moins réglées et prospères.
Ainsi , l'on s'exagère en Europe l'influence qu'exerce la position géographique du pays sur la durée des institutions démocratiques. On attribue trop d'importance aux lois , trop peu aux mœurs.. Ces trois grandes causes servent sans doute à régler et à diriger la démocratie américaine , mais s'il fallait les classer , je dirais que Icf^^eauses physiques y contribuent moins que les lois, 4 6|^le8 lois infiniment moins que les mœurs.
Je suis convaincu que la situation la plus heureuse et les meilleures lois ne peuvent maintenir une constitution en dépit des mœurs, tandis que celles-ci tirent encore parti des positions les plus défavorables et des plus mauvaises lois. L'import0ice des mœurs est une vérité commune à laquelle l'étude et l'expérience ramènent sans cesse. 11 me semble que je la trouve placée dans mon
esprit eomme un point central ; je l'aperçois au boni de toutes mes idées.
Je n'ai pins (ju'un mot à dire snr ce snjet.
Si je ne snis pomt parvenu à feire sentir an lecteur dans le cours de cet ouvrage l'importance que j'attribuais à l'expérience pratkjoe litos Américains, à leurs habitudes, à leurs opinions , en un mot à leurs mœurs , dans le maintien de leurs lois , j'ai manqué Je but principal que je me pro* posais en l'écrivant.
LES LOIS ET LES MOEURS SUFFIRAIENT-ELLES POUR MAIN- TENIR LES INSTITUTIONS DEMOCRATIQUES AUTRE PART tîu'EN AHÉRIQUk?
Les Angplo-Àiilérickihâ , transportas en Europe , taraient obligées d*y modifier leurs lois. — Il faut distinguer eutre les institutions démocratiques et les institutions américaines. — On peut concevoir des lois démocratiques meilleures ou du moins différentes de celles que s^est données la démocratie américaine. — L*exemple de TAmérique ■ protive seulement qu*il ne faut pas désespérer, à Taide . des lois et des mœurs, de régler la démocratie.
Tai dit que le succès des insâtutions démocra^ tiques aux Etals-Unis tenait aux lois elles-mêmes et aux mœurs plus qu'à la nature du pays.
Mais s'ensuit-il que ces mêmes causes transport tées ailleurs eussent seules la même puissance , et si le pays ne peut pas tenir Heu des lois et des
les mœan, les lois et les mœurs , à leur tour ,« peuTest-elles tenir lieu^ du pays ?
Ici l'oii concerra sans peine que les éléments de preuves nous manquent : on rencontre ^ns le * Moureau-Monde d'autres peuples que 1q| Anglo- Américains « et ces peuples étant soumis aux mé-» mes causes matérielles que ceux*ci , j'ai pu les comparer entre eux.
Mais, hors de F Amérique., il n'y a point de nations qui , privées des mêmes avantages physî^ ques que les Anglo-Américains , aient cq>endanl adopté leurs lois et leurs mœurs.
Ainsi nous n'avons point d'objet de comptason ; en cette matière on ne peut que hasarch^r des opinions. /
Il me semble d'abord qu'il faut distinguer soigneusement les institutions des États-Unis d'avec les institutions démocratiques en général.
Quand je songe à l'état de l'Europe , à ses grands peuples , a ses populeuses cités , à ses formidables armées, aux complications de sa politique î je ne saurais croire que les Angl^Américains eux-mêmes , transportés avec leurs idées, leurs religion , leurs mœurs , sur notre sol , puissent y vivre sans y modifier considérablement leurs lois.
Maison peut supposer un peuple démocratique organisé à'une autre manière que le peuple américain.
Est-il donc impossible de concevoir un gouver-
nement fondé sur Jes volontés réelles de la majorité , mais où la majorité i faisant violence aux instincts d'égalité qai lai sont naturels ; en faveur t de Tordre et de la stabilité de FEtat , consentirait à revêtir de tontes les attributions du pouvoir exécutif une famille on un homme ? Ne sauraiton imaginer une société démocratique où les forces nationales sefaient plus centralisées qu'aux Etats-Unis; où le peuple exercerait un empire IV moins direct et moins irrésistible sur les affaires générales, et où cependant chaque citoyen , revêtu de certains droits , prendrait part , dans sa sphère , à la marche du gouvernement?
Ce que j*ai vu che% les Anglo-Américains me porte à croire que des institutions démocratiques de cette nature , introduites prudemment dans la société, qui s*y mêleraient peu à peu aux habitudes , et s'y fondraient graduellement avec les opinions mêmes du peuple , pourraient subsister ailleurs qu'en Amérique.
