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DE LA SUPPRESSION BRUSQUE

Edouard Levinstein, ‘directeur de la maison de santé de Schæneberg-Berlin, a rapporté un grand nombre d’observations de guérisons radicales par la suppression brusque de la morphine : après de longues études cliniques etexpérimentales, faites non seulement sur les hommes, mais aussi sur les animaux, il conclut que le traitement de la morphinomanie consiste surtout dans la suppression de la morphine, et que la suppression brusque doit être préférée à tous les autres modes de suppression ; le docteur Lutaud, après avoir traité un nombre considérable de morphinomanes par diverses méthodes, se prononce aussi en faveur de la suppression brusque. a

Il est incontestable qu'avec cette méthode les symptômes les plus graves sont surmontés au bout de deux à trois jours, tandis que dans la suppression lente, et même dans la suppression rapide les malades souffrent des semaines entières sans qu'un seul des symptômes leur soil épargné ; sans doute ils sont souvent plus accusés, mais en revanche ils durent peu de temps.

Ball démontre avec de nombreux détails que la chirurgie et la gynécologie prouvent que l'organisme en général supporte des assauts brusques et vigoureux alors même qu'ils

agissent avec la dernière violence, plus facilement que lors-

ù qu'on les fait traîner en longueur ; de plus nous dirons que le temps très long qu'exige le traitement graduel ou lent met bien plus à contribution les forces physiques et morales, car chaque nouvelle dose plus pelite que la précédente, provoque de nouveaux phénomènes dé réaction. Quand on diminue la dose journalière au lieu de la supprimer brusquement, on voit le plus souvent survenir des phénomènes analogues à ceux que donne l'abstinence totale, mais avec une moins grande intensité ; les effets varient selon le tempérament du sujet ; ceci démontre que la méthode brusque est préférable, car si la suppression produit des effets analogues, à quoi bon, prolonger ces phénomènes graves et inquiétants ?

La crainte continuelle dans laquelle vivent les malades de recevoir le jour suivant une plus faible dose de morphine, les rend plus agités et plus excitables ; leur volonté pour la terminaison de la cure et leur énergie diminuent et ils cherchent à se soustraire au traitement; c'est alors que les malades simulent la souffrance, tâchent d'exciler la compassion de leur entourage, intriguent auprès du personnel, et bientôt ils perdent confiance en eux-mêmes ainsi qu’en leur médecin.

Tous les morphinomanes ont essayé à un moment donné de leur intoxication, dans un généreux désir de guérir, de supprimer ou tout au moins de diminuer leur dose de poison ; ils se rendent compte de l’état de déchéance misérable auquel ils en sont arrivés et deviennent honteux d’euxmêmes ; mais ils savent, pour les avoir en partie éprouvés, tous les smptômes et tous les accidents qui les guettent pendant la période de l’abstinence morphinique : aussi,

La quand on emploie une méthode qui diminue graduellement

la morphine, tous ces accidents douloureux ne manqueront pas de se produire, et, si par malheur, ce qui arrive souvent, à chaque diminution ils accusent un degré croissant d’acuilé de la douleur, ils se refaseront à continuer plus longuement le traitement et récidiveront fatalement. |

De plus, il est très difficile, pour ne pas dire impossible, de fixer la dose exacte de morphine que le malade s’injéctait quotidiennement ; le médecin sera toujours très embarrassé pour déterminer la dose qu’il doit injecter s’il adopte une méthode de suppression graduelle, qu’elle soit lente ou rapide.

La plupart des morphinomanes ont tendance à exagérer, et si le médecin adopte la dose avouée, il injectera une dose plus forte que celle que prenait antérieurement le malade.

S'ilest nécessaire pour le malade d’avoir une grande énergie et une puissante volonté, le médecin est loin d’en être exempt, et il est permis de douter qu'il puisse, dans tous les cas, les conserver suffisamment pendant un traitement qui dure plusieurs semaines ; si l'autorité du médecin diminue ou si sa fermeté fléchit, il sera impossible de mener la cure à bonne fin.

C'est justement le contraire qui arrive quand on emploie la suppression brusque ; comme nous l’avons déjà dit, les symptômes disparaissent au bout de peu de jours et le traitement ne se prolonge pas pendant plusieurs semaines. L’amélioration se manifeste de bonne heure et augmente dans la même proportion la confiance et le désir de guérir du malade ; il reprend courage, etil a foi dans sa prochaine guérison ; de sorte qu’il se soumet plus facilement aux ordonnances du

médecin, aux observations de son entourage et il supporte

avec patience et soumission les quelques jours de pénitence.

Nous croyons que toute méthode qui diminue graduellement la morphine n’est pas recommandable ; « plus la frontière » sera passée rapidement, mieux cela vaudra pour le malade ; la suppression brusque est peut-être jusqu'à un certain point un traitement brutal, mais devant des malades pressés de guérir, énergiques, vigoureux, entièrement libres de toute affection cardio-pulmonaire, intoxiqués à un degré moyen, nous pensons qu'on est autorisé et qu'il y a indication à l’employer. En cinq ou six jours le malade a passé la période critique et est entré en convalescence ; le succès est certain si la surveillance a été très étroite.

