‹ De la démocratie en SuisseChapitre 40 sur 163 · RÉFORMÉES · texte numérisé non relu

RÉFORMÉES

En terminant le précédent chapitre , j'ai signalé une des conséquences qui découlent de l'application des formes démocratiques aux États mixtes de la Suisse. Cell^-là n'est point la seule ni la plus importante.

L'organisation des églises réformées, étant le pro-* doit des lois de la société politique, n'a point ce caraetère d'immutabilité qui fait surnager la hiérarchie catholique au-dessus de toutes les révolutions. Quand une réforme constitutionnelle s'opère dans la société politique, comme la société religieuse en fait partie, se confond même quelquefois avec elle, les idées qui ont amené la réforme et les principes qu'elle consacre s'appliquent à l'organisme ecclésiastique autant qu'à l'organisme politique. Ainsi, cette position exceptionnelle du clergé, que j'ai signalée comme faisant la force principale de l'église constituée , a dû subir, et a subi en effet l'influence de la démocratie.

Ce n'est pas , on doit bien le penser, au profit du gouvernement de l'État que le clergé protestant a été dépouillé d'une partie de son pouvoir; c'est au pro*

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fit de la masse, au profit de TÉglise-peuple. L'intervention des laïques dans l'administration de TÉglise, tel a été le résultat le plus saillant de cette influence. L'élection des fonctionnaires ecclésiastiques a été attribuée tantôt aux paroisses même (1), tantôt à des corps composés de laïques et d'ecclésiastiques (2) ; des laïques sont entrés en plus grand nombre dans les consistoires locaux et dans les commissions scholaires; enfin, ces conseils mixtes dont j'ai parlé ont reçu des attributions qui tendent à effacer, qui réduisent souvent à un rôle secondaire, dans les questions même d'organisation et de discipline intérieure, les assemblées du clergé, synodes, compagnies ou classes (3). Cette substitution de rÉglise-peupleàrÉgUse-clergé est sans contredit selon l'esprit du protestantisme , selon l'esprit, surtout, de la discipline presbylériemie telle que l'avaient établie Ziringle , Farel et Calvin. Le développement de la Réforme devait produire ,

(1) ÙMDme à Zarieh» où U eommnot ptroliiiala ( kirehiemghéê) nomme le paf teur sur une préientation en nombre triple da coaieil ecclésiastique.

(2) Le tiibufial matrimonial (Ehegeriehi) des cantons d'Âppenieli (R. S.) et de Glams, le consUtoire local {iîUIttand), dans les canCoai de Zurich, de Thurgovie, etc., sont composés en majorité de lalqnes.

(3) Ainsi, à Schaffhouse, c'est le conseil ecclésiastique et dod le synode qui reçoit les ministres, et qui nomme, ou propose tout in moins, les pasiears et les autres fonctionoaires eccléstastîqiies. (Const de Sdiallbouse, art. 63.) A Genève, cette dernière attribution a été conférée à un corps composé du consistoire et de la compagnie réunlf* (Gonst. 4i (taivtf art. M.)

S0118 des gouTemements républicains, le système presbytérien; sous des gouyemements monarchiq[ues« le système épiscopal de TAngleterre, ou le système consistorial de TAIlemagne.

Hais le protestantisme est , en lui-même , essenti^ement démocratique. La démocratie et le protestantisme sont deux enfants d une même idée, deux produits d'une même tendance de la nature humaine. Aussi est-ce le système entier des églises constituées qui se trouve menacé par les institutions démocraticpies.

En effet, l'introduction des laïques, c'est4t-dire d'un élément amovible , et par conséquent variable , dans l'administration de l'Église, tend inévitable-^ ment à y faire prévaloir l'idée philosophique sur le droit positif, le principe abstrait de la Réforme sur les intérêts de l'église constituée.

Le clergé de l'égUse nationale est en majorité favorable au maintien de l'institution , parce que le caraet^ ecclésiastique, avec les exclusions ou les privilèges civils qu'on y a généralement attachés, forme entre tous ceux qui en sont revêtus un lien durable, les anime d'un esprit de corps permanent. La qualité de mmibres dû clergé n'est point neutralisée chez eux par celle de citoyens , et ils sont plus sensibles à la diminution de leur pouvoir qu'à l'avantage d'en faire partager aux laïques les charges et la responsabilité. Ce ne sera dcmc pas sans une opposition plus

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OU moins patente de la part du clergé que s'accompliront les changements par lesquels Véglise réformée, se détachant de l'État , perdra peu à peu son caractère d'institution politique pour assumer celui d'une association indépendante.

D'un autre côté, il y a soit parmi les laïques, soit dans le clergé même , des minorités singulièrement actives qui favoriseront ces changements de tout leur pouvoir. Ce sont d'abord les esprits forts , les indifférents en religion , qui redoutent par-dessus tout l'influence du clergé sur l'État et qui saisiront ce moyen de la détruire; ce sont, ensuite, les hommes à convictions ardentes ou exaltées , qui redoutent l'intervention de l'État dans les questions religieuses, et qui ne pensent pas que les vraies doctrines aient besoin de sa protection pour vivre et pour se propager.

