‹ De la democratie en AméricqueChapitre 43 sur 48 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

Voici que j'approche du terme. Jusqu'à présent, en parlant de la destinée future des États-Unis, je me suis efforcé de diviser mon siljeten diverses parties, afin d'étudier avec pi us de soin chacuned'el les.

Je voudrais maintenant les réunir toutes dans un seul point de vue. Ce que je dirai sera moins détaillé, mais plus sûr. J'apercevrai moins dis* tinctement chaque objet ; j'embrasserai avec plus de certitude les faits généraux. Je serai comme le voyageur qui, en sortant des murs d'une vaste cité, gravit la colline prochaine. A mesure qu'il s'éloigne, les hommes qu'il vient de quitter dis-t paraissent à ses yeux : leurs demeures se confon-r dent, il ne voit plus les places publiques ; il discerne avec peine la trace des rues , mais son œil suit plus aisément les contours de la lille, et,

{K>nr la première fois, il en saisit la forme. Il me semble qae je découvre de même devant moi l'avenir entier de la race anglaise dans le Nouyean-Monde. Les détails de cet immense tableau .sont restés dans l'ombre; mais mon regard en comprend l'ensemble, et je conçois unje idée claire du tout.

Le territoire occupé ou possédé de nos jours par les États-Unis d'Amérique forme à peu près la vingtième partie des terres habitées.

Quelque étendues que soient ces limites , on aurait tort de croire que la race an glo- américaine s'y renfermera toujours; elle s'étend déjà bien au»delà.

Il fut un temps où nous aussi nous pouvions créer dans les déserts américains une grande nation française, et balancer avec les Anglais les destinées du Nouveau-Monde. La France a possédé autrefois, dans l'Amérique du Nord^ un territoire presque aussi vaste que l'Europe entière. Les trois plus grands fleuves du continent coulaient alors tout entiers sous nos lois. Les nations indiennes, qui habitent depuis l'embouchure du Saint-Laurent jusqu'au Delta du Mississipi, n'entendaient parler que notre langue; tous les éfablisseraents européens répandus sur cet immense espace rappelaient le souvenir de la patrie. C'étaient Louisbourg , Montmorency, Duquesne, Saint-Louis, Vincennes, la Nouvelle-Orléans : tous noms chers A la France et familiers à nos oreilles.

Mais un concours de circonstances' qu il serait

trop long d'énumérer (1) nous a privés de ce magnifique héritage. Partout où les Français étaient peu nombreux et mal établis , ils ont dispara. Le reste s*est aggloméré sur un petit espace , et a passé sous d'autres lois. Les quatre cent mille Français du Bas-Canada forment aujourd'hui comme le débris d'un peuple ancien , perdu au milieu des flots d'unç nation nouvelle. Autour d'eux la population étrangère grandit sans cesse; elle s'étend de tous côtés; elle pénètre jusque dans les rangs des anciens maîtres du sol, domine dans leurs villes , et dénature leur langue. Cette population • est identique à celle des États-Unis. J'ai donc raison de dire que la race anglaise ne s^arrête point aux limites de l'Union , mais s'avance bien au delà vers le Nord-Est.

Au Nord-Ouest , on ne rencontre que quelques établissements russes sans importance ; maïs au Sud-Ouest, le Mexique se présente devant les pas des Anglo- Américains comme une barrière.

Ainsi donc , il n'y a plus , à vrai dire , que deux ^aces rivales qui se partagent aujourd'hui le Nouveau-Monde : les Espagnols et les Anglais.

Les limites qui doivent séparer ces deux races ont été fixées par un traité. Mais ^ quelque favorable que soit ce traité aux Anglo-Américains , je ne doute point qu'ils ne viennent bientôt à l'enfreindre.

Au delà des frontières de l'Union s'étendent , du côté du Mexique, de vastes provinces qui manquent encore d'habitants. Les hommes des États- Unis pénétreront dans ces solitudes avant ceux mêmes qui ont droit à les occuper. Ils s'en approprieront le sol , ils s'y établiront en société , et quand le légitime propriétaire se présentera enfin , il trouvera le désert fertilisé et des étrangers tranquillement assis dans son héritage.

La terre dû Nouveau-Monde appartient au premier occupant, et l'empire y est le prix de la course.

Les pays déjà peuplés auront eux-mêmes de la peine à se garantir de l'invasion.

J'ai déjà parlé précédemment de ce qui se passe dans la province du Texas. Chaque jour , les habitants des Etats-Unis s'introduisent peu à peu dans le Texas ; ils y acquièrent des terres, et, tout en se soumettant aux lois du pays , ils y fondent l'empire de leur langue et de leurs mœurs. La province du Texas est encore sous la domination du Mexique ; mais bientôt on n'y trouvera , pour ainsi dire, plus de Mexicains. Pareille chose arrive sur tous les point où les Anglo- Américains entrent en contact avec des populations d'une autre origine.

