HISTORIQUE
Lorsqu'on consulte les récits des voyageurs et des exploralteurs, ainsi.que les descriptions enthousiastes des écrivains anciens, l’on est vite convaincu que l’opium a été employé depuis fort longtemps en Orient. dans le but de se procurer une ivresse agréable et toujours nouvelle. Cette influence de l'opium a été très grande et les hommes les plus éminents de tous les temps, les grands conquérants comme les grands inventeurs en ont subi le joug néfaste et impérieux.
Le sultan Baber lui-même, qui fit la conquête de l'Inde, fit un usage immodéré d'opium; ce grand Mongol a écrit ses mémoires, et là au milieu de descriptions plus ou moins fantaisistes, ilse complaît à décrire avec une insistance significative les « madjoum » qu'il s'administrait et tous les mo: ments délicieux qu'il se procurait de cette façon ; de nos jours ce poison, car c’est bien à un véritable poison que nous avons affaire, et à un poison doué d’un pouvoir toxique très violent, a fait en Europe de notables progrès ; avec ses grif-
fes puissantes et sournoises, il tient sous sa domination étroite des millions d'individus ; après les innombrables fumeurs d’opium, les mangeurs d’opium sont nombreux ainsi que ceux qui s’adonnent au laudanum ou à l'extrait
d’opium.
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Mais comme nous avons surtout en vué l'étude de l'alcaloïde principal de l’opium, la morphine, nous allons voir comment les adorateurs fervents de cette drogue merveilleuse sont arrivés à l'introduire dans leur organisme.
De très bonne heure la voie hypodermique, à l’aide d'injections faites avec une seringue, fut adoptée, et il faut se demander pourquoi les morphinomanes au rebours des opiophages s’'administrent la morphine par la voie sous-cutanée.
Or, la saveur de l’opium sous sa forme brute ou sous forme d'extrait, est très amère, très àâcre, voire même"nauséabonde : etnombreux furent les subterfuges ct les divers procédés auxquels les mangeurs d'opium durent avoir recours pour masquer la mauvaise saveur que leur procuraient les boulettes qu'ils avaient pourtant confectionnées avec lant de patience et de convoilise : aussi, très vite les Orientaux préférèrent-ils le fumer, mais d’une façon comme d'une autre les effets n'en sont pas moins pernicieux.
De même la morphine, quand elle est prise par les voies digestives, porte son action directement sur l'estomac: de bonne heure des symptômes d’intolérance gastrique se manifestent ; le malade ressent au niveau du creux épigastrique une violente douleur, el est vite en proie à des vomissements abondants avec perte complète de l'appétit.
Avec la piqüre rien de tout cela ; pas de saveur désagréable, aucun trouble gastrique ; aussitôt que le liquide enchanteur est mis au contact des issus, l’action désirée se produit, et le soulagement et le but recherché, thérapeutique ou non, apparaissent comme par enchantement. Le morphinomane est ici en contradiction absolue avec l’alcoolique chez qui la
gourmandise et les sensations gustalives liennent une large
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place ; comme le morphinomane, il recherche un voluptueux bien-être, une ivresse agréable, mais en plus de lui, il y joint les sensations qu'un goût plus ou moins subtil peut lui procurer, si bien que pour arriver au but recherché il usera de nombreux moyens.
Enfin il est une autre raison pour laquelle la voie souscutanée est préférée : c'est la volupté, le plaisir véritable qu'éprouve le morphinomane à se faire des piqûres ; pour la plupart des personnes, la perspective d'une piqüre avec l'aiguille d’une seringue est l’objet d’une assez vive appréhension et l'injection est le plus souvent accompagnée de phénomènes douloureux, mais pour certains morphinomanes c'est là un attrait, une vraie passion ; cette « passion » de la seringue, cet amour effréné de la piqüre sont assez fréquents, et très .tenaces, à tel point que des malades ont pu aller jusqu'à affirmer que s'ils se trouvaient forcés d’une façon formelle à réduire la dose de morphine qu'ils absorbent quotidiennement, ils préféreraient de beaucoup absorber cette même dose en un nombre plus grand de piqüres.
