‹ De la democratie en AméricqueChapitre 40 sur 48 · IMFOHTANGP DE CB QUI PRECEDE PAR RAPPORT' A L^EVROPE · texte numérisé non relu

IMFOHTANGP DE CB QUI PRECEDE PAR RAPPORT' A L^EVROPE

On découvre aisément pourquoi je me suis livré aux recherches qui précèdent. La question que j*ai soulevée n'intéresse pas seulement les États-Unis, mais le monde entier; non pas une nation, mais tous les hommes.

Si les peuples dont Tétat social est démocratique ne pouvaient rester libres que lorsqu'ils habit tent des déserts , il faudrait désespérer du sort futur de l'espèce humaine ; car les hommes marchent rapidement vers la démocratie , et les déserts se remplissent.

S'il était vrai que les lois et les mœurs fussent insuffisantes au maintien des institutions démocratiques , quel autre refuge resterait-il aux nations sinon le despotisme d'un seul ?

Je sais que de nos jours il y a bien des gens honnêtes que cet avenir n'effraie guère , et qui , fatigués de la liberté , aimeraient à se reposer enfin loin de ses orages.

Mais ceux-là connaissent bien mal le port vers lequel ils se dirigent. Préoccupés de leurs soj^r venirs , ils jugent le pouvoir absolu par ce qu'il a été jadis , et non par ce qu'il pourrait être de nos jours.

Si le pouvoir absolu venait à s'établir de nouveau chez les peuples démocratiques de l'Europe,

je ne doute pas qa'il n'y prit une forme nouvelle et qu'il ne s'y montrât sous des traîts^ inconnus a nos pères.

Il fut un temps en Europe où la loi , ainsi que le consentement du peuple , avait revêtu les rois d'un pouvoir presque sans bornes. Mais il ne leur arrivait presque jamais de s'en servir.

Je ne parlerai point des prérogatives de la no«blesse , de Fautoritë des cours souveraines , du droit des corporations, des privilèges de province, qui , tout en amortissant les coups de l'autorité , maintenaient dans la nation un esprit de résistance.

Indépendamment de ces institutions politiques qui , souvent contraires à la liberté des particuliers , servaient cependant à entretenir l'amour de la liberté dans les âmes , et dont , sous ce rapport, l'utilité se conçoit sans peine , les opinions et les mœurs élevaient autour du pouvoir royal des barrières moins connues, mais non moins puissantes.

La religion , l'amour des sujets , la bonté du prinee , Fbonneur , l'esprit de &mille , les préjugés de province , la coutume et l'opinion publique, bornaient le pouvoir des rois, et enfermaient dans un cercle visible leur autorité.

Des barrières qui arrêtaient jadis la tyrannie , que nous reste- t-il aujourd'hui ?

La religion ayant perdu son empire sur les âmes , la borne la plus visible qui divisait le bien et le mal se trouve renversée; tout semble douteux et incertain dans le monde moral ; les rois et les peuples y marchent au hasard , et nul ne saurait dire où sont les limites naturelles du despotisme et les bornes de la licence.

De longues révolutions ont pour jamais détruit le respect qui environnait les chefs de l'Etat* Déchargés du poids de l'estime publique , les princes peuvent désormais se livrer sans crainte 9 l'enivrement du pouvoir.

Quand les rois voient le cœur des peuples qui vient au devant d'eux , ils sont cléments , parce qu'ils se sentent forts; et ils ménagent l'amour de leurs sujets , parce que l'amour des sujets est l'ap* pui du trône. Il s'établit alors entre le prince et le peuple un échange de sentiments dont la douceur rappelle au sein de la société l'intérieur de la famille. Les sujets , tout en murmurant contre le souverain, s'affligent encore de lui déplaire , et le souverain frappe ses sujets d'une main légère, ainsi qu'un père châtie ses enfants.

Mais quand une fois le prestige de la royauté s'est évanoui au milieu du tumulte des révolutions ; lorsque les rois , se succédant sur le trène, y ont tour â tour exposé aux regards des peuples la faiblesse du droit et la dureté du /afV, personne

ne voit plas dans le souverain le père de l'âtal , et chacun y aperçoit un maître. S*il est faible , on le méprise ; on le hait s'il est fort. Lui-même est plein de colère et de crainte ; il se voit ainsi qu'on étranger dans* son pays, et il traite ses su* jeiB en vaincus.

