‹ De la démocratie industrielleChapitre 1 sur 31 · CH. LABOULAYE · texte numérisé non relu

CH. LABOULAYE

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INTRODUCTION

Un grand nombre d' écrivain s a démon Ire le peu de solidité des systèmes dont Imposition récente a singulièrement contribué à augmenter les souffrances de l'Industrie française. Toute personne ayant quelque peu réfléchi sur les questions économiques* a été douloureusement affectée de voir des intelligences distinguées, des dénouements respectables, mais d’un aveuglement désolant, se consacrer avec un affreux succès à l'ébranlement de l'édifice industriel, que cinquante ans d’efforts persévérants de la Nation étaient péniblement parvenus à élever.

Pourquoi les travaux de tous ces publicistes ont-ils été stériles? Pourquoi n'ont-ils pu ni empêcher les ruines de s’amonceler, ni ébranler les malheureuses convictions des personnes placées à la tète de ce mouvement, et

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dont la bonne foi ne saurait cependant être suspectée? C 7 est, à noire aids, parce que les adversaires sont restes tous deux trop exclusivement au point de vue de l'état économique de lasociété avant la révolution de février. Les économistes, concluant dn droit de l'individu à la liberté du travail, la plus précieuse part de la liberté individuelle pour celui qui veut vivre de ses œuvres, à la nécessité de la libre concurrence qui en est une rigoureuse conséquence, paraissent en arriver tacitement ii cette conclusion que Tétât économique de la société ne peut éprouver aucun changement. Les socialistes, au contraire, et M. L, Blanc principalement avec une ardeur extrême, décrivant, exagérant peut-être les misères qu'a supportées la classe ouvrière, concluent à la nécessité de changer de fond en comble l’état économique, eE font appel an sentiment de fraternité pour eu tirer une formule qui leur permette de construire un état social nouveau avec les débris de Tordre ancien : douloureuse et terrible expérience !

Nous croyons que les deux écoles ne se seraient pas ainsi divisées, qu'elles Glissent heureusement réagi lime sur Tautrc, de manière à provoquer sans bouleversement des améliorations réelles, si, au lieu de so placer vaguement au point de vue des droits ou des souffrances des classes ouvrières au moment de la révolution, elles avaient étudié en se tenant plus près de la réalité, les

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laits de l'industrie, ses progrès, lus modifications qui se produisaient dans le sort des classes ouvrières, les causes de ces changements. Alors économistes représentant la liberté du travail, socialistes réclamant riutervenlion de l’État au nom de la fraternité, eussent sans doute pu rencontrer un terrain commun sur lequel se fût conclu T accord des deux principes également vrais, bases de notre nouvel édifice social, et cela sans qu'il fut nécessaire de sacrifier T un d'eux en vue du triomphe de Pautre,

Pour établir la possibilité de cet accord cherchons à poser le problème de ^organisation générale de la société en des termes qui soient admis par tout le monde.

La liberté la plus complète, c’est-à-dire le développement entier de toutes les facultés physiques et intellectuelles de l’individu, l’expansion de toutes les forces du corps et de l'esprit : telle est évidemment la loi suprême qui résulte de la nature de l’homme, c’est la condition essentielle de son existence, qui est d’autant plus complète que cette liberté est plus absolue.

Maïs celle entière liberté, sans empêchements, sans obstacles d’aucun genre, ne peut exister pour tous en même temps; autrement la liberté de l’un, gênant, étouffant la liberté d’autrui, il y aura certams individus, certaines classes complètement et perpétuellement op-

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primées. La liberté ne peut donc exister utilement pour tous que sous la protection de l’autorité, que limitée par la surveillance du pouvoir de la société, de l’Etat.

Liberté, Autorité, tels sont les deux termes du problème, les deux éléments dont l’accord est nécessaire pour constituer une société bien organisée.

Dans les régimes despotiques, l’excès du pouvoir du prince, l'absence de liberté humilie le citoyen, lui enlève sa dignité, son énergie d’action, et la société paraît plongée dans un profond sommeil. Dans les temps de révolution, l’absence d’autorité engendre, par la liberté exagérée des uns, l'oppression des autres, et aussitôt disparaissent le crédit, la confiance, la sécurité.

Nous pensons que personne ne contestera cette manière de poser le problème de l'organisation des sociétés :

Dans quelles limites le droit, ou ce qui est la même chose, la liberté de chacun doit-elle être réglée par l’autorité ?

Formuler ainsi les termes du problème, relativement à la liberté du travail, n’est-ce pas en établir nettement les limites, élaguer une foule de solutions radicalement vicieuses?

Nul pouvoir, nulle organisation, partant, soit des maîtres, soit des ouvriers, dos maîtrises ou du compagnonnage, n'a le droit de mettre en interdit les bras et

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r intelligence i’tni citoyen, tic Pempêcher d’en tirer parti comme il l’entend, dût-il se contenter de condilions moins avantageuses que celles des autres ouvriers exerçant déjà les mêmes professions; nul n*a le droit de le condamner à mourir de faim parce qu'il n'est pas enrégimenté comme certains de ses concitoyens. De quelle utilité serait pour lui une société qui ne lui laisserait que le droit de mourir en réclamant inutilement du travail? Donc liberté* liberté absolue pour Pindividu d’utiliser son travail. C’est là un principe immortel qu’il faut pro-

clamer bien haut, qu'il ne faut pas laisser v©tler; car il s’agit du plus sacré de tous lus droits, celui de vivre en I ravaillant.

