PRECAUTIONS A PRENDRE, AVANTDE COMMENCER LA DÉMORPHINISATION BRUSQUE
Qu'est-ce que démorphiniser un morphinomane ? Avec Sollier nous dirons que c’est « provoquer chez lui, en déterminant l'élimination du poison qui l’intoxique, une véritable maladie expérimentale qui offre une grande analogie avec ce qui se passe dans une maladie infectieuse ».
Il faut donc conclure que l'élimination de la morphine est absolument comparable à celle d'un principe infectieux quelconque.
Nous affirmons que la morphinomanie est une maladie curable ; elle est plus curable que la dipsomanie, mais elle n’en est pas moins une ennemie assez redoutable pour exiger tous nos efforts lorsqu'il s’agit de la combattre ; il faut s'armer contre elle de tous les moyens que nous fournit la science ; il ne faut jamais lui faire la moindre concession, car le morphinomane qui discule avec son médecin et marchande, est un homme absolument perdu et qui ne guérira jamais si l’on ne fait pas appel à la force pour le contraindre.
En second lieu nous dirons que la démorphinisation à domicile n’est guère souvent possible et rarement suivie de résultats probants et définitifs ; seuls l'hôpital ou la maison de santé offrent des garanties sérieuses d'efficacité.
Il faut un calme moral autour du malade: son milieu
habituel lui est toujours néfaste ; il faut le plonger dans une atmosphère de tranquillité d'où les soucis, les chagrins, les discussions pénibles sont également bannis.
De plusle médecin doit toujours avoir son malade sous la main et l’'observer fréquemment; c’est là encore une preuve de la nécessité d'effectuer la démorphinisation à hôpital ou dans une maison de santé ; des auteurs citent des cas de démorphinisations suivies de succès et de guérison à domicile ; mais on ne cite pas les cas combien fréquents où ces mêmes tentatives de démorphinisation faites au milieu de l'entourage du malade, entourage souvent trop faible ou trop complaisant, ont été suivies de récidives ou de rechutes d'autant plus difficiles à guérir que le malade ayant éprouvé une fois les douleurs de l’abstinence ne se soumet que très difficilement à une nouvelle épreuve. ;
Donc si les auteurs ont des vues différentes au sujet de tel ou tel mode de traitement, presque tous, pour ne pas dire tous, sont d'accord sur ce point : pour guérir, la claustration est nécessaire et le maladedoitaliéner sa liberté etse soumettre complètement au médecin ; la claustration amènera la guérison forcément ; mais une guérison durable, sans récidive, sans rechute, ne pourra être obtenue qu'avec un sujet voulant à tout prix se débarrasser de son poison ; il n’est pas difficile de faire éliminer à un morphinomane enfermé le produit de son intoxication ; le médecin a pour lui la force, mais de là à l'empêcher une fois sorti de l’établissementouüila été traité, de retomber dans son péché favori, il y a loin.
Tous les malades traités dans les infirmeries de dépôt, dans les prisons et dans les maisons centrales sortent démorphinisés :-combien en sortent avec l'intention bien arrêtée de re-
Thibaut peu
commencer à se morphiniser dès qu'ils en trouveront l'occasion ! On pourra toujours démorphiniser un malade, mais on sera souvent impuissant à le guérir d'une façon durable ; pour cela, il faut qu'il veuille et que sa volonté persiste après la . crise plus ou moins longue d’abstinence, pendant la convalescence. ” j e
Il faut une grande énergie et une grande fermeté pour résister aux mille incitations que le souvenir des jouissances d'antan ne manque jamais d'exercer pendant les premiers jours qui suivent la sortie de l'établissement où le traitement a été effectué.
L'on peut poser comme principe que l’on ne peut pas gué-rir un morphinomane malgré lui ; il faut qu'il veuille et qu'il veuille bien, autrement il n’y a rien à faire ; il'est bon d'associer le malade à la cure et de l’intéresser au traitement : il faut avant tout gagner son entière confiance, et dans ce but il ne faut user vis-à-vis de lui d'aucune supercherie ni essayer de le tromper.
Ce qui est absolument indispensable, c'est de connaître exactement la cause du morphinisme ; c’est un côté de la question dont on ne souligne pas suffisamment l'importance ; sans doute tous les morphinomanes se ressemblent comme état symptomalique ; trop souvent l’on ne voit que le poison et ses conséquences chez le malade, et, ne remontant pas aux causes de l’intoxication, l’on ne cherche pas parallèlement à les faire disparaître ; qu’arrive-t-il ? On ne guérit pas le morphinomane, ou si on le guérit, c’est pour un temps très court, et la récidive ne se fait pas attendre longtemps.