Quand les provinces et les villes formaient autant de nations différentes au milieu de la patrie commune, chacune d'elles avait un esprit parti* çulier qui s'opposait à l'esprit général de la servitude; mais aujourd'hui que toutes les parties du même empire, après avoir perdu leurs franchises, leurs usages , leurs préjugés et jusqu'à leurs souvenirs et leurs noms, se sont habituées à obéir aux mêmes lois , il n'est pas plus difficile de les opprimer toutes ensemble que d'opprimer séparément l'une d'elles.

Pendant que la noblesse jouissait de son pouvoir et longtemjgiiencore après qu'elle l'eut perdu, l'honneur aristocratique donnait une force extraordinaire aux résistances individuelles.

On voyait- alors des hommes qui , malgré leur impuissance, entretenaient encore une haute idée de leur valeur individuelle , et osaient résister isolément à l'effort de la puissance publique. ,

Mais de nos jours où toutes les classes achèvent de se confondre y où l'individu disparait de plus en plus dans la foule et se perd aisément au milieu de l'obscurité commune, aujourd'hui que l'honneur monarchique ayant presque perdu son

empire sans être remplacé par la vertu, rien ne soutient plus Thomme au-dessus de lui-même^ . qui peut dire où s'arrêteraient les exigences du pouvoir et les complaisances de la faiblesse?

Tant qu'a duré l'esprit de famille , l'homme qui luttait contre la tyrannie n'était jamais seul ; il trouvait autour de lui des clients, des amis héréditaires , des proches. Et cet appui lui eût-il manqué , il se sentait encore soutenu par ses aïeux et animé par ses descendants. Mais quand les patrimoines se divisent , et quand en peu d'années les races se confondent, où placer l'esprit de fajuille?

Quelle force reste-t-il aux coutumes chez un peuple qui a entièrement changé de face et qui en change sans cesse , où tous les actes de tyrannie ont déjà un précédent , où tous les crimes peuvent s'appuyer sur un exemple, où l'on ne saurait rien rencontrer d'assez ancien pour qu'on redoute de le détruire , ni rien concevoir de si nouveau qu'on puisse l'oser?

Quelle résistance offrent des mœurs qui se sont déjà pliées tant de fois ?

Que peut l'opinion publique elle-même , lorsqu'il n'existe pas vingt personnes qu'un lien commun rassemble ; quand il ne se rencontre ni un homme , ni une famille., ni un corps , ni une classe , ni une association libre , qui puisse repré. «enter et faire agir cette opinion ?

, Quand chaque citoyen étant également impuis-

sant , également pauvre , également isolé , né peut opposer que sa faiblesse individuelle à la force organisée du gouvernement ?

Pour concevoir quelque chose d'analogue à ce qui se passerait alors parmi nous , ce n'est point à nos annales qu'on devrait recourir. Il faudrait peut-être interroger les monuments de l'antiquité, et se reporter à ces siècles affreux de la tyrannie romaine, où les mœurs étant corrompues, les souvenirs effacés, les habitudes détruites, les opinions chancelantes, la liberté, chassée des lois , ne sut plus où se réfugier pour trouver un asile; où rien ne garantissant plus les citoyens, et les citoyens ne se garantissant plus eux-mêmes, on vit des hommes sejouer de la nature humaine, et des princes lasser la clémence du Ciel plus tôt que la patience de leurs sujets.

Ceux-là me semblent bien aveugles qui pensent retrouver la monarchie de Henri IV ou de Louis XIV. Quant à moi , lorsque je considère l'état où sont déjà arrivées plusieurs nations eu^ ropéennes et celui où toutes les autres tendent, je me sens porté, à croire que bientôt parmi elles il. ne se trouvera plus de place que pour la liberté démocratique ou pour la tyrannie des Césars.

Ceci ne mérite-t-il pas qu'on y songe? si les hommes devaient arriver, en effet, à ce point qu'il fallût les rendre tous libres ou tous esclaves, tous égaux en droits ou tous privés de droits?