On ne peut âe difisimuler qaé la racé Hnglaîse n'ait acqais une immense prépondérance sur toutes les autres races européennes du Nouveaa- Monde. Elle leur est très-supériei|re en civilisation, en industrie et en puissanoe* Tant qu'elle n*aura deyant elle que des pays déserts «u peu habités , tant qu'elle ne rencoiitrera pas sur son chemin dei populations agglomérées, à travers lesquelles il lui soit impossible de se frayer an passage , on la verra s'étendre sans cesse. Elle ne s'arrêtera pas aux lignes tracées dans les traités; mais elle débordera de toutes parts au-dessus de ces dignes imaginaires.

Ce qui £j|cilite encore merveilleusement ce développement rapide de la race anglaise dan» le Nouveau-Monde , c'est la position géographique (ju'eitfai y occupe.

Lorsqu'on s'élève vers le Nord au-dessus de ses frontières septentrionales , on rencontre les glaces claires ; et , lorsqu'on descend de quelques degrés au-dessous de ses limites méridionales , on entre au milieu des feux de l'équateur. Les Anglais d'Amérique sont donc placés dans la zone la plus tempérée et la portion la plus habi* table du continent.

On se figure que le mouvement prodigieux qui sériait remarquer dans l'accroissement de la population aux Etats-Unis ne date que de l'indépendance : c'est une erreur. La population croissait aussi vite sous le système colonial que de nos

jours ; elle doublait de luônie à peu près en Tîngt* deux ans. Mais on opérait alors sur des milliers d'habitants, on opère maintenant sur des mil» lions. Le même fait, qui passait inaperçu, il y a un siècle , frappe aujourd'hui tous les esprits.

Les Anglais du Canada , qui obéissent à un roi , augment(&nt de nombre et s'étendent presque aussi vite que le^ Anglais des États-Unis , qui vivent sous un gouvernement républicain.

Pendant les huit années qu'a duré la guerf^ de l'imlépendance , la population n'a cessé de s'accroître suivant le rapport précédemment indiqué.

Quoiqu'il existât alors, sur les frontières de l'Ouest, de grandes nations indiennes liguées avec les Anglais , le mouvement de l'émigration vers VOccident ne s'est, pour ainsi dire, jamais ralenti. Pendant que l'ennemi ravageait les côtes de l'Atlantique, le Kentucky, les districts occidentaux de la Pensylvanie, l'État de Yermont et celui du Maine, se remplissaient d'habitants. Le désordre qvLÏ suivit la guerre n'empêcha point non plus la population de croître, et n'arrêta point sa marche progressive dans le désert. Ainsi, la différence des lois, l'état de paix ou l'état de guerre, l'ordre ou l'anarchie, n'ont influé que d'une manière in** «ensible sur le développement successif des Anglo- Américains.

Ceci se comprend sans peine : il n'existe pas de causes assez générales pour se faire sentir à la

fois sur tous les points d'un si immense territoire. Ainsi, il 7 a toujours une grande portion du pays où Ton est assuré de trouver un abri contre. les calamités qui frappent l'autre, et quelque grands que soient les maux, le remède offert est toujours plus grand encore.

Il ne faut donc pas croire qu'il soit possible d'arrêter l'essor de la race anglaise du Nouveau- Monde. Le démembrement de l'Union , en amenant la guerre sur le continent ; l'abolition de la république, en y introduisant la tyrannie , peuvent retarder ses développements, mais non l'em* pêcber d'atteindre le complément nécessaire de sa destinée. Il n'y a pas de pouvoir sur la terre qui puisse fermer, devant les pas des émigrants, ces fertiles déserts ouverts de toutes parts à l'industrie, et qui présentent un asile à toutes les misères. Les événements futurs , quels qu'ils soient, n'enlèveront aux Américains, ni leur climat, ni leurs mers intérieures, ni leurs grands fleuves, ni la fertilité de leur sol. Les mauvaises lois, les révolutions et l'anarchie ne sauraient détruire parmi eux le goût du bien-être et l'esprit d'entreprise qui semble le caractère distinctif de leur race, ni éteindre tout-à-fait les lumières qui les éclairent.

Ainsi, au milieu de l'incertitude de l'avenir, il y a du moins un événement qui est certain. A une époque que nous pouvons dire prochaine, puisqu'il s'agit ici de la vie des peuples, les Anglo-

Américains coavriront seuls tout l'immense espace compris entre les g;laces polaires et les tropiques ; ils se répandront des grèves de l'Océan Atlantique jusqu'aux rivages de la mer du Sud. ^ Je pense que le territoire sur lequel la race anglo-américaine doit un jour s'étendre, égale les trois quarts de l'Europe (1). Le climat de l'Union est, à tout prendre, préférable à celui de l'Europe; ses avantages naturels sont aussi grands; il est évident que sa population ne saurait manquer d'être un jour proportionnelle à la nôtre.