Avant de commencer le traitement, il faut prendre toutes les précautions que nous avons exposées dans un chapitre précédent ; le malade doit séjourner dans une maison de santé de préférence ; le lendemain de son arrivée on lui supprime brusquement toute injection de morphine, et l’on attend, prêt à intervenir à la moindre menace de collapsus, car c’est l'accident qu'il faut surtout redouter ; le malade doit être surveillé continuellement par des personnes intelligentes, non susceptibles de se laisser détourner de leurs devoirs par des offres ou des promesses de quelque nature qu’elles soient ; on doit s'assurer des portes et des fenêtres, fouiller les effets d'habillement du morphinomane, les fauteuils, les canapés, les coins et les recoins de la chambre où le patient sera lagé ; l'existence de la morphine doit être partout suspectée et il est nécessaire de s'assurer que nulle part il n’en existe.

Tout individu, atteint.de morphinomanie, qu'il se rende

volontairement ou non dans un établissement où il aura à

subir un traitement contre l’'empoisonnement chronique dont il se trouve atteint, a soin de se munir d’une certaine quantité de morphine ou d'une ou plusieurs seringues à injection.

Dans cette occurrence, les promesses les plus solennelles, les affirmations les plus positives, sur parole d'honneur ou non, doivent être de nulle valeur pour le médecin.

Celui-ci ne peut se fier qu'à la constatation brutale du fait, car la morphinomanie comme toute autre passion avilit le caractère de l'homme.

Le médecin doit savoir être énergique au moment propice ; si le malade ne se plaint pas et ne gémit pas pendant les premières quarante-huit heures de la suppression, s’il a conservé

l'appétit et que sa physionomie reste fraîche, on peut être convaincu que, quelle que soit la sincérité apparente de ses négations, il est parvenu à se procurer de la morphine ; le médecin doit pouvoir rester impassible et sans faiblesse,sourd aux plaintes, aux pleurs et aux cris de désespoir du malade ; ce qui domine chez celui-ci c’est l’obsession de la morphine bien plutôt que le besoin d’une action thérapeutique calmante ; des malades pousseront cette obsession au point de vouloir des injections sous-cutanées de n'importe quel liquide, même en sachant que ce n’est pas toujours de la morphine qu’on injectera ; on leur fait des piqûres sèches souvent, et même des simulacres de piqûre en pinçant légèrement la peau ; cela suffit pour arrêter des douleurs soi-disant intolérables, et pour amener des périodes de calme plus ou moins longues.

C’est surtout le deuxième jour du traitement que l’état de

besoin se fait particulièrement sentir ; l'élimination com-

mence ; le malade a des sueurs abondantes ; il éternue constamment, bâille sans cesse ; sa face devient rouge, ses yeux se mouillent de larmes, son nez est le siège d’une abondante sécrétion tandis que sa bouche est sèche, pâteuse, et qu'il est en proie à une soif intense ; des nausées ne tardent pas à apparaître et sont suivies de vomissements le plus souvent bilieux ; le malade accuse une violente douleur au niveau de l’estomac et de l'abdomen ; une diarrhée profuse survient et s'accompagne souvent de coliques et de douleurs de ia peau du ventre et du dos.

La face qui au début était rouge, devient pâle, et prend une expression de tristesse et d'inquiétude profonde ; les paupières s’abaissent, les pupilles se dilatent alternativement, ou bien se resserrent, produisant un myosis accentué ; les yeux sont éteints, la vision est abolie, et souvent l’on note de la diplopie.

Du côté de l’ouïe, les oreilles tintent, et un certain degré de surdité se manifeste en même temps qu'apparaissent des vertiges et des bourdonnements très désagréables ; les membres sont le siège d’une tension musculaire assez forte et sont animés de tremblement continuel et saccadé.

Le malade tombe dans une sorte d’hébétude, et est en proie à une vive frayeur et à des hallucinations ; souvent, il est au contraire agité et veut s'enfuir ; il exécute dans son lit avec ses mains tantôt au-dessus ou au-dessous des couvertures des mouvements sans but et automatiques ; il devient loquace, parle d’une façon incohérente, ressent une excitation génésique prononcée et accuse des sensations de brû-

lure dans les pieds et les mains ; il quitte son lit, va et vient

dans la chambre, s’assied sur un fauteuil duquel il se lèvé immédiatement pour recommencer sa promenade,

Tous ces divers symptômes sont loin de se manifester chez tous les individus ; en général ils ne revêtent pas une grande gravité et ne méritent pas une thérapeutique spéciale.

Mais ce qui fatigue surtout le malade, c’est l’insomnie absolue qui apparaît dès le premier jour et qui est rebelle à tous les traitements.

Le médecin devra particulièrement surveiller la température et le pouls. Le seul accident grave à redouter esten effet le collapsus ; celui-ci est à craindre quand la température tombe à 36°, et que le nombre des battements artériels descend à 50 ; à ces signes prémonitoires s'ajoutent des douleurs abdominales tellement violentes que le malade ne peut supporter le poids des couvertures ; le pouls est alors devenu petit, irrégulier, donnant cette sensation bien spéciale de fuir sous le doigt ; la respiration est dyspnéique et anxieuse et chaque mouvement respiratoire s'accompagne souvent d’une douleur rétro-sternale très pénible. Le corps se couvre de sueurs froides très abondantes ; des frissons généralisés analogues à ceux d’une infection péritonéale aiguë viennent secouer tout le malade, lui font claquer des dents, et s'accompagnent même d'un certain degré d’algidité. La pulsation cardiaque devient de plus en plus paresseuse, et le malade «se sent partir »:; c’est une syncope qui devient imminente.

De nombreux traitements ont été proposés pour remédier à tous les symptômes que fait apparaître « l’état de besoin » pendant la démorphinisation.

Levinstein en particulier, contre la céphalalgie faisait des

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