Si ceux qui gouvernent les sociétés en étaient

réduits a cette alternative d'ëlever gradaellemeat la foule jusqu'à eux, ou de laisser tomber tous les citoyens au-dessous du niveau de rhuoianîtë, n'en serait-ce pas assez pour vaincre bien des doutes , rassurer bien des consciences , et préparer cliacun à faire abément de grands sacrifices?

Ne faudrait-il pas alors considérer le développement graduel des institutions et des mœurs démocratiques, non comme le meilleur, mais comme le seul moyen qui nous reste d*étre libres? et , sans aimer le gouvernement de la démocratie , ne serait-on pas disposé à l'adopter comme le re* mède le mieux applicable et le plus bonnéte qu'cm puisse opposer aux maux présents de la société ?

Il est difiicile de faire participer le peuple au gouvernement ; il est plus difiicile encore de lai fournir l'expérience et de lui donner les sentiments qui lui manquent pour bien gouverner.

Les volontés de la démocratie sont cbangeantes ; ses agents , grossiers ; ses lois , imparfaites : je raccorde. Mais s'il était vrai que bientôt il ne dût exister aucun intermédiaire entre l'empire de ki démocratie et le joug d'un seul, ne devrions-nous pas plutôt tendre vers l'un que nous soumettre volontairement à l'autre? et s'il fallait enfin en ar* river à une complète égalité, ne vaudrait-il pas mieux se laisser niveler par la liberté que par un despote?

Ceux qui, après avoir In ce livre, jugeraient qu'en l'écrivant j'ai voulu proposer les lois et les

..tn^rs anglo- américaines à Timitation de tous les peuples qui ont un état social démocratique, ceux-là auraient commis une grande erreur ; ils se seraient attachés à la forme , abandonnant la substance même de ma pensée. Mon but a été de montrer, par l'exemple de TAmérique, que les lois et surtout lesmœurs pouvaient permettre à un peuple décoocratique de rester libre. Je suis, du reste , très-loin de croire que nous devions suivre l'exemple que la démocratie américaine a donné, et imiter les moyens dont elle s'est servie pour atteindre ce but de ses efforts; car je n'ignore point quelle est l'influence exercée par la nature du pays et les faits antécédents sur les constitutions politiques, et je regarderais comme un grand malheur pour le genre humain , que la liberté , dût en touslieuxse produire sous les mêmes traits. Mais je pense que , si l'on ne parvient à introduire peu à peu et à fonder enfin parmi nous des institutions démocratiques, et que, si Ton renonce à donner à tous les citoyens des idées et des sen* tiraents qui d'abord les préparent à la liberté et «nsuite leur en permettent l'usage, il n'y aura d'indépendance pour personne, ni pour le bourgeois, ni pour le noble, ni pour le pauvre, ni pour le riche , mais une égale tyrannie pour tous ; et je prévois que , si Ton ne réussit point avec le temps à fonder parmi nous l'empire paisible du plus grand nombre , nous arriverons tôt ou tard au pouvoir illimité d'un seul . g,,,, ^y Google m. 10

QUELQUES CONSIDÉRATIONS SDR l''ÉtAT ACTUEL ET I.\- VENIR PROBABLE DES TROIS RACES QUI AABITENT LB TERRITOIRE DBS ETATS-UNIS.

La tâche principale que je m'étais imposée est maintenant remplie; j*ai montré, aatant du moins que je pouyais y réussir, quelles étalent les lois de la démocratie américaine ; j*ai fait connaître quelles étaient ses mœurs. Je pourrais m*arrêter ici ; mais le lecteur trouverait peut-être que je n*ai point satisfait son attente.

On rencontre en Amérique autre chose encore qu'une immense et complète démocratie ; on peut envÎ8ag;er sous plus d'un point de vue lés peuples qui habitent le Nouveau-Monde.