L'Europe, divisée entre tant de peuples divers, l'Europe, à travers les guerres sans cesse renaissantes et la barbarie du moyen-âge, est parvenue à avoir quatre cent dix habitants (2) par lieue carrée» Quelle cause si puissante pourrait empêcher les États-Unis d'en avoir autant un jour?

Il se passera bien des siècles avant que les divers rejetons de la race anglaise d'Amérique cessent de présenter une physionomie commune. On ne peut prévoir l'époque où l'homme pourra établir dans le Nouveau -Monde l'inégalité permanente des conditions.

Quelles que soient donc les différences que la paix ou la guerre, la liberté ou la tyrannie, la

(1) Les États-Unis seuls couvrent déjà un espace égal à la moitié de TEurope. La superficie de TEurope est de 500,000 lieues carrées ; sa population de 205,000,000 d'habitants. Malte-Brun, liv. 114, v. 6, pag. 4.

(^yy oyei Malte.Brun, liv. 116, vol. 6, pag. 9?.

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prospérité ou la misère mettent un jour dans la destinée des divers rejetons de la grande famille anglo-américaine, ils conserveront tous da moins un état social analogue , et auront de oommun les usages et les idées qui découlent de l'état social.

Le seul lien de la religion a suffi au moyen-âge pour réunir, dans «ne même civilisation , les races diverses qui peuplèrent TEurope. Les Anglais du Nouveau-Monde ont entre eux mille autres liens , et ils vivent dans un siècle où tout cherche à s'égaliser parmi les hommes.

Le moyen-âge était une époque de fractionnement. Chaque peuple, chaque province, chaque citéy chaque famille, tendaient alors lEbrtement à s'individualiser. De nos jours, nn mouvemeni contraire se fait sentir; les peuples semblent marcher vers l'unité. Des liens intellectuels unissent entre elles les parties les plus éloignées de la terre, et les hommes ne sauraient rester un seul jour étrangers les uns aux autres, ou ignorants de ce qui se passe dans un coin quelconque de l'univers. Aussi remarque-t-on aujourd'hui moins de différence entre les Européens et leurs descendants du JVouveau-Monde , malgré l'Océan qui les divise , qu'entre certaines villes du troisième siècle, qui n'étaient séparées que par une rivière.

Si ce mouvement d'assimilation rapproche des peuples étrangers, il s'oppose, à plus forte raison,

à ce qae les rejetoos du même peupU étrangers les uns aux autres.

Il arrivent donc on temps où Ton pourra voir dans l'Amérique du Nord cent cinquante millions d'hommes (1) égaux entre eux , qui tous appartiendront à la même famille, qui auront le même point de départ, la même civilisation , la même langue, la même religion , les mêmes habitudes , les mêmes mœurs, et à travers lesquels la pensée circulera sous la même forme, et se peindra des mêmes couleurs. Tout le reste est douteux ; mais ceci est certain. Or, voici un fait entièrement nouveau dans le monde, et dont l'imagination elle-même ne saurait saisir la portée.

Il y a aujourd'hui sur la terre deux grands peuples qui, partis de points différents, semblent s^avancer vers le même but : ce sont les Russes et les Anglo-Américains.

Tons deux ont grandi dans l'obscurité ; et tandis que les regards des hommes étaient occupés ailleurs, ils se sont placés tout-à-coup au premier rang des nations, et le monde a appris presque en même temps leur naissance et leur grandeur.

Tous les autres peuples paraissent avoir atteint à peu près les limites qu'a tracées la nature y et n'avoir plus qu'à conserver; mais eux sont en

(1) C'est la population proportionnelle à celle derEorope, en prenant la moyenne de 410 hommes par lieue carrée.

croissance (1), toua les autres sont arrêtés ou n'avancent qu'avec mille efforts ; eux seuls marchent d'un pas aisé et rapide dans une carrière dont l'œil ne saurait encore apercevoir la borne.

L'Américain lutte contre les obstacles que lui

oppose la nature. Le Russe est aux prises a^ ec les

hommes : l'un combat le désert et la barbarie ,

l'autre la civilisation revêtue de toutes ses armes.

Aussi les conquêtes de l'Américain se font-elles

avec le soc du laboureur, celles du Russe avec

l'épée du soldat.

\ P.our atteindre son but, le premier s'en repose

/ • sur l'intérêt personnel, et laisse agir, sans les di-

/ riger, la force et la raison des individus.

La seconde concentre , en quelque sorte , dans un homme, toute la puissance de la société.

L'un a pour principal moyen d'action la liberté, l'autre la servitude.

Leur point de départ est différent, leurs voies sont diverses; néanmoins chacun d'eux semble appelé par un dessein secret de la Providence à tenir un jour dans ses mains les destinées de la moitié du monde.

(1 ) La Russie est de toutes les nations de rAncien-Honde, celle dont la population augmente le plus rapidement, proportion gardée.

NOTES

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