Mais le principe d’autorité ne peut-il assurer le développement de celte liberté, en réprimer les écarts dans ce qu'ils peuvent avoir d oppressif pour les autres? Nous n’iiésiterons pas à répondre affirmativement* Nous croyons, en un mot, qu'il peut exister un code du travail, qui doit, prenant pour base fondamentale la liberté du travail, comme le Code civil repose sur la liberté individuelle, consacrer l'intervention de l’Etat on vue du bien-être du travailleur, de son développement physique et moral, de son enrichissement par le travail.

Qu’y a-t-il à faire pour atteindre ce but?

C'est ici quil faut faire une distinction profonde entre ce qui esl sou liai Sable et ce qui est réalisable : confusion

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malheureusement trop fréquente, source la plus féconde des malheurs qu 1 engendrent les révolutions; quand, faute de cette distinction, elles mettent au service d’idées dont Inapplication actuelle est impossible, de belles intelligences, de respectables dévouements.

Qu’un philosophe dans ses écrits prêche la réalisation de tout ce qui lui paraît idéalement désirable, rien de plus naturel, maïs le politique ne doit s’occuper que de ce qui est pratiquement possible, dans la direction que les travaux du philosophe auront indiquée. Quoi! il suffira de changer, suivant la conception d’une personne le plus souvent étrangère à la vie réelle et séduite par la nouveauté d’une conception, tout le mécanisme de la société, de la mouler par une forte et douloureuse pression dans un nouveau moule, pour que le bonheur parfait soit réalisé sur la terre!

Quand donc abandonnerons-nous de semblables chimères"? L’humanité est en marche, ridéal est la colonne de feu qui la guide ; mais, loin de pouvoir le saisir, elle ne peut que s’avancer vers ce but qui se modifie, se transforme sans cesse. Le souhaitable est donc d’avancer toujours, dans une direction déterminée, d’un pas ferme et assuré, mais tout est perdu si on quitte cette marche sage pour courir après toutes les apparences trompeuses qui s’offrent h la vue le long du chemin.

C’est la, suivant nous» L erreur dé M. L. Blanc, au

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sujet de la Fraternité. Ce sentiment est bien l’idéal en vue duquel le principe d’autorité doit fonctionner; la modification de l'état économique de la société doit se faire dans ce sens, mais vouloir immédiatement, pratiquement, forcément, la réalisation complète de ce principe, la supposer possible par la seule adoption d’un mécanisme de son invention, c’est une erreur grosse de douleurs et de catastrophes de tout genre. C’est ce que nous espérons démontrer par le travail que nous essayons aujourd’hui. Notre but est de prouver que la destruction de la misère, la diffusion de l'aisance et de la noble indépendance qui en résulte, doivent s’obtenir par l’énergie du travailleur, (sans le secours d’une panacée universelle, d’une formule trompeuse et subversive de tout ce qui existe),en secondant la division, la répartition entre les travailleurs industriels des moyens de production, en réalisant pour ceux-ci tout ce qu’a produit depuis la révolution de 89, la division du sol pour les producteurs de l’agriculture.

Ce if est donc pas quelque chose de bien nouveau que nous venons proposer, une utopie ayant pour but la transformation de la société ou de l’homme même; c'est le véritable progrès, le développement naturel de l’organisation de l’industrie en France que nous voulons rappeler. Nous procéderons par l’étude des conditions spéciales aux diverses industries pour déduire des faits

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particuliers à chacune d’elles la transformation qu’elle peut être appelée à subir en vue de V idéal.

Ce travail, ou plutôt celle réunion de notes dont nous comptions faire un travail plus étendu, a été commencé sous une préoccupation bien différente de celle qui nous émeut aujourd’hui. Nous voulions faire prévaloir une conviction profondément gravée en nous, a savoir qu il fallai t pousser T industrie française dans une voie de division semblable à celle qu’a suivie 1 industrie agricole depuis la première révolution : éviter la création des grandes compagnies t arrêter les progrès de I 1 industrie a 1 anglaise qui engendre le paupérisme et la démoralisation. Nous apercevions dans l avenir une réaction certaine contre de funestes tendances, de la pari d’une nation dont la partie lapins nombreuse, celle livrée aux travaux de ragriciilturc, ne connaitque la propriété morcelée, la multiplication incessante du nombre des propriétaires, cest-Mlire des citoyens véritablement libres, véritablement indépendants.

Depuis l’époque à laquelle nous avions entrevu Tutî- !iLé d’une semblable publication, nue révolution dont le caractère dominant est de s'occuper du travail industriel; dont Y organisation du travail est la question capitale, est venue modifier tous les éléments de la question . Ce qui nous paraissait jadis un but difficile a atteindre, ne sera plus pour beaucoup qu'un point de départ de

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mince valeur. Cependant, malgré la lecture de ce qui a été publié dans l’ardeur de la victoire, nous avons conservé une foi entière dans la vérité de nos idées, et croyons encore qu’aujourd’km il n’y a qu'un but raisonnable à atteindre, à savoir : démocratiser l'industrie, diviser la propriété industrielle.

Nous n’eussions jamais pensé à publier dans l’état d’imperfection où nous sommes contraint de l’offrir au public un travail qui exigeait de longues recherches, si la question n’avait une telle gravité, une telle urgence qu’il y a presque trahison à garder par-devers soi ce qu'on croit être la vérité. Puisse notre essai répandre quelques idées justes! puisse un plus habile que nous Utiliser quelques-uns de nos matériaux à construire l’édifice de l'avenir!

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