Dans le cours de cet ouvrage , mon sujet m'a souvent amené à parler des Indiens et des Nègres; mais je n'ai jamais eu le temps de m'arrêfer pour montrer quelle position occupent ces deux races au milieu du peuple démocratique que j'étais occupé à peindre; j'ai dit suivant quel esprit, et a l'aide de quelles lois la confédération anglo-

américaine avait été formée ; je n'ai pu indiquer qu'en passant , et d'une manière fort incomplète, les dangers qui menacent cette confédération , et il m'a été impossible d'exposer en détail quelles étaient , ^^épendamment des lois et des mœurs, ses chances de durée. En parlant des républiques unies, je n'ai hasardé aucune conjecture sur la permanence des formes républicaines dans le Nouveau-Monde, et, faisant souvent allusion à l'activité commerciale qui règne dans l'Union , je n'ai pu cependant m'occuper de l'avenir des Américains comme peuple commerçant.

Ces objets , qui tomihent à mon sujet , n'y entrent pas ; ils sont Américains sans être démocratiques , et c'est surtout ]a démocratie dont j'ai voulu faire le portrait.' J'ai donc dû les écarter d'abord ; mais je dois y revenir en terminant.

Le territoire occupé de nos jours ou réclamé par l'Union américaine s'étend depuis l'Océan atlantique jusqu'aux rivages de la mer du Sud. A l'est ou à l'ouest , ses limites sont donc celles mêmes du continent ; il s'avance au midi sur le bord des Tropiques, et remonte ensuite au milieu des glaces du nord (!)•

Les hommes répandus dans cet espace ne forment point , comme en Europe , autant de rejetons d'une même famille. On découvre en eux , dès le premier abord , trois races naturellement distinctes et je pourrais presque dire TOnemies. L'éducation , la loi , l'origine et jusqu'à la forme extérieure des traits, avaient élevé entre elles une barrière presque insurmontable ; la fortune les a rassemblées sur le même sol , mais elle les a mêlées sans pouvoir les confondre , et chacune poursuit à part sa destinée.

Parmi ces hommes si divers , le premier qui attire les regards, le premier en lumière, en puissance, en bonheur, c'est l'homme blanc, l'Européen , l'homme par excellence ; au-dessous de lui paraissent le Nègre et l'Indien.

Ces deux races infortunées n'ont de commun ni la naissance , ni la figure , ni le langage , ni les mœurs ; leurs malheurs seuls se ressemblent. Toutes deux occupent une position également inférieure dans le pays qu'elles habitent ; toutes deux éprouvent les effets de la tyrannie ; et si leurs misères sont différentes , elles peuvent en accuser les mêmes auteurs. .

Ne dirait-on pas , à voir ce qui se passe dans le monde , que l'Européen est aux hommes des autres races ce que l'homme lui-même est aux animaux. Il les fait servir à son usage , et quand il ife peut les plier , il les détruit.

L'oppression a enlevé du même coufP,^l^ des-

cendants des Africains, presque toas les privilèges de rhumanité ! Le Nègre des États-Unis a perdu jusqu'au souvenir de son pays ; il n*entend plus la langue qu'ont parlée ses pères; il a abjuré leur religion et oublié leurs mœurs ; en cessant ainsi d'appartenir a TAfrique , il n'a pourtant acquis aucun droit aux biens de FEurope ; mais il s'est arrêté entre les deux sociétés ; il est resté isolé entre les deux peuples : vendu par l'un et répudié par l'autre ; ne trouvant dans l'univers entier que le foyer de son maître pour lui offrir l'image incomplète de la patrie.

Le Nègre n'a point de famille; il ne saurait voir dans la femme autre chose que la compagne passagère de ses plaisirs, et, en naissant, ses fils sont ses égaux.

Appellerai*je un bienfait de Dieu ou une dernière malédiction de sa colère , cette disposition de l'âme qui rend l'homme insensible aux misères extrêmes , et souvent même lui donne une sorte de goût dépravé pour la cause de ses malheurs?

Plongé dans cet abîme de maux , le Nègre sent à peine son infortune ; la violence l'avait placé dans l'esclavage : l'usage de la servitude lui a donné des pensées et une ambition d'esclave ; il admire ses tyrans plus encore qu'ils ne les hait, ei^.trouve sa joie et son orgueil dan» la servile imitati^ade ceux qui l'opprâQient.