Quand on entreprend la cure de la morphinomanie, il faut
dônc, avant tout début de traitement examiner, soigneuse-
ment et longuement le malade dans son état actuel, et dans toute son histoire antérieure ; à côté du diagnostic de morphinomanie, il faut toujours poser le diagnostic de la maladie qui a conduit à l'abus du poison : en effet, presque tou- Jours une maladie quelconque existe, qu'elle soit grave ou légère, névrosique où organique ou même mentale. La connaissance de cette maladie préalable est capitale pour l'institution du traitement et fondamentale pour le pronostic.
Ensuite il est nécessaire, avant de soumettre le malade au
traitement, de l’examiner minutieusement au point de vue de l'intégrité des appareils circulatoire, digestif, pulmonaire et nerveux ; il est bon de l’interroger sur la dose exacte de morphine qu’il prenait quotidiennement.
En règle générale le pronostic de la curabilité de la morphinomanie est relativement bénin quand elle évolue sur un terrain sain, non prédestiné et qu’elle est le résultat d’une faute thérapeutique ou d’une médication mal dirigée.
Il n’en est plus de même si ell& évolue chez un organisme déjà affaibli ou quand elle s'accompagne d’autres intoxications ; le plus souvent il faut incriminer l’état de dégénérescence du sujet, le terrain préparé par de nombreuses tares héréditaires, par une prédisposition toute spéciale qui compliquent la situation et rendent possible à la rigueur une désintoxication, mais douteuse une guérison ferme et durable.
En effet, s’il est un état de besoin primitif, dû à l’abstinence des divers toxiques, qui se montre dès les premiers instants de la suppression et qu'on peut comparer au véritable besoin qui suit la suppression des aliments, il est un autre besoin qui subsiste longtemps après cette suppression : c'est un be-
soin à longue échéance qui se fait seulement sentir pendant
are DROLE des semaines et des mois après cessation de toute habitudé d'intoxication, et revenant par périodes, semblable à de véritables fringales, à de véritables tentations qui assaillent l'individu. -
Combien a-t-on vu de morphinomanes sortir de la maison de santé où ils étaient traités, démorphinisés, mais non guéris, retourner dans les milieux où ils avaient contracté leur passion et récidiver à brève échéance ! Le proverbe « qui a bu, boira » n'est-il pas d’une justesse qui trouve ici son application ? Que d’alcooliques placés dans des conditions d’infériorité par le fait d’une dégénérescence due soit à leurs parents, soit à eux-mêmes grâce au genre de vie qu'ils mènent, sont incapables de réagir contre le besoin de boire !
Pendant la convalescence, il faut distraire le malade par tous les moyens possibles, l'intéresser à ce qui l'entoure, lui faire prendre goût à des choses qu'il n'avait même pas soupçonnées avant son intoxication, ou le ramener insensiblement à ces mêmes choses qu'il avait délaissées pour se morphiniser ; lui faire comprendre que l'activité physique et intellectuelle est le seul remède contre la récidive qui le guette et lui faire entrevoir la déchéance morale dans laquelle il était tombé. Il est bon de flatter son amour-propre, en lui montrant ce qu'il a pu faire avec sa volonté, lui donner une confiance nouvelle en lui-même, lui inspirer l'horreur des mi-
lieux où il a contracté sa funeste passion et combattre les causes qui l’ont poussé à la morphinomanie ; c’est donc un véritable rôle moral que doit remplir le médecin près de son malade pendant la convalescence ; c'est lui assurer une guérison dont la démorphinisation n’a été que le premier stade.
Le travail semble donc indiqué pour prévenir le retour
offensif d'une récidive; vaincre son inertie intellectuelle sera le premier effort que devra fournir le convalescent en sortant de sa cure ; il devra exercer sa volonté, apprendre à vouloir : en étudiant les causes nous avons vu l'influence de l'ennui et des chagrins ; traiter ces causes pendant la convalescence, c’est prévenir le retour des réchutes que le malade pourra éviter avec du jugement et de la volonté ; aussi avec de nombreux médecins, nous conseillons un long voyage pendant la convalescence, car c’est là le meilleur moyen de soustraire le malade à son milieu habituel et de lui laisser
entrevoir la possibilité d’une vie nouvelle et mieux ordonnée,
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