C'est Lafargue qui en 1826 inaugure la méthode des injections sous-culanées, et c’est Rynd en 18/44 qui le premier injecte sous la peau des malades qu'il soignait, des principes médicamenteux. £
Ce n’est que quelques années plus tard que la morphine entra au nombre des substances que les médecins portaient directement au contact des tissus à l’aide de piqûres faites dans le tissu cellulaire sous-cutané ; en effet il faut remonter en 1853 pour rencontrer le premier usage fait de ce médicament dans un but thérapeutique ; c'est un médecin anglais,
Wood, qui fit la première injection hypodermique. Cette pra- Thibault e
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tique ne fit pas de rapides progrès en Angleterre ; et pendant quelques années, rares furentles médecins anglais qui s’enthousiasmèrent du procédé de Wood.
Vers 1859 cette pratique fut introduite en France par Richet père, et la même année Béhier dans un mémoire à l’Académie dé médecine vulgarisa l'emploi des injections ; cette méthode fiten France de rapides progrès, et bientôt différents auteurs publiant les observations de malades qui s'adonnaient avec passion à la pratique des injections sous-cutanées de morphine, firent une étude complète et détaillée de cette nouvelle maladie. C’est ainsi qu'en 1864 Samter rapporte à titre de curiosité l'observation d’un malade qui ingérait vingt centigrammes de morphine par jour ; en 1865 Hunter publie le cas d'un malade qui s’injectait plus d’un gramme de morphine quotidiennement. .
En 1870 Lœrh fait une communication à la Société de psychiatrie de Berlin sur l’abus des injections de morphine, puis dans un article qui fit grand bruit, il décrit avec de nombreux détails plusieurs syndromes qui jusqu'alors étaient inconnus, el qui ressemblaient étrangement à ceux que l’on a coutume de décrire de nos jours quand on fait l'étude de la morphinomanie.
L'année 1875 fit faire un ‘grand pas à cette question ; en effet Levinstein fait à la Société de médecine de Berlin une communication à laquelle il donnait pour la première fois le titre Ueber Morphiamsuchl qui répond à notre terme morphinomanie ; il crée le mot d'euphorie et signale la présence fréquente de sucre et d’albumine dans les urines des morphinomanes ; il préconise un mode de traitement de cette nou-
velle maladie : c'est la suppression brusque du toxique, mé-
Mie.
thode que de nos jours l’on à coutume d'appeler encore Méthode de Levenstein.
Dans le même temps, Jenninges propose aussi le traitement par suppression brusque, mais ses élèves ne le suivent pas longtemps et adoptent la suppression lente comme mode de traitement; puis Jennings, dansun nouvel article, conseille l'emploi des toni-cardiaques pendant le traitement afin d'obvier à certains accidents dangereux.
En 1876 parait pour la première fois en France une monographie sur le morphinisme qui est la thèse de Calvet faisant connaître le résultat d'expériences qui furent publiées l’année suivante dans la Tribune médicale,
En 1879 Erlenmayer fait un livre où il préconise le traitement rapide.
Depuis, de nombreuses études ont été faites avec force détails sur cette question ; des romanciers se sont emparés avec avidité de cette question qui était pour eux un sujet merveilleux pour donner libre cours à leur imagination ; de nombreux traitements ont été proposés et souvent les discussions furent vives.
Nous citerons les noms de Zambacco, Magnan et surtout de Brouardel qui en 1881 publia le premier rapport médicolégal dans lequel la morphinomanie intervient comme cause d’irresponsabilité.
Pendant ces dernières années, beaucoup de médecins se sont occupés de cette question ; des aliénistes ont cité de nombreuses observations ; chacun préconisait un mode de traitement qui lui était spécial et qui ne s'était pas accompagné d'accidents graves.
Lorsqu'on considère les progrès rapides et sans cesse 8 I