Soif mtelligenc0;ftjp[st abaissé|3 au niveta de son

ame.

dbyGooQle 10.^

Le Nègre entre en même temps dans la servitude et dans la vie. Que dis-je? souvent on l'achète dès le ventre de sa mère ; et il commence , pour ainsi dire, à être esclave avant que de naître*

Sans besoin comme sans plaisir , inutile à lui-» même , il comprend , par les premières notions qu'il reçoit de l'existence , qu'il est la propriété d'un autre dont l'intérêt est de veiller sur ses jours ; il aperçoit que le soin de son propre sort ne lui est pas dévolu ; l'usage même de la pensée lui semble un don inutile de la Providence , et il jouit paisiblement de tous les privilèges de sa

S'il devient libre*, Tindépendance lui parait souvent alors une chaîne plus pesante que l'esclavage même ; car , dans le cours de son existence , il a appris à se soumettre à tout, excepté à la raison : et quand la raison devient son seul guide il ne saurait reconnaître sa voix. Mille besoins nouveaux l'assiègent, et il manque des connaissances et de l'énergie nécessaires pour leur résister. Les besoins sont des maîtres qu'il faut combattre ; et lui n'a appris qu'à se soumettre et qu'à obéir. Il en est donc arrivé à ce comble de misère , que la servitude l'abrutit et que la liberté le fait périr.

L'oppression a'a pas exercé moins d'influence sur les races indiennes ; mais ses efiets sopt différents. . ' . '

^vant l'arrivée des blancs dans le Nouveau-

Monde, les hommes qal habitaient FAmérique da Nord vivaient tranquilles dans les bois. Livrés aux vicissitudes ordinaires de la vie sarivage , ils montraient les vices et les vertus des peuples incivilisés. Les Européens , après avoir dispersé au loin les tribus indiennes dans les déserts , les ont condamnées à une vie errante et vagabonde, pleine d'inexprimables misères.

Les nations sauvages ne sont gouvernéos que par les opinions et les mœurs.

En affaiblissant parmi les Indiens de l'Amérique du Nord le sentiment de la patrie , en dispersant leurs familles, en obscurcissant leurs traditions , en interrompant la chaîne des souvenirs , en changeant toutes leurs habitudes, en accroissant, outre mesure, leurs besoins, la tyrannie européenne les a rendus plus désordonnés et moins civilisés qu'ils n'étaient déjà. La condition morale et l'état physique de ces peuples n'ont cessé d'empirer en même temps, et ils sont devenus plus barbares à mesure qu'ils étaient plus malheureux. Toutefois , les Européens n'ont pu modifier entièrement le caractère des Indiens , et avec le pouvoir de les détruire , ils n'ont jamais eu celui de les policer et de les soumettre.

Le Nègre est placé aux dernières bornes de la servitude ; l'Indien , aux limites extrêmes do la liberté. L'esclavage ne produit guère chez le premier des effets plus funestes que l'indépendance chez le second. ^ ^

Le Nègre a perdu jusqu'à la propriété de sâper« sonne , et ne saurait disposer de sa propre existence sans commettre une sorte de larcin.

Le sauvage est livré à lui-même dès qull peut agir. A peine s'il a connu l'autorité de la famille; il n'a jamais plié sa volonté devant celle d'aucun de ses semblables ; nul ne lui a appris à discerner une obéissance volontaire d'une honteuse subjection , et; il ignore jusqu'au nom de la loL Pour lui , être libre, c'est échapper à presque tous les liens de la société. Il se complaît dans cette indépendance barbare , et il aimerait mieux périr que d'en sacrifier la moindre partie. La civilisation a peu de prise sur un pareil homme.

Le Nègre fait mille efforts inutiles pour s'introduire dans une société qui le repousse ; il se plie aux goûts de ses oppresseurs , adopte leurs opi^ nions , et aspire, en les imitant , à se confondre avec eux. On lui a dit , dès sa naissance , que sa race est naturellement inférieure à celle des blancs , et il n'est pas éloigné de le croire ; il a donc honte de lui-même. Dans chacun de ses traits, il découvre une trace de l'esclavage, et, s'il le pouvait, il consentirait avec joie à se répudier tout entier.

L'Indien, au contraire, a l'imagination toute remplie de la prétendue noblesse de son origne. Il vit et meurt au milieu de ces rêves de son orgueil. Loin de vouloir plier ses mœurs aux nôtres, il s'attache à 1a barbarie comme à un signe distinc-

tif de'sa race , et il repousse la civilisation , moins encore, peut-être, en haine d'elle, que dans la crainte de ressembler aux Européens (1).

A la perfection de nos arts il ne veut opposer que les ressources du désert; à notre tactique.

(1) L^indigène de rAmérique du Nord conserye ses opi' nions et jusqu'au moindre détail de ses habitudes avec une inflexibilité qui n'a point d'exemple dans l'histoire. Depuis plus de deux cents ans que les tribus errantes de rAmérique du Nord ont des rapports journaliers ayec la race blanche , ils ne lui ont emprunté , pour ainsi dire , ni une idée, ni un u^age. Les hommes d^Europe ont cependant exercé nUe trè»»grande influence sur les sauvages. Ils ont rendu le caractère indien plus désordonné , mais ils ne l'ont pas rendu plus européen.

Me trouvant dans l'été de 1831 derrière le lac Hichigan , dans un lieu nommé Green-Bay, qui sert d'extrême frontière aux États-Unis du côté des Indiens du nord-ouest , je fis connaissance avec un officier américain , le major H... qui, un jour , après m'a voir beaucoup parlé de l'inflexibilité du caractère indien , me raconta le fait suivant : « J'ai connu » autrefois , me dit-il , un jeune Indien qui avait été élevé. » dans un collège de la NouvellcAngleterre. Il y avait obx> tenu de grands succès , et y avait pris tout l'aspect exté- » rieur d'un homme civilisé. Lorsque la guerre éclata entre » nous et les Anglais , en 1810, je revis ce jeune homme ; » il servait alors dans notre armée , à la tète des guerriers » de sa tribu. Les Américains n'avaient admis les Indiens » dans leurs rangs qu'à la condition qu'ils s'ahtiendraient » de Phorrible usage de scalper les vaincus. Le soir de la ^ » bataille de***, C... vint s'asseoir auprès du feu de notre • bivouac ; je lui demandai ce qui lui était arrivé* dans la » journée ; il me le raconta , et , s'animant par degrés aux

que son courage indiscipliné; à la profondeur de nos desseins , que les instincts spontanés de sa nature sauTage.... il succombe dans cette lutte inégale.

Le Nègre voudrait se confondre avec l'Européen , et il ne le peut. L'Indien pourrait , jusqu'à un certain point , y réussir , mais il dédaigqp'de le tenter. La servilité de l'un le livre à l'esclavage, et l'orgueil de l'autre , à la mort.

Je me souviens que , parcourant les forêts qui couvrent encore l'Etat d'Alabama , je parvins un jour auprès de la cabane d'un pionnier; je ne voulus point pénétrer dans la demeure de l'Américain , mais j'allai me reposer quelques instants sur le bord d'une fontaine qui se trouvait nonloin de là dans le bois. Tandis que j'étais en cet endroit, il y vint une Indienne (nous nous trouvions alors près du territoire occupé par la nation des Creeks); elle tenait parla main une petite fille de cinq à six ans , appartenant à la race blanche, et que je supposai être la fille du pionnier. Une négresse les suivait. Il régnait dans le costume de l'Indienne une sorte de luxe barbare : des s^' neaux de métal étaient suspendus à ses narines et à ses oreilles; ses cheveux, mêlés de grains de

« souvenirs de ses exploits , il finit par entr^ouyrir son ha- » bit , en me disant : — Ne me trahissez pas , mais voyez ! » — Je vis en effet, ajouta le mtgor H... entre son corps ^ » et sa chemise, la chevelure d'un Anglais encore toute dé* » gouttante de sang. « „^ ^ ^^

verre, tombaient librement sur ses épaules, et je lis qu'elle n'était point épouse, car elle portait encore le collier de coquillage que les TÎerges ont coutume de déposer sur la couche nuptiale ; la négresse était revêtue d'habillements européens presqu'en lambeaux.

Elles yinrents'asseoir tontes trois sur les bords de la fontaine , et la jeune sauvage , prenant l'enfant dans ses bras lui prodiguait des caresses qu'on aurait pu croire dictées par le cœur d'une mère; de son côté, la négresse cherchait par mille innocents artifices, à attirer l'attention de la petite créole. Celle-ci montrait dans ses moindre mouvements , un sentiment de supériorité qui contrastait étrangement avec sa faiblesse et son âge ; on eût dit qu'elle usait d'une sorte de condescendance en recevant les soins de ses compagnes.

Accroupie devant sa maîtresse, épiant chacun de ses désirs, la négresse semblait également partagée entre un attachement presque maternel et une crainte servile; tandis qu'on voyait régner, jusque dans l'effusion de tendresse de la femme sauvage , un air libre , fier et presque farouche.

Je m'étais approché et je contemplais en silence ce spectacle ; ma curiosité déplut sans doute à l'Indienne; carellese leva brusquement, poussa l'enfant loin d'elle avec une sorte de rudesse , et après m'avoir lancé un regard irrité , s'enfonça dans le bois.

Il m'était souvent arrivé de voir réunis dans

les mêmes lieux des indiTidns appartenant aux trois races humaines qui peuplent l'Amérique du Nord ; j'avais déjà reconnu , dans mille effets divers , la prépondérance exercée par les blancs 5 mais il se rencontrait, dans le tableau que je viens de décrire , quelque chose de particulièrement touchant : un lien d'affection réunissait ici les op-* primés aux oppresseurs , et la nature , en s'efforçant de les rapprocher, rendait plus frappant encore l'espace immense qu'avaient mis entre enx les préjugées et les lois.

ETAT ACTUEL ET AVENIR PROBABLE DES TRIBUS INDIEFINES QUI HABITENT LE TERRITOIRE POSSEDE PAR L^UNIOII.

Disparition graduelle des races indigènes. — Comment elle s^père. — Misères qui accompagnent les migrations forcées des Indiens. — Les sauvages de rAmérique du Nord D^aTaient que deux moyens d^échapper à la destruction : la guerre ou la civilisation. — Us ne peuvent plus faire la guerre. — Pourquoi ils ne veulent pas se civiliser Ior8<' qu*ils pourraient le faire , et ne le peuvent plus quand il» arrivent à le vouloir. — Exemple des Creeks et des Chéroks. — Politique des États particuliers envers cesindieosr — Politique du gouvernement fédéral.

Toutes les trihus indiennes qui habitaient autrefois le territoire de la Nouvelle-Angleterre, le» Narragansetts, les Mohikans, les Pecots, ne vivent plus que dans le souvenir des homme8|les Lénapes,

qui reçurent Penn, il y a cent cinquante ans, sur les rives delà Delaware, sont aujourd'hui disparus. J'ai rencontré les derniers des Iroquois; ils demandaient l'aumône. Toutes les nations que je viens de nommers'étendaient jadis jusque sur les bords de la mer ; maintenant il faut faire plus de cent lieues dans l'intérieur du continent pour rencontrer un Indien. Ces sauvages n'ont pas seulement reculé , ils sont détruits (1). A mesure que les indigènes s'éloignent et meurent, à leurs place vient et grandit sans cesse un peuple immense. On n'avait jamais vu parmi les nations un développement si prodigieux , ni une destruction ai rapide.

Quant à la manière dont cette destruction s'opère , il est facile de l'indiquer.

Lorsque les Indiens habitaient seuls le désert dont on les exile aujourd'hui, leurs besoins étaient en petit nombre; ils fabriquaient eux-mêmes leurs armes , l'eau des fleuves était leur seule boisson, et ils avaient pour vêtements la dépouille des animaux dont la chair servait à les nourrir.

Les Européens ont introduit parmi les indigènes de l'Amérique du Nord les armes à feu , le fer et l'eau- de-vie 5 ils leur ont appris à remplacer par nos tissus les vêtements barbares dont la simplicité indienne s'était jusque-là contentée. En

(1) Dans les treize Étals originaires , il ne reste plus que 6,373 Indiens. (Voyez Documents législatifs, 20* congrès,

noU7,pag.90 )• . ^--

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