Si les lois des Etats-Unis étaient les seules lois démoci;{i.tiques qu'on doive imaginer , ou les plus parfaites qu'il soit possible de rencontrer , je conçois qu'on pût en conclure que le succès des lois des Etats-Unis ne prouve rien pour le succès des lois démocratiques en général , dans un pays moins favorisé de la nature. «
Mais si les lois des Américains me paraissaient défectueuses en beaucoup de points , et qu'il me soit aisé, de les conceP^oir autres , la nature spé-
cîale du pays ne me prouve point que des inatitatîons démocratiques ne puissent réussir chez un peuple où les drconstances physiques se tromant moins favorables, les lois seraient meilleures.
Si les hommes se montraient différents enAmé* rique de ce qu'ils sont ailleurs , si leur état social faisait naître chez eux des habitudes et des opinions contraires à celles qui naissent . en Europe de ce même état social , ce qui se passe dans les démocraties américaines n'apprendrait rien sur ce qui doit se passer dans les autres.démocraties.
Si les Américains montraient les mêmes penchants que tous les autres peuples démocratiques^ -et que leurs législateurs s'en fussent rapportés à Ja nature du pays et à la faveur des circonstances pour contenir ces penchants dans de justes limites , la prospérité des États-Unis devant être attribuée à des causes purement physiques , ne prouverait rien en faveur des peuples qui voudraient suivre leurs exemples sans avoir leurs avantages naturels.
Mais ni l'une ni l'autre de ces suppositions ne se trouvent vérifiées par les faits.
J'ai rencontré, en Amérique des passions analogues à celles que nous voyons en Europe : les nues tenaient à la nature même du cœur humain ; les autres , à l'Etat «démocratique de Ja société.
C'est ainsi que j'ai retrouvé aux Etats-Unis l'inquiétude du cœur , qui est naturelje auxjiommes.
quand tbutes les conditions étant à peu près égales , chacun voit las mêmes chances de s^élerer. J'y ai rencontré le sentiment démocratique de l'enTie exprimé de mille manières différentes. J'ai remarqaé que le peuple y montrait souvent , dans la conduite des affaires , un grand mélange ^e présomption et d'ig;norance ; et j^en ai conclu qu'en Amérique comme parmi nous , les hommes étaient sujets aux mêmes imperfections et exposés aux mêmes misères.
Mais quand je Tins à examiner attentivement l'état de la société , je découvris sans peine que les Américains avaient fait de grands et heureux efforts pour combattre ces faiblesses du cœur humain et corriger ces défauts naturels de la dé* mocratie.
Leurs diverses lois municipales me parurent comme autant de barrières qui retenaient dans une sphère étroite l'ambition inquiète des citoyens) et tournaient au profit de la commune les mêmes passions démocratiques qui eussent pu renverser l'État. Il me sembla que les législateurs américains étaient parvenus à opposer , non sans «uccès , l'idée des droits aux sentiments de l'envie ; aux mouvements continuels du monde politique , l'immobilité de la morale religieuse ; l'expérience du peuple ^ à son ignorance théorique ; et son habitude des affaires , à la fougue de ses désirs.
^ Les Américains ne s'en sont^onç pas rapportés
à la nature du pays pour combattra les dangws qui naissent de leur constitution et de leurs lois politiques. A des maux qu'ils partagent avec tous les peuples démocratiques , ils ont appliqué des remèdes dont eux seuls , jusqu'à présent , se sont ayisës ; et quoiqu'ils fussent les premiers à en faire l'essai , ils ont réussi*
Les mœurs et les lois des Américains ne sont pas les seules qui puissent convenir aux peuples démocratiques; mais les Américains ont montré qu'il ne faut pas désespérer de régler la démocra* tie à l'aide des lois et des mœurs.
Si d'autres peuples , empruntant à l'Amérique cette idée générale et féconde , sans vouloir du reste imiter ses habitants dans l'application particulière qu'ils en ont faite, tentaient de se rendre propres à l'état social que la Providence impose aux hommes de nos jours, et cherchaient ainsi à échapper au despotisme ou à l'anarchie qui les menacent , quelles raisons avons-nous de croire qu'ils dussent échouer dans leurs efforts ?
L'organisation et l'établissement de la démocratie parmi les chrétiens est le grand problème politique de notre temps. Les Américains ne résolvent point sans doute ce. problème , mais ils fournissent d'utiles renseignements à ceux qui veulent le résoudrCé