Restent les tièdes, qui forment partout l'immense majorité; mais ceux-là reçoivent l'impulsion et ne la donnent guère. D'ailleurs cette majorité , appelée à former l'élément amovible du gouvernement de j l'Église, s'y montrera étrangère aux vues d'avenir ( qui devraient en diriger la marche , y représentera | plutôt les intérêts individuels et présents des citoyens < réformés que l'intérêt politique de la société reli- ' gieuse, révélera une foule de dissidences qui seraient demeurées inaperçues sous la direction exclusive du clergé, et donnera ainsi au fait inévitable du schisme une importance et une étendue telles, que le main-

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tien d'une église constituée ne sera plus possible.

La démocratie marche donc avec lenteur, mais sûrement « vers le système des églises d'institution privée, à moins qu'un obstacle imprévu n'arrête ses progrès, ou que le peuple en masse ne s'éclaire assez pour comprendre l'utilité d'une organisation qui donne à l'église protestante de l'unité, de la force et des chefs habiles. Déjà le gouvernement de cette église s'est affaibli , en Suisse, par sa division entre plusieurs corps et par l'introduction des laïques ; il s'est affaibli , non-seulement à l'égard du troupeau qu'il gouverne, mais à l'égard des ennemis extérieurs du protestantiisme.

L'assemblée de Gloten et l'insurrection du 6 sep* lembre 1839, que j'ai entendu citer comme une preuve de la vivacité des croyances dans l'église de Zurich , prouve bien plutôt la faiblesse et l'insuffisance du gouvernement de cette église. Le conseil d'éducation et le conseil exécutif ont pu appeler à la chaire de théologie dogmatique dans l'université de Zurich le rationaliste allemand Strauss , dont les doctrines étaient en opposition directe avec celles qu'enseignait le clergé cantonal; ils ont pu maintenir cette nomination une année entière ; ils ont pu » ce qui est plus fort, placer à la tète de l'instruction primaire un autre rationaliste I Et il a fallu que le clergé* sortant de ses habitudes et foulant aux pieds la mo-*

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raie chrétienne, provoquât une révolution, puisse mit en personne à la remorque de l'émeute , tant il se trouvait £aible, tant il était dépouillé de tout moyen légal d'accomplir sa mission , c'est-à-dire de conserver Tuniformité du culte et de l'enseignement rdigieux!

Dans le canton de Yaud, des faits d'une autre nature , non moins significatif , ont attesté récemmeal l'influence des institutions démocratiques sur l'église constituée. Le Grand Conseil , appelé par un article de la constitution à r^ler les rapports de l'Église avec l'État, en a pris occasion de modifier l'organisation même de l'Église, en établissant, pour la diriger, une commission mixte, en abolissant la J confession de foi , garantie jusqu'alors respectée de Tunité du culte et de l'enseignement, puis» en insti^ | tuant des jurys mixtes et temporaires, charçés d'examiner et de juger les doctrines qui leur seront d^ noncées comme hétérodoxes.

L'opinion ne s'est pas arrêtée à ce premier pas v^s la destruction de l'église constituée. Déjà de nambreuses voix, et parmi elles des voix puissantes, se sont prononcées ouvertement pour la séparation complète de l'Église et de l'État. Bien plus , il existe aur jourd'hui dans ce canton , si je ne me trompe, une i aissociation^ religieuse composée de membres de r^lite nationale, qui se soni constitués en é^

privée , salariant à leurs frais un pasteur et pourvoyant par eux-mêmes à leurs besoins religieux , en dehors du gouvernement de Téglise constituée, dont ils continuent cependant à faire partie.

La révolution du 22 novembre 1841 a introduit; dans l'organisation de F église de Calvin à Genève, des changements d*une portée non moins évidente et d'une tendance tout à fait semblable (4).

Je n'examine point si le protestantisme , ramené ainsi à des formes qui seront en harmonie avec son principe, rendra les hommes meilleurs ou plus heureux , ni s'il en deviendra plus capable de faire de nouvelles conquêtes dans quelques provinces des vastes domaines du catholicisme et du paganisme. Je ne l'ai envisagé qu'en regard des États de la Suisse, auxquels il sert de bouclier contre l'influence antinationale de la hiérarchie romaine , et qui ne trouveraient certes qu'une bien faible compensation à la perte de leur indépendance et de leur nationalité dans la conversion d'une horde asiatique ou de quelques centaines de familles catholiques parsemées sur le continent d'Europe.

Les destinées générales du protestantisme peuvent

(4) Voir le titre VU de cette constitution dans l'appendice a la fin du 2* tome. Les attributions conférées au consistoire appartenaient aupa-* riTânt lei unes à la compagnie des pasteurs , les autres au eons$il d'État.

3Sk DE LA DÉMOCRATIE EN SUISSE.

être indépendantes du sort de quelques petits États protestants, et ce ne serait pas réfuter mes raisonnements et mes prévisions que de les combattre sur un terrain oii je n'ai pas songé un seul instant